‹ La nouvelle idole; pièce en trois actesChapitre 7 sur 20 · SCÈNE VI LOUISE, ALBERT · texte numérisé non relu

SCÈNE VI LOUISE, ALBERT

LOUISE

Assassin !

ALBERT, lentement.

Oui, je suis un assassin !

LOUISE

Je ne sais pas de crime plus lâche !. . . Une pauvre petite, sans parents, sans personne pour la défendre!...

ALBERT

Elle était moui'ante... J'avais tout essayé pour sauver... Au point où elle en était, j'aurais renoncé soigner une fille de roi... Je te jure, un médecin s rait venu nous prédire une amélioration, nous l'a rions traité d'idiot!... J'expérimentais sur un c davre... Je ne lui apportais ni un supplément douleur, ni un regain d'angoisse ; la ^i^jjxe mêi que je lui ai faite pendant une syncope a passé in; perçue, et il fallait six mois pour que le nouveaux devînt menaçant... Six mois, l'éternité pour elle !

LOUISE, ironique.

C'est dommage qu'elle ne veuille pas mourir!

ALBERT

Eh! je vois bien que je suis coupable, mais je vois pour la première fois !... Ma sécurité était er tière... Les gens comme moi, qui ont observé beai coup d'agonies et qui réfléchissent, nejieuvent p; çrjaire à. une autre vie. Non, non, quand on v< chez des êtres intelligents s'en aller peu à peu l'espi la grâce, le sentiment, tout ce qui fait l'être huma jusqu'à ce qu'il n'y ait plus sur le lit de doule qu'une pauvre brute stupide et vagi.ssarite, on conscience d'assister àla dissolution lamentable d'ivg créature et non à son glorieux départ. Eh bien, noi qui savons qu'après la mort il n'y a rien, nous avor un tout autre respect de la vie humaine qu'un fana tique, un croyant. Enlever, fût-ce par CiTeur, ur minute à l'existence que guette le néant, nous para le plus grand des crimes. Aussi tu ne peux pas 1

figurer les précautions que je prenais pour qu'aucune de mes éludes ne risquât d'abréger d'une seconde l'existence d'un malade... Je donnais toujours à l'agonie normale une avance telle, que le plus souvent mon expérience, gagnée de vitesse, avortait...

Pendant cette funèbre course entre la nature et l'art, tu faisais ton métier au chevet du misérable en prescrivant des remèdes... D'une main tu cherchais à le sauver avec la secrète terreur d'être trop habile, car l'autre l'avait frappé à mort.

ALBERT

J'avais une confiance... ridicule, si tu veux, dans la sûreté de mon jugement.

Tu es trop intelligent pour n'avoir pas senti qu'il y avait un risque... Un miracle pouvait survenir... La preuve, nous l'avons... Invoque l'hystérie, la suggestion, tout le cortège des misères nerveuses, il n'en reste pas moins établi qu'on voit des guérisons qui frappent de stupeur les augures tels que toi... Il fallait compter sur un miracle 1...

ALBERT

Je n'en avais jamais rencontré...

, LOUISE I J jj|/*

Les aurais-tu constates par centaines, va, ta rage infernale de tout expliquer ne se serait pas déconcertée pour si peu!... Tiens, ne mens pas !... Ta

véritable opinion, il n'y a pas deux jours, je t'ai encore entendu la soutenir pendant ce dîner à l'Elysée... Ta voisine, une femme sensible, a eu la naïveté de le chercher querelle à propos de la vivisection... Tu t'es fâché tout rouge... La vivisection !... Ah ! bien, oui!... Que sont les cris d'un chien qu'on é©6rckeT:andis que toute une humanité kiurle de douleur et supplie qu'on la sauve !... Pour lui porter secours, ce n'est plus 1 angoisse d'un animal obscur qui te paraissait négligeable...

ALBERT

^J'ai dit que) s'il est permis à un général de faire massacrer des régiments entiers pour l'honneur de la patrie, c'est un préjugé de contester à un grand savant le droit de sacrifier quelques existences pour une découverte sublime, comme celle du vaccin de la rage ou de la diphtérie.. J Pourquoi ne pas admettre d'autres champs de bataille que ceux où l'on meurt pour le caprice d'un prince ou l'extension d'un pays ?... Pourquoi n'y aurait-il pas de glorieux carna^s d'où sortiraient vaincus les fh^au x qui dépeuplent le monde,?... Le petit soldat, frappé d'une balle, qui râle" au' çr^ux' d'un sillon jusqu'à ce que des brancardiers le trouvent et l'achèvent pour le voler, souffre d'autres tortures, et presque toujours pour une moins belle cause, que le malade anesthésié dont les dernières heures, habilement suivies, conservent à la société des millions d'individus. Oui, j'ai défendu ces idées-là, et, malgré mon chagrin, je ne rétracte rien...

LOUISE

Tout le monde riait autour de la table... Quel brillant causeur, ce Donnât ! Comme il manie le paradoxe !... Ils oubliaient, les imbéciles, que tu manies surtout de la chai£,à scalpel!... Ce sont tes exploits, grand capitaine, que tu racontais au sortir du cai^nagej... Et puis, parle, à présent, de ton chagrin... Il faut se réjouir, au contraire, puisque le virus agit, que Inexpérience marche. Y a-t-il du sens commun à gémirsur^ette jeune fille qui meurt pour ajouter/ une belle observation aux trésors de ta science ?... Que sont les années prises à sa pauvre vie, les cris arrachés à sa souffrance, lorsqu'il s'agit d'une sublime découverte?... La vérité, c'est que tes grands x^ mots de science et d'humanité sont là pour orner <^^^ d'une étiquette brillante la misérable ambition. Cette fille est tuée pour ta gloire, pour que ta statue soit pav 'e dans trente ans d'ici par un millier de philanthropes, pour qu on gravite un vieux nom sous la i coupole de l'Institut et qu'à la place on inscrive le tien. La vérité, c'est cela!

ALBERT, avec force.

NonI

LOUISE ' ^Cr

]Mais ta douleiir, si elle est sincère,/le montre jusqu'à l'évidence!... Elle est un aveu!..; Tu as .^

beau supplier la science, la nouvelle idole qui opprime vff le monde, d'accepter ta sanglante offrande, elle affecte encore une prudente horreur... Tu n'avais le droit de lui offrir qu'une vie, la tienne I

ALBEFIT,^

M'a-t-on jamais vu reculei' devant le danger?... Ai-je marchandé mon dévouement au plus pauvre, au plus abandonné ?... La diphtérie qui a failli m'em- j porter, je l'avais gagnée d'une mendiante, gibier «Ç d'hôpital et de bagne... Ai-je ^rais enjjalance avec cette existence iafime la mienne que j'avais la faiblesse^jde croire précieuse?... Ai-je compté pour „.♦' ^^uéïque chose la gloire et les honneurg auxquels je ^y disais adieu?... ÎNIe suis-je laissé attendrir par l'idée

^y de renoncer à l'anaour et au bonheur?... Car j'élais

heureux auprès de toi 1... Qu'avait à gagner mon ambition dans ce péril et dans bien d'autres que j'affronte tous les jours?... Je l'isque ma vie, parce qui! n'y~a qu'une chose grande au monde : mourir , pour une idée... Et nous le croyons tous... Tous ceux qui s'orientent vers une lueur de beauté... le prêtre martyrisé devant l'autel, le soldat mitraillé^/" sur un rempart, le révolté collé au mur !... Lorsque, penché sur un pestiféré, je respire son poison, je 1 me sens plus noblement placé dans l'humanité qu'aux / heures où mes collègues de l'Institut acclament une de mes découvertes... Ce sentiment-là vous rend l'héroïsme facile; c'est lui qui jette des gerbes de sacrifices dans les granges de l'idéal!... Le peu de science que je porte en moi, je l'ai promené dans les salles malsaines, et, au contact de la nouvelle idole, pour employer ton expression, j'ai vu les moribonds revivre... Peu à peu a grandi dans mon cœur un fanatisme de prêtre... Pourquoi la science, qui sauve tant de gens, ne verrait elle pas — privi-

lèffe d'idole !... — les gens se faire écraser sous les roues de son char?... Elle est assez grande pour exio;er, cela ! [Un silence.) Louise, il me semble cejiendant que tu dois comprendre. Tu es de celles qui meurent pour une idée!... Lorsque j'étais en danger, tu m'as veillé jour et nuit, merveilleuse d'abnégation, risquant mille fois ta vie pour un homme que... tu n'aimais pas.

LOUISE, émue.

Albert!

a;.bert, tristement.

Non, tu ne m'as jamais aimé... Je me suis fait des illusions que ton courage fortifiait. C'est aujourd'hui seulement, que je vois clair... Il est visible que dans ton cœur personne ne plaide pour moi... Pardon de ma longue erreur... Je travaillais, me reposant sur ton affection avec une confiance qui aurait peut-être dû te toucher...

LOUISE

Ta confiance, à quoi pouvais-je la distinguer du d\3dain?... J'étais, je t'assure, plus blessée, que touchée... Cela ne m'a pas empêchée de le respecter, jusqu'à ce matin, comme un maître très grand et trè§, bon.

ALBERT

Et à présent ?...

LOUISE

Tu me fais presque peur!,.. Toi qui reproches aux croyants de sacrifier trop facilement les existences, tu m'apparais un croyant plus meurtrier que

les autres et sans avoir comme eux l'excuse d'offrir à tes victimes l'espoir d'un bonheur éternel. Cependant, j'ai compris : celui qui, pour un idéal, ne Uô.lance pas à donner sa vie, n'y regarde guère, à > exposer celle des autres avec la sienne... Pendant ^^^ que lu parlais, j'éprouvais une espèce de... d' entrai- n<^ neraenf... Mais c'est fini, vois-tu!... Je ne puis oubliei' cette enfant !.,.

V ALDERT

Elle!... Ce que tu as promis... de la prendre avec toi... C'est une bonne action... bonne même pour moi...

LOUISE

Qu3 veux-tu dire?... J'ai agi sans savoir... par inslincl... par pitié... Je n'avaispas soiigé !... Elle' ... chez toi !... Cette vie en commun !... {Se com'rant la figure des deux mains.) Oh !...

ALRr.RT

Je t'en supplie, ne change rien à ton projet... Te voilà terrifiée par ce rapprochement du meurtrier et de sa victime... Non !... Nous mettrons ordre à cela... Laisse-toi guider par ta charité... Je n'encombrerai pas... Reliens ce mot... Ta sœur m'a prévenue que grâce à ta bonne volonté la famille resterait unie ; mais, puisque je te fais peur, sois tranquille, je m'arrangerai pour que ma présence ne soit pas trop pénible... Dès maintenant cons idère-toi comme libre...

LOUISE

Albert, malgré ce que je n'ai pas eu la force de

cacher, il ne faut pas me parler comme à une ennemie. J'accepte ma liberté : en toute loyauté, je le dois... Tu n'es plus l'homme que j'ai voulu pour mari, et je ne sais vraiment pas si j'aurai le courage de rester la femme de l'homme que je découvre.

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