‹ La nouvelle littérature, 1895-1905Chapitre 7 sur 44 · I. — NATURISTES ET TOULOUSAINS · texte numérisé non relu

I. — NATURISTES ET TOULOUSAINS

M. Saint-Georges de Bouhélier. — Eglé ou les Concerts Champêtres, Les Chants de la Vie ardente célèbrent avec l'héroïsme des hommes, la force des saisons, le tourbillonnement des énergies naturelles. De Bouhélier est une âme violente et troublée qui n'a soif que d'harmonie. M. Montfort le déclare :

« ...Son amour du rythme devait l'empêcher de « s'accommoder du vers libre, dont la cadence plus « composée, est imprécise encore. Il est revenu au « vers classique pour ses strophes bien sonnantes et « assurées. Et à juste titre il s'est peu servi de la « rime, qui depuis les excès des Parnassiens, est de- « venue à nos oreilles tellement insupportable, « qu'une rime riche maintenant nous paraît plutôt « une faute de goût et un manque de beauté qu'une « preuve d'art ou de sentiment.

Son âme, qui s'apparente parfois à celle des poétesses ultra-romantiques, se complaît dans des décors de nature idéalisée suivant le cœur de M°® de Staël. Il mêle à ses expansions lyriques des didactismes agréables, des leçons de morale antique :

Tire un plaisir secret de l'amour et des larmes,

De ses molles beautés Découvre sous chacun quelques-uns de ces charmes

Qui font la volupté...

Sache-le, ta bâtis, sainte et spirituelle,

Ta maison dans le vent.

Toute blanche, elle est faite avec un bloc puissant Non de plâtre et de chaux, mais de chair et de sang

Et de vie éternelle !...

Pan m'a dit : « Sois la voix de la terre et du monde. Vois, la forêt, pour toi, comme un luth retentit. » J'ai répondu : « Seigneur ! Seigneur Dieu ! me voici l » Depuis, l'esprit de Pan souffle au sommet des monts !

Or, j'ai chanté vos lois, ô laboureurs profonds! J'ai dit par quels bienfaits jaillissent les forêts, Les rochers, les grains noirs, le seigle et les genêts Du flanc mystérieux des antiques sillons I

M . Michel Abadie « de qui l'œuvre illustre en nos rêves demeure inconnue(i), » est tour à tour grandiloquent, emphatique, pathétique et fastueux, comme on disait jadis, mais il vaut mieux que les lourdes louanges de ses amis ne tendent à le laisser croire.

Ce matin, le Dieu d'ombre et de douceur m'a dit... Je greffe avec des chants sur les tendresses mortes, La tendresse des soirs où vivent les parfums, Et quand sonnent mes pas, les vergers un à un. Ouvrent pour m'appeler la candeur de leurs portes.

Les baisers de ma bouche ont la force des fleuves. Et vers mon cœur qui bat dans l'herbe des ravins. Le froment de la plaine élève un chœur divin

Doux comme un bruit de harpes neuves,

M. Albert Fleury a une sensibilité menue, frêle, exquise, influencée parfois de Verlaine. Il a

(i) st. G. de Bouhélier,

dit le charme enveloppant et imprécis des soirs. Sa poésie est douce, intime^ aisée.

M. Pierre Camo, de sa terre natale a retenu le sens des couleurs, des parfums, l'harmonie voluptueuse des paysages. Nonchalant et régulier, son vers éminemment plastique, rappelle parfois Samain et Heredia.

Da,ns son jardin, aimé des rents et des arômes, Où mûrissent, au feu des soleils automnaux La figue liquoreuse et les citrons royaux, Béatrice de Manissès vit loin des hommes.

Sa demeure est auprès d'une vieux platane blanc Et d'un petit ruisseau bordé de lauriers rose ; Un lévrier d'Espagne à sa porte repose Pour défendre l'entrée aux visiteurs troublants .

Béatrice promène une âme romanesque

Dans un luxe d'objets arabes et persans,

De tapis à ramage et de plats reluisants

Dans le goût somptueux des hispano-mauresques. . .

Béatrice de Manissès, à sa fenêtre,

Parait avec l'aurore et le chant des oiseaux.

Pour voir le jour venir sans changements nouveaux

Et monotonément passer et disparaître.

A l'horizon d'azur que rien ne vient changer, Elle aperçoit la ville aux murailles de briques, Avec les aqueducs gonflés d'eaux pacifiques, Et la tour sarrasine, et les bois d'orangers ;

Plus loin, la même mer baigne les mêmes rives, ^ Et Béatrice songe en regardant par là A l'amant qui partit du port de Malaga Sur un vaisseau chargé d'oranges et d'olives.

Maurice Magre est un poète, il n'est, peut-être, que cela, mais combien parmi ceux qui croient être davantage ne sont pas même cela. Car, Maurice Magré est instinctivement un poète. Il ne pouvait pas ne pas l'être et, précisément, les défauts dont on lui tient rigueur, et que nous signalerons (surtout son manque de mesure), témoignent en faveur de l'intensité lyrique de ses dons.

Son inspiration la plus personnelle lui vient de son amour sincère des humbles, de son intelligence clairvoyante de la poésie quotidienne et surtout d'une grande simplicité d'émotion. Par là, il a mené la muse parmi des chemins neufs, dans les laboratoires et les usines, et lui a dicté des paroles durables Le Poème de la Jeunesse ; la Chanson des Hommes).

Et nous avons aussi promepé notre effort.

Sur les sombres sillons, parmi les champs immenses,

Nous avons labouré devant les granges d'or,

Rêvé les nuits d'hiver aux lenteu;:s des semences,

Scruté, les matins gris, au fond des cieux voilés. Le voyage inconnu que font les pluies nouvelles. Nous avons fait monter de la terre éternelle. Le blé divin, le pain dont vit l'humanité...

{La Grande Plainte).

Avec ma part de ciel je créais des contours

Le vent de mes poumons animait les bouteilles.

(L'Adieu du Verrier).

Les entants pour fêter ton culte renaissant Répandaient des parfums, se couronnaient de branches Et la tête des rois tomba, sans que leur sang Tâcha ta robe blanche.

(Ode à la République).

Mais il y a aussi dans son œuvre de l'humanitairie, du wertherisme. Il y a de l'anarchie de cabinet particulier, du réalisme d'hôtel meublé, de la philosophie de loge de comédienne.

Souvent tout un poème séduisant dès l'abord, ne résiste pas à une seconde lecture, on aperçoit cette originalité qui est à l'art original ce qu'une toilette de café-concert est à une toilette de bon goût. Et ces défauts sont encore plus apparents dans le théâtre actuel de Maurice Magre, toute son œuvre présente ainsi l'aspect du camp de Wallenstein. Il y a des troupes d'élite et des archers déguenillés, des bohémiens, des juifs, des singes et des filles. Mais elle est aussi, la Muse de Magre, comme Carmen, souvent en loques et pieds nus, bêtement sentimentale, et cependant lorsqu'elle danse avec du cuivre imitant l'or danâ ses cheveux, elle domine les amants et les conduit jusqu'à la mort. Et lorsqu'elle laisse à découvert sa gorge brune et nue, qui donc songerait à ses vêtements disparates ou à son geste incorrect. Elle a toutes les grâces, toutes les audaces et toutes les fiertés, elle est la princesse errante, Peau d'Ane sur les routes. Et surtout à certains jours, sa voix est si pure et son cœur si profond qu'on reconnaît en elle, le sang des grands poètes, la voix des meneurs d'hommes. Dans ces instants, elle est bien une incarnation messianique ; ses paroles sont inédites et telles que les premiers lyriques de notre race les voudraient avoir dites.

M. Marc Lafargue. — Dans l'Age d'or dénote une intelligence clairvoyante, un lyrisme un peu froid, légèrement artificiel. Ses qualités de critique très vives ne sont pas sans nuire à son enthousiasme. Mais il a des dons précieux d'émotion contenue, un amour trop raisonné de la nature.

Recueillons-nous au sein de cette immensité. Dans la nuit de cristal où les astres gravitent, Regarde sur le ciel, dans les ombres limpides Les grands monts s'ériger arec sérénité.

Au cœur mystérieux des noires sapinières,

Les pâtres, comme nous, dans leurs beaux yeux profonds

Mirent le mouvement des astres sur les monts.

Assis au seuil fumeux des cabanes de pierres.

L'azur silencieux est comme un sombre éther. L'air frais de la montagne a fait trembler ta chair. Mets ton châle sur tes épaules grelottantes.

Il est doux de s'aimer dans la nuit. Vois le ciel Immense et vois les lys dans les ombres brillantes Et la pâle clarté des glaciers éternels.

M. Henri Muchart. — Dans la Revue Périgourdine, M. Henry Cellerier écrit sur ce poète (août igoS).

« Parcourons la table des Balcons sur la Mer : chaque titre . évoque une couleur ou une forme nettes. Ouvrons le livre : chaque mot — plus exactement, chaque épithète — vise à la détermination d'un détail réaliste :

Dans un angle, le bloc d'argent de la cascade

Avec le jour blafard qui tombe du ciel bleu

Se mêlent aux changeants et chauds reflets du feu,

Comme un couchant fondu dans l'éclat des nuits noires.

« Il faut bien le reconnaître, cette strophe, qui a la dureté anguleuse d'un beau marbre bigarré, éblouit l'œil plus qu'elle ne parle directement à l'esprit ou au cœur. Muchart a rendu admirablement le pittoresque de son pays ; il ne l'a pas pénétré de cette pointe spirituelle dont palpitent les œuvres françaises. C'est un « barbare » qui ignore ou dédaigne les jeux de la pensée et les effusions du sentiment, pour s'adonner à la griserie des sens... »

M. Emmanuel Delbousquet se souvient de René Ghil, de H. de Régnier, de Leconte de Lisle ; l'âme ardente, éclatante et sonore de sa province est en lui. M. Marc Lafargue a dit à son propos : « Delbousquet est Gascon, Toulouse est pour lui son centre intellectuel ; sa patrie c'est le pays qui va de la Garonne à l'Océan et aux Pyrénées. Ramiers et jardins de l'Agenais, dunes de l'Océan, neiges du Béarn, voilà ses frontières. Passé la Gironde au nord, tout lui est étranger. Etre bizarre, direz-vous, étroit, peu français, sans humanité. C'est une erreur. Nul n'est plus français. Il l'est à travers sa province. C'est elle» cette terre, qui met de l'ordre dans son esprit. 11 reprend par sa belle vie le sens de la tradition ; il s'é prend naturellement de Racine et de Chénier ; il écrit d'admirables églogues d'une pureté classique ; il devient enfin, tous les jours, plus vigoureusement organisé. »

- Sî) —

L'heure de volupté s'écoule, insaisissable, Comme l'eau qu'illumine un long rayon du soir, Et mon âme, sachant que tout est périssable, Comprend la vanité même du désespoir. . .

Le chant du rossignol module sa tristesse

Et lui donne l'extase ardente du sanglot ;

Car tous les bruits du soir ont accru son ivresse :

Chants, feuillages froissés, vent sonore sur l'eau.

La voix pure, au lointain, des beaux pêcheurs de sable,

Redit aux longs échos du fleuve un air ancien

Au rythme d'or, tandis qu'ils tirent sur les câbles.

Dans la limpidité du soir Languedocien.

M. Jean VioUis débuta par la Guirlande des Jours, poèmes qui présagent le délicat et délicieux conteur que M. Jean Lorrain signala dans un article retentissant.

M. Jean Vignaud (L'Accueil) a su trouver des accents d'une tendresse lyrique émouvante et d'une harmonie sobre.

M"« et M. Nervat (J. Nervat et Marie Causse) publiaient vers ce temps Les Cantiques du Cantique, dont Henri de Régnier disait qu'ils contiennent de fort jolis vers où alternent deux voix, l'une plus grave, l'autre plus tendre. Ce sont des vers d'amour. « Deux destins se sont rencontrés et unis pour les bons comme pour les mauvais jours. C'est pendant de longues fiançailles que ces vers ont jailli de deux âmes qui se sont penchées l'une vers l'autre pour se pénétrer », dit la préface, « et, comme des enfants qui ont trouvé un beau papillon le montrent à tout

venant, au bout de l'épingle avec laquelle ils l'ont transpercé, elles ont fixé dans l'ombre, avec le rythme, le beau papillon de leur amour et fervemment, le portent à la clarté. » Aimons-en donc le vol double et les délicates diaprures , d'autant mieux que ces gracieuses strophes, nées de circonstances sympathiques, ont des qualités intrinsèques de simplicité et d'harmonie.

Depuis, ils ont composé les Rêves unis (igoô).

Au groupe, Toulousain, on rattache encore : MM. Gustave Fréj avilie (Près de Toi), Léon Lafage, Fernand Pradel, Georges Bidache, M . Touny-Lerys f Chansons Dolentes et Indolentes), M. Joseph-Marie Bosc, poète de la nature, très ému, très doux, très souple dont les vers sont pleins de parfums et d'eaux chantantes (Du Printemps aux Automnes), Roger Frêne (Paysages de l'Ame et de la Terre), Daniel Thaly (La Cité du Sud)^ Georges Gaudion (Des Petits Pas sur le sable) et Louis Estève.

Page 1