X. — LES FEMMES ET LA POÉSIE
La revanche des Amazones se précipite. Il en vient de partout. Du monde et même du demi et même du nouveau monde. II n'y a plus de frontières et il n'y a pas d'âge. Gomme la plupart sont jeunes et jolies, parfois titrées, souvent riches, vous devinez les louanges ! D'autant qu'elles acceptent encore moins que les poètes hommes, les reproches des critiques. L'irritabilité foncière du poète se complique de vanité féminine et d'orgueil. On avait un salon, on a un éditeur ; on avait son jour, on a son critique. Ce qui est plus étonnant que ce gymkhana littéraire, c'est qu'elles ont souvent du talent.
Un phénomène s'est produit : l'explosion de la sincérité féminine. Jusqu'à présent les femmes avaient considéré la passion, la vie, la morale, au point de vue imposé par le mâle. Désormais, elles se placent au point de vue de la femme. Nietzsche l'avait prévu. M""® Rachilde donna l'exemple. On la suivit dix ans plus tard. Avec la sincérité des femmes est née une sorte de lyrisme un peu court, savoureux, audacieux, agaçant, d'une sensualité précise et détaillée. . . .
M"' Mathieu de Noailles publia , en 1 901 , /e Coeur innombrable. L'un de nous écrivit alors le premier article de louanges en l'honneur du nouveau poète. Depuis c'a été une avalanche, un déïire irraison-
né et irraîsonnable, qui a éloigné de M"* de Noailles, beaucoup de ses plus sincères admirateurs. L'auteur de la Domination est un exemple à prendre. Victime du snobisme, elle n'obtiendra pas les hommages auxquels elle a droit, car beaucoup craindront — à la louer autant qu'il convient — d'être, eux aussi, taxés de snobisme. M. R. de Montesquiou déclare :
« Bittô n'est pas chrétienne. Pas une seule fois elle ne prononce le nom de Dieu. Mais bien qu'elle les nomme souvent, Junon, Eros, Priapos, les dieux ne sont pour elle que de poétiques mythes. Sa déesse, la seule qu'elle invoque avec foi^ c'est la Nature. Quand nous nous exclamons : « Seigneur! » elle s'écrie : « Nature ! » Elle n'aime, elle n'adore que Gaïa, la Terre.
« Son art maintenant. Il est, comme elle, vêtu à l'antique. A l'ancienne quelquefois , notamment dans cette charmante pièce Le Pays, qui résonne comme d'un accent de la Pléiade. Partout ailleurs, son vers résonne d'un timbre qu'il emprunte à cette épigraphe de Taine : « l'antiquité est la jeunesse du monde. » — On dirait une transposition de la poésie grecque, avec parfois une attitude de Ghénier, une intonation de Keals. Ses strophes sont des frises de vases où jouent des bergers tendres et tristes, vivants et rêveurs, rieurs et sérieux. Elles sont enguirlandées de mélisse et de réglisse, de cityses et de citrons, de résine et de menthe dont elle excelle à pénétrer, à saturer ses poèmes, comme des sachets
avec un sens de l'olfaclif qui aromatise le terme et donne à l'expression quelque chose d'odorant qui ne se rencontre avec cette intensité que dans le style de d'Annunzio. >♦
Servie par une culture très classique et un sensualisme très païen, elle sait le prix de l'heure qui s'enfuit. La nature lui a montré, dans ses fleurs qui se fanent les champs que l'hiver flétrira, le ciel changeant et ses beautés instables, elle lui a montré l'ombre prochaine et lui a murmuré l'éternel « carpe diem ! » C'est la poésie de l'amour et de la mort, c'est la pensée amère qui secoue Iphigénie à l'évocation des ténèbres inférieures ! La mort, mais elle est dans chacun des poèmes de M"^ de Noailles, c'est la hantise baudelairienne, mais il semble que M™® de Noailles l'accepte autant comme un encouragement que comme une crainte. Elle sourit, enivrée encore de l'amour, au fantôme funèbre et elle se retourne vers la \ie, plus ardente, plus exaltée. Le culte de la nature mène à la sensualité la plus vive. L'Eglise l'a compris qui identifiait le faune à ses démons. M"^ de Noailles ne s'en épouvante point :
PauTre faune qui va mourir Refiète-moi dans tes prunelles Et fais danser mon souvenir Entre les ombres éternelles.
Va et dis à ces morts pensifs A qui mes jeux auraient su plaire Que je rêve d'eux sous les ifs Où je passe petite et claire. . .
Tu leur diras que je m'endors Mes bras nus plies sous ma tête.
Que ma chair est comme de l'or Autour des veines violettes.
— Dis-leur comme ils sont doux à voir Mes cheveux bleus comme des prunea, Mes pieds pareils à deux miroirs Et mes deux yeux couleur de lune.
Et dis-leur que dans les soirs sourds Couchée au bord frais des fontaines, J'eus le désir de leurs amours Et j'ai pressé leurs ombres vaines.
Elle dira à la nature :
« Voyez de quel désir, de quel amour charnel, De quel besoin jaloux et vif, de quelle force. Je respire le goût des champs et des écorces ! — Je vivrai désormais près de vous, contre vous, Laissant l'herbe couvrir mes mains et mes genoux, Et me vêtir ainsi qu'une fontaine en marbre ; Mon âme s'emplii-a de guêpes comme un arbre, D'échos comme une grotte et d'azur comme l'eau ; Je sentirai sur moi l'ombre de vos bouleaux ; Et quand le jour viendra d'aller dans votre terre. Se mêler au fécond et végétal mystère, Faites que mon cœur soit une baie d'alisier, Un grain de genièvre, une rose au rosier, Une grappe à la vigne, une épine à la ronce. Une corolle ouverte où l'abeille s'enfonce... »
Elle vaincra l'inquiétude du néant :
0 Mort de t'avoir crainte un jour, je me repens... Lance-moi ton lacet, des flèches et ton sable Et que je jette en toi la douleur et l'ardeur De ma raison malade et de mon mauvais cœur. . .
car, malgré tout son désir, la joie demeure insaisissable et le plaisir amer.
Le rude et lourd baiser dont parlent les chansons, Ne guérit pas le mal dont vous étiez atteinte... Mon sein est puéril, mais mon cœur est farouche Damét;.is le sait bien à l'heure de l'accord Car la flûte est moins vive et chaude sous sa bouche Que ne l'est mon baiser qui s'appuie et qui mord...
M'"^ Henri de Régnier jusqu'ici n'a pas signé ses beaux vers, graves et profonds. Il faut le regretter.
M"® Renée Vivien , avec une culture classique aussi profonde que celle de M°^® de Noailles, mais avec un luxe moindre d'épithète, et un vocabulaire plus restreint marque un talent très vif dans ses Evocations, Cendres et Poussières^, la Vénus des Aveugles. Sur un thème unique, la beauté des fleurs et des femmes, l'horreur de la brutalité et de la souillure, l'amitié saphique, la douceur de l'exil, de la nuit et du départ, les joies de l'orgueil,, la jalousie, elle éparpille les ressources d'une imagination disciplinée, d'une sensualité obéissante et contenue :
... Ton visage est pareil A des roses d'hiver recouvertes de cendre, Et ton lit nuptial ignore le soleil, Ta chevelure ondoie au reflux des marées Comme l'algue marine et les sombres coraux
Et tes lèvres désespérées
Boivent la paix des eaux...
0 langueur de Lesbos ! charme de Mitylène Apprends-noas le vers d'or que ton râle étoufifa... Les fleurs ont parfumé tes étranges mains creuses De ton corps monte ainsi qu'une légère haleine La blanche volupté des vierges amoureuses...
M"° Paule Riversdale. — Elle suit la route où fleurissent les violettes de M"^ Renée Vivien. La même inspiration, des qualités moindres, mais réelles et qui font espérer : {Echos et Beflels).
Ma bouche a possédé ta bouche féminine Et mon être a frémi sous tes baisers d'amant, Car je suis l'Etre double et mon âme androgyne Adore en toi )a vierge et le Prince Charmant...
M^" Lucie Delarue-Mardrus : Dès ses premiers vers M. Gasquet écrivait d'elle : (A Propos d'Occident).
« Celle-ci, je la devine parée de modernité, mais, sous les plis égaux de ses grandes robes, portant une âme en feu comme la mer où Midi brûle. C'est :
«... Carmen blême de tragédie « Intime, les deux yeux dévorés d'incendie, « Tout le sanglot, tout le sursaut, tous les frissons, « Et le vent furieux rebroussant les moissons...
ou plutôt, s'il est vrai que ce cœur tout entier batte entre les pages blanches de cet unique livre, écoutezen jaillir.
Comme un rythme incessant la vie universelle.
L'àme en démence a mal de se sentir pareille aux farouches marées. La grande voix de la mer se dresse dans l'espace comme une trombe de lumière et à pleine voix aussi, la poétesse entonne alors l'hymne marin selon « l'incorruptible rite ».
L'âme fidèle, inguérissable du mal de ne pouvoir se taire, a retrouvé l'amie éternelle :
Toute seule devant ton flot pendant des heures.
Je voudrais promener mon silence anxieux
Et puisqu'il n'est jamais de larmes dans mes yeux
M'écouter longuement pleurer lorsque tu pleures
Ou bien, parmi la nuit, le fracas et le vent,
A l'heure oiî la tempête est à son apogée,
Crier en toi, sauvage, affolée, enragée,
Les cheveux dénoués et les poings en avant.
Et viennent les Paroles^ meurtrières, désabusées, terribles et profondes, religieuses, décisives, mystérieuses, dont on ne parle pas, qu'il faut murmurer bouche à bouche avec l'Etre où le Néant.
Baudelaire l'avait prophétisé : « Au vent qui soufflera demain, nul ne tend l'oreille; et pourtant l'héroïsme de la vie moderne, nous entoure et nous presse. Nos sentiments vrais nous étouffent assez pour que nous les connaissions. Ce ne sont ni les sujets ni les couleurs qui manquent aux épopées. Celui-là sera le peintre, le vrai peintre, qui saura arracher à la vie actuelle son côté épique, et nous faire voir et comprendre combien nous sommes grands et poétiques dans nos cravates et nos bottes
vernies. Puissent les vrais chercheurs nous donner l'année prochaine cette joie singulière de célébrer l'avènement du neuf! »
Les vrais chercheurs, ô caprice ! c'est, cette fois, pour ouvrir le siècle neuf, une femme de vingt ans. »
Depuis elle a donné Ferveur et Horizons. Peu de poètes ont atteint comme elle aux limites exaspérées du songe et de la sensation. Son fatalisme orgueilleux,rétrangeetmystérieuse sensualité de ses strophes noyées d'ombre et de soleil, saisissent d'une émotion presque physique. Elle a encore la sens des attitudes plastiques.
Ma chèvre, je tiendrai dans mes mains, si je peux
Ta tête brusque et familière, Pour regarder changer de tout près dans tes yeux
Cette pupille de sorcière.
J'aurai blessant mes pieds, tes piétinants sabots
Je te tiendrai par les oreilles ; Dans la lutte, nos deux vigueurs seront pareilles
Et nos mouvements seront beaux.
Et, parmi le soleil où, toi blanche et moi nue Nous irons nous heurtant du front
Ma tête bien nattée et ta tête cornue
L'une à l'autre se sculpteront.
M"^ Nicolette Hennique , a une vision très particulière de la mythologie, elle ne s'embarrasse guère ni des noms, ni des rites, — elle n'hésite guère devant le néologisme ou l'archaïsme et pourtant elle a su créer des poèmes étranges, agaçants d'abord,
mais dont on ne saurait nier le charme. Elle est habile aux jeux du rythme, le manie avec dextérité et lui donne des souplesses insoupçonnées. Il y a dans Des Héros et des Dieux du meilleur et du pire