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LA CRITIQUE

« La ressource des amours-propres offensés c'est une définition meurtrière de la critique. Pour eux, c'est l'Infécondité et c'est l'Envie... Elle ne voit pas que les défauts dans les œuvres, elle y voit et fait voir aussi les beautés, souvent inaperçues autant que les défauts ; et, pour elle, ce n'est pas tout encore. Quand il n'y a ni beautés, ni défauts dans une œuvre, qu'au lieu de médiocre, elle est nulle, quand l'artiste n'a pas su lutter avec les difficultés de son sujet et qu'il a été accablé et anéanti par

elles, la critique refaite sa manière... elle devient inventive, elle crée... » (i)-

Notre époque, où manquent trop les esprits d'ensemble, dans le mépris où l'on tient les idées générales, nous donne, chaque jour, une définition nouvelle de la critique.

Celle que nous avons citée nous paraît la plus française, la plus conforme à l'initiative, à la clarté, à l'intelligence qui sont caractéristiques de la race. Malheureusement, la plupart de nos contemporains n'ont retenu que les méthodes analytiques comme propres à la critique.

Réduire le critique à n'être plus que le conseiller dogmatique, ou que le prophète enthousiaste, ou que le libelliste, ou même que le simple metteur en pages de documents, c'est, nous semble-t-il, comprendre imparfaitement ce rôle de critique. Et chose plus grave, c'est diminuer l'intérêt qui s'attache à ses jugements.

La fatuité naïve et l'orgueil inhérent à tous ceux qui composent d'imagination^ leur font regarder la critique comme une besogne inférieure. Le critique ne crée pas (2), disent-ils. Mais par ces temps d'imitation et d'industrialisme, par ces temps de bibelots littéraires, de précocité, de truquage et d'igno-

(i) Barbey d'Aurevilly, Gœthe et Diderot, liage 209.

(2) On comprend d'autant moins une pareille sévérité et une telle assertion, dans la bouche d'écrivains qui émirent comme seule prétention de traduire, de copier la vie...

rance, il se pourrait bien que les critiques intelligentes survécussent aux productions qui les motivèrent. La plupart des ouvrages de nos critiques d'aujourd'hui peuvent se relire et se relisent encore avec plaisir. De combien de romans ou de pièces, pourriez-vous en dire autant?...

Toutefois, nous serions mal venus à ne pas constater le désarroi apparent de la critique et son influence inefficace sur l'élite. De cette faiblesse, les causes se découvrent facilement :

1° Le critique s'est laissé gagner par la confusion générale des lettres. Le critique qui, par définition doit être un esprit clair, méthodique, ami des dissociations d'idées, partisan de la différenciation, oublie, tout comme les autres, les limites propres au genre qu'il a choisi :

2*^ Accablé par la quantité d'œuvres qu'il doit examiner, il n'a plus la lucidité nécessaire, le temps et la place de développer ses idées , d'examiner l'ensemble d'un roman ou d'une comédie. Presque toujours, il se borne à des remarques de détail, à des conseils vagues ou bien à une condamnation non motivée. Dès lors, moins précise, moins complète, la critique est devenue moins intéressante pour le public d'élite.

Par un singulier raisonnement, on a contribué à discréditer la critique en la mêlant, dans les journaux quotidiens, aux réclames commerciales ou aux informations. Il convient d'insister.

On se plaint généralement, parmi les jeunes, queles journaux « ne parlent pas assez » des livres nouveaux . Ils « en parlent trop » au contraire. La faute en est aux auteurs qui confondent le succès moral et la vente d'un livre. Il faudrait s'entendre une bonne fois.

Inversement à l'opinion générale la vente d'un livre est en raison directe de son succès moral. Sans doute le snobisme, les duels, la curiosité des collégiens et des jeunes femmes, les relations mondaines ou politiques ne sont pas sans influer sur la vente d'un livre. Ces succès sont éphémères et ne portent que sur un seul titre, non sur un auteur. La plupart du temps d'ailleurs, le lecteur qui acheta le roman sur la foi d'une publicité de scandale se déclare volé et les éditeurs sont obligés, en mettant en vente le volume qui suit, à des frais plus grands pour un résultat moindre.

Depuis dix ans, les quotidiens ont pris l'habitude d'accepter, contre argent, l'insertion d'articles de complaisance en faveur des livres nouveaux. Dès à présent, ce mode de réclame n'obtient que des résultats en désaccord avec la dépense faite. Ce mal d'ailleurs existait déjà il y a soixante ans (i). Il n'a fait que s'accroître. L'heure est proche où les éditeurs se contenteront d'annoncer le litre ou de publier une

(i) Nous ignorons si on les faisait payer alors, mais la plupart des journaux au début de 1889 sont remplis de communiqués et d'articles de complaisance en faveur d'un livre de M- Valdor.

sèche analyse de leurs ouvrages. Ce sera plus franc et plus habile. Les « prière d'insérer», les éloges de camarade ne trompent personne et il y a plus d'auteurs qui maudissent leurs panégyristes outranciers que de vrais méconnus gémissant du silence des critiques.

Ce débordement de publicité nous le devons à l'invasion des amateurs. Ce nesl plus l'œuvre qui crée la personnalité de fauteur^ c'est la personnalité de ï auteur qui étaye un mauvais livret...

D'ailleurs ce n'est point le devoir d'un critique de faire vendre un ouvrage. Certainement lorsqu'il signale les beautés, il incite ses lecteurs à connaître davantage le livre ou la pièce qui les renferme. Mais le plus souvent le critique s'adresse à celui qui a lu le livre et écouté la pièce, et c'est à ce spectateur, à ce lecteur qu'il doit donner de nouvelles raisons d'aimer ou de dédaigner l'ouvrage que tous les deux, connaissent de façon inégale.

Le devoir du critique est de s'adresser directement à l'auteur et de lui signaler ses défauts ou d'encourager ses qualités. Il ne transformera en aucune façon la « manière » de cet auteur pour peu qu'elle soit personnelle, et l'auteur continuera à entretenir avec soin ses qualités et surtout ses défauts qui constituent sa « marque » (i). Non, il ne s'atti-

(i) « Quand on signale une beauté de lui à un auteur, il répond : « A qui le dites- vous ? » et quand on lui signale une

rera même pas la reconnaissance de celui qu'il conseilla — au contraire — mais il aura mis en garde une génération neuve contre les travers des aînés, travers que les jeunes sont le plus portés à chérir. Le critique peut être l'éducateur d'une jeunesse intelligente (Sainte-Beuve a, de la sorte, dirigé les débuts des romantiques). Voilà son rôle. Nous ne le considérons différemment que parce que nous avons pensé que la critique pourrait rentrer en lutte avec la réclame déguisée — et nous avons tort. La critique peut entrer en lutte avec la littérature industrielle, mais avec la littérature seule ; se mesurer avec une publicité scandaleuse , c'est se diminuer, s'abaisser, s'anéantir. Les rares lecteurs qui s'inspireront des études sévères ne se soucieront plus des entrefilets tintamarresques des quotidiens (i). S'y trompe-t-on d'ailleurs?... En vérité, s'ils poussent à l'achat d'un livre, c'est parce qu'ils vantent le côté erotique de ce livre — et c'est contre la pornogra-

faute, il répond : « Vous n'y entendez rien, puisque vous n'êtes pas du métier » Et après tout, il a peut-être raison'. » Emile Faguet, Menus propos sur la critique, igoS.

(i) Il faut excepter certains journaux. Le Temps, les Débats, le Figaro, Gil-Blas et quelques autres ont toujours possédé un critique attitré et parfois plusieurs. A l'Echo de Paris, depuis igoS, M. Charles Foley a repris la chronique littéraire, oubliée par M. E. Lepelletier. Surtout, il faut louer M. Léon Bailby rédacteur en chet de ï Intransigeant de son infatigable confiance dans le talent des jeunes et de sa volonté tenace à signaler les tentatives intéressantes.

phiedonton fait un appât que le critique probe doit s'élever. Qu'il songe que Barrés et Victorien du Saussay n'ont pas la même clientèle, ne peuvent pas l'avoir et que l'un ne saurait faire tort à l'autre, et qu'il agisse pour le renom de notre pays dont la grandeur littéraire est la plus belle gloire. Il créera ainsi deux catégories : dans l'une se rangeront les écrivains laborieux, décidés à la hautaine médiocrité, dans l'autre, les commerçants de lettres, patrons d' a usines littéraires » assimilés à des spéculateurs malhonnêtes. Et le public ne saurait les confondre. Ainsi, l'aristocratie de l'intelligence s,era sauvegardée et c'est la vraie tâche du critique et non pas d'enrichir les écrivains.

La critique ne s'adresse qu'aux élites et sa portée est nulle sur le grand public et cela est si vrai que pour les gros lancements de romans populaires les éditeurs ont renoncé à l'article payé d'apparence critique pour revenir aux affiches. La littérature et la critique industrielles n'ont de portée que sur cette classe d'esprit qui a les goûts de la plèbe et les prétentions de l'aristocratie. Il y a là une bassesse de cœur qui se satisfait de bas écrits mais qui exige qu'on les lui vante à l'égal des chefs-d'œuvre. Il y a des gens qui achètent un livre et un journal comme une boîte de thé ou un phonographe ; ils veulent qu'on leur donne une prime avec la marchandise et qu'elle soit le produit à la mode. Ni les arts, ni les lettres ne descendront jamais à ce public. Le bon sens

des esprits droits, le bon goût des délicats ne restent pas les dupes des manœuvres commerciales d'un faux-artiste. Pourquoi les vrais écrivains leur envieraient-ils ces succès. Après l'article de M. Jules Lemaitre, la vente de M. Georges Ohnet n'a pas baissé mais on s'est moins vanté de lire les Batailles de la Vie.

Des écrivains, dignes de ce nom (i), reprochent aux quotidiens d'avoir donné au public le dédain de la littérature. Il y a erreur. Ici, précisons, à nouveau. Le public des journaux appelle littérature, une sorte de lyrisme en prose. Ce que les directeurs refusent, ce que les lecteurs maudissent c'est surtout un certain ton poétique, une sorte de littérature fragmentaire , vaguement impressionniste dont l'Echo de Paris et le Journal, il y a sept à huit ans, saturaient leurs acheteurs. Mais qu'on apporte une œuvre vivante, même bien écrite, elle intéressera le public d'un journal à un sou.

La littérature seule n'a pas de prise sur des gens qui lisent, eu hâte, dans la fièvre de leurs courses ou les intervalles du service, au restaurant. Pour ce public, on a développé la critique anecdotique et la littérature de documents. L'étude « des milieux spéciaux » menace de tout submerger. C'est le dernier héritage du naturalisme « qui a réduit la fiction au

(0 Cf. VElat présent de la Littérature, par M. Adolphe Retté. (Mercure de France, i nov. i" nov. igoS).

minimum, j'en infère que les écrivains ne se sentaient déjà plus capables d'inventer, ni leurs lecteurs de croire (i) .. »

Si la critique n'a que peu de place dans les quotidiens, par contre elle déborde les revues. Et généralement elle y est intéressante, simplement parce qu'elle a la place de s'étendre et que c'est un mode qui ne souffre guère la sécheresse — ou alors il faut beaucoup d'esprit et de méchanceté. Dans les revues, elle est devenue un refuge, c'est le seul genre d'articles qu'on accepte d'un débutant — qui peut ainsi y apprendre des faits, y gagner des idées, en un mot, y faire un apprentissage utile et s'y dresser aux méthodes.

Nous manquons de critiques, a-t-on dit, alors que nous n'avons guère que cela, mais presque tous manquent de liberté, emprisonnés entre la crainte de déplaire et leurs préjugés politiques ou moraux. Mais, il semble bien qu'il en a toujours été ainsi.

En résumé, la confusion des genres qui a atteint la critique elle-même, la hâte résultante des ambitions plus vives, la multiplicité des livres nouveaux, la place plus restreinte qu'on lui accorde dans les journaux et l'abus des éloges payés, ont provoqué une crise de la critique plus apparente que réelle. Trop dogmatique, réduite à une seule note, l'éloge

(i) Abel Hermant, Guy de Maupassant, Renaissance Latine, i5 mars 1904.

ou le blâme, la critique a moins d'intérêt pour le public. Pour reprendre son autorité, il lui suffirait d'être plus sincère et plus audacieuse. Qu'elle n'attende pas qu'on lui rende sa place, qu'elle la réclame et qu'elle la prenne. Etre sincère, c'est aujourd'hui, plus que jamais le moyen d'être fort (i). Nous allons voir que cette audace a reçu sa récompense. D'ailleurs quel est l'écrivain de valeur qui s'indignera d'une critique loyale, seul le commerçant peut se plaindre d'atteinte portée à ses affaires. Mais celui-là ne nous préoccupe point.

Il y aurait une distinction à faire entre les critiques qui sont aussi romanciers ou poètes et les critiques qui se vouent exclusivement à juger les œuvres d'autrui. Nous nous étendrons davantage sur ces derniers.

M. RÉMY DE GouRMONT. — Essentiellement conbative à ses débuts, la critique symboliste a fait ses preuves. L'emphase brusque et mélancolique de Bernard Lazare, les paradoxes de morale dionysienne de Hugues Rebell, l'érudition appliquée et impartiale de Robert de Souza, la virulence orfévrée de Laurent Tailhade, l'impertinence amusée et la finesse

(i) M. J. Ernest-Charles a présenté au congrès de Liège un rapport contre la réclame malsaine et vénale des quotidiens et M. Mockel a fait adopter un vœu invitant les éditeurs à ne plus prêter la main a la publication d'articles payés. M. Paul André demande le rétablissement de la rubrique d u critique, etc.

de M"" Rachilde, la subtilité de M. Gustave Kahn, le nietzscheïsme spirituel de M. André Gide, la netteté et l'émotion contenue de M. Henri de Régnier, les théories guelfes de M. Georges Polti, ont assuré au Mercure de France, et à ï Ermitage, après la Vogue de Gustave Kahn et la Bévue Indépendante d'EdouArd Dujardin, une place importante dans le mouvement des idées.

M. Remy de Gourmont s'est placé à part. Il s'est fait le défenseur de la liberté des mœurs et de celle du style. Il est l'homme de la cité des livres. Parce qu'il craint de tomber dans la sensiblerie, il manque, parfois de sensibilité, mais il est dautre part^ un des rares hommes qui sachent raisonner aujourd'hui. A Son propos quand on a parlé de l'influence nietzschéenne, il a fait remarquer très justement que Nietzsche n'aurait pas eu tant de succès, si sa pensée n'avait étépensée par des esprits orientés déjà comme le sien, si Zarathoustra n'avait été la traduction de la pensée d'une génération.... L'anarchisme souriant, la logique rigoureuse, le bon goût sceptique de M. Rémy de Gourmont contre-balancent bien des sectarismes. Il est comme la synthèse de la libre recherche. Son Problème du Style, ses Epilogues, qu ont une force durable, sa Culture des Idées, son Esthétique de la Langue Française ont des grâces saines, un aspect de vérité riante qu'on n'a pas coutume de rencontrer en de tels sujets. M. Rémy de Gourmont prend à tâche de nous faire aimer tout ce

avec quoi les pédants nous brouillèrent. Son érudition de bon aloi et sans lourdeur sait être aimable avec ironie. Il craint de croire et, pourtant, il parle des poètes avec passion. Ses Livres des Masques — trop élogieux sans doute; il le fallait alors — sont un document autant pour leur date que par l'habileté de la forme. La critique ici nous découvre des beautés souvent inaperçues. M. Rémy de Gourmont est audessus des questions politiques qu'il méprise et son atavisme de noblesse terrienne lui donne quelque impertinence à cet égard. C'est l'homme qui dans la déroute des aristocraties est demeuré fidèle à celle de l'art, obstinément. Son éthique est celle de la Préface de M^^'^ Maapin ; l'art jamais ne doit être utilitaire. Dans un sens différent, MM. Maurras et Ernest- Charles s'opposent à M. Rémy de Gourmont.

M. Charles Maurras. — En général, depuis dix ans, l'effort de la critique tend à rainer l'influence romantique dans le livre et au théâtre, soit au profit d'un art social, soit au profit d'une renaissance classique, ou si vous le voulez d'une renaissance latine.

L'idée latine devenue par infiltration, après la défaite méridionale du XIIP siècle et par la Renaissance et par suite aussi de l'influence royale, 1 idée française de la force, delà tradition et de la clarté n'a pas trouvé de champion plus fidèle que M. Maurras.

Obéissant à un instinct d'avide curiosité qu'il soumet à une discipline intransigeante, aux bienfaits

d'une méthode rigoureuse, M. Charles Maurras demeure un guide sévère et peu soucieux de paraître aimable. Il n'admet pas que le littérateur, dans un but d'art pur, se libère des soucis moraux et politiques de son époque. Il a lié à ses dogmes classiques l'idée monarchique. Il en est le défenseur spirituel et acharné. Avec les dons de dissociation qui l'apparentent à Voltaire dont il a la causticité et dont il emploie les sophismes, M. Charles Maurras se manifeste surtout logicien intelligent. Il avait donc le droit de s'inquiéter de l'avenir, de l'intelligence.

Mais l'intelligence aujourd'hui n^est pluslibre. L'argent l'asservit. L'intérêt de l'homme qui pense peut être d'avoir beaucoup d'or, mais Fintérêt de la pensée est de se rattacher à une patrie libre, telle que la peut seule maintenir l'héréditaire vertu du sang. Dans cette patrie libre, la pensée réclame pareillement de l'ordre, celui que le sang peut fonder et maintenir. Quand donc, l'homme qui pense aura sacrifié les commodités et les plaisirs qu'il pourrait acheter à la passion de l'ordre et de la patrie, non seulement il aura bien mérité de ses dieux, mais il sera honoré devant les autres hommes, il aura relevé son titre et sa condition. L'estime ainsi gagnée rejaillira sur quiconque tient une plume. Devenue le génie sauveur delà cité, l'Intelligence se sera sauvée elle-même de l'abîme où descend notre art déconsidéré.

M. Maurras s'écrie :

(( Le patriciat dans l'ordre des faits, mais une barbarie vraiment démocratique dans la pensée, voilà le partage des temps prochains : le rêveur, le spéculatif pourront s'y maintenir au prix de leur dignité ou de leur bienêtre ; les places, le succès ou la gloire récompenseront la souplesse de Thistrion : plus que jamais, dans une mesure inconnue aux âges de fer, la pauvreté, la solitude, expieront la fierté du héros et du saint , jeûner, les bras croisés au-dessus du banquet, ou, pour ronger les os, se rouler au niveau des chiens. »

Et pour sauver l'intelligence, il faut d'abord que l'intelligence veuille briser ses chaînes, qu'elle revienne à appuyer le triomphe de l'Epée, l'âme du sang et la race. 11 faut choisir entre la Raison ou la Révolution, entre le classique et le romantique, entre la Tradition ou l'Esclavage , . .

Historien des Amants de Venise, le styliste d'Anthinea, le critique de la Gazelle de France et de la Revue Encyclopédique, a réussi à créer un mouvement et à faire partager sa haine du romantisme. Il a donné, s'il ne l'a pas créé, une vive impulsion au mouvement fédéraliste. Le plus véhément remueur d'idées d'aujourd'hui, M. Charles Maurras, est un des derniers esprits vraiment français. En lui, il y a une âme passionnée pour la gloire de la Terre Natale et il est un des écrivains les plus purs de notre littérature.

M. J. Ernest-Charles. — Lui aussi n'aime pas les romantiques, mais jusqu'à présent il s'est gardé de tout didactisme et il serait bien difficile de recon-

naître un dogme précis dans ses critiques. Il abhorre l'immoralité et la sensualité, il a écrit sur Paul Adam, Pierre Louys et Mirbeau des pages injustes. Et d'autre part, influencé par ses sympathies politiques, il a faitunélogedeM. Michel Corday.Adversairedu fatras, de l'obscurité, de l'érudition puérilement étalée, il confond dans une même réprobation M. Jean Moréas et M. Gaston Deschamps. Il y a beaucoup d'erreur dans sa critique, parce que M. Ernest-Charles y apporte les méthodes de la polémique politique par où il débuta, mais il est de bonne foi et son ambition est courageuse et noble. Ce qui l'étonnera le plus c'est qu'en fin de compte, il procède comme M. Brunetière, en prenant le contre-pied des idées du critique de la Revue des Deux-Mondes ; il songe trop à l'utilité morale de l'art. Ceci n'empêche pas que M. Ernest-Charles ne soit un des critiques les plus probes de ce temps et l'un des rares qui ait étudié les choses dont il discute. Écoutons-le fulminer contre les productions industrielles :

« L'industrialisme exaspéré, viciant même des écrivains dignes de ce nom, est une des causes qui nuisent à l'influence, dans le monde, de notre littérature contemporaine, l'une des plus grandes si je ne me trompe, et je revendique l'honneur de l'avoir marqué l'un des premiers. »

M. Ernest-Charles eût pu dire le premier. Accordons-lui ce qui est un honneur, en eflet : c'est grâce à M. Ernest-Charles et à ceux qui le suivirent, que

la foule (?) des lecteurs ne se prend plus aux articles tintamarresques des quotidiens.

M. Ernest-Charles manie une ironie terrible et il est difficile de penser qu'il la manie sans méchanceté. Voici quelques jugements de M. Ernest- Charles :

— Il ne saurait être superflu de se demander encore si ce n'est pas précisément parce qu'il mourut fou qu'il est bien prouvé que Nietzsche fut véritablement un homme de génie.

— (Marmontel.) Ah ! voici le véritable homme de lettres de tous les temps et de notre temps. Je ne lui connais guère qu'une supériorité sur nos contemporains les plus notoires et les moins estimés ; c'est qu'il est mort. Gela le rend bien sympathique.

— (L'Académie Goncourt). Des hasards comiques ont réuni dans la plus disparate et la plus folle des académies quelques écrivains de mérites très différents e* quelques écrivailleurs sans idées et sans style qui entêté jusqu'ici les contempteurs de toutes les académies.

— Tous les illettrés savent et au besoin prouveraient que le cardinal Perraud représente la littérature française à Autun.

— Quant à Pierre Veber, je le crois capable de tout.

— M. André Lichtenberger est égal à lui-même dans tous les sujets qu'il traite ; c'est probablement le seul reproche qu'on puisse lui adresser.

— (Henry Bordeaux). Ecrivain de bon ton, de si bon ton, il écrit un style pur, immaculé, virginal, que ne pollue aucun contact, un style propre, repassé, glacé, qui, en souvenir de Bourget, se fait blanchir à Londres — ou à Genève...

M. Ernest-Charles éprouve du plaisir en écrivant de semblables choses et malgré nous, nous en éprouvons à les lire ! Sévère, mais parfois juste. Et remarquez qu'il y a dans ses Samedis littéraires quelques pages louangeuses. Mais, lorsque M. Ernest-Charles louange, il badine en même temps, afin qu'on ne le prenne pas trop au sérieux.

Mais où M. Ernest-Charles est admirable c'est lorsqu'il parle de la langue française et lorsqu'il découvre une oeuvre étrangère proclamant la précellence de notre langue, lorsqu'il combat le style trop hâtif. Ce radical est nationaliste à sa manière. Il a beaucoup des préoccupations de M. Maurras ; comme lui, il regrette l'abaissement moral des littérateurs, cet amour de l'or qui les pousse au-devant de leur propre servitude. Il a eu, à l'égard de M. Willy dont les procédés de réclame outrancière lui ont fait oublier les admirables qualités, des façons violentes d'apôtre chassant les marchands du temple.

M. Ernest-Charles est le critique qui convient aux époques où l'on gouverne avec la gauche radicale. C'est le bourgeois éclairé, qui garde trop de confiance dans les vertus des classes dirigeantes. II a loué Waldeck-Rousseau. Il aime la précision, la clarté, l'ouvrage bien fait. Il est curieux, intelligent, un peu trop géométrique. Son style est concis et son accent vif. On garde mémoire de ses jugements.

M. ÂiNDRÉ Beaujnier est l'auteur d'un recueil d'é-

tudes sur la Poésie Nouvelle : en réalité une apologie du symbolisme. Normalien, rédacteur au Figaro, M. A. Beaunier est aisé dans ses essais. Il ne doute pas ; il n'affirme pas non plus de façon indiscrète. C'est un virtuose aimable^ sans être superficiel, spirituel, parfois un peu sec. Il a la phrase agile de Voltaire ; un grand goût de nouveauté l'anime : il est excessivement habile à défendre ses admirations. C'est un avocat retors, persuasif. Critique épris de modernisme, il excelle à justifier ses amitiés. Il est regrettable qu'il ne continue point à écrire d'autres pages rapides, intelligentes, brillantes, simples commeceliesdesA^ofe55ar la Russie^des Bonshommes de Paris et de la Poésie Nouvelle.

MM. Marius-Ary Leblond : Ils sont en opposition avec le mouvement de renaissance néo-classique qui triomphe. Bien qu'ils aient donné sur Leconte de Lisle des chapitres de critique très profonde, ils demeurent influencés des Concourt.

Dans le discours qu'il prononça le a maïs i8g4> au banquet Concourt, M. Georges Clemenceau^ plus ingénieusement que justement, voulut ramener « le chevalier de Marie-Antoinette » jusqu'à la théorie de l'humanité, de la pitié. « Il a tendu sa main fière à la fille Elisa et ne la peut plus retirer... » MM. Marius-Ary Leblond comme l'auteur du Grand-Pan ont voulu mêler à l'aristocratie — un peu affectée — du style, la démocratie des idées ; ils ont oublié les

pages amères des Goucourt et de Leconte de Lisle contre la Commune. Eux aussi ont voulu être « des travailleurs de la République de beauté sociale... » Avec une ténacité pleine de conviction, éclairée sinon impartiale « ils ont étudié la Société française sous la troisième République. Ils ont examiné l'évolution des types et des classes sociales à travers les œuvres de ce temps. »

Tel qu'il est, ce précis d'Histoire contemporaine, dans sa spécialité nettement circonscrite, est une œuvre séduisante. En analystes consciencieux, Mariu8-Ary Leblond ont observé la méthode méticuleuse de la science expérimentale, sans faire abstraction de leur personnalité qui se révèle par une critique souvent nuancée d'ironie, mais toujours courtoise. Pour appliquer cette ironie, ils ont cru pouvoir se départir de leur respect envers la foule. Comprenne qui pourra ! Un exemple : Ils jitent un livre de M. Henry Bérenger, la Proie, qu'ils déclarent un roman remarquable, et ils en donnent un extrait qui commence ainsi : « Lieutenant de dragons et vicomte, il monte à cheval et descend du XV® siècle. » Le lecteur avisé songe aussitôt que si M. Bérenger a de l'esprit, il le doit à Rochefort. Ils saluent la disparition des aristocraties comme un gage de bonheur. Us sont socialistes mais pensent-ils qu'il y ait dans la cité future une place pour les écrivains souvent précieux, toujours élégants, parfois compliqués qu'ils ont voulu être ?

M. Eugène Montfort. — Rien ne laissait prévoir, il y a six ans, le critique délicat, original, nerveux, sobre que s'est révélé M. Eugène Montfort dans les Marges. Souriant, indulgent et précis, il a développé logiquement les tendances hésitantes de notre époque. Il a marqué ce que pouvait être le bon goût et ce qu'on devait aimer avec mesure et dans quelle mesure.

M. Marcel Boulenger. — Il est critique, d'un didactisme imperturbable, d'un dandysme qui est siir de lui jusqu'à l'exaspération. Ce seigneur de lettres qui a l'horreur des grands mots et de l'enthousiasme, a des scrupules de professeur. A tout prix, il veut museler la licence syntaxique de nos écrivains. Il renvoie tous nos faux jeunes maîtres à l'école. Il rogne, il ligotte, il emprisonne. Il a du chirurgien dans la façon de vous palper une œuvre. Il eflraie. Mais c'est un critique qui sait ce dont il parle, qui connaît sa langue et l'histoire de sa langue, qui a du bon sens, et une conscience très haute de sa beauté, de son influence civilisatrice, et qui se lamente à regarder l'anarchie actuelle, la décadence prochaine.

M. Camille Mauclair. — Il « a touché à tout et l'on peut dire qu'il n'est pas de beautés ni d'idées qu'il n'ait goûtées et comprises, ni de façon de sentir ou de penser auxquelles, il ne se soit prêté pour

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