SCÈNE VI ALBERT, ANTOINETTE, LOUISE
ALBERT [montrant Antoinette).
Elle sait tout !
LOUISE
Elle te pardonne?
ALBElîT
Le mot « pardon» n'a pas même été prononcé. Elle arrive avec une simplicité magnifique au point où ma science n'a jsu me conduire qu'au prix . J^
d'efforts surhumains : donner généreusement sa vie. ; .w^ Je la trouve souriante au sommet de l'épouvantable \ calvaire, d'où elle méfait découvrir comme une aujbe '/•-,. d'espérance. Vois-tu, la plus merveilleuse invention trouvera toujours des contradicteurs, mais que je retire de la rivière, au péril de mes jours, un enfant qui se noie; riches et pauvres, intellectuels, ignorants, positifs et sentimentaux m'acclameront... Il y a donc une qualité d'actes dont la beauté nous attire tous!... Le voici, l'élan de l'humanité entière ^''</v.4 vers un soleil unique I... Je le cherchais où il ne fallait pas, dans les cerveaux, et je le trouve dans les cœurs !... C'est le besoin de souiïrir pour autrui, qui froisse nos instincts et pourtant nous pos-
sède. Tout à l'heure je suis rentré dans une rage inexprimable contre ce je ne sais quoi d'aveugle qui m'obligeait à mourir, et je répétais avec notre ami Maurice : « La nature accueille ton héroïsme par une lâcheté!... » C'est bientôt dit!... La nature estelle donc si lâche ? La loi du plus fort régit les corps, ^^'Aoït; mais les esprits ?... Le plus grand symbole qui V''''^ ^ ait pu s'imposer à eux, n'est-ce pas un instrument de torture : la croix? Quelle est donc la puissance assez forte pour que les yeux du monde entier soient fixés sur elle dans un désir d'immolation ?... Toute "t ' marée dénonce au delà des nuages un astre vainqueur, l'incessante marée des âmes est-elle seule à palpiter vers un ciel vide ? {Un silence.)
LOUISE
/Albert, tu crois en Dieu!
ALBERT
Non, je ne crois pas en Dieu 1 Pour croire, il me faut l'évidence, et que nous en sommes loin ! 0 ma raison!... Elle ne conduit pas où je voudrais aller !
Pourvu qu'elle n'entraîne pas au désespoir !
ALBERT
. Elle conduit au travail!... je travaillerai jusqu'au
\ bout.
\ LOUISE
V \ Geld suffit-il pour donner la paix du cœur ?
V ' ALBERT
A^Je ne crois pas en Dieu, mais je meurs comme si je croyais en lui... Voilà d'où me vient la paix ! Ma
force, c'est d'être compris par cette petite sainte qui tombe à mes côtés. Je sens qu'entre elle et moi existe une parenté mystérieuse. Sa sécurité fait la mienne ! Mon salut, c'est qu'une pauvre ignorante me prenne par la main pour me guider vers on ne sait quelle splendeur. Tu vois, j'ai pris mon parti de penser comme un illustre et d'agir comme le premier brave homme venu. C'est incohérent, mais viendrat-il jamais le jour où l'on pourra, en ne suivant que sa pensée, aboutir à toutes les grandeurs morales ? Pour le moment, l'intelligence a sa logique, et l'âme, ce je ne sais quoi qui dépasse ma compréhension, mais qu'Antoinette définirait à l'instant ; l'âme aussi a la sienne, très différente de l'autre. Oui, lorsqu'il s'agit de ne pas crever comme un chien, mais de finir noblement, c'est encore auprès des humbles qui adorent Dieu, et des cœurs argents qui aiment avec ton héroïsme, que les philosophes ont à chercher des leçons de logique^TJ
LOUISE, se jetant dans ses bras.
Comment, tu parles d'apprendre quelque chose de nous !... Albert, je vais donc pouvoir vivre avec toi dans l'union que j'ai toujours rêvée ? Il n'y a plus de barrière entre nous 1
ALBERT, se dégageant.
Plus de barrière !..- [Montrant sa poitrine à l'endroit de l'inoculation.) Tu oublies !...
iilILE COLIN — IMPRIMERIE DE LAGNT
Curel, François