‹ La nouvelle littérature, 1895-1905Chapitre 12 sur 44 · VI. — L'INTÉGRALISME · texte numérisé non relu

VI. — L'INTÉGRALISME

M. Adolphe Lacuzon déclarait (1902) dans la préface à! Eternité.

« Le don du Poète est une condition psychique supérieure, comme l'héroïsme.

« Son existence ne correspond, chez l'individu, à aucun signe extérieur, et jamais ne justifia ces singularités d'attitude auxquelles la légende est si complaisante et les farceurs si fort enclins. L'homme à qui l'a dévolu le destin n'est pas un visionnaire halluciné qui butte aux réverbères comme aux arbres de la route. Il ne va point par la ville et la campagne, une main sur son cœur et les yeux au ciel. C'est un être comme chacun de nous, et les notions de l'existence sont en lui pareilles à celles de tous les mortels. Mais s'il est une particularité à laquelle il se

doive pourtant reconnaître, c'est à sa bonté, qui n'est autre que son amour de la vérité, c'est-à-dire de la sagesse, suivant l'acception antique : 2o(f (a. Il n'est pas non plus le rêvasseur ignorant, amant de la lune, dont parle quelquefois la chronique ; le chercheur de rimes dont l'ingénuité confine à la niaiserie. Homo sum, et nihil humani a me alienum puto. C'est à lui, tout le premier, qu'il faut appliquer cette devise. « 11 doit tout savoir, et plus encore, s'écrie le bon Banville, car sans une science profonde, solide et universelle, c'est en vain qu'il chercherait le mot propre et la justesse de l'expression ! »

Le poème qui prétend réaliser ou essaie de réaliser cette esthétique nous attire surtout par la réelle beauté des images. M. Lacuzon est, en tous cas, un artiste puissant, et, s'il n'avait autant l'air de s'en rendre compte à travers son œuvre, on admirerait celle-ci sans restrictions.

... Je vois s'enfler la voile au fond de l'estuaire, Puis, derrière, au lointain, du côté de la plaine, Surgir, fondre et passer, l'ouragan pour haleine. Dans l'éclaboussement du sang crépusculaire.

Et droits sur leurs chevaux cabrés qu'un rut enlève. Tes grands conquérants noirs, au profil surhumain, Qui déployant leur geste avec l'éclair d'un glaive Engouffrent dans la nuit leurs cavaliers d'airain !

Les origines du monde sont ainsi expliquées en cinquante pages... Une impression vraiment profonde naît parfois de l'animation des tableaux évo-

qués ; mais l'émotion n'y a aucune part. En résumé, Eternité est un poème largement écrit , dans une langue précise, imagée et sonore.

M. Adolphe Boschot débuta par une polémique (au sujet de la prosodie) avec M. SuUy-Prudhomme. C'est encore un musicien et un critique musical. Tant de talents ne nuisent point à ses poèmes. On lui reproche ordinairement d'avoir voulu faire la fusion entre des tempéraments dissemblables, et ses Poèmes dialogues gardent trace d'un certain opportunisme, mais leur grâce chantante, leurs images imprécises charment souvent.

Un matin de printemps, nous courûmes les bois Où les bourgeons ouvraient au jour toutes leurs lèvres. Nous allions, nous allions, comme si notre Rêve Nous avait entraînés en nous prenant les doigts.

De la fraîcheur glissait tout autour de nos mains, De la douceur semblait murmurer sur nos lèvres. Et j'enlaçais, — car l'aube est encore du rêve, — Nos souvenirs d'amour dans l'odeur des jasmins.

M. Léon Vannez : son vers est harmonieux, sa poésie assez peu impulsive, a souvent des allures didactiques ou d'un lyrisme conventionnel, mais sa langue est sûre, le rythme précis et il y a de la noblesse dans sa pensée et dans sa philosophie optimiste :

Une vaste espérance oppresse la nature... La Psyché renaîtra sous une forme pure, , .

M. Gubèlier de Beynac : lui aussi est didactique et conventionnel, c'est d'ailleurs le reproche qu'on doit faire à tous les intégralistes. Ils sont trop appliqués. D'autre part, ils ont conscience de leur devoir et une belle attitude hautaine. M. Cubelier de Beynac a de beaux élans et des strophes lapidaires.

L'Homme terrifié d'être seul en ces aubes Peuple de dieux l'horreur muette de la Nuit.

Pétrone avait dit :

Primum in orbe terror fecit deos,

ou encore :

L'espoir comme un fanal aux portes de la Mort.

Au fond ces poètes réalisent ce qu'avait rêvé Louis Bouilhet et ce que Leconte de Lisle avait tenté sur la fin de sa vie. Nous ne savons pas si le temps est avec eux, mais ils le confondraient avec l'espace. Et puis qu'importe. . . puisqu'ils ont du talent.

Vil. — L'ECOLE ROMANE

Les poètes qui la composèrent sont célèbres aujourd'hui pour la plupart, MM. Moréas, Ernest Reynaud, Charles Maurras. Si MM. du Plessys, Raymond de La Tailhède et Lionel des Kîeux le sont moins c'est qu'ils sont plus jeunes et qu'ils n'ont

rien fait pour capter une notoriété plus grande et dont ils sont dignes.

L'archaïsme têtu, la pureté formelle, l'inspiration grave et ardente de la Tour d'Ivoire et de la Couronne des Jours de M. Ernest Raynaud ont placé l'auteur de ces recueils parmi les meilleurs (i).

M. Raymond de La Tailhède s'est toujours tenu à l'écart, jalousement. Ses vers sonnent profond :

Ta plaie est moins saignante encore que ton cœur, Archer qui ne vois point quelle flèche est maligne ! Mêle le suc du lierre à celui de la vigne. Quel baume épuiserait sa bouillante fureur ?

Hélène, aux murs troyens, blanche fille du cygne, Attend l'arc d'Héraclès pour nommer son vainqueur, Héros, presse tes pas et retiens ta douleur : Aux oreilles des dieux toute plainte est indigne.

Fais trêve à ton sommeil engourdi de poison : Celui qui de tes maux porte la guérison, Le blond Néoptolème en ton antre se glisse.

Tu le suivras : la rame a bondi sur la mer ; Mais avant qu'à tes pieds manque le sable amer. Brûle au feu de l'Amour les sarcasmes d'Ulysse.

M. Lionel des Rieux, est parfois dur dans sa versification et l'on regrette souvent qu'il se soit enfermé dans une cuirasse qui gêne son élan. Cepen-

(ï) Cf. Ernest Raynand, par Fernand Clerget, Biblioth. de l'Association, Paris, 1905, in-i8.

dant il a un sentiment très exalté de la beauté pure, un culte généreux de la tradition, l'intelligence des lignes harmonieuses. Les Amours de Lyristh, le Chœur des Muses rayonnent par de nobles strophes.

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