‹ La nouvelle littérature, 1895-1905Chapitre 13 sur 44 · VIII. — LA RENAISSANCE LATINE · texte numérisé non relu

VIII. — LA RENAISSANCE LATINE

En 190 1 , M. Louis Bertrand signalait ainsi les Elévations Poétiques de M. Paul Souchon.

«... Comme la langue de Lamartine encore (car le parallèle s'impose d'un bout à l'autre), la langue de M. Paul Souchon est d'une extrême simplicité, sauf en de rares passages où l'auteur se souvient trop d'avoir traversé les petits cénacles parisiens et où il se consume en de laborieuses et minuscules inventions verbales. En plein triomphe de la périphrase, le poète du Lac osa écrire ces vers d'une simplicité héroïque :

Regarde, je viens seul m'asseoir sur cette pierre Où tu la vis s'asseoir 1

« M. Paul Souchon est coutumier de hardiesses toutes semblables. Les beaux vers ingénus abondent dans son recueil. Et cependant ils ne sont ni lâchés ni faciles. Je ne connais pas de poète contemporain, si ce n'est Emmanuel Signoret, qui rencontre aussi souvent la forme stricte et définitive d'une pensée poétique. »

« Mais ce qui paraît absolument neuf chez lui, c'est son dessein de faire entrer dans la poésie tous les thèmes de la vie moderne et, pour tout dire, de réconcilier l'art et la vie. Je sais qu'une foule de jeunes gens se piquent précisément de cela. Au rebours des romantiques, ils acceptent, disent-ils la vie moderne tout entière, et c'est elle qu'ils vont chanter. Mais il ne suffit pas de regarder les choses et la vie, il faut encore les voir d'un œil purifié de toute littérature. Gomme disait le vieux peintre David à ses élèves : « Mes amis, il faut être bien humbles devant la nature! » Nos jeunes gens n'ont point cette humilité ! La mémoire alourdie de formules apprises, ils sont comme les pseudo-classiques de i83o, — les Casimir Delavigne et les Baour-Lormian, — qui traitaient des sujets romantiques dans le style et avec les habitudes d'esprit du XVIIP siècle. M. Paul Souchon a échappé à cette erreur. Une prend point d'altitudes triomphales devant la nature. Il ne la considère point dédaigneusement, en rhéteur uniquement curieux des mots. Il est humble et docile devant elle. »

M. Paul Souchon est digne des éloges de M. Bertrand. Venu des bords latins de cette terre provençale où flottent encore parmi l'harmonieux souvenir d'Hellas, ces images de beauté et ces méthodes précises qu'y apportèrent les colons phocéens et les architectes des camps proconsulaires, il reste fidèle au nombre, à la sonorité, à l'intégrité de la forme. Chez lui comme chez tous Içs poètes nés autour du

Rhône, il faut noter aussi l'influence des grands lyriques provençaux, Mistral et Aubanel, ces chantres des déesses protectrices de la terre et instigatrices du désir. L'auteur de Nerto et des Isclo d'or, celui de La Migrano ont pesé sur la vision de Paul Souchon. Nous doutons qu'il veuille répudier un tel parrainage conforme à l'enseignement de sa race. Que de fois en ses vers M. Souchon pleura comme Ovide le lumineux mirage des villes d'or enfuies et de sa jeunesse errante parmi ces paysages de cinabre que Cézanne exalta par des toiles immortelles. M. Paul Souchon fut l'ami de ce grand et déjà oublié Emmanuel Signoret dont les dons lyriques promettaient une œuvre importante.

Nous en rappellerons ces strophes de V Hymne à Jupiter :

Vide sur leurs cités ton carquois insondable

Apollon furieux ; Toi qui vis sur ma bouche et t'assieds à ma table Lève sur eux l'égide ô Pallas formidable ! Toi leur père et le mien, brise sur eux tes cieux.

Toi qui naquis du temps, père tu fus le nombre !

Pour l'homme châtié Te voiles-tu de foudre et son cœur devient sombre ; Tes fils sans ton appui sculptent en vain dans l'ombre Pandore qui fléchit au poids de la pitié !

Toi qu'abreuvas le lait de la chèvre Amalthée

Monarque impérieux !

Quand au sommet des monts tu clouas Prométhée, Ta prunelle de pleurs fut longtemps humectée Et ton cœur s'enivra d'un nectar douloureux

lia

M. Joachim Gasquet lui aussi reçut l'investituer classique des mains de M. Bertrand, cependant ses premiers vers portent l'éclatant stigmate romantique. Uarhre et les Vents parmi l'échevèlement d'images tumultueuses se ressent de Hugo.

Bientôt cependant par delà le maître des Chants du crépuscule et de la Légende des siècles, M. Joachim Gasquet écouta les voix des créateurs de la grâce et de la force française. Il avait rejeté très vite le sentimentalisme comme un vêtement étranger ; le mysticisme païen que le catholicisme nous a conservé, il ne s'en débarrasse point. Son naturisme exalté, sa philosophie passionnée s'accommodaient de renseignement des mystiques. Lui qui avait paru un instant à l'avant-garde des poètes individualistes qui mêlent anarchie et socialisme, esprit dionysien et solidarité sociale dans le plus réjouissant amalgame, s'excepta bien vite de cette erreur pour revenir au large chemin rectiligne de la tradition. Il brûla avec éclat ce qull adorait. Les Chants séculaires glorifient les meneurs d'hommes, aussi bien l'Impérator que le légionnaire, le consul farouche que le dieu aux yeux de femme, vainqueur de l'Inde.

Le cœur de l'homme fort est plus beau que les deux !

La dure tyrannie lui parut créer à l'artiste des loisirs meilleurs que la condescendance des sociétés républicaines. Ce poète sera du retour des Princes. M. Maurras reconnut en lui un frère intellectuel.

Parmi les plus caractéristiques de maintenant son effort déjà notoire le place audacieusement des premiers,

M. Léo Larguier, séduit dès l'abord. Dans la Maison du Poète et les Isolements, le métal des vers sonne avec une ampleur de vibration dont nous étions deshabitués depuis longtemps. Au tronc millénaire du laurier latin jaillit une branche vigoureuse et sereine. Entre des évocations de légende et d'histoire s'élancent de purs cantiques d'amour.

Ce classique qui se voudrait impeccable et implacable, a été néanmoins touché par la mélancolie de René, par le mal d'Olympia, par l'ennui Baudelairien. Sa santé cependant résiste à ces maîtres. De petits tableaux de genre qui rappellent Heine, de larges apostrophes qui rappellent Ronsard nous avertissent que ce n'était là que l'abandon partiel d'un instant. Sur sa secrète douleur, sur sa passion profonde, le poète a poussé les volets. Il ne sait plus rien des contingences actuelles. Entre ses dieux et sa maîtresse nue, il chante avec orgueil ; mais souvent aussi il raille, il sourit, il conseille. L'éternel bon sens de sa race l'empêche de se croire la dupe de ses songes. Son lyrisme se pose sur des bases inébranlables, mais il dévoile aussi un cœur avide, pris d'un forcené besoin de tenpresse et qui, s'il ne se désespère pas de savoir la

mort victorieuse de la beauté, se plaît au jeu divia des rythmes qui masquent mal son humanité chancelante.

« Il pleut, cet homme seul en proie à cette étude

Est noble de travail et beau de solitude.

Tout bruit vient expirer à ses carreaux voilés,

Avec le souvenir de ses jours en allés,

11 vit là. Nul souci sur son cœur n'a de prise ;

Il rêve en se levant à Virgile, à la brise

D'un matin printanier par l'averse trempé

Qui descendait joyeux les pentes de Tempe,

L'imagination l'exile dans l'histoire.

Il peut faire blanchir le vol d'une victoire

Sur l'horizon marin des promontoires bleus.

A la corne d'un bois il a surpris les dieux

Sylvestres épiant le sommeil des meunières

Dont la gorge s'enflait sous les vertes lumières

Que tamisait un arbre au bord courant des eaux.

Son livre est un musée où vivent des tableaux ;

J'y sais des coins de ciel sanglant sur Salamine,

Une ornière fangeuse où la trace divine

Des sylvains est marquée ; une mqntagne, un champ

Des palais sur un port doré par le couchant ;

Quelques bandes de fer et de bronze bardées ;

Le corps chaud d'ambre blond des papesses fardées,

Des tilles près d'un puits ; et j'y sais un jardin

Où lui-même s'est mis contre le fût d'un pin

Qui dans le noir fouillis de sa maîtresse branche,

Retient comme un grand nid la pleine lune blanche.

Mon Despax, croyez-vous que ce soit le bonheur? Je ne veux pas parler, ô mon ami, j'ai peur D'éveiller les soucis et tout ce qui me guette, Mais sachez que le cœur du paisible poète Est un morne désert par l'ouragan noyé, Labouré, noir de sang et du vent balayé,

Et que dans la maison où j'ai posé des pommes Pour parfumer un peu les livres que j'aimais La paix que je voudrais ne s'arrête jamais, Et que je suis, ce soir, le plus pauvre des hommes.

M. Louis Le Cardonnel, lui, est un poète catholique. Soucieux même de conformer sa vie à ses chants, il a revêtu la robe sacerdotale. Il penche sa douceur de poète sur des agonisants et du même ton dont aux matins crayeux de ses vingt ans, il célébra la femme, prophétise aujourd'hui la gloire du Crucifié et prononce les paroles déliant sur terre et dans le ciel les âmes des pêcheurs. Ses Poèmes dans un temps de doutes et de blasphèmes ont la rafraîchissante sérénité de l'âme affranchie du doute et n'est-ce pas assez pour leur accorder un accent unique qui les classe en dehors de toute la poésie contemporaine ?

Mystique, du même mysticisme qui enivrait les initiés d'Eleusis et les phallophores du cortège dionysien, M. Louis Payen, dans A l'Ombre du portique et les Voiles blanches, s'incline au passage des immortelles nues. Séculaire amant des amantes passées et des olympiennes en fuite, il guette à l'orée des bois nocturnes, la tunique virginale de Sélené courbée sur le sommeil d'Endymia ou encore la nudité cabrée de l'Aphrodite qui se lamente de la mort d'Adonis. Tl a dit les mots symboliques d'Artémis à Actéon :

« Insensé, que fais-ta?

Ton geste sacrilège a tué le bonheur.

J'aurais dû pour toujours, hélas ! rester sacrée Et voilée de désir aux brumes de ton cœur. Souveraine d'orgueil, dans ma nuit ignorée. J'entends monter vers moi les prières des hommes, Je devance leur marche, impalpable fantôme. Et je guide leurs pas au seuil des cieux fermés. Je suis la volupté qu'ils n'atteindront jamais, Tous les espoirs, toutes les joies et tous les rêves, Tout l'amour que pour eux filent les heures brèves... Mais nul ne doit cueillir la fleur de ma beauté, Car ma lèvre cruelle a le goût de la mort. Malheureux ! je maudis et redoute ton sort... Viens, regarde mes yeux : jamais plus les étoiles N'auront pour tes regards de regards accueillants ; Viens, touche mes deux mains : jamais tes doigts tremblants Du lointain idéal n'écarteront les voiles ; Que ta bouche goûte ma bouche ! jamais plus L'amour n'aura pour toi de fruits inattendus, Et le rêve sacré qu'on ne doit pas cueillir N'effacera jamais tes regrets inutiles.

Les cieux seront muets et le monde stérile ; Ton geste sacrilège a tué le désir ! »

M. Eugène Vaille chante à la Gloire de la Luxure en rythmes libres et souvent heureux, et de lui il faut attendre de plus complètes manifestations.

M. Charles Derennes avec ï Enivrante Angoisse s'annonce d'une habileté dont la précocité effraie. La sûreté de la langue et du rythme est presque absolue. Il semble avoir dérobé à chaque maître son secret pour en composer de longues laisses de vers d'une harmonieuse tjuplesse sans monotonie. Il pu-

bliait hier /a Tempête qui a noblement réalisé tous les espoirs et qui compte des poèmes définitifs.

M. Emile Despax a donné, avec la Maison des Glycines, un des plus beaux recueils de poèmes parus depuis longtemps, et c'est celui-là même que l'on jugea indigne du prix Sully-Prudhomme'! 11 y a dans la poésie de M. Despax une douleur tendre et voluptueuse, une souffrance cachée et hautaine, un cœur ardent qui se répand, s'exalte. Les premiers vers de ce jeune homme égalaient les Noces corinthiennes, les derniers sont personnels et parfaits.

L'inspiration païenne et néo-classique de MM. Souchon, Larguier, Gasquet leur vient de leur atavisme latin. Le paganisme de Albert Erlande lui vient de l'étude. Hélène, le Jasmin se ressentent plus des lakistes et de Shelley que d'un mouvement intérieur spontané. M. Erlande est un poète dont on doit attendre beaucoup.

M. Louis Mercier est un poète traditionnel; il célèbre la terre, les fruits, les herbes, les saisons, en des vers qui sont parmi les plus sincères que l'on fait aujourd'hui.

Quand nous sentant, un soir, trop seuls dans la maison. Le besoin nous prendra de pleurer sans raison, Et que, malgré le feu, nous aurons froid peut-être, O mon Ame, en voyant, dehors par la fenêtre, Tomber la neige immense autour de la maison.

Alors nous emplirons jios coupes cristallines

Du vin des souvenirs mûris sur les collines

Et nous évoquerons le jour cher et lointain

Où nos pieds s'embaumaient aux arômes du thym,

Lorsque nous descendions en chantant les collines.

Et voici qa'cn buvant, le soir, nos vins vermeils Nous croirons retrouver les beaux, les vieux soleils Qui luisaient aux coteaux ardents de la jeunesse. . . — Et nous nous sentirons envahis d'une ivresse Triste et joyeuse au souvenir des vieux soleils 1

M. Charles Vellay, qui débuta par des vors symboliques, aboutit à l'esthétique classique.

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