‹ La nouvelle littérature, 1895-1905Chapitre 8 sur 44 · II. — SYMBOLISTES · texte numérisé non relu

II. — SYMBOLISTES

Autour de la Revue Blanche, de l'Ermitage, du Mercure de France, de Vers et Prose, un certain nombre de poètes gardent toujours cette étiquette de symbolistes. — Nous avons même des néo-symbolistes. — Cependant il est difficile de classer M. Francis Jammes et M. Charles Guérin sous ce vocable.

M. Paul Fort. — « Ce poète est une perpétuelle vibration », estime M. Remy de Gourmont. l'^n effet nul n'a l'émotion plus facile et plus intense que le créateur des Ballades françaises « c'est une ma- « nière de sentir autant qu'une manière dédire».

« Voici le frère de Jules Laforgue, a écrit le meilleur commentateur de son œuvre, M. Pierre Louys : — un grand poète, un écrivain dont chaque ligne émeut, à la fois parce qu'elle est belle et parce qu'elle est profondément vraie, sincère et douée de vie... Les Ballades françaises, ajoute-t-il, sont de petits poèmes en vers polymorphes ou en alexandrins familiers, mais qui se plient à la forme normale de la prose, et qui exigent (ceci n'est point négligeable) non pas la diction du vers, mais celle de la prose rythmée. Le seul retour, parfois, de la rime et de l'assonance distingue ce style de la prose lyrique.

« Il n'y a pas à s'y tromper, c'est bien un style nouveau. Sans doute M. Péladan {Qaesie du Graal) et M. Mendès (Lieder) avaient tenté quelque chose d'approchant, l'un avec une richesse de vocabulaire, l'autre avec une virtuosité de syntaxe, qui espacent aisément les rivaux...

« On trouve, d'ailleurs, des ancêtres aux méthodes les plus personnelles, et celle-ci serait mauvaise si elle était sans famille.

« M. Paul Fort l'a fait sienne par la valeur théorique qu'il lui a donnée, par l'importance qu'elle affecte dans son œuvre et mieux encore par les dé-

veloppements infiniment variés dont il a démontré qu'elle était susceptible.

« Désormais, il existe un style intermédiaire entre la prose et le ver s français , un style complet qui semble unir les qualités contraires de ses deux aînés... »

M. André Gide, poète, critique, philosophe, moraliste, passe auprès de certains pour le fondateur du naturisme. En tous cas, il fut, avec le Bataille de la Chambre Blanche, l'initiateur d'une sensibilité nouvelle. Nietzschéen, il a subi à l'excès l'influence de Humain, trop Humain. Subtil, il se refuse aux argumentations des pédagogues , il répudie l'instinct dans l'art et semble l'estimer néanmoins. Ses vers ont une personnalité étrange.

M. Charles Guérin, avec le Cœur solitaire, le Semeur de Cendres et l'Homme intérieur a écrit la plus parfaite des œuvres de sensibilité qui, depuis Samain, Verlaine et Musset, ait gémi, près de nos cœurs. Gris d'angoisse, de doute, de sensualité inquiète, de religieuse souffrance, dans des rythmes d'une fluidité racinienne, d'une limpidité de source. M. Charles Guérin renouvelle les images traditionnelles.

La ligne qui suspend à l'épaule ton sein

Emprunte aux purs coteaux nocturnes leur dessin.

Nul n'a mieux que lui traduit le mystère des cœurs torturés. Il se cherche sans cesse, s'accuse, s'épouvante et se désole de ne pouvoir trouver l'apaisement de l'esprit. . .

0 morts ! il ne faut pas envier ce virant

Qui gémit comme un pin rebroussé par le vent.

Alors que vous goûtez enfin, à jamais calmes

L'incorruptible paix sous les lieurs et les palmes I

Cet homme, cet enfant qui se jette à genoux

Pour être, ô bienheureux défunts ! plus près de vous I

Ce rêveur âprement s'enracine à la terre !

L'insatiable feu des voluptés l'altère.

Il ouvre son cœur vide à la gloire ; il attend

Comme une église où va tonner l'orgue éclatant :

Il espère, il a soif d'aimer, il aime, il doute

Et, buttant la fatigue, il traîne sur sa route

L'eflfroi des jours qu'il faut pour atteindre en marchant

Le bas du ciel rougi par le soleil couchant.

Dans « l'étemel duel qui se livre en lui, entre les ardeurs d'une chair païenne et les élévations d'une âme catholique (H. Bordeaux), » M. Charles Guérin a su composer des poèmes simples, puissants, émouvants et clairs . . .

Le soir léger avec sa brume claire et bleue

Meurt comme un mot d'amour aux lèvres de l'été...

Le vaste clair de lune enchante ma douleur...

Il a célébré, par un inoubliable poème, Francis Jammes.

Reviendrai-je dormir dans ta chambre d'enfant, Reviendrai-je, les cils caressés par le vent, Attendre la première étoile sous l'auvent, Et respirer dans ton coffret en bois de rose. Parmi l'amas jauni des vieilles lettres closes. L'amour qui seul survit dans la cendre des choses ?

Jammes, quand on se met à ta fenêtre, on voit Des villas et des champs, l'horizon et les neiges ; En mai tu lis des vers dehors, à demi-voix, L'azur du ciel remplit les chéneaux de ton toit... Demeure harmonieuse, ami, vous reverrai-je?

M. Charles-Henry Hirsch avant de nous narrer les exploits de le Tigre et Coquelicot et les aventures d'Eva Tiimarches, se complaisait aux évocations de la légende. Il aima Ivelaine, Priscilla, Oriane, les princesses fabuleuses aux yeux doux, les sorcières » les chevaliers, les nuits d'enchantement, les palais de songe, l'Orient miraculeux aux fruits de pierreries. M. de Régnier le louait pour « son Art est à la fois souple et transparent. . . M. Hirsch a puisé dans une eau mélodieuse avec une coupe de pur cristal. »

Violaine !... comme elle est morte épouvantée 1...

Elle allait son chemin, par les choses fêtée.

Elle cueillait ses jours en souriant, sans voir

Qu'un peu d'elle mourait avec eux, chaque soir.

Elle pleurait parfois sans savoir. Elle aimait

Parce qu'il faut aimer, comme les fleurs de mai

Ont une âme pour la donner à ceux qui passent.

Toute candeur, elle ignorait même sa grâce.

Sa bonté rayonnait sans qu'elle sût le bien :

Quand ses mains pour le pauvre avaient rompu le pain,

Le pain semblait plus blanc...

Ah, tu l'aurais aimée !

Par sa présence, la douleur était calmée. Ses yeux devinaient la souffrance pour guérir. Les mourants espéraient, au moment de mourir, Tant son regard versait de douceur infinie Sur le silence lourd des chambres d'agonie.

M. Tristan Klingsor {Squelettes fleuris, Schehérazade). — « Ce sont de merveilleux filigranes qui ramagent des satins passés. — L'imagination de M. Klingsor est joliment vieillotte. Son art est achevé, délicat; original : Nous avons les chansons de M. Klingsor comme nous avons les ballades de M. Fort.

« M. Klingsor est un orfèvre et un musicien, mieux même un orfèvre musicien, car il parfait des harmonies avec les nuances des mots ; nul plus sûrement que lui ne sait équilibrer les rythmes impairs.

« L'éloge que je fais de M. Klingsor est pareil à une de ses chansons : il est court, mais je ne vois point qu'on y puisse rien ôter (i). »

M. Edouard Ducoté {Aventures, Renaissance, le Chemin des Ombres heureuses, la Prairie en fleurs), est un poète et un moraliste en même temps. La sagesse voluptueuse, pacifique et souriante de l'Hellas parle aux chemins des ombres, mais malgré son scepticisme doux, il a connu le doute et la douleur et la voix qui conseillait tout à Theure le renoncement évoque aussi la tendresse et la passion.

M. André Lebey, traduisit les poésies de Sappho et se laissa gagner à toutes les formes successives que voulurent revêtir pour lui plaire, les Muses. Il

(i) Charles Guérin.

possède des dons très réels d'évocateur, mais il y a encore beaucoup de morale et de philosophie dans ses vers, avec une mélancolie incurable. Le mol, carpe diem, de l'insouciance helladique n'a pu chasser de son cœur les regrets et les craintes d'une hérédité catholique.

M. Francis Jammes^ a vu l'enthousiasme déborder autour de lui : « Il est d'une sincérité presque déconcertante... » déclare M. Remy de Gourmont à propos des balbutiements effacés et simulés de ce poète qui a les dons les plus rares sans doute mais qui a généralisé la niaiserie, une sorte de sensibilité puérile et vieillotte. Non, M. Francis Jammes n'a rien de commun avec la jeunesse d'aujourd'hui, il n'a pas d'âme, pas de syntaxe^ pas d'ardeur. Le Triomphe de la Vie qui débute par un délicieux poème : Jean de Noarrieu finit par une pitrerie qui nous a suffisamment renseignés sur M. Jammes. Ce sera un jour l'étonnement des bibliophiles que cet humouriste ait pu passer pour un grand poète ; sa prose vaut mieux.

M. Henry Bataille {Le Beau voyage, la Chambre blanche) rayonne d'une sensibilité tremblante et mesurée. Son naturisme précéda celui de M. Bouhélier. Né sur le sol albigeois, au pied de « l'Aric poudreux où montent les bergers » où fréquentent les perdreaux rauques dans le vent fiévreux, il a réalisé une poésie vivante et vibrante, douloureuse et forte.

Maurice Magie saluait ainsi le premier recueil de M. Bataille (1898) :

« Un petit livre tout blanc, tout tremblant, tout balbutiant » dit M. Marcel Schwob dans sa préface. Ce sont des vers simples et doux , de délicieux paysages de campagnes, de pénétrantes impressions de pluie sur les champs où de petites maisons grises, avec une sorte de résignation devant les choses. Mais ce que la Chambre blanche contient de précieux^ ce sont les pièces où la note doucement sentimentale s'élève jusqu'à la beauté du sentiment pur :

J'accueille quand il veut le souvenir qui passe Je lui dis : « Mets-toi là. . . je reviendrai te voir. . . » Je sais toute ma vie qu'il est bien à sa place, Mais j'oublie quelquefois de revenir le voir. Ils sont ainsi beaucoup dans la vieille demeure. Ils se sont résignés à ce qu'on les oublie. Et si je ne viens pas ce soir ni tout à l'heure, Ne demandez pas à mon cœur plus qu'à la vie.

Tout le livre est comme la révélation d'une âme, une âme qui vibre et souffre à tous les contacts de la vie. L'on sent dans tous ces vers cette compréhension spontanée et inquiète de la nature que l'on trouve chez tous les grands poètes, chez Musset comme chez Verlaine.

M. Henry Bataille est un poète du vers-libre. Comme M. Vielé-Griffin il demeure obstinément fidèle à cette formule à laquelle, il doit des effets heureux et des notations nouvelles.

Parmi les néo-symbolistes :

M. Tancrêde de Visan, avec ses Paysages Intropestifs que précédait une curieuse et savante préface sur le symbolisme, a essayé de renouer la chaîne que les naturistes avaient rompu. Il y a apporté des dons de penseur plus que de poète.

M. Olivier de la Fayette nous a favorablement surpris par son Rêve des Jours ou les deux muses, la traditionnelle et la symboliste font entendre tour à tour lears rythmes. Une fraîcheur exquise, un lyrisme ému, une grande habileté au jeu des rythmes impairs nous font prévoir en M. 0. de la Fayette l'un des bons poètes de notre temps,

M. Henri Ghéon, publiait en 1898 et 1899, Chansons d'aube et la Solitude de l'été. Il s'est ta depuis. Il convient de le regretter, car les premiers vers balbutiés et puissants de M. Ghéon, leur panthéisme, bien qu'ils fussent souvent de rythme trop incertain décelaient un tempérament.

Citerons-nous encore M. Achille Segard {le Départ à l'Aventure), M. Henri Degron {Poèmes de Chevreuse), Charles Chanvin, etc.

C'est aux symbolistes encore qu'il faudrait rattacher M. Edmond Pilon pour ses premiers vers {la Maison d'Exil) et M. Edmond Jaloux, M. John Antoine Nau, dont les vers ont d'étranges couleurs, M. Valentin Mandelstamm, Gabriel de Lautrec, etc.

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