‹ La nouvelle idole; pièce en trois actesChapitre 11 sur 20 · SCENE III LOUISE, MAURICE · texte numérisé non relu

SCENE III LOUISE, MAURICE

MAURICE

Je n'en reviens pas ! Vous ici !... Comme je suis heureux ! (// veut lui baiser la main qu'elle retire doucement.)

LOUISE

Non, laissez!... Il m'est pénible, dès le premier mot, de vous causer une déception, mais j'arrive un peu en égoïste, je n'apporte pas de bonheur... Ah, grand Dieu ! quel bonheur^tendre d'une créature en détresse ?

MAURICE

En effet vous avez bien des tourments!... Cette malheureuse accusation fait un tapage énorme. Mais soyez certaine qu'on n'a pas de preuves. [Frappant sur son bureau.) Elles sont ici, les preuves, et on ne viendra pas les y chercher. Cela n'empêche pas la situation d'être déplorable. Le coup a porté sur l'opinion. {Examinant Louise.) Vous avez mauvaise mine.

LOUISE

Je n'ai pas fermé l'œil cette nuit. C'est si terrible !... Albert, qui sait que je ne l'aime pas, est venu fièrement me rendre ma parole... Ce serait pourtant vilain de quitter mon mari au moment où tout le monde s'écarte de lui... Mais je suis encore jeune, nos dernières années n'ont pas été bonnes, j'ai soif d'un peu de bonheur! Jusqu'à présent, l'idée de pouvoir être heureuse en dehors de lui ne m'était jamais venue. Il m'inspirait un tel respect!... Même quand il me blessait, même quand j'en arrivais à le détester presque, il gardait une place à part dans mon estime. Mon âme s'était réglée sur la sienne au point qu'il me semblait impossible d'agir sans avoir les yeux fixés sur lui. Et le voilà qui s'effondre !... J'essayais de m'élever à sa suite ; lui tombé, moi, jusqu'où descendrai-je ? Que faire ?... Provisoirement je n'ai ni accepté, ni refusé la liberté qui m'était offerte. Voyez, je vous suppose Pâme assez haute pour qu'on n'ait rien à vous cacher... je suis triste... irrésolue... j'ai peur de me montrer... Ce matin je n'osais pas sonner ma femme de chambre... Il me semble que dans la rue les gens me reconnaissent et se retournent avec colère, A part ma sœur, qui est admirable, mais absorbée par son ménage, aucune amie ne m'a donné le moindre souvenir... Albert est ferme comme un roc... Il a passé la matinée à l'hôpital ; il doit passer la journée à l'Institut. Son énergie me fait horreur... et envie !... Je sors de chez une bonne religieuse qui m'a donné la permission de recueillir une orpheline à laquelle je m'inté-

resse... J'espérais l'etrouver au couvent mes impressions d'enfance... très douces... Mais tout m'a paru froid et hostile... Les cliapelles ont pour moi quelque chose de funèbre depuis que je ne prie plus !... Cette visite n'a fait que m'assoi^ibrir... je me sens si seule ! . . . }'/J~C^^c^/r^^

■ MAURICE

Et vous n'avez pu résister au besoin d'entendre une parole amie ?... Vous m'aimez un peu ?

LOUISE

Parlerais-je avec cette confiance si je n'avais pour vous qu'une amitié bar^ale ?... Mais qu'il ne soit pas question d'elle. Vous êtes au courant de mon angoisse. Je me sauve d'une maison où tout me paraît lamentable et je ne voudrais pas être contente ailleurs. Eh bien, ce n'est pas à l'ami que je m'adresse, mais au savant. Il n'est question que de vos beaux travaux psychologiques. L'âme n'a pas de secret pour vous. Soyez, avec un désintéressement absolu, le médecin de mon âme. Voyez, je demande beaucoup, non pas à votre science, mais à votre loyauté,

MAURICE

C'est, au contraire, à ma science que vous demandez beaucoup... Infiniment trop !

LOUISE

Oh! pas de fausse modestie!... Il est impossible que devant un cas aussi simple que le mien, vous restiez à court... Mon mari m'inspire une véritable terreur. Doi?-je la surmonter ? Le puis-je ?... Trouverai-je dans le sacrifice même, la force dont j'ai

besoin ? Au cas où l'effort deviendrait par trop lourd, ai je, en conscience, le droit de faiblir?.. Si je n'ai pas ce droit, si je -. suis enchaînée pour toujours à mon devoir, je réclam5 un remède, un cordial, qui me rende l'énergie.

MAURICE

Mais quelle étrange prière 1... Vous me désolez!

LOUISE

Etrange!... Pourquoi?...

MAURICE

Vous demandez à mon pauvre savoir ce qu'il ne peut donner. Je reste stupéfait que vous osiez tant exiger de lui.

LOUISE

Alors c'est que je ne saisis pas bien en quoi consistent vos travaux. La psychologie, c'est pourtant l'étude de l'âme ?

MAURICE

De l'âme, oui... ou, du moins, des phénomènes que l'on a groupés sous ce nom.

LOUISE

On proclame que vous êtes un grand novateur sur ce terrain.

MAURICE

J'espère avoir donné à mes études une direction qui mène à dé précieuses découvertes.

LOUISE

Lesquelles ?

MAUniCJE

Mais tout reste à découvrir en j^sychologie ! On ne sait rien ! Depuis des milliers d'ajinées, on roule les bonnes gens avec des mots creux. L'âme!- Qu'est-ce que cela, l'âme ? L'a-t-on jamais vue, touchée?... On assure qu'elle existe parce que la matière ne peut penser... Qu'en sait-on? Comment l'a-t-on vérifié?... On a l'aplomb d'ajouter : l'âme est immortelle !... L'âme humaine, bien entendu... Mais quand je demande qu'on le prouve, on me fournit des raisons qui démontrent tout aussi bien l'immortalité de l'âme du chien. Pourquoi l'une et pas l'autre ? Parce que dans tout cela il n'y a que rêve- ( ries de poètes inspirées par l'horreur du néant.

Aussi qu'arrive-t-il ? Nous savons de quoi est

LrA^ composée l'atmosphère de la planète Mars, mais nous

^>.| . li ignorons tout du souffle qui nous anime. N'est-ce

VI '' pas le comble du ridicule ? Ce ridicule, il faut en

sortir. Nous sommes quelques-uns qui avons résolu

de fonder enfin la science de l'esprit humain sur

l'expérimentation, sans laquelle il n'y. a pas de

science. Ici nous ne travaillons qu'à cela.

Dans ce but, nous imaginons un tas de petits appareils du genre de celui-ci, par exemple. [Il ça s'installer devant un des instruments qui meublent le laboratoire et en montre les différents organes en même temps quil les décrit.) (1) Voyez, il se compose

(1) On obtiendra de cet appareil une représentation très \Taisemblal'le avec un baromètre enregistreur dont le cylindre sera recouvert de papier noir. On fixera à la base

d'un cylindre recouvert d'un papier enduit de noir de fumée. Contre ce cylindre appuie la pointe d'un stylet. Ce stylet, au moyen de ce tube en caoutchouc, je le mets en communication avec l'artère de votre poignet : à chaque pulsation il remue et trace une raie plus ou moins longue sur le cylindre, suivant que la pulsation est plus ou moins forte. Si un mouvement d'horlogerie fait en même temps tourner le cylindre, l'ensemble de ces petites raies produit " une ligne dont les inégalités racontent fidèlement les caprices de votre pouls. Regardez ! Si je frappe dans mes mains, comme ceci, vous avez beau avoir été prévenue, les zigzags de la ligne deviennent plus accentués, signe d'une agitation dont vous n'aviez même pas conscience. Si j'ouvre un livre et que je lise un passage noble ou touchant, la ligne prend une allure encore plus accidentée : vous êtes émue. Au contraire, si je tombe sur un passage ennuyeux, la ligne est à peine ondule'e : vous somnolez. Concevez-vous quelles précieuses révélations nous obtenons en appliquant une pareille méthode à toutes les opérations mentales, à toutes les sensations? Nous parcourons les écoles, les casernes, les usines, les hôpitaux, et sur des centaines, des milliers de sujets, nous répétons à l'infini des expériences qui consistent à faire agir l'esprit en exerçant sur le corps ce contrôle d'une incroyable

du stylet un tuhe de caoutchouc terminé par une poire qui se place entre les doigts du sujet et se comprime sous les battements du pouls,

minutie que je viens de décrire. Nos fils conducteurs s'accrochent, aux nerfs, nos tubes s'adaptent aux bronches, nos pinces, nos leviers se contractent avec les muscles; par les yeux, les oreilles, par les canaux sinueux des veines, par le labyrinthe des filaments nerveux, nous nous glissons jusqu'au sanctuaire de la pensée et nous touchons, oui, nous touchons l'inconnu qui vibre au plus intime de la personne humaine. De chacun de ces contacts il reste un procès-verbal. Tantôt c'est un de ces papiers enduits de noir de fumée, sur lequel courl une bizarre ligne blanche, éloquente pour qui sait la lire ; tantôt c'est un chîfFrëj une noi.e.1'. Nous récoltons ainsi une prodigieuse moisson," soigneusement classée dans d'innombrables dossiers. - -

LOUISE

A quoi cela mène-t-il ?

MAURICE

Ces documents sont conservés dans des publications spéciales. Jusqu'à mon dernier soupir je ne cesserai d'en amasser de nouveaux. Après moi, d'autres chercheurs expérimenteront avec des instruments perfectionnés en parlant du point où je me serai arrêté. Ils entasseront sur mes collines de dossiers des montagnes de nouveaux dossiers, cela se poursuivra jusqu'au jour lointain où une vérité se dégagera, et alors la science psychologique sera constituée. Ce jour là seulement, on saura si l'âme existe, si elle est immortelle, d'où elle vient, où elle va. Ceux qui disserteront sur le jugement, l'imagina-

tion, la mémoire, la volonté, le feront d'après des -«.

données certaines. Lorsque l'horlogerie mentale se détraquera, il y aura des horlogers nommés psychologues qui rétabliront à coup sûr le rouage faussé.

LOUISE

Vous dites qu'il faut longtemps pour en arriver là ?

MAURICE

Quatre ou cinq cents ans, ce n'est pas trop pour constituer une science. i ^^

LOUISE, avec une explosion cV ironie anière. iO ^

Dans cinq cents ans on saura si j'ai une àrae et comment la guérir, et c'est aujourd'hui que je souffre ! Voilà donc la science ! Je sombre dans le découragement, elle m'offre le doute ! Mais le / vj y plus humble prêtre auquel je raconterais ma dou- ■ P^^T leur trouverait des paroles bien autrement consolantes !

MAUniCE

A l'instant vous constatiez que les églises vous repoussent depuis que vous ne priez plus !

LOUISE

Les églises sont de pierre !... La charité d'un bon vieux curé me donnerait des forces, parce que lui-même je le sentirais fort de sa foi et qu'on a beau ne pas croire, le voisinage d'une conviction sincère inspire confiance.

MAURICE

Pauvre science, comme vous l'arrangez !... C'est vrai qu'elle le mérite un peu. Mais aussi vous l'invoquez précisément sur le seul 'terraiu où elle ne

■ , .rir.J .

peut vous secourir. Elle qui soulage déjà si bien l.a souffrance physique, est absolument désarmée devant la douleur morale... Et encore, non!... Pas tant que cela!... Nous recevons ici des femmes profondément souffrantes au moral, et qui pourtant nous quittent, dans bien des cas, véritablement soulagées.

LOUISE

Alors, pourquoi pas moi ?

Parce que votre santé physique est excellente, tandis que chez nos sujets, à l'esprit malade correspond un stigmate corporel.

LOUISE

La place insensible où l'on peut enfoncer do3 aiguilles.

MAURICE

Tiens, vous aussi, vous êtes savante!

LOUISE, ironique.

C'est d'avoir fait la conversation avec votre domestique... Figurez-vous qu'il m'a prise pour une possédée du diable que vous attendez. Ainsi, mieux vaudrait pour moi être cette malheureuse : votre science ne m'ajournerait pas à cinq cents ans ?

MAURICE

J'espère, en effet, la guérir.

LOUISE

Par quel traitement ?

MAURICE

Je commencerai par l'endormir, puis, en causant, avec elle, je lâcherai, par suggestion, de la décider à

ne plus croire qu'elle est la profe du diable. Je ne réussirai pas du premier coup, mais il est probable qu'en quinze ou vingt séances je parviendi'ai à l'affranchir. ;

LOUISE

Ah ! si j'étais une malade, comme je vous supplierais de m'affranchir aussi par suggestion I MAURICE, souriant.

Au fait, pourquoi pas ?

LOUISE

Je suis une malade ?... qu'on peut endormir ?

MAURICE

Pas la peine, c'est fait !

LOUISE

Je dors, moi ?...

MAURICE

Je plaisante... Vous rêvez, tout au plus 1

LOUISE

N'est-ce pas vous qui rêvez ?

MAURICE

Pardon!... J'ai toujours une petite théorie toute prête pour expliquer ce qui me frappe. Votre visite si soudaine pose un problème que je suis en train de résoudre. Il est résolu : Vous êtes ici par suggestion.

LOUISE, ironique.

Quand vous êtes entré, votre domestique rendait absolument le même oracle.

MAURICE

Laissez donc ce vieux i^adoleur !... Oui, par sug-

gestion. Hier, pendant le peu d'instants que nous avons passés ensemble, j'ai eu la vision très nette de votre image et de la mienne, seules dans cette chambre, comme nous voici maintenant. Mon regard aura reflété l'immense désir qu'éveillait en moi cette vision et il n'y a pas de magnétisme plus impérieux que celui du désir, surtout quand il s'adresse à un autre désir. N'est-ce pas un peu le cas? Il est certain, Louise, que vous m'aimez.

LOUISE, ironique.

Pour un savant, voilà une affirmation qui n'est guère prouvée.

MAliRICE

Gela veut dire que je suis un fat?... Non. Je sais bien qu'il y a deux jours vous n'aviez pour moi qu'une sympathie très modérée. Mais aujourd'hui je compte absolument sur un allié qui oblige cette sympathie à se transformer en amour.

LOUISE

Quel est cet allié ?

MAURICE

Le chagrin!... Dans la vie mentale comme dans la vie animale, la maladie s'attaque de préférence aux organismes affaiblis. Un moral affecté par une douleur profonde est mûr pour une crise morbide. Or il n'y a pas de cas pathologique mieux caractérisé que l'amour. C'est au point que dans le langage populaire, amour et foUe ne font souvent qu'un. Aussi l'être déprimé par l'infortune se trouve-t-il à moitié chemin entre l'amour et la démence. Ira-t-il

LA NODVELLE IDOLE 55

vers l'un ou vers l'autre?... Aux circonstances de décider.

LOUISE

Suivant vous, les gens heureux sont donc incapables d'aimer ?

MAUniCE

j^ Je ne dis pas cela ! Mais au milieu de leurs emballements ils restent plus maîtres d'eux-raîmes. Les passions des gens heureux sont sages ! LOUISE, ironique.

Mes compliments à vous qui êtes heureux'.... Quant à moi, mon sort est réglé d'avance : puisque j'échappe à la folie, je suis vouée à tous les délires * de la passion. On peut, sans fatuité, se promettre mes bonnes grâces ! - .

MAUniCE

Que vous êtes mauvaise!... Je poursuivais simplement mon idée de suggestion. Vous souffrez, et l'amour naît de votre chagrin, orchidée rare qui s'épanouit sur un marais fiévreux. Et comme une amoureuse ne se possède guère mieux qu'une somnambule, vous accourez, sans fausse pudeur, toute surprise, vous-même, de vous trouver ici. LOUISE, ironique.

Oh que c'est vrai!... Savez-vous le soupçon qui me vient en vous écoutant?... H y a deux jours, lorsque vous cherchiez à me bouleverser par vos belles phrases, vous étiez prévenu d'une catastrophe. Osez dire que non !... Mon mari sortait de chez vous. Il était allé vous prier de lui venir en aide en recueillant ses pa-

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piers. (Comment n'y ai-je pas songé plus tôt ? Depuis des années vous me guettez. Il doit y avoir ici, quelque part dans vos dossiers, une feuille d'observations sur laquelle vous notez l'envahissement de la souffrance en moi. Vous attendiez l'heure où je serais découragée, affaiblie par la peur et l'insomnie, prête! enfin pour l'amour ! Prévenu par Albert que le lendemain je serais au point où les grandes passions se développent, vous avez couru jeter dans mon oreille les premiers mots d'une habile suggestion ! Ah mes airs farouches ne vous inquiétaient guère ! En me quittant, vous laissiez la porte ouverte au malheur, votre allié!... C'est d'un chevaleresque ! Regarder l'amour comme une hallucination de malade, et consentir à être aimé ! . . . Abuser d'une folle ! ,. . Tenez, mon mari, son crime est plus grand peut-être, mais moins...

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