Edition Lachmann-Muncker, X, p
grand nombre de nouvellistes ont cru trop souvent qu'il fallait l'y mettre. Ils ont fait de la Nouvelle un instrument ou un moyen, alors qu’elle ne doit point avoir d’autre but qu’elle-même. Ils ont pensé que les libertés qu'ils prenaient avec les lois inhérentes au genre marquaient un progrès technique ;leur technique ainsi entendue a triomphé aux dépens de cette technique interne qui n’est que le genre poétique se manifestant dans une forme nécessaire. Les contemporains admirèrentsouvent dans cesæuvres qui portaient le nom de nouvelles, tout ce qui précisément n’était pas la Nouvelle, tout ce qui prenait sa valeur de sentiments et opinions passagères ; ils louèrent ce qui aujourd'hui n’offre plus guère qu’un intérêt documentaire. Au lieu de forcer le lecteur à s'élever à leur conception originale, de tels nouvellistes allaient au-devant du public de leur temps, lui présentaient ce qui lui agréait le plus. Ils furent romantiques au sens paradoxal où l’entendait Stendhal. D’autres écrivains, au lieu de déformer et de faire éclater la Nouvelle, en faisant d'elle le véhicule de toutes les idées possibles, l’ont étrécie en exagérant le rôle et l'effet du mécanisme aux dépens du fond ; ils s’ingénièrent à montrer d'inattendus et curieux revirements du hasard, où les personnages étaient ballottés comme des pantins.
Dans l’un et l'autre cas, une conception subjective de la Nouvelle menait ces écrivains à cette exagération dans laquelle disparaît l’équilibre du genre. La Nouvelle individualiste, telle que nous l'avons étudiée, est faite d’un bilan, d'un compromis entre différentes formes et con-
ccptions littéraires, repose sur un certain nombre de con-
trastes. À mi-chemin de la poésie épique et de la poésie dramatique, elle présente le déroulement rapide, la réaction d’un caractère,et non point sa formation ou son évolution, et cependant, lorsque la crise est passée, le héros a bien subi une sorte d'éducation, puisque ce qu’il pouvait y avoir en lui d’héroïque semble désormais aboli. Dans la composition, comme dans le style, la Nouvelle se tient à peu près à égale distance de l’idéalisme et du naturalisme. La peinture des personnages s'efforce d’être caractéristique et cependant, par la vision plastique qu’ilséveillent
en nous, ils revêtent parfois la valeur de figures typiques.
La Nouvelle,née autrefois d’une curiosité plus bourgeoise qu'esthétique, qui cherche le caractéristique avant tout, et plus que le Beau, devient une forme littéraire aristocratique, par la qualité d’esprit qu’elle suppose chez l’auteur, par la qualité du ressort qu’elle exige des héros. L'élément pathétique, sentimental, ne trouve guère place en la Nouvelle. Dans la crise tragique où ils sont jetés, les personnages ne doivent pas s'effondrer de douleur ou d'angoisse ; ils ne doivent point perdre toute contenance, mais avoir la force d’agir originalement. Leur force de réaction fait d’eux des personnages d'élite, un assassin comme Mergel, aussi bien que la marquise. Aristocratie interne, du reste, qui n’a rien à voir avec le rang, avec l'élégance mondaine,
avec la délicatesse des aperçus et des goûts.Ce n’est point
cette aristocratie esthétique, que l’on rencontre perpétuellement chez Tieck, souvent chez Paul Heyse, quelquefois même dans les ouvrages de Storm. La situation extraordinaire de la Nouvelle serait sans vie, si Le héros ne pré-
sentait une forte personnalité, n’était quelqu'un.
La qualité vitale des héros tient aux qualités individuelles du poète. Pour nous montrer comment se comportent ses personnages dans tel conflit difficile, pour les faire agir d’une façon qui conquière notre assentiment, il faut qu'il connaisse la vie, qu’il possède l'expérience du monde, ou en ait une intuition réfléchie, et que sa cognition ne soit pas troublée par des éléments sentimentaux ou passionnés. La science de la vie doit s’unir à la maîtrise de soi-même. La Nouvelle exige de la part du créateur une haute culture, celle de la maturité. Des auteurs que nous avons surtout mis à contribution, Kleist, lorsqu'il composa ses nouvelles, était le plus jeune:il avait près de trente ans. Si l’on fait abstraction de la Vovelle, œuvre d’un septuagénaire, les autres ouvrages furent écrits par des auteurs de quarante à cinquante ans. Cette possession de soi que suppose la Nouvelle chez l'auteur, l’empèchera d’être vraiment goûtée par le peuple qui vibrera aux pièces de Schiller et rira largement aux bonnes farces de Reuter. « Keller ne deviendra jamais très populaire, simplement
parce qu’il est vraiment poète », (1) disait l’esthéticien