‹ La nouvelle monadologie (volume 3)Chapitre 10 sur 28 · CXXXVIII · texte numérisé non relu

CXXXVIII

Les religions monothéistes, obligées de simplifier le problème du mal, en vue de la règle de la vie, posent l'homme et sa conduite en regard de Dieu et de ses commandements, et imaginent un jugement divin qui, à la fin des temps (ou déjà peut-être à la mort de chacun) lui assigne sa récompense ou sa punition, selon ce qu'il a fait en ce monde, et une condition qui doit durer à jamais. Pour les religions du type brahmanique, le jugement est le résultat même de la loi qui régit le monde, et ne conduit le pécheur à aucun terme définitif, aussi longtemps qu'il existe des âmes séparées, allant de vie en vie selon leurs mérites. Le premier de ces points de vue est insuffisant pour notre doctrine philosophique, dont l'objet est d'expliquer le monde présent, sorti du péché, avec ses douleurs, comme le théâtre d'expiation et de préparation de personnes qui y reprennent vie, et dont la fin est de rede-

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venir de dignes membres de la société intégrale qu'ils ont perdue, qui doit se reconstituer. Il est visible, en effet, que peu d'hommes quittent ce monde dans un état d'âme qui nous permette de les croire approchés de ce but, et beaucoup nous paraissent tout à fait indignes. Et nous ne saurions nous contenter de celte solution simpliste du problème de la destinée, qui tranche le corps de l'humanité en deux, par le fait d'un jugement porté sur chaque individu séparé, sans que les bons soient arrivés bien près de la moralité vraie, et que les méchants doivent être déclarés incapables de s'amender.

Le système origénislc de la pluralité des épreuves, en une suite de vies successives et de mondes, dont les passages sont déterminés, de l'un à l'autre, par l'usage du libre arbitre dans chacun, ce système semblerait mieux approprié à l'éducation de liberté; — encore faudrait-il pour cela joindre à chaque vie la mémoire des vies antérieures, et prendre un point de départ qui ne fiit pas le panthéisme; — mais il a pour nos vues un vice irrémédiable; c'est de ne conduire ni la liberté de chaque personne, ni l'humanité dans son ensemble, à aucune issue définitive, de n'avoir point de règne des fins^ de n'avoir pour en tenir lieu, que l'absorption finale des âmes au sein d'un Dieu dans lequel toute individualité se termine et s'anéantit, ou le Nirvana des bouddhistes. Nous voulons que la fin rejoigne le commencement, non dans l'indistinction des âmes, mais dans l'humanité parfaite, qui est la société humaine parfaite.

Rien ne nous oblige, en nos principes, à enfermer dans le globe terrestre le lieu et le temps de l'épreuve et de l'éducation de l'homme. La place nous est amplement fournie, dans notre hypothèse cosmogonique, pour un développement ultérieur de vie transitoire, différent de celui que permettent les conditions de la planète (art. cxxxix). Mais nous avons à examiner une

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question plus générale que celle de la pluralité des vies, admissible pour nous à la condition de former un système unique et lié, partant d'un commencement pour aller à une fin. Il s'agit de savoir si le principe du libre arbitre nous permet d'envisager cette fin définitive; si ridée de l'épreuve n'implique pas la double possibilité de son issue bonne ou mauvaise; si son renouvellement, qu'on peut croire juste à raison des circonstances où elle a eu lieu, n'amène pas un risque semblable, quelque favorablement instituée qu'elle puisse être la seconde fois; si enfin l'universalisme du salut n'est pas exclu par l'incertitude toujours attachée à la prolongation de Tépreuve de l'individu libre ?

La question, étudiée sur le théâtre de l'expérience psychologique actuelle, nous porte tout d'abord à reconnaître l'impossibilité morale de nous faire une opinion sur Tétat d'âme réel d'un nombre immense de nos semblables, de ceux mêmes dont la vie est sujette à des reproches graves, ou qui ont commis des actes criminels d'une certaine nature. Quand on réfléchit à l'étendue de cette part et de ces causes du mal imputable à Tindividu, qui cependant ne sont pas chez lui individuelles, mais dont il peut, tout en vivant mal, décliner la responsabilité, qui se répartit sur ses aïeux, ses parents, son caractère et son tempérament natifs, le milieu social, les fatalités naturelles, on se sent moralement obligé de l'attendre à d'autres et pjus décisives épreuves, avant de le déclarer y//^'é. On ne peut, en somme, dépasser les appréciations extérieures, on ignore ce qu'est au fond, ou ce que peut faire un jour la réaction de la conscience de cet homme contre sa nature héritée, ou acquise, et contre ses tentations, et ce que sont ses ressources pour le bien; tandis que, d'un autre côté, on ne sait davantage quel jugement porter sur le caractère de personnes, profondément corrompues et perverses peut-être, mais qui savent

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renfermer leurs méfaits et leurs vices dans des cercles privés où Tœil d'un étranger ne pénètre pas. Touchant ces classes d'hommes nombreuses, une religion qui a pour forme du salut la foi dans le Sauveur peut alléguer que Dieu connaît les âmes et les juge au dernier instant, mais une philosophie en quête, si le mot est permis, de candidats pour la société de justice, ne saurait supposer que certains de ces pécheurs ont atteint et que d'autres ont manqué décidément le point de perfectionnement auquel il faut être parvenu à la fin de la présente épreuve.

Etendons nos vues; la conscience se révolte au sp^rtacle de haine et de cruauté que donne ce monde, dans tout le cours de son histoire, en contraste avec le sentiment des âmes relativement pures et nobles. L'état brutal, inéducable, l'état diaboliquement pervers d'un grand nombre d'hommes, en toute région, en toute religion, dans les nôtres, nous sont manifestes. Et nous pouvons observer, à la suite de la dégradation morale, la dégradation physique, une certaine classe de maux, la dégénérescence, qui sont la voie par laquelle le vice et le crime conduisent à la mort les individus et les races. Il semble que nous prenions, en des faits d'un caractère si constant des civilisations, le droit de regarder la vie terrestre comme une sorte de crible des âmes où beaucoup d'entre elles, mais sans qu'il y ait moyen pour nous de discerner lesquelles, ne passent point. En admettant ce point de vue, l'histoire des êtres, après la chute, laisserait un résidu de mort dont la précipitation se ferait sur une planète comme la notre, sur d'autres encore peut-être. La loi dont dépendrait cette sorte d'exécution des arrêts que la liberté rend sur elle-même en s'exerçant, ne serait autre chose que l'action du mal comme puissance destructive de soi, de l'être en qui il s'établit, de l'organisme tourné contre sa propre destination. De là la perte de son rang dans la vie, pour la monade centrale de cet organisme.

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Les méchants, dans cette hypothèse, arriveraient par Inapplication de la loi de concordance entre la ruine morale et la ruine organique, à raffaiblissement et enCn à l'annihilation du principe directeur de la vie. Au point de vue universel, Teffet d'une telle loi serait d'éliminer de la création les éléments que l'exercice du libre arbitre rend définitivement inassimilables au bien. Que la liberté tende à s'annihiler par le mauvais usage, qui rend peu à peu l'action vicieuse spontanée, de môme que le mérite, devenant habituel, rend les bonnes actions naturelles, c'est une loi très certaine. Or la perte de la liberté pour l'homme est la perte de la condition d'homme. Il serait conforme à la théorie que la destruction du véritable être humain individuel, constitué par le libre arbitre, correspondît à celle du germe de l'organisme futur en tant que possédant la puissance de restauration de cet être humain.

11 est impossible de toucher à cette question et de ne pas se souvenir que les mythes de l'antiquité païenne, reçus dans les mystères, accueillis par Platon, introduits dans le judaïsme et dans le christianisme primitif, renforcés par les docteurs catholiques, ont voué les méchants aux peines éternelles. Ce n'était rien de moins, en une doctrine du Dieu bon et de loi d'amour^ que partager par décret divin le monde entre le bien et le mal pour l'éternité. Les idées de punition et d'expiation gardaient ainsi une forme barbare, et Dieu prenait un rôle de bourreau.

Toute autre est la doctrine de la mort du pécheur^ opposée à la çie du juste^ en vertu de la loi de la création; car elle est moralement sans reproche. Elle est admissible pour le philosophe, comme elle l'a été pour les mieux inspirés des premiers chrétiens, qui ont appelé la çie^ en un sens absolu, la résurrection par la foi dans le Christ, et la mort l'état de la désagrégation du corps, qui naturellement ne ressusciterait point. La loi morale n'a rien qui oblige le philosophe à recon-

naître un droit à la vie éternelle chez celui qui, dans sa liberté, s'est exclu lui-même de la société de ceux qui aiment et respectent la liberté. Mais les meilleurs de ceux-ci quittent certainement ce monde, nousTavons dit, dans un état de préparation plus qu'insuffisante pour occuper dans le monde futur une place môme des moindres, parce que toutes, à cause des pouvoirs qui doivent leur appartenir, supposent une intelligence et des connaissances hors de notre portée actuelle, et une conscience arrivée à la sûreté. Il faut donc que, de toutes manières, nous admettions pour Thomme, après cette vie, un ou plusieurs nouveaux stages qui peuvent être de nouvelles épreuves; et comme nous ne pouvons absolument savoir lesquels des habitants de la terre sortent de la vie sans possibilité pour eux de revivre, ni, par conséquent, s'il s'en trouve un seul qui soit réellement dans ce cas, nous ne savons pas non plus si les épreuves décisives ne doivent pas, pour tous, être reportées dans une autre sphère, sous d'autres lois de Fexistence.

Cette question se pose pour nous avec d'autant plus de force, que la théorie de la conservation des germes des organismes du monde primitif détruit, et de leur destination pour un autre théâtre de vie, est sujette à une difficulté. Ces germes ne sont visiblement pas tous appelés à trouver une issue pour leur développement sur la terre avant la fin de la planète; car le nombre est immense de ceux que les hasards de la génération n'appellent pas à la lumière, et ils sont perdus pour toute manifestation terrestre. Mais, en admettant que d'autres sphères d'existence peuvent s'ouvrir dans le passage de l'ère actuelle à Tère ultime des fins, il y a place pour ce qu'il est possible, nous ne dirons pas d'imaginer, mais de concevoir, en vue des destinées auxquelles la voie se ferme dans l'état présent, et de tant d'autres qui n'y rencontrent qu'avortement ou extrême misère.

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Ce regard, jeté sur des possibilités obscures, mais réelles, doit nous suffire. La question capitale est celle de refficacité et du terme de Tépreuve, une ou multiple qu'elle puisse être. Il faut, pour en bien apprécier la nature, la suivre, au delà de cette vie, à l'ouverture d'une autre; se représenter le réveil du pécheur au seuil d'un monde nouveau, avec la mémoire de ses erreurs et de ses fautes en un passé douloureux, avec une intelligence plus étendue des devoirs qu'implique la conservation de la vie, avec le sentiment de la beauté de la création et de la grandeur de Dieu. Ce sont là des pensées qui, si nous les faisons vivre en nous, peuvent nous aider à comprendre, au terme de l'épreuve, et comme une révélation au sortir de l'ignorance et du doute, après le règne de la douleur, l'action de la justice et de la bonté sur les âmes. Peut-être que, se réveillant après tant de maux soufferts, conduits à une vue de Dieu moins éloignée que notre sentiment présent, et ramenés de si loin, d'une chute si profonde, à l'intelligence de l'harmonie universelle et des conditions du bonheur, ils se reconnaîtront tous, ces êtres qui auront été unis dans la joie de la justice primordiale et complices dans les luttes du péché, et qu'il n'y aura pas d'absents dans la République des fins.

Il faut penser à des intervalles de temps immenses. Le support matériel de notre eschatologie est astronomique, en correspondance nécessaire avec une cosmogonie qui, dans l'état actuel de notre connaissance du monde physique, est inséparable d'une doctrine métaphysique de la création. Les grandes phases de l'histoire morale de l'humanité, prise à son origine première, doivent se proportionner en leurs développements aux

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périodes de la nature, dont la science nous oblige à reconnaître des durées que ni l'imagination, ni môme encore le calcul n'atteignent. Ils avaient la vue courte, ces hommes de Tan mille qui voyaient des signes de rapproche de la fin du monde dans les malheurs de leur temps, autres, mais non pas pires que ceux de beaucoup d'autres époques. Il est présumable, et rien n'est plus naturel, que la vie de l'humanité, sous sa forme actuelle, ne sera pas de moindre durée que celle de la planète, dont rien ne menace actuellement le cours, et que les conditions d'existence sur la terre se maintiendront'^aussi longtemps que la stabilité du système solaire n'aura pas reçu de trop graves atteintes. La permanence relative de cet état de choses du monde physique est aussi celle d'un établissement des lois de la nature, tel, que Thomme en dépit de ses efforts et de ses succès, toujours illusoires au regard de son idéal le plus raccourci, y soit nécessairement tenu dans l'impuissance et dans la misère (art. cxxxii). Et ce même régime est d'accord avec un état de choses du monde moral, qui ne permet point l'espérance terrestre de la fin de justice, qui serait et pourrait seule être la fin de bonheur (art. cxxiv et suiv.). Il est à supposer,, pour toutes ces raisons, que la distance où nous sommes du commencement de nos destinées planétaires, lors du refroidissement de la terre, après la formation de son tourbillon dans la nébuleuse, cette distance encore augmentée du temps qui reste a courir pour la conservation du système actuel, aura pour pendant un intervalle de temps symétrique après la destruction de ce système et pour la constitution d'un système nouveau : c'est le temps qui sera nécessaire pour la régénération de l'humanité, pour son adaptation au nouveau milieu, pour son élévation à la société de justice et au gouvernement de la nature.

Cette ouverture de l'ère des fins ne se conçoit sans miracle qu'à la suite du retour du système solaire à

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l'état d'unité confuse où il a eu son point de départ, et que Tastronomie permet d'assimiler à une nébuleuse. Là seulement, nous concevons la possibilité d'une transformation des lois, qui, en conservant Tunité du milieu dans lequel les organismes nouveaux doivent se produire, réglerait les actions de la pesanteur et de la chaleur pour les mettre en harmonie constante avec les fonctions vitales, et exclure l'antagonisme des forces naturelles.

L'hypothèse qui jette ainsi en avant, et à des temps si éloignés du nôtre, le réel avenir de l'humanité est aussi, pour chacun des mortels, son fondement unique de confiance en une vie future. Elle semble demander à l'individu le sacrifice des espérances que les religions et le spiritualisme ont coutume de lui montrer à sa proximité. Mais, consultons la raison, elle nous dira que le temps est relatif, qu'il n'est sensible que pour la pensée, dans les rapports des pensées entre elles, et que, s'il est vrai que la personne dont la conscience se termine à la mort en ce qui concerne la vie terrestre et la participation à l'existence de l'espèce, sous les conditions actuelles, ne doit se retrouver et se reconnaître qu'après un certain laps de milliards d'années, si cela est vrai, alors ce temps est nul pour lui, et, venant de mourir, c'est tout à [heure qu'il ressuscitera.

Ce que la supputation de ces nombres garde quand même d'effrayant pour l'imagination, quoique si aisé à concevoir, la physique mécanique, science fort sérieusement fondée de nos jours, en a la responsabilité. C'est elle qui nous enseigne avec des arguments auxquels il est difficile de se dérober, que la stabilité du système solaire, grande préoccupation des astronomes, n'a jamais pu passer pour démontrée qu'approximativement, c'est-à-dire pour une longue durée seulement, parce qu'on ne faisait pas entrer dans le calcul tous les éléments de la question. Ce qui est vrai, c'est que la

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dissipation de Ténergie motrice, dans le monde, est une conséquence inévitable des résistances que diverses causes, et probablement les milieux matériels, là môme où sont des vides apparents, opposent au transport des masses; que des forces calorifiques se développent aux dépens de Ténergie de translation et de rotation des corps célestes; que la chaleur elle-même s'égalise et tend à l'uniformité, ne pouvant jamais d'elle-même retourner des corps relativement froids qui l'ont reçue, à ceux qui Tont émanée; et qu'ainsi le système entier a pour fin le repos (101). Mais l'annihilation des forces centrifuges ne peut être que la précipitation de toutes les planètes au siège de la force centrale qui est le soleil, et le monde physique doit revenir par l'incandescence à un état semblable à celui de la nébuleuse dont il est dérivé.

Cette conclusion est indépendante de la question, demeurée plus incertaine, du refroidissement du soleil; car l'abaissement de la température de cet astre ne changerait rien au jeu des puissances attractives et aux résistances opposées par les milieux aux révolutions des planètes. Soit donc que la vie doive s'éteindre sur notre globe par Teffet de cet abaissement, s'il suit une marche plus rapide que celle de la concentration des parties du système, soit que le môme résultat doive ôlre attendu (moins probablement peutêtre) de la cause contraire, dans le cas ou le rayonnement solaire conserverait sa puissance jusqu'au temps où la diminution de sa distance rendrait la chaleur mortelle aux organismes terrestres, la fin dernière demeure la même. La vie, de toutes manières devient certainement impossible avant que cette fin soit atteinte. Rien n'est changé au fondement de notre hypothèse cosmique. La durée des périodes et les interpositions de temps çides pour les individus, dans ce qu'il nous est donné de conjecturer sur leurs destinées, ne seraient des objections valables que si nous cédions à

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une illusion de rimagination qui nous fait chercher des phénomènes sensibles là où toute l'attention doit se porter sur des rapports de succession.

Notre esprit doit se transporter au moment où, le système solaire étant détruit, Tunité du milieu primitif est rétablie. En quoi ce milieu pourra-t-il différer de celui de la nébuleuse où le monde primitif s'est effondré dans sa ruine? En nous plaçant au point de vue cosmique, nous pourrions penser qu'il y a une proportion très admissible entre le temps voulu pour conduire le système solaire à sa concentration, et celui qui suffirait pour apporter un changement notable à la position du soleil dans l'univers. Le soleil, en effet, se déplace sensiblement, suivant l'interprétation donnée à l'agrandissement apparent d'une certaine constellation et à la diminution d'une autre. Si ce changement est extrêmement lent, on peut juger, d'une autre part, de l'extrême lenteur de la dissipation des énergies motrices, d'après les démonstrations de la c<- stabilité du système solaire »; car on ne leur trouve d'objections qu'en dehors des lois capitales et des grandes causes dont les illustres mathématiciens, leurs auteurs, ont tenu compte dans leurs calculs. Toutefois si nous mentionnons la possibilité d'une révolution physique aussi creuse pour notre imagination que celle de l'agrégation de notre soleil à une autre des régions stellaires de l'univers, c'est uniquement pour opposer une vue plus large aux errements habituels des philosophes évolutionistes qui, après avoir terminé Véçolution par Yinvolution^ oublient le reste du monde et ne songent pas aux causes externes. Ils devraient d'autant moins les négliger, cependant, qu'ils ne posent point de limites au monde. L'infini ne permet pas de borner la spéculation au retour du multiple et du divers à l'un et à l'homogène, pour de là recommencer le cycle déjà parcouru, en vertu du déterminisme qui, des mômes antécédents, tire infailliblement les mêmes conséquents.

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Le milieu que nous considérons, quelle qu'en soit la situation par rapport à Tensemble de Tunivers, — notre monadologie ne devant pas dépasser Tenceinte de la nébuleuse solaire, — doit être supposé conforme à celui de l'établissement primordial, parce que les lois générales de la création embrassent dans une même prédisposition les trois phases de l'histoire du système; celle du monde primitif, celle de la chute accomplie, qui est l'état de dispersion des forces en des centres divers, et celle du monde restitué. La troisième reproduit la constitution physique de la première, avec de nouvelles conditions de développement et d'adaptation à l'humanité qui doit y renaître. Comment cette palingénésie peut-elle s'y produire, c'est une question à laquelle il n'y a pas de réponse pour notre imagination. La raison de notre ignorance à cet égard est que nous ne savons absolument point, par observation, induction ou hypothèse, comment il a été possible et comment il s'est fait que des germes se sont développés sur la terre, et comment il est né de là des animaux et des hommes. Seulement ce dernier fait étant certain, il nous apprend à la fois que l'autre, celui qui est à venir, est possible, et pourquoi l'imagination, qui suppose toujours des données d'expérience ^antérieures, est impuissante à nous le représenter. Bornons-nous à le concevoir : il est exigé par le plan de la création et par l'harmonie préétablie des rapports des grandes lois physiques à la vie humaine, sous les différentes conditions qu'elle doit traverser. Ce n'est point de notre part une nouvelle hypothèse, mais bien la suite logique de la conception dans son ensemble, que cet ordre supposé du nouveau milieu dans lequel l'humanité serait appelée par la Providence à reprendre la gestion de ses destinées et le gouvernement du monde dans la liberté et dans la justice, cette fois indéfectible.

L'humanité terrestre n'aura pu, à cause de son carac-

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tère psychologique et moral, suite du péché, atteindre cette perfection de civilisation par le droit et le devoir, et cette fin de bonheur à laquelle doit jusqu'au bout rester le nom d'utopie; elle n'aura pu obtenir la réelle maîtrise des forces de la nature, parce que leur distribution générale échappe à ses prises; elle s'en sera seulement assez approchée, quoique en des limites infranchissables, pour la comprendre et pour y aspirer en sa plénitude; elle aura été pour ses membres un milieu de passage, d'expérience et d'épreuves dans la douleur : ils ne renaîtront donc pas, pour le monde physique des fins, dans un état mental qui les rende immédiatement aptes à la vie nouvelle; encore moins seront-ils assez élevés dans la justice; nous supposerons donc, par une sorte de parallélisme à l'éducation dans la douleur, dont il leur restera seulement la mémoire, une éducation par le bonheur. Elle sera donnée à ces êtres qui, placés dans une nature nouvelle, avec des pouvoirs nouveaux, en des relations sûres, et se sachant appelés à l'immortalité, auront à passer par des phases d'apprentissage de leurs fonctions dans le monde, et à subir en même temps les épreuves demeurées nécessaires pour leur accession à la destinée finale.

L'organisme humain du monde reconstitué étant, comme l'organisme du monde primitif, établi sur un autre plan que celui des familles génésiques, encore bien que disposé sans doute pour conserver des liens formés sous l'ordre familial, l'organisme animal en sa généralité devra éprouver une modification de la même nature (art. cxxxin). Toutes les parties du monde de l'animalité que nous pouvons regarder comme des produits d'organisation désordonnée, survenus dans les corps désorganisés, et qui, microbes, ou parasites, ou espèces partout en lutte les unes avec les autres, composent actuellement un inconcevable règne d^anarchie et de souffrances, rentreront sous Fempire des lois,

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dans Tordre des fonctions dont leurs monades étaient chargées sans doute avant la dissolution des organes de la vie première. Il en sera de même de ceux des végétaux qui, transformés ou sortis de leurs emplois, ont contracté des qualités nuisibles. Quant aux animaux qu'on peut croire destinés à retrouver la vie à titre indépendant, soit que nous leur accordions ce droit, pour ainsi parler, à cause de leurs caractères de beauté ou de leurs qualités de sentiment, et comme amis et commensaux de l'homme, il est aisé d'imaginer que les transformations d'organes impliquées par l'hypothèse du passage de l'organisation du genre génésique à celle que comporte la vie immortelle ne vont pas sans d'autres dont l'objet serait d'enlever à certaines espèces les armes naturelles qu'elles n'ont acquises que pour la vie de proie.

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La raison nous indique la nécessité d'une grande ère de la nature, pour la restauration du monde primitif, au sein du milieu unique de la nébuleuse solaire que doit ramener la ruine du système des planètes. Cette même époque cosmique embrasse l'établissement graduel des conditions de l'existence humaine régénérée, des nouveaux organismes humains, de leurs pouvoirs dans l'usage des forces naturelles; et elle comporte la possibilité de certaines périodes d'épreuves pour des êtres dont les relations doivent s'établir comme leur œuvre propre, une œuvre progressive. Mais l'ignorance où nous sommes des lois qui devront s'appliquer à un genre nouveau d'organisation développable dans les germes laissés par les anciens organes, et des formes qu'il doit revêtir, — quoique l'idée générale que nous nous formons de ses propriétés soit nette et bien déterminée, — nous interdit, pour la définition

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de cette époque intermédiaire de la nature, des hypothèses pour lesquelles notre imagination est sans appui. Nous sommes donc réduits à nous représenter, comme d'une manière immédiate, l'homme du monde réintégré et de la société parfaite, sans le rapporter, si ce n'est par la mémoire qu'il en conservera, à l'homme de la chute et des sociétés de guerre.

En ce qui concerne la domination sur la nature, l'homme n'aura pas atteint seulement l'idéal de nos civilisations matérielles, auquel cette ambitieuse expression ne convient pas; car il tiendra et dirigera les sources des forces dont il n'utilise en ce monde que le cours, et dans une très faible partie seulement, et avec beaucoup d'empêchements et de dangers. Le progrès, relativement considérable, si on se reporte à Tenfance de notre espèce, et quelque grand qu'on l'imagine possible sous ce mode subordonné, laisse toujours subsister la fondamentale et double servitude : servitude par rapport au soleil, servitude par rapport au globe; et il n'y a nulle continuité possible de cet état à l'état futur. En ce qui concerne l'ordre moral, l'homme du monde futur n'est assimilable à l'homme du monde présent que si l'on imagine le premier à une sorte àiélat naissant^ avant tous rapports, exempt des tares physiologiques et psychologiques de l'hérédité, et assuré de ne point rencontrer, dans l'enseignement, l'exemple et les relations du milieu social, les occasions des réactions passionnelles qui sont les origines du mal moral communiqué. Il n'y a là non plus aucune continuité.

Ajoutons à notre conception des dons de la personne reconstituée une puissance intellectuelle, non pas certes élevée à un degré qui mettrait fin à la curiosité, à la recherche, à l'intérêt de la pénétration des lois de l'univers en son immensité, mais aussi instruite qu'il le faut de celles de ces lois où sa vie et son bonheur sont attachés, pour en produire les applications et les adapter à son utilité. Ajoutons surtout la connaissance

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de Dieu certaine, et Tamour de Dieu, au lieu de tant d^imaginations, de doutes et de combats qui ensanglantent la terre en tous lieux où des questions de religion se débattent. Il n'est point nécessaire d^ailleurs de supposer l'esprit humain porté, dans Tordre intellectuel, à une perfection dont Tidée tendrait à l'identification de l'humanité avec Dieu, qui seul embrasse l'ensemble des lois de la création. La perfection morale de l'homme ne saurait non plus approcher de celle de Dieu, parce qu'elle implique la justice comme acquise seulement, non dans l'état pur et premier, l'état divin, où n'entre dans la pensée de l'acte à réaliser aucune alternative (art. cxxx). La liberté humaine implique la possibilité du mal, et cette possibilité qui est incompatible avec l'idée de Dieu, doit persévérer jusque dans la personne humaine rendue à sa perfection, dont elle est une partie. Mais la personne, en cet état final, a créé entre ses résolutions, et celles de ses pensées qui ont un caractère passionnel, ou de motif, mais que l'usage de son libre arbitre a désormais fixées, cette nécessité morale qu'Aristote a désignée avec profondeur comme une habitude qui est la vertu accomplie. Nous dirons pour justifier ici Temploi du terme de nécessité morale^ qui signifie quelque chose de plus que l'habitude, et peut paraître inconciliable avec la liberté vraiment conservée, qu'il s'agit d'une nécessité que la personne crée et possède en arrivant au terme du progrès moral, et non pas dont elle est possédée.

L'homme qui atteint sa fin est cette personne qui s'est faite en lui^ qui est maintenant hii\ qui juge et réprouve le caractère dont elle a triomphé ; qui en sait toutes les liaisons avec les passions perverses dont la chute d'un monde créé bon a été la conséquence; qui a le sentiment encore, avec la mémoire, de ces passions et de ces tentations auxquelles elle a autrefois succombé, mais qui en connaît, pour les avoir éprouvées, les suites douloureuses, et qui se rend enfin le témoi-

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gnage de s'être relevée d'elle-même dans le bien, de se posséder elle-même comme son œuvre, avec l'assurance de ne plus se perdre.

Le drame de l'humanité dans sa chute doit rester ineffaçable de la conscience de Thumanité relevée, et de la mémoire de chacun des membres de ce corps reconstitué. Notre passé fait dans notre présent ce que nous sommes; cette liaison, d'où dépend, dans la mesure où nous en avons conscience, notre identité personnelle, est aussi le fondement de la vie des nations et des Etats. La même conscience agrandie, prenant l'intérêt total et supérieur que nous ne pouvons pas lui donner maintenant pour l'ensemble des races humaines, devient applicable en nous élevant en esprit à la trilogie formée par le monde de la création, par celui de la chute et par celui du relèvement. L'humanité de ces trois mondes devra se reconnaître elle-même indivisible dans le règne des fins. La mémoire du second lui vaudra l'utile connaissance du mal à l'état sensible, et non pas de simple conception; mais une telle connaissance perd tout caractère douloureux, pour ne conserver, dans le sentiment dont elle s'accompagne, que le genre de réalité propre à l'imitation esthétique. Cette forme de la sensibilité est celle qui appartient à la reproduction par Tart de toutes les sortes de phénomènes, et même à la représentation scénique de ceux qui nous sont devenus étrangers et répugnants. Les idées et les passions qui ont cessé de faire partie de l'ordre réel des choses se survivent, en effet, demeurent accessibles à l'imagination, se conçoivent encore comme des possibles^ et causent dans l'âme une sorte de retentissement de ce qu'ils pourraient être s'ils atteignaient une réalité devenue moralement impossible. C'est un retour sui generis^ une résurrection inoffensive du mal conjuré et des laideurs, mais épurées par le jeu, par la fiction et le contraste. Les phénomènes psychiques, grâce à la représentation désintéressée de ce qu'ils

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LA JUSTICE S2i:

pourraient étre^ et ne sont points passent ainsi des espèces du bien et de Tutile à Tespèce du beau (83). Tel est Taspect sous lequel il nous est permis d'envisager la conservation du passé, qui ne s'abolit jamais, parce quil est^ dans la mémoire de Thumanité revenue à la loi de Dieu.

Le nom de la loi de Dieu est la justice. Elle fut donnée à la société initiale, cette loi, comme la forme du gouvernement de Thomme et du monde par Thomme ; elle a été perdue par Tinjustice des hommes; elle est prédestinée pour le retour des hommes sous l'autonomie de leur constitution primitive, à l'issue du monde de la chute. Ce dernier, le nôtre, est le monde de la guerre universelle, du sentiment du bien et de l'impuissance du bien, de l'ordre incohérent des forces génératrices, et de leurs développements imparfaits et douloureux sous l'empire de la mort. Notre monadologie avait pour sujet, après la définition de l'être et du monde, après la création du monde comme parfait, l'explication du rapport de la perfection à la chute, de la chute à la perfection retrouvée et confirmée. C'était l'histoire de la monade supérieure, de la monade humaine, à conduire jusqu'à sa fin providentielle; le drame de l'humanité à rattacher à l'histoire de la nature; et c'était la démonstration de la justice de Dieu par l'exposition d'un plan qui put concilier la bonté et la beauté de l'univers avec l'intelligence et avec la liberté de la personne, sujet de toute connaissance, fin de toute spéculation.

La philosophie, c'est-à-dire la raison analysée et construite dans une conscience, avait seule à nous fournir les éléments de notre composition. Une religion demande autre chose; une religion a besoin, pour

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la vérité qu'elle annonce, d'une tradition et d'une révélation. Le christianisme, qui gouverne en grande partie Tème des nations occidentales, beaucoup moins éloignées que les autres de la connaissance de la loi morale, recourt à la grâce de Dieu, pour suppléer à la justice, dont elle croit l'homme incapable par luimême. Il y a un domaine de mystère et de foi, auquel la philosophie, dans sa sphère propre, doit rester étrangère. Nous sommes loin d'attribuer à la doctrine que nous exposons les qualités d'une religion, mais nous pensons qu'elle peut se donner pour une philosophie de la religion, philosophie moralement et logiquement supérieure, dans les matières qu'elle traite, à la religion quelle qu'elle puisse être.

La loi morale et les croyances d'ordre rationnel et général, dont la loi morale est le fondement, réclament la prééminence et le droit de contrôle sur tout ce qu'une théologie spéculative emprunte et consacre pour l'éclaircissement de ses points de foi proprement religieuse. La théologie scolastique, qui s'impose encore, abusivement, à la foi chrétienne, s'est tristement éloignée de la raison et de la justice, dans la philosophie qu'elle a compilée pour son usage et pour être sa servante [ancilla theologiœ). [102]. Le christianisme pourrait, sans rien abandonner de ce qui est de son essence, trouver dans une théodicée comme la nôtre, enfîn échappée aux errements du froid optimisme philosophique autant qu'éloignée du symbolisme odieux des grands docteurs orthodoxes, une ressource dont l'Eglise devrait mieux sentir le besoin pour remédier à la caducité de ses dogmes et rendre la vie à son enseignement.

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