ENTRE CIEL ET TERRE
Vie moyenne
1) Apollonius renonce à Christiane. — 2) Les enfants l’aiment ; il aime les enfants. Chargé des travaux de l'église. — 3) Fritz entaille les cordages. — 4) Fritz et son père sur la tour. — 5) Christiane dans les bras d'Apollonius. — 6) Le duel. — 7)L’incendie du clocher.
Au point de vue de la structure on remarque entre Cristal-de-Rocheet Le Pauvre Ménétrier une ressemblance indéniable. Le point culminant s’y enchâsse, ici entre la scène de la Brigittenau et celle des obsèques du vieux musicien ; là, entre le passage de la montagne et le récit de la vision de Sanna. Les deux œuvres de Kleist présentent aussi une certaine analogie : au début et à la fin, un point culminant avec cette particularité que le premier semble « nouvellistiquement» plus élevé. Les deux nouvelles de Mærike et d'Otto Ludwig nous acheminent par saccades plus ou moins brusques, plus ou moins dramatiques vers l’apogée ; le poète souabe nous laissant de temps en temps reprendre pied par des récits en apparence réalistes, désintéressés, mais qui cependant font étroitement corps avec l'évocation du héros, et haussent pour ainsi dire le diapason de la nouvelle. La Vovelle, nous avons déjà eu l’occasion de le dire, suit aussi une marche ascensionnelle, mais, avant cette pointe hardie de la fin qui semble fuser dans le ciel, se place comme un repos, une sorte d’entr’acte. C’est le moment où la plupart des personnages s’éloignent. On ne saurait donc tracer de schéma idéal, typique, de la Nouvelle ; il se modèle sur les faits ordonnés par l’imagination créatrice du poète. L'on ne peut a priori assigner de place au moment le plus tragique, au revirement ou à la scène dramatique. Sur des exemples isolés lon ne pourrait conclure : que l’auteur pose d’abord la thèse, sans délai, et que le reste de la Nouvelle en est l’éclosion : quoiqu’un certain nombre de nouvelles de Kleist, Storm, Spielhagen, Heyse présentent ce
développement, ce « dévoilement. »
364 CHAPITRE VIIf
Si l’on considère certaines parties dela Nouvelle, pourrat-on relever quelques habitudes techniques communes aux différents nouvellistes ? On s’est ingénié, dans plusieurs livres sur la technique des écrivains, à classer, par exemple, les entrées en matière, personnelles, topographiques, historiques, lieu commun, etc. On pourrait dire simplement, que l’on rencontre surtout, mêlé d'ordinaire à l’indication de la localité, de la saison ou de l’heure, le début le plus uni, celui des contes de nourrice : « Il y avait une fois... » Nous trouvons cette vieille et commode formule plus ou moins dissimulée, dans le Procurateur et Le Hétre-aux-Juifs, ou bien affectant la précision de la chronique comme dans Le Tremblement de Terre, Mozart. Le début qui se présente ensuite le plus souvent, c’est celui que l’on remarque fréquemment dans les contes ou fableaux du Moyen Age : un lieu commun. Nous en avons des exemples dans les deux nouvelles de Stifter, dans celle de Grillparzer ; dans Droste-Hülshoff, si la poésie toujours placée en tête du être-aux-Juifs fait effectivement partie de la nouvelle. Dans d’autres ouvrages le récit entre in medias res: Marquise, Novelle, Entre Ciel et Terre. Certains nouvellistes de second ordre commencent volontiers par un portrait ou une série de portraits. Ainsi Wieland, Gutzkow (1). Au reste, que ce début soit topo-
L. Voir à ce point de vue les débuts caractéristiques de Amitié
el Amour à l'essai, dans l’Hexaméron de Rosenhain ; et de Les pigeons de la cote, de Gutzkow.
graphique ouhistorique, axiomatique, il n'importe pas en soi. Le nouvelliste le choisit tel, pour qu'il fût, comme tous les éléments de son ouvrage, en rapport avec l’idée essentielle.
Le commencement de la Vovelle est « chronographique ». En effet, mais pourquoi ? Parce que ce brouillard du matin dans lequel tout s’estompe, — grouillement de chasseurs, chevaux et meute, — doit faire contraste, doncse relier avec le dénoûment solitaire, en pleine clarté du soleil couchant. Ou bien pourquoi un début de chronique? C’est pour qu’une nouvelle, nous paraissant, dès l’abord, historique, périmée, nous intéresse comme vraie, sans nous
révolter ?
Pour le dénoûment de la Nouvelle, nous nous efforcions de montrer qu’il était contenu dans l'événement ou l'élément inouï conçu par le poète (1) ; et nous voyions quelle importance on pouvait lui attribuer.
Au point de vue externe, la seule question discutée est
celle que souleva, voici quelques années, un des plus pé-
1. Cf. Wieland. La Nouvelle sans Titre. « Ich denke nicht, dass esso ganz allein auf die Willkühr eines Novellenmachers ankomme, ob er der Geschichte einen glücklichen oder unglücklichen, erwünschten oder jammervollen Ausgang geben will. Die Anlage zum einen oder andern muss doch wohl bereits im Stücke selbst liegen, und, mit Horaz zu reden, der Weinkrug, den der Topfer drehen wollte, muss, wenn das Rad ausgelaufen ist, keinem Milchtopf
æhnlich sehen, »
366 CHAPITRE Vi
nétrants écrivains de l’Allemagne contemporaine (1). Les personnages doivent-ils ou non mourir ? Faut-il donner à la Nouvelle un « absoluter Abschluss » ? L'étude de la technique interne apporte, semble-t-il, une réponse à cette question. La mort peut être le dénoûment d'une nouvelle ; lorsque comme dans Le Châle Rouge, Le Tremblement de Terre, Le Hétre-aux-Juifs, le Ménétrier ou Mozart, la situation tragique des héros ne saurait être abolie qu à ce prix. M. R. Lindau veut savoir ce que sont devenus les héros; il ne jouit de leur vie que lorsque la mort y a apporté sa perfection.
Mais tous les héros ne nous intéressent pas au point qu’on puisse les voir et se les figurer nouvellistiquement pendant toute leur existence. Kleist gâta légèrement La Marquise par un dénouement de roman, ou de comédie. La femme du marchand ne nous intéresse que jusqu’au moment où, à la suite d’une « révolution », son « évolution » est achevée. Etil en va de même pour tous les héros de nouvelles qui ne meurent point au dénoûment. En supprimant la partie de son récit où était narrée, après leur renoncement, toute la vie des héros de Immensee, Storm nous semble obéir avec raison aux nécessités du genre. La Nouvelle forme et doit former un tout, mais parce qu’elle n’est qu’un épisode du roman de la vie, un microcosme isolé en soi. (2)
Si l’on cherchait un type du dénoûment que peut offrir une nouvelle et qu’elle n’a la plupart du temps pas même
{. Rudolf Lindau, les premières pages de Das role Tuch. 2. Theod. Mundt. Xritische Waælder, p. 140.
Ne : : s
besoin d'exprimer, nous n’aurions qu'à consulter la Vovelle typique. Que ceux qui viennent de traverserune crise disparaissent dans la vaste vie, loin de nos yeux « là-bas où
il y a encore beaucoup à faire. » Qu'ils prennent place dans le rang.
Une loi surtout — qui s’applique aussi à d’autres formes littéraires, — régit la dynamique, ou, si l'on veut, l’économie de la Nouvelle. Le récit prend, vers la fin, un mouvement plus rapide. D'abord, par égard pour l'attention des lecteurs, qui, si la Nouvelle les intéressa, se concentre davantage sur un point et ne souffre pius d’être distraite. Entre Ciel et Terre peut servir en cela de modèle. La progression de la Nouvelle exige cette accélération d’allure. En outre, un conflit se dénouera plus promptement qu'il ne se noua. (1) Exemple : Brigitte. Cette rapidité plus grande, nous le constations chez Kleïist, n’est pas forcément liée à une progression des effets.
Comme conséquence de cette loi nous rencontrons à peu près dans toutes les nouvelles des récits tantôt anticipant, tantôt retardant sur les événements. (2)
Gœthe dans la Vovelle donne un modèle d’anticipation. Les récits de l’oncle de la princesse permettent de « voir » l'incendie alors que les ÿeux ne le discernent point, Le
1, Cf. Auerbach. Gœthes Erzæhlungskunst, p. 60.
2. Certains techniciens, par exemple O. Ludwig, emploient le mot assez malheureux de transposition des chapitres (Kapitel-Verschiebung).
368 CHAPITRE Vill
burg ancestral à la fin du même récit, joue un rôle très important, mais, à cette place, la description entraverait la vitesse du dénoûment; aussi sera-t-elle faite à l'avance par les descriptions de celui qui l'a vu, par les dessins qu'il en montre. Tout ce qui nous fut dit au début, va prendre vie à la fin de lanouvelle et contribuer à accroître la force symbolique : si la nature (instinct) a vaincu l’art (humanité), — le burg est à demi éeroulé — l’art vaine le travail de la nature, et ces ruines mêmes suggèrent à l'œil des hommes une vision pittoresque. (1) Kleist nous surprend par l’annonce du journal,et seulement après, explique ce qui amena la marquise à faire cette démarche. Il faut aussi classer dans cette anticipation du récit les visions ou cauchemars des frères Nettenmair ; les espoirs, craintes, pressentiments des personnages du Procurateur et du Tremblement de Terre.
Le récit après coup des événements forme pour ainsi dire la contre-partie de ce procédé technique. Le récit analytique du tremblement de terre dans « l’Eden » ; l'histoire de ses aventures racontée par le faux Johannes Niemand; lerécit du songe de Sanna ; la jeunesse, le mariage de Brigitte dans ce chapitre intitulé : Le Passé de la Steppe; la vie du ménétrier racontée par lui-même ; les récits illustrant la vie de Mozart ; la découverte faite par Apollonius du crime déjà lointain de son frère.
Anticipant ou retardant, ces récits sont destinés à produire leur effet à l’endroit nécessaire. Un récit anticipant du nouvelliste, offre pour le lecteur, à un moment donné,