‹ La nouvelle littérature, 1895-1905Chapitre 16 sur 44 · LE REPOS DE CÉRÈS · texte numérisé non relu

LE REPOS DE CÉRÈS

La terre se contracte, et sans bruit, sans parfum, Calais fait tomber au ras des routes nues Les feuilles qui, naguère écloses par les nups, Vêtaient si clairement d'ombre l'été défunt.

Le paysage est brut, semble morne de vivre En l'air jaunâtre et gris de cette aube... Pleuvoir ! Où pleut-il, ô Zéphyre ? Et l'on commence à voir Sur l'herbe des talus étinceler le givre...

Une troupe d'oiseaux jaillit de l'horizon ; Puis une autre : elle forme un triangle.... Puis d'autres, Vers ce champ terminal où furent des é[ieautres, S'abattent d'un jet lourd, pêle-mêle, à foison...

La bétail, dêsorrr<ais, va rester aux étables.

Et la herse qui fait les glèbes végétables,

La charrue et le roule attendront sous l'auvent

Que le froid ait cessé de galoper le vent...

Il cessera ; fuyez la crainte ; patience !

A la bonne Cérès gardez votre fiance,

Votre aide heureuse, vos espoirs, un cœur pareil :

Car toujours du même or et toujours de soleil,

Lasse de nous donner avec la sève blonde

Le pain quotidien dont se nourrit le monde.

Elle repose au cœur de la bise profonde.

M""^ Catulle Mendès n'a pas imité l'art de son mari ; au contraire. Elle se rapproche davantage des poètes qui ont succédé au Parnasse.

Son émotion profonde s'exprime en vers nuancés, frissonnants : [Les Charmes).

J'ignore de vos yeux le regard qui fait mal, Vos bras impérieux enlacent ma faiblesse, Vous sayez d'une voix de fougue et de mollesse Faire du flot de rêve un grand flot baptismal.

Vous me jurez votre bonheur initial, Et que de moi vous vient la force et la noblesse Du génie, et qu'en vous mon seul sourire laisse Comme un dépAt sacré tout l'espoir nuptial.

Vous parlez de mourir de mon ingratitude ; Vous aimez k me voir souffrir d'inquiétude ; Vous m'ofi"rez tous les vœux qui vous sont adressés.

Silencieusement j'écoute le poème...

Heureuse et douloureuse, ô mon amant, je sais ;

Vous pensez à l'amour, et c'est moi qui vous aime.

M™^ Hélène de Zuylen de Nyevelt, pourrait se réclamer des théories de M. Loewengard. Le déroulement ensoleillé des images bibliques, la faveur jalouse qui parle au cœur des nabis d'Israël est en elle. Son vers est clair, net, d'un beau dessin, d'un rythme subtil et ses strophes précises.

]y[me Valentine de Saint-Point, descendante de Lamartine, porte la confirmation de ce glorieux atavisme au sein de ses Poèmes du Vent et de la Mer pleins de strophes d'un lyrisme éclatant, précis, audacieux.

M"' Lucie Félix Faure-Goyau {La Vie nuancée), témoigne de ce récent mouvement néo-chré-

tien auquel nous devons M. Louis Le Cardonnel. Avec un lyrisme moindre, plus de sécheresse, une sorte de virilité mystique à laquelle les femmes ne sont pas accoutumées, elle émeut notre raison, élève notre cœur. Au milieu du concert orphique et aphrodisiaque des autres poétesses, elle se place résolument sous l'égide du stoïcisme catholique.

Ah ! comme tout s'attriste à plaisir dans mon rêve I Là, contre la maison, s'allonge le soleil. Chaque rose inclinée en mon cœur tient conseil, Kt feuille à feuille meurt dans l'ombre qui se lève...

La petite pendule a réveillé les heures Et fait en son tic-tac battre l'éternité ! — Notre cœur autrefois de même en vérité ? — Prononces-tu mon nom le soir lorsque tu pleures ?

Minuit, dans le satin de tentures vieil or, Képand les flots de lune et nimbe la fenêtre. 11 fait soudain grand'nuit tout au fond de mon être ! Pourrais-je donc ce soir te regretter encor ?....

M"* Jane Dortzal, au privilège de son illustre beauté, ajoute la renommée plus durable de ses poèmes : {Vers r Infini).

jyjme Fernand Gregh. s'est à peine affirmée par de trop rares publications de vers en de jeunes revues. Mais on sent et espère en elle un poète voluptueux et tendre qui comptera parmi les meilleurs.

M"^ Marie Dauguet nous fut présentée par M. Rémy de Gourmont : c'est un poète naturiste subtil et simple à la fois,

M""^ Marie "Weyrich se souvient de Baudelaire dans ses Jardins da Soir, M""^ Cécile Perin a de la grâce et de la force. M™* Pierre de Bouchaud (Cardeline) est plus connue pour ses romans. Le poète seul mériterait déjà longuement notre attention.

Chaque jour le nombre des poétesses augmente. La poésie descend à être un sport mondain. Nous avons signalé les vrais talents, — nous en avons oublié peut-être, mais on comprendra aussi qu'il ne nous était pas possible de tenir compte ici de relations mondaines ou politiques. La critique n'a d'égard qu'au talent (i).

(i) Depuis que ce li\re est écrit, s'est révélée M"* André Gorthis,

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