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LA NOUVELI.K MON AI)()LOf;iE

rindustrie et le comiricrce du iiioride entier seml)lent laits pour procurer la vie surabondante, que se désertent les campagnes et que se peuplent les grandes villes, dont on est très fier, où la misère et 1(; vice exténuent et déciment les races. On meurt de cette civilisation-là.

La haute vie, sous les apparences de la politesse et des goûts artistiques, — (juand toutefois ce n'est pas le sans-géne de Thomme (raffaires juif ou chrétien (pTelle préfère afficher, — n'est q\ie la fiction d'une civilisation vraie, dans laquelle les sentiments bienveillants et le respect de la justice présideraient aux rapports sociaux. Elle ne nous montre à peu près partout que le culte des fausses grandeurs, des fausse^» beautés et des sentiments de simple parade, un snobisme qui s'étend de Testhéticisme prétendu, et du dilettantisme, à la pose pour la noblesse et au sport des modes, dont la charité est une branche. La richesse a cessé d'être l'héritage constant et régulier qu'elle fut jadis, en très grande partie; elle devient de plus en plus le produit et l'instable résultante des compétitions pour atteindre les positions où l'on peut croire les autres au-dessous de soi et les faire travailler pour soi.

La politique elle-même, en se démocratisant, l'ait ressortir et multiplie les moyens de parvenir qui s'employaient autrefois dans l'ombre : car les procédés changent peu, c'est le secret ou la publicité qui varient selon les époques. Quand tout se sait, ou à peu près, et se répand, le mensonge, l'injure et la calomnie deviennent des armes reçues, tout en ne pouvant être précisément avouées, pour l'emporter sur les adversaires. Si l'honneur se trouve compromis, le duel, dans l'opinion, sert à le rétablir. Les mœurs duellistes reflorissent en conséquence, et on peut constater une ressemblance imprévue entre le genre de moralité contradictoire de la religieuse et brutale chevalerie du moyen âge, et celui des chevaliers de la démocratie

moderne. Seulement nos politiciens s'exposent moins.

L'hypocrisie clans la pose des principes, ou le mensonge des pratiques, suite forcée du conflit d'un idéal, qu'on n'ose désavouer, avec les exigences de l'universelle concurrence vitale, se montrent encore mieux dans les rapports des nations entre elles que dans ceux des particuliers, quoique les formes diplomatiques jouent le même rôle dans les premiers que la simple politesse dans les seconds, et y soient de la même utilité (art. lxxxv). Le contraste est plus grand, à cause de l'éclat et de la portée des actes, entre les sentiments généraux de civilisation, d'amour de l'humanité, d'amitié mutuelle, que les peuples mettent en avant par l'organe de leurs représentants, et les mobiles réels de leur politique. Ils n'en ont pas d'autres que la ferme intention de prospérer par l'usurpation, autant que l'usurpation leur parait possible et n'entraîner pas trop de dangers pour eux-mêmes. Ils savent que la conservation des Etats, non pas seulement leur agrandissement, ne dépend que de la force et de l'habileté. Lorsque l'un d'eux périclite, les autres songent à s'en partager les possessions, et se préparent à lutter entre eux pour s'en assurer les parts les plus avantageuses; et quand de vastes territoires et de faibles occupants, non civilisés, s'offrent comme une proie facile à des nations bien armées, ce que les dépositaires de la civilisation appellent l'importer, c'est de se substituer de gré ou de force au droit qu'ont les habitants sur leurs territoires, pour y établir un commerce dont ensuite ils se disputent, nation contre nation, le monopole. Ils ne font, il est vrai, en imposant la loi du plus fort aux sauvages, que les traiter comme les sauvages se sont traités de tout temps les uns les autres. Le seul article d'importation civilisée qui se trouve être à l'usage de ces vieilles tribus dégradées consiste en vices nouveaux et en moyens de destruction nouveaux. Il ne paraît pas qu'elles puissent en utiliser d'autres. C'est que l'idéal

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inoral, cette importante contre-partie de la perversion (les mœurs, chez les nations dont l'éducation a été faite par Fantiquité classicpie et par le christianisme, étant chose de tradition, n'est pas transniissil)le là oîi rien de cette tradition n'a pénétré. Mais l'imitation du mal est toujours facile.

Il s'agit de la société humaine, et non des sociétés particulières, ou nations et Etats, qui peuvent avoir leurs temps de décadence et de relèvement, chose relative, comme aussi leur ruine finale. La question de la fm de paix et de justice pour l'humanité porte donc sur l'écart, en tout temps certain, entre l'idéal, quel qu'il ait été selon les époques, et les faits. Cet écart peut-il être comblé, et la société peut-elle, par suite, s'adapter par l'éducation tous ses membres, en ce qui touche la conformité des idées et de la conduite au devoir connu et enseigné?

Pour passer de Tétat empirique de désordre à l'état ordonné, il faut ou que la société, en vertu de sa constitution atteinte spontanément, maîtrise les individus, sans contrainte, ou qu'un individu, — soit, -si Ton veut, un groupe unifié par hypothèse, — obtienne la puissance et le crédit nécessaires pour conduire un tel établissement idéal à sa réalisation. Mais la seconde hypothèse est inadmissible d'après l'analyse des passions et de la volonté (art. lxxxiii et suiv., c et suiv.), parce que Tindividu, que nous devons nous représenter à l'état d'action et de réaction vis-à-vis de ses semblables, ne trouve pas généralement chez autrui la réaction juste pour correspondre à son action supposée juste; il reconnaît que la justice pure est inaccessible pour lui-même : d'où il résulte que ni dans les idées et les jugements, ni dans les applications, on ne peut faire fonds sur l'ac-

tion ferme et continue d'un ou de quelques individus exceptionnellement d'accord, pour établir et consolider un ordre social, les relations des hommes, en Une condition de moralité constante. D'ailleurs, si l'expérience a jamais permis une induction, c'est celle de l'incertitude et des vicissitudes futures des intentions des chefs des sociétés, et des bons ou mauvais succès de leurs vues possibles.

Reste la première hypothèse. Les philosophes optimistes de l'histoire ont cru pouvoir déduire de la suite empirique des Etats humains et de leurs institutions la tendance à la fin de justice et de paix; et des socialistes ont admis a priori que l'homme était modelé par la société . Suivant eux, si la parfaite organisation sociale était une fois obtenue, la parfaite conformité des sentiments et des actes des individus à cet ordre général du bien serait par là même assurée. Cette vue est radicalement illogique, car l'origine et le siège des passions et des volontés ne peuvent être pris que chez les individus, et la société en tant qu'agissant corrélativement sur les individus n'est jamais qu'une fonction d'actions individuelles; il ne se peut donc pas qu'elle devienne indépendante de ces actions, et ne subisse pas des modifications qui soient leurs résultantes. La société parfaite, supposée constituée, ne pourrait se maintenir que grâce à leur bon accord : c'est un cercle vicieux, manifeste, que de lui demander de le produire. L'illusion se comprend, parce qu'il est bien vrai que la moralité de l'individu dépend, en une grande mesure, de la moralité moyenne de son milieu, mais cette dernière est toujours faite de celle des individus, elle en provient, et, si elle se maintient, ce sont eux qui la conservent.

La doctrine du progrès spontané des sociétés vers la société parfaite est une suite de la méthode vicieuse qui élimine les facteurs individuels pour définir l'œuvre sociale, leur produit. On tente d'y arriver en montrant

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que la justi('e, h^s droits du travail et la paix tendent, d'époque en épocpie, à prévaloir sur Tinjustice, sur la domination des oisiCs, sur la guerre, et que cette loi résulte clairement du seul examen des faits. Mais cet examen prétendu n'est jamais qu'une construction artificielle. On néglige le rôle de l'immense majorité des nations humaines dans l'cxnivre générale que l'on cotisidère. On ne définit aucun critère fixe du progrès; on prend pour simplement progressives des périodes où les péripéties d'avancement ou de recul, les mélanges de l'un et de l'autre sont, selon les points de vue, très manifestes; enfin on ne saurait se flatter de montrer dans le temps présent une approche sensible des biens depuis si longtemps promis. Alors même qu'on établirait une série historique nettement accusée sur quelques points, on ne saurait dire qu'elle implique pour l'avenir le moindre remède à l'injustice radicale considérée dans l'individu, principe, cause et terme de toute relation. Il n'en est aucun qui fasse entrevoir la plus légère possibilité, dans les données empiriques des passions et des volontés, d'un établissement social dans lequel Tindividu serait véritablement adapté à luimême et adapté à Tétat social.

Nous donnons à l'adaptation un sens différent de celui qui est en usage dans l'école évolutioniste, et plus moral, ou plutôt le seul moral. L'adaptation exigée par le système de l'évolution progressive des êtres est celle qui consisterait à façonner l'individu, — .son organisme et son intelligence — de manière à le rapporter constamment à l'ensemble des lois de son milieu, sans supposer une loi donnée a priori dans la constitution mentale de l'individu lui-même, une règle de ses relations supérieure à l'expérience. Mais l'adaptation morale a pour but la conformité de la personne humaine et de la société humaine, l'une dans l'autre et l'une avec l'autre, à l'idéal moral.

GXXYII

L'écart de la vie par rapport à Fidéal moral est double : il est de l'individu à l'égard de lui-même et de la notion qu'il a de ce qu'il devrait étre^ et il est de l'individu à l'égard de la société, tant réelle que rationnelle, ou comme elle pourrait être, La comparaison de la société empirique à la société de paix et de justice, celle-ci n'étant pour nous qu'un idéal, se fait dans l'individu, dans lui seul, selon la force et le degré où chacun a le sentiment et s'élève à l'idée générale de la possibilité d'un corps moral, et de ce que seraient les relations entre des personnes si elles obéissaient à la raison.

La personne possède une forte notion de la justice, elle ne peut n'en avoir pas la claire conscience, quand elle est la victime d'un acte injuste; et elle sait que sa propre volonté, sous l'empire de ses passions changeantes, tend continuellement à s'écarter de la justice, soit dans les cas où c'est contre l'injustice que sa réaction propre a à se produire, soit dans ceux oii, se connaissant moralement obligée, elle se dérobe et cède à des entraînements qu'elle ne peut justifier à ses propres yeux (art. lxxxi-lxxxui). Elle ne saurait donc se satisfaire elle-même, son idéal est son tourment, et comme elle ne peut pourtant s'empêcher de sentir que son idéal est sa personne, est elle-même, en sa vérité, en son essence profonde, c'est parler exactement que de dire : elle ne peut s'adapter à elle-même.

La personne humaine , ainsi moralement douJjle [liomo duplex)^ est de toute nécessité en corrélation avec une société qui présente le même partage et la même discordance, comme étant un effet résultant de passions et de volontés de personnes. L'homme ne peut pas être adapté à la société, par la raison qu'il ne peut pas

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Fèlre à lui-mùme, niais il se produit, j)our ses rapports avec la société, une complication qui accroît le désordre. La société a ses coutumes, de même (jue Findividii a ou contracte ses habitudes; et, comme l'individu a son idéal, la société a en conséquence le sien, qu'elle fait entrer plus ou moins dans Tesprit de ses institutions et de ses lois, mais qu'ensuite on voit contredit plus ou moins par la conduite de ses membres. Or, l'adaptation de l'individu est doublement empêchée : empêchée, d'un coté, par la résistance qu'opposent ses propres vices, et, de l'autre, par la protestation de son idéal. Car la société est pour lui tout à la fois l'organe de l'interdiction explicite ou implicite de tout ce que les particuliers et lui-même peuvent commettre d'injustices, et le réceptacle de toutes les sortes d'injustices aussi, de maux et de misères, quil lui reproche^ auxquels elle est impuissante à remédier, et même incapable de ne point participer. Il est visible qu'une telle situation ne peut changer que par le changement des conditions morales de la nature humaine et du milieu terrestre.

Cette œuvre de l'adaptation, théoriquement impossible, il faut cependant bien qu'elle s'opère pratiquement à un certain degré, pour rendre possible une société empirique, et pour la conserver, en dépit des vices et des crimes de particuliers, de l'insuffisance de la justice pénale, du nombre toujours grand des réfractaires, et des révolutions des Etats, et de la guerre universelle. L'obstacle est facile à reconnaître dans les difficultés de l'éducation. L'éducation, chez toute nation civilisée, a dù reposer et repose toujours sur la contrainte : sur la crainte inspirée à l'enfant, en grande partie, beaucoup moins sur l'espérance de quelque récompense promise, et moins encore sur le désir que l'amour de ses parents lui donnerait de leur être agréable. La cause de cette foncière infirmité de l'institution sociale est double. Elle tient tout d'abord aux vices

naturels et héréditaires dont Fenfant apporte en naissant les dispositions, pour les montrer à l'occasion, en même temps qu'il possède en puissance la notion de la justice et l'aptitude aux affections tendres; et elle tient, à mesure que se développent, avec Tâge, ses observations et son jugement, à mesure qu'il devient capable d'appliquer une raison indépendante à l'appréciation de ce qu'il voit et de ce qu'on lui enseigne, elle tient au trouble produit dans son esprit par l'illogicité de son milieu. Cette illogicité est double à son tour; car la société se montre à l'observateur en contradiction avec elle-même : son enseignement, ses préceptes, les principes sur lesquels elle prétend se guider sont en opposition continuelle avec le spectacle des mœurs des particuliers et avec la conduite des gouvernements. Et la société, par son milieu de coutumes, de préjugés, de maximes courantes, en religion, en politique, en relations mondaines et choses de mode et de nKxuirs, autorise ou interdit nombre d'opinions et d'actions, sans aucun rapport qu'elles aient avec la logique naturelle et avec les notions générales de l'esprit, ou qui les contrarient; elle a, et les familles avant elle et pour elle, ont la charge de les rendre obligatoires par l'éducation.

La résistance à l'adaptation morale, celle qui dépend des tentations vicieuses du jeune homme, lorsqu'il a subi toutes les contraintes de la première instruction dans la famille et à l'école, et qu'il entre en contact plus libre avec le commun milieu, est un fait d'observation universelle. Il est peu d'hommes au moins, et ce ne seraient pas les mieux doués, qui ne se soient sentis poussés, en quelqu'un des moments de ce passage critique, à tel ou tel de ces actes de violent écart, à la suite desquels, entièrement dévié dans sa carrière, un individu est exposé aux pires aventures, entraîné peut-être à la fin, sans l'avoir voulu, et peut-être même sous l'empire de sentiments en partie justes et nobles, à la complète rupture avec la morale, à la vie sans règle et

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sans dignité. Rien (railleurs n'(\st plus connu que le danger des éducations très distinguées et très renfermées, données dans des familles d'une pureté et d'une noblesse de vie et de sentiments exceptionnelles, quand le moment vient où le sujet de sélection doitètrcî a])andonné à lui-même, ce qui veut dire livré en lait aux influences du grand milieu relativement corrompu et bas, (( le monde » : on voit alors s'opérer une adaptation au mal, infiniinent plus facile et rapide que n'a été la communication des habitudes de retenue. C'est une adaptation à la société, mais non point du côté de l'idéal.

La résistance à l'adaptation sociale par le côté où la société se présente à la raison de l'individu comme illogique ou injuste, se montre en ])rincipe dans tous les cas particuliers où l'autorité d'un jugement reçu, d'une proposition généralement tenue pour vraie, en morale, en politique, en matière de croyance ou même de science, ou d'une coutume, d'une pratique usuelle quelconque, est niée au nom d'un jugement individuel. Et, en effet, que le sujet soit important ou de peu d'intérêt, l'esprit d'initiative et d'innovation est, dans tous ces cas, celui qui intervient contre l'esprit d'imitation et de conformisme, et constate une dissidence qui se dit fondée en raison. L'inadaptation éclate au plus haut degré dans la personne des grands novateurs, des révélateurs, des utopistes, des profonds révolutionnaires et des inventeurs, qui pendant plus ou moins longtemps sont impuissants à faire prévaloir des idées vraies sur les préjugés régnants. On doit nommer, quoique à un autre rang, les auteurs de découvertes illusoires et de raisonnement faux, prétendus démonstrateurs de mouvement perpétuel ou de quadrature du cercle, mais dont les convictions ne laissent pas d'être inébranlables. Tous ces hommes sont ou des génies, plus ou moins éclairés et puissants, ou des faibles et des égarés; et tous également sont appelés des fous par le commun peuple de la coutume. L'esprit confor-

miste est frappé et dérangé par les singularités d'idées ou de conduite qui les distinguent des autres, et qui vont quelquefois fort loin, même sur des sujets en apparence étrangers à leur pensée dominante. La similitude de certaines apparences a incliné d'estimables critiques, fous à leur manière, à confondre l'aliénation mentale avec l'extrême originalité du génie, ou du moins à voir sous un jour très faux ce qu'il y a de commun à ces deux états de l'esprit.

Pour définir l'état de l'aliéné indépendamment de toute condition physiologique, et sous un point de vue plus particulier que celui du vertige mental ci-dessus défini (art. xcv), il faut prendre conseil de la méthode pyrrhonienne, et chercher le critère dans le phénomène^ dans l'accord ou le désaccord des hommes sur ce qui constitue l'expérience immédiate, non dans leur soumission ou leur dérogation à ce qui passe communément pour inattaquable dans les jugements humains. Car qu'est-ce qui est inattaquable, dans un cercle de philosophes? et que restera-t-il à la philosophie profonde, si l'on retranche de son bagage les doctrines qui, rendues à peu près intelligibles à des esprits incultes, n'en trouveront pas un sur cent à qui elles semblent raisonnables? Le fou au point de vue psychologique n'est pas, à l'égard des autres hommes, le simple co/ztradicteur^ quelle que soit la matière de sa dissidence, mais bien V incoinnuinicahle^ et il y a deux sortes d'isolement possible pour l'esprit du fou. L'une tient au relus de se rendre au témoignage unanime des autres hommes en matière de faits sensibles immédiats; l'autre dépend de l'illogicité, c'est-à-dire du manque de suffisante liaison logique entre les idées, lorsque les associations, fortes ou faibles d'ailleurs, sont à la merci de toute impression ou imagination survenantes dans la conscience du sujet. Hors de ces deux cas, la communication des esprits est toujours possible, et nous n'avons plus à considérer que la grande classe des

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inadaptés moraux, soit que Técart mental provienne chez eux du dégoût de tant de choses factices, déplaisantes, absurdes, dont l'accoutumance est une partie de l'adaptation sociale empirique, soit, au contraire, qu'il ait sa source principale dans un extrême abandon à quelqu'un des grands vices endémiques de l'humanité. Ces inadaptés ne sont pas des fous, mais des candidats à la folie.

L'antinomie de l'idéal conçu et des faits sociaux, celle que l'individu porte en lui de ce qu'il voudrait être et de ce qu'il est, sont la cause d'une tendance à Valîénatioîi de la conscience^ sans faire entrer en question ici les dispositions physiologiques, le plus souvent héréditaires, qui sont liées à l'aliénation morbide positive. La poursuite du plaisir, ou pour le plaisir en lui-même, ou par l'effet des désillusions et du sentiment de Finipuissance vis-à-vis de l'amour et de la beauté, se tourne en un culte de la sensation pure, qui, pour se satisfaire, réclame des excitations de plus en plus vives. Le recours habituel aux irritants et aux stupéfiants affaiblit Fimagination et la mémoire, et diminue l'aptitude au travail, jusqu'à ce qu'on en vienne à ne trouver plus de goût à la vie que dans un sentiment d'ivresse où l'intelligence s'obscurcit. Cette basse béatitude est une usurpation tentée par l'individu de la jouissance exclusivement individuelle et imméritée que la vie et la destinée ne permettent pas, un vol qu'il fait au travail et à la peine de l'existence dont il voudrait ne sentir que la mollesse. Et ce vol est un crime qu'il commet contre sa race, pour laquelle son vice est une cause de dégénérescence; contre lui-même, parce que Talcoolisme le conduit par la déraison à l'égoïsme brutal et aux crimes de sauvagerie; enfin contre la société, obligée de multiplier les hôpitaux, les prisons et les asiles d'aliénés, et menacée de n'être plus bientôt composée tout entière que de malades.

11 existe un rapport profond de psychologie sociale

LES SOGIÉTIîS

entre la passion de Fivresse et la passion du jeu, autre fléau de la société européenne, en ce que la seconde de ces passions n'est pas seulement, comme la première, Teffet d'un entraînement vertigineux, dans la manière dont Thabitude se contracte et s'enracine, une recherche de sensations factices, une source de misère et de crimes, mais encore une bassesse de cœur, une tentative de se soustraire à la loi du travail, et de gagner sans peine, sans aucun service reçu ou rendu, des moyens de jouissance. C'est du hasard et de ses coups imprévus que le joueur reçoit les émotions avidement recherchées de succès ou d'échec, et qu'il attend les bonnes fortunes. Mais le jeu a cela de plus injuste que l'ivresse, qu'alors que la jouissance de l'alcoolique est simplement égoïste en son principe, le gain du joueur est corrélatif de la perte d'autrui. C'est le cas du jeu loyal, celui on les chances sont égales. Mais dans le jeu qu'autorisent les mœurs du « monde des affaires », il n'en est pas de même. Le hasard est altéré par l'inégale connaissance que les joueurs ont des circonstances et des probal)ilités. Ce n'est plus la passion de jouer à l'état simple. L'objet est le gain de l'argent par la ruse, de l'argent pour dominer et jouir, s'assujettir les choses et les hommes. La folie et le suicide, souvent le suicide prévu par son auteur comme une éventualité du jeu, sont des cas assez communs de cette forme de la lutte pour l'existence. C'est une fin qui paraît naturelle, une suite de l'emploi que chacun fait de ses moyens, à ses risques et périls. La société passe pour l'œuvre légitime de la lil)erté, quand elle consent à être un champ de bataille pour ces hommes de proie. L'art, la science et l'industrie travaillent pour eux. Ils se regardent comme les produits humains par excellence, ceux pour lesquels la nature s'est épuisée à préparer la dernière et la plus avancée des civilisations. Un philosophe en a fait la théorie.

Cette société, que la guerre au dehors et au dedans

dévore, ([ui n'a plus de religion, qui n'a cpruruî [)liilosophie abaissée, toute laite de pièces dr, rapport, et dont la richesse, avec la science des forces matérielles, servantes de Fenrichissement est devenue le grand idéal, cette société rongée par la misère et menacée de catastrophes est tout ce que l'humanité a pu produire en traversant tant de |)hases douloureuses, et en laissant derrière elle tant de nations mortes ou endormies, l^artout cependant et à toute époque on a vu dans le monde s'élever des hommes d'idéal moral qui ne se sont pas adaptés à ses vices et à ses turpitudes, qui n'ont pu donner leur assentiment au règne de la violence et de la ruse, non plus que vaincre la coutume, conformer la vie humaine à leurs propres sentiments et à leurs notions de justice et de bonté.

Après deux siècles de vues politiques optimistes et de révolutions suivies de réactions, temps employé à s'enchanter par des espérances de progrès vers une fin qui recule toujours brusquement au moment où l'on se croit le plus près de l'atteindre, la philosophie pessimiste a fait son apparition sous la forme du vieux bouddhisme accommodé aux habitudes de la métaphysique absolutiste des modernes. Le pessimisme n'a point eu de peine à démontrer le règne de la douleur universelle et à peindre le monde des vivants comme un enfer peuplé d'illusions, dont l'expérience en les dissipant nous engage à chercher un refuge dans le néant des phénomènes, pour voir s'il n'y aurait pas quelque chose de meilleur et de plus réel en arrière de tout ce qui paraît. Mais les hommes ne sont pas près de se laisser persuader le renoncement à la vie. C'est même là leur principale maladie et le fondement de toutes les autres, selon l'auteur de cette doctrine. Toutefois la marche de la civilisation moderne donne de la vraisemblance à l'opinion pessimiste : que l'histoire est toujours la même, un perpétuel recommencement avec des formes variables. Gomme pour appliquer cette

opinion à la philosophie, un optimisme nouveau, enté sur ce pessimisme, essaie de ramener le système de quelques anciens sophistes grecs qui plaçaient l'idéal de rindividu dans un égoïsme actif, dans la satisfaction la plus ample des passions et dans l'emploi sans scrupule de la force et de l'habileté pour obtenir la suprématie sur autrui. C'est la théorie de l'homme de proie : solution simple et nette du problème de la destinée au point de vue de l'individu, s'il n'y a ni destinée commune, ni dieu, ni justice, ni avenir; ce serait la fin même de la nature, que de réaliser cet homme.

Le mal dont nous souffrons, mal incurable et nécessaire, est, au dire de cet individualisme sans vertu ni pitié, la condition du plus grand des biens. Les souffrances qui résultent du conflit des passions, les luttes pour la conquête de la fortune ou du pouvoir, les révolutions violentes, les crimes qui les accompagnent, rien de tout cela n'est inutile. C'est par de tels maux que se prépare l'éclosion de nouveaux types d'humanité, vainqueurs ou vaincus de la bataille de la vie, mais beaux joueurs, prêts à toutes les chances de la guerre et les affrontant, heureux même de souffrir, pourvu qu'ils atteignent à la plus haute intensité de vie : les plus fiers et les plus intelligents des êtres, étrangers à la charité comme à la justice, pleins de mépris pour les faibles et les dégénérés que la nature rejette de son sein, et pour les esclaves imbéciles, qu'il faut laisser aux illusions consolantes de la religion et aux plats conseils de l'honnêteté. Ce produit le plus élevé de la vie, dont les douleurs humaines préparent la venue, sera le Siu-liomme.

Une absurdité que les sophistes anciens ne commettaient pas est celle du moderne qui se monte la tête dans l'espoir que la nature produise un jour ou Tautre le Surhomme en son type achevé, par l'effet d'un certain retour périodique des phénomènes de la vie. La période se serait déjà produite une infinité de fois, selon

lui, parce ([irelle résulte des coinljinaisons (Tun rioiiiljre fini (le l'orces dans le temps infini! Un (^allielès se contentait de définir 1(; ])iit (Tactivité qui lui paraissait le plus digne crôtre poursuivi par un homme de valeur, dans ce monde qui n'a de lois que la fortune et la force. Mais la théorie du Surhomme est la folie des gj-andeurs érigée en système social. Aussi est-elle l'œuvre d'un fou, ou qui l'est devenu. Le système est cohérent et trouve des disciples, mais l'ordre des idées dans lequel a passionnément travaillé Fauteur, en embrassant avec enthousiasme l'idée du mal à la place de celle du bien, pouvait facilement s'allier avec la prédisposition à l'aliénation mentale. « Les hommes sont si nécessairement fous, a dit Pascal, que ce serait être fou par un autre tour de folie, de ne pas être fou. w Le philosophe optimopessimiste a trouvé un nouveau toiu^ de folie qui montre bien à quel jugement se prête encore notre civilisation, et à quelles vues sociales peut se laisser conduire, en la méditant, un de ces penseurs qui se sentent la vocation de répandre dans le monde leur conception de l'idéal de la vie. La dernière solution proposée par le plus récent philosophe original qui ait spéculé sur le problème universel de l'existence est une folie.

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