CONSCIENCE
Digiti
46, Dont ce philosophe a donné la formule sous le titre d'impératif catégorique (p. 115). — Kant a mis en forte saillie la notion de commandement dans cette formule de l'obligation. L'idée rationnelle de la généralisation des cas et des maximes en morale (abstraction faite de l'individuel et des individus) n'en est pas moins tout le contenu matériel. Ce contenu n'est que l'explication achevée de ce qu'avaient en vue déjà les anciens moralistes qui, venus de différents côtés, en diffé-» rentes nations, se sont rencontrés dans le précepte : Alteri ne fa^ cics, etc. C'est encore le général qu'Aristote visait dans le partage égal, symbole de la justice, quand il tirait îîxaio; de Br/«; car l'égalité est une manière de concevoir les différents sous l'unité de quelque idée générale qui les embrasse. Et Epictète constatait le caractère apriorique du jugement du juste en l'assimilant à l'idée immédiate de ce qui est droit : "Unrtp tb e66ù eOôecoc où oeîtai, ôvtcix; to Sixaiov Sîxaiou. (FvojiaO-
47. // n'y a point de fausses sensations (p. 117). — Nous lisons (H. Taine, De l intelligence, t. I, p. 411) : a Au lieu de dire que l'hallucination est une perception extérieure fausse, il faut dire que la perception extérieure est une hallucination vraie ut . Cette formule tend à présenter le cas commun de l'application de l'intelligence au monde extérieur comme un phénomène illusoire (l'hallucination en est un) qui se trouverait quelquefois avoir un objet réellement externe. L'analyse la plus simple présente les choses en sens inverse. Il faut partir du fait (incontesté) que la sensation et l'hallucination sont des phénomènes d'espèce identique, à les prendre intérieurement. Leur différence consiste en ceci, qu'une sensation correspond communément à une perception extérieure (réelle, car pourrait-on sans cela la nommer une perception?), et une hallucination, point. L'hallucination ayant donc la forme d'une sensation, et n'étant pas une perception extérieure comme le sont les sensations, on dit tout naturellement qu'elle est une perception extérieure fausse^ et cela signifie qu'elle est une perception intérieure avec l'apparence seulement d'une extérieure. Ce qui pour quelques-uns peut jeter du trouble sur la question, c'est l'idée que cette apparence, donnée dans une sensation avec les qualités d'un objet externe, puisse être perçue sans qu'il y ait aucun objet pour la perception; mais il y a un objet, situé sans doute dans les monades de l'organisme, où sa présence est signalée au sujet par correspondance normale, suivant les lois de l'harmonie préétablie.
48. Tend à propager son excitation dans l'autre (p. 118). — Cette formule est de M. William James {The principles of psycholog)\ t. I, p. 566) : Telle est la « loi élémentaire de l'association », à ce point de vue : « La conû^mié psychique, la similarité, etc., sont d'après cette loi de simples dérivés d'une espèce de fait, unique et plus profonde, qui n'est elle-même qu'un procès cérébral sous la loi de l'habitude ». — La monadologic enseigne à envisager la loi de l'habitude des deux côtés : psychologiquement, dans la conscience de la personne; physiologiquement, dans les monades de son organisme, aux fonctions desquelles ses fonctions sont liées.
Digiti
49. La part que prennent à ces états les monades de l'organisme est variable et d'une détermination difficile (p. 122). — Dans la rêverie, le plus facile à caractériser des procédés de rimagination constructive, les images oe se déroulent pas d'une spontanéité tout involontaire; on ne peut pas dire non plus qu'une volonté bien distincte les dirige vers une fin particulière. Le cas le plus remarquable, comme le plus déûni dans son genre, est celui où un désir les suscite, une sorte de vouloir être ou de vouloir vouloir^ qui ne sait pas s'il pourrait s'affirmer dans la réalité, et souvent sait fort bien qu'il ne le pourrait pas; une sorte de jeu, que la conscience éveillée, mais faisant abstraction de l'intérêt actuel, s'offre à elle-même. C'est \ejeu du devenir, dans lequel, en jouant, on se regarde jouer. L'état de rêverie admet d'ailleurs de nombreuses gradations, et n'est le plus souvent qu'une sorte de mise à Vessai des possibles par l'imagination, qui, se les représentant, les accompagne des fantômes des émotions qu'ils susciteraient en se réalisant. De toutes manières, cet état suppose, en arrière de lui, pour ainsi dire, le sentiment d'une puissance disponible, capable de mettre fin à ce qui, pour la volonté, n'est que de suggestion et de tolérance, avec complicité plus ou moins agréable, et de rendre à cette volonté plus ferme les rênes des associations des idées.
Le rêve le plus parfaitement caractérisé est, au contraire, l'état de combinaison et de succession des images, dans lequel ce sentiment est complètement aboli, et cette puissance suspendue, à moins qu'une forte émotion causée à la monade centrale ne lui rende par le réveil l'empire sur les représentations. 11 s'agit des représentations conservées, et transmises des monades composantes de l'organe cérébral (on est forcé de le supposer), ù l'esprit qui n'en a, pendant la veille, que la puissance sourde avec une sorte d'inbibition inconsciente. L'existence de cette inhibition devient consciente et peut se constater, dans les moments de lutte mentale où l'on cède au sommeil, où l'on reprend possession de soi-même, en chassant des images envahissantes, et où de nouveau on les sent revenir à la charge. Elles semblent se perdre quand le sommeil l'emporte, mais ce sont, au contraire, les idées qu'on leur opposait pour résister au sommeil qui sont perdues.
Le sommeil qui est un état physiologi-que où les fonctions organiques profondes se poursuivent sans trouble, mais où les fonctions de relation sont suspendues pour la monade centrale, ou privées des objets réels de son exercice intellectuel propre, le sommeil, en vertu d'une harmonie remarquable, suspend également l'usage des catégories qui règlent cet exercice, ou le jette dans un désordre inexprimable. C'est, après la perte de la direction volontaire des idées, le second caractère de l'état de rêve. La plus essentielle des conditions de la pensée réfléchie, le rapport commun des rapports, la personnalité peut s'aliéner de ce qu'elle est dans la veille, et prendre des rôles incompatibles entre eux. Le plus fondamental des modes de groupement de représentations, le temps, tombe dans l'indistinction. La forme de la succession se conserve pour les phénomènes, mais sans obligation, sans fixité, ou avec des contradictions. Les qualités, comme
Digiti
leurs sujets, se changent les unes dans les autres. La forme d'intuition, la vision apparente des objets dans l'espace, est la catégorie qui domine et subit le moins d'altération. Les émotions éprouvées se rapportent plus constamment à des spectcicles qu'à des sons ou a des paroles entendues. Les sensations agréables ou pénibles sont, dans les cas les plus saillants, tels que voler, planer, tomber, les cauchemars, etc., des imaginations de mouvements favorisés ou empêchés. Les idées de cause et de un, conservées, mais avec des applications rendues confuses ou contradictoires par l'efTet du trouble des autres catégories, ne laissent pas de s'attacher très vivement aux images, et il est fort à remarquer que, dans ce désordre de l'intelligence, U personne, toute aliénée qu'elle soit, garde son jugement sur les spectacles qui lui sont soumis et s'en figure des interprétations.
Un dernier caractère du rêve, mais le plus difficile à observer, est une incohérence qui ne porterait plus seulement sur l'usage des catégories, mais qui s'étendrait jusqu'à l'association spontanée des idées, et permettrait l'introduction subite, dans leurs séries, d'images (ou de mots entendus) sans aucun rapport apercevable ou même intelligible, avec les images immédiatement antérieures. Ce serait le pur accident pour la loi de l'idéation, au moins en ce qui concerne la monade centrale. Deux cas où le phénomène nous parait hors de doute sont fournis par les représentations hypnagogiques rapides et désordonnées, chez les personnes qui y sont sujettes, et par les brusques interruptions que l'homme qui s'efforce de rester éveillé éprouve, dans sa suite volontaire et même systématique d'images, par les étranges et vives survenances de certaines autres images extravagantes et isolées.
Ces genres d'incohérence réunis sont un obstacle très grand et qui ne peut jamais entièrement s'écarter, à ce que le souvenir d'un rêve se conserve avec exactitude. Au réveil immédiat, on en a une sorte de mémoire d'ensemble avec des points saillants, qui étonnent. A mesure qu'on cherche à combler les vides, à préciser les points fuyants, à rétablir les relations qui manquent, on rentre peu à peu dans un ordre de raison que l'homme éveillé ne sait pas s'abstenir d'appliquer. Le rêve rêvé est presque toujours plus absurde que le rêve raconté. On peut seulement, en y prenant assez de peine, en garder les véritables lignes, sans les encadrer.
Ces caractères appartiennent au rêve pur et complet qui intéresse éminemment la psychologie. Mais il y a aussi le rêve incomplet, le rêve mixte, et le rêve de simple imagination reproductive. Ce dernier, dans lequel l'élément d'absurdité manque totalement, ou en grande partie, se forme de souvenirs ou de désirs qui en l'état de sommeil se réalisent et s'actualisent pour la conscience. Tels sont beaucoup de songes d'enfants, ou même d'hommes d'un esprit relativement simple. Les songes chez les individus ou chez les peuples qui leur accordent un intérêt de superstition, sont ou de cette même nature, ou corrigés et arrangés pour recevoir des interprétations.
Le rêve peut être mixte en deux manières : selon le moment du sommeil, ou selon la personne. 11 y a un état intermédiaire entre la
Digiti
veille et le sommeil, dont les degrés sont variables entre l'imparfaite et ]a pleine conscience, quelquefois trompeuse, et qui s'étend très ordinairement pendant la période où Ton « cherche à se rappeler son rêve * et, chez certaines personnes, jusqu'au point de leur donner à craindre d'y retomber (quand il est d'une nature déprimante), quoique elles se soient déjà bien « secouées ». A un tel état peuvent correspondre deux possibilités opposées : celle de mêler au rêve qu'on s'efforce de reconstruire des traits qui appartiennent à l'état intermédiaire, et celle de se bien assurer que telle absurdité, tel impossible rapprochement a bien été fait dans le cours du rêve puisqu'il est maintenant impossible.
Enfin il y a un rêve mixte de personnes instruites, exercées à l'analyse de leurs idées, qui leur permet, dans le sommeil, d'appliquer, sans s'éveiller, la réflexion à des sujets de veille — avec fruit très rarement — et aussi à leur rôve actuel par une sorte de dédoublement; de se demander si elles rêvent, ou même enfin de savoir qu'elles rêvent, de se reprendre et de se déprendre ; d'autres fois, d'être acteurs et spectateurs, et de se voir faire, comme si elles avaient cependant beaucoup plus une conscience d'assistants qu'une volonté d'agents. Dans ces phénomènes, le caractère de Vhomo duplex est très marqué, non pas dans la personne morale, de laquelle ce mot s'entend d'ordinaire, mais dans la personne psychologique. C'est pour cela qu ils ne peuvent être observés, sinon exister, que là où le sujet qui en est le théâtre possède un suffisant pouvoir de s'objectiver pour lui-même. Quant à leur explication, elle pourrait bien difficilement devenir précise, mais il ne semble pas que la raison du mystère puisse être cherchée ailleurs que dans une hypothèse monadologique. Aucune autre ne substituerait aux idées d'obsession et de possession démoniaques, qui ont régne à peu près partout, un point de vue physiologique de nature à expliquer si bien les imaginations dont elles sont sorties.
L'hypnose est un état qui sort de la classe des phénomènes spontanés et du sommeil naturel, et apporte des cas d'altération de la personnalité d'un genre nouveau et ordinairement provoqués (art. xciv).
50. Contradictoire de ce qui est admis dans les prémisses (p. 127). — La forme générale du syllogisme négatif n'a nullement besoin d'être rattachée à un principe à part, à l'imitation de la méthode scolastique qui, parallèlement à la règle du dictum de omni, pose • la règle du dictum de nullo. Cette dernière règle, dont la forme générale est : Nul A n'est B, tout C est A ; donc nul C nest B, se ramène à la forme générale du syllogisme affirmatif de la manière suivante : Si l'on nie la proposition nul C nestB, il faut admettre sa contradictoire : Quelque C est B; or cette dernière est contradictoire aux prémisses, car elle a le même sens que quelque B est-C (en vertu de la loi fondamentale), et si quelque B est C il faut que quelque B soit A, puisque tout C est A d'après la mineure; et si quelque B est A il est impossible que nul A ne soit B. La majeure serait donc fausse, donc..., etc.
Toutes les figures et tous les modes du syllogisme, quand ils sont
Digiti
concluants, peuvent se démontrer d'une semblable manière, parce que la négation de leurs conclusions, étant données leurs prémisses, doit se trouver contradictoire avec la loi fondamentale.
51. Des formes simplifiées par remploi de signes spéciaux (p. 127). — Le signe de l'égalité marque, en géométrie, l'identité des figures superposables, mais, plus généralement, dans la mathématique, l'iden* tité des nombres qui seraient obtenus dans les deux termes d'une équation, si l'on substituait ù tous les signes de quantités qu'ils contiennent les valeurs numériques de ces quantités, calculées d'après leurs rapports à leurs unités respectives. La similitude, loi accessoire de l'égalité dans les relations mathématiques, se ramène aussi à l'identité, parce qu'elle se définit par l'égalité de certains des éléments des figures. Le rapport d'identité constitue donc partout la matière abstraite, pour ainsi dire, des mathématiques. D'une autre part, la substitution des quantités les unes aux autres, dans leurs symboles» quand leur égalité est démontrée, est la constante méthode de l'analyse mathématique, et toutes ces substitutions se justifient, en termes de la catégorie de qualité, par la subordination d'espèces à leur genre (des symboles à leur signification commune). Le principe du raisonnement ne diffère donc pas de ce qu'il est en matière non mathématique.
52. Ou des synthèses de certains de ces concepts (p. 127). — Ces synthèses sont essentiellement celles qui s'opèrent dans l'esprit entre des rapports de figure (catégorie de position) et des rapports de grandeur géométrique (catégorie de quantité) et dont la définition communément reçue de la ligne droite est l'exemple le plus connu. D'autrespropositions, qui ne sont pas mises sous la forme de définitions» mais de théorèmes, dans les traités de géométrie élémentaire, ne sont également que des déguisements de quelqu'une de ces synthèses. Le postulat célèbre des parallèles en est une qu'ordinairement on ne déguise pas. La forme sous laquelle nous pouvons peut-être le mieux nous la représenter est celle-ci : le tour de l'horizon effectué en parcourant une suite de lignes droites brisées qui forment les unes avec les autres des angles convexes (loi de figure, ou de position) est un tour de quatre angles droits (loi de quantité). La proposition relative à la somme des angles d'un triangle et la théorie des parallèles s'ensuivent logiquement.
Les axiomes tels que celui-ci : deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles^ sont des propositions analytiques, c'està-dire ne font que développer le contenu d'un concept donné. Ici, c'est le rapport d'égalité, et, dans ce rapport, c'est au genre d'identité définie qu'il désigne qu'on doit faire attention. Il est clair, en effet» que si A = C et B = C, on peut mettre, dans la première de ces égalités, B au lieu de C qui est la même chose que B d'après la seconde égalité, et on a A = B. On n'est pas sorti de l'idée de l'égalité, on n'a eu recours à aucun autre rapport pour comprendre la pro^ position axiomatiquc.
l'esprit 169
Un ca» d'axiome où le caractère purement analytique est en saillie et se Toit immédiatement est celui-ci : Le tout est plus grand que la partie. Le rapport du tout à la partie ne diffère pas pour la pensée du rapport de grandeur, ou rapport du grand au petit, du contenant an contenu, quand c'est de quantité qu'il s'agit. L'énoncé de ce dernier ne fait qu'expliquer l'idée sans y rien ajouter.
Les propositions purement arithmétiques se ramènent toutes par l'analyse à la loi de la formation des nombres par l'addition successive de l'unité, et au système de numération qu'on adopte pour représenter par des signes tous les nombres possibles. Elles ne supposent donc aucune autre relation fondamentale que celle qui dérive exclusivement de la catégorie de quantité, qui en explique le contenu. Elles sont toutes analytiques, et Kant s'est trompé sur ce point.
53. Qui ne nous sont connus que par l'expérience (p. 128). — Exemples : la communication du mouvement d'un corps à un autre, la loi de la pesanteur, tous les faits généraux de l'ordre physique qui ne sont connus que par une succession constante de phénomènes. Sont synthétiques a priori, au contraire, les propositions qui lient des notions entre elles, ou des notions avec des phénomènes externes sans que le raisonnement ou l'expérience puissent rendre compte du rapport conçu, dans le sens et avec la généralité que nous lui attribuons.
54. De proche en proche par des démonstrations de cette nature (p. 128). — La distinction des jugements analytiques et des jugements synthétiques, telle qu'elle est présentée ici, diffère profondément de la théorie de Kant sur ce sujet, en ce que ce philosophe n'étend pas le champ de ce qui est analytique, dans les propositions, jusqu'à celles qui se déduisent analytique ment (par voie syllogislique) de propositions antérieures, de manière à nous faire remonter finalement à des prémisses indémontrables qui ont leur fondement dans les relations catégoriques ou dans leurs propres synthèses essentielles. Le motif de cet amendement à la logique de Kant est pris du fait, trop oublié, que toute chaîne de raisonnements doit s'attacher, sous peine de procès à l'inflni ou de cercle vicieux, à quelque principe qui ne se démontre pas. Or un tel principe est donné par les relations catégoriques, ou par les relations de ces relations a priori. Tout le reste est analytique (sauf les prémisses fournies par des données de l'expérience) et il n'y a aucune raison pour envisager exclusivement ce caractère dans les jugements non déduits que Kant appelle explicatifs.
55. La liaison des propositions a par elle-même un intérêt considérable (p. 129). — Les philosophes de l'école empiriste ont méconnu l'importance de la logique formelle en défendant leur thèse : que la majeure d'un syllogisme ne vaut qu'autant que vaut sa conclusion, et que, dans un raisonnement, c'est toujours le particulier qui se tire du particulier, parce qu'il n'y a de vérités générales que celles qui sont fournies par l'expérience, et seulement jusqu'au point où l'expérience
Digiti
i70 LA NOUVELLE MONADOLOGIE
a pu être portée. Ils auraient pu contester le fondement psychologique de l'apriorisme sans nier l'utilité de la méthode synthétique.
56. Lun des deux concerne Vanalyse mathématique (p. 131). — Il s'agit du cas intéressant, le seul, croyons-nous, qu'on puisse citer d'une induction vraiment logique et rigoureuse : celui où telle propriété étant démontrée pour les valeurs 1, 2, 3, jusqu'à n, d'une certaine quantité, on démontre que si elle est vraie pour la valeur n, elle est vraie pour la valeur n +i- C'est une généralisation légitime; car la démonstration étant générale, indépendante de la valeur de ti, il en résulte que la propriété s'étend à tous les cas. Or ils forment la série indéfinie des nombres. On se trompe quand on voit dans cette induction algébrique un cas spécial de raisonnement. Sa force démonstrative est pareille à celle de l'extension qui se fait continuellement en géométrie de la propriété d'une figure à celle d'une autre figure, pourvu seulement que celle-ci rentre dans le cas supposé par la démonstration de la propriété de la première.
57. Qu'on puisse V assimiler à un fait de hasard (p. 131). — Il s'agit bien là d'une sorte d'induction, d'une induction vérifiable, mais vérifiable seulement dans les termes qu'elle comporte elle-même en se nommant probabilité, et dont la réalité sui generis est confirmée par la loi des grands nombres. La loi des grands nombres se vérifie expérimentalement. Cette vérification est un fait incontestable, et suffisant pour renverser les arguments d'Auguste Comte contre la légitimité du calcul des probabilités. Au demeurant la notion du hasard, ou accident pur, supposée dans ce calcul, peut y être rendue indépendante de la question de savoir s'il existe de V accident-, on regarde pour cela comme accidentel, par définition, tout fait produit parla rencontre et l'entre-croisement de causes entièrement ignorées. La science formelle subsiste alors en dehors de la question philosophique de l'enchaînement des causes; mais son fondement naturel est bien toujours la croyance à la réalité du hasard de certaines causes (v. 3, note 79).
58. Postulats inacceptables pour le monde de V expérience (p. 133;.
— Le théorème général de Y invariabilité de la somme des forces vives est subordonné à la supposition que ces forces composent un système entier et fermé, sur lequel ne s'exerce, dans lequel n'intervient aucune action extérieure. Cette condition exclut l'application de la loi à un monde où le libre arbitre introduirait des actes qui, dans leurs conséquences physiques , seraient très justement dites des forces vx'nueg tiu dehors. Ainsi la loi mathématique n'interdit pas V hypothèse dit iihre arbitre; elle pose seulement, et elle en a le droit dans sa sphère, V hypothèse du déterminisme^ ce qui est bien différent, et ce qu'on néglige ordinairement de remarquer.
59> L' ^impuissance à nous démontrer la réalité de son objet (p. 139).
— On ?iiit qu'il ne manque pas de philosophes qui pensent que l'in-
Digiti
LESPRIT 471
dabitable existence du sentiment du libre arbitre est une preuve suffisante de la réalité de son objet, c'est-à-dire une preuve du fait de l'ambignîtë réelle des futurs en certains cas de l'exercice de la volonté. Si les estimables défenseurs de cette opinion reconnaissaient que leur conviction est un acte de croyance, ils seraient logiques, il ne leur resterait plus qu'à constituer et à coordonner leur philosophie d'après un aveu qui intéresse bien d'autres points de doctrine auxquels ils sont attachés. Mais c'est ce qu'ils ne font pas, et ils laissent ainsi à l'adversaire l'avantage des arguments topiques, qui à la vérité ne sont pas plus démonstratifs, mais qui ne montrent pas au même degré chez leurs auteurs l'ignorance de ce que c'est qu'une démonstration.
60. Faire et, en faisant, se faire (p. 442). — Ce paragraphe est pris de la Philosophie analytique de l'histoire, par Ch. Renouvier, t. IV, p. 430. Les formules principales et toute la belle analyse de l'option proposée entre les doctrines du libre arbitre et de la nécessité appartiennent a Jules Lequier. Cf. Essais de critique générale de Ch. Renouvier, t. II, p. 370, 2« éd.
64. Ou certain qu'il ne ferait pas (p. 4'*4). — Kant a rattaché la preuve de la liberté au devoir de cette manière même. Mais en rejetant dans le monde nouménal toute possibilité de l'application du libre arbitre, parce que, selon lui, rien n'est possible que par voie de prédétermination, dans le monde phénoménal, ce philosophe a implicitement nié la réalité de la loi de succession des phénomènes. Si, en effet, cette loi est réelle, il est clair que la loi morale commande à l'agent libre ce qu'il est dès à présent certain qu*il fera, ou certain qu'il ne fera pas, dans le monde phénoménal. L'obligation n'a de sens qu'à l'égard du noumène inconnu, hors du temps. Ou cette doctrine est étrangère à ce que chacun entend par le libre arbitre, ou bien elle implique que le temps n'est rien, puisque un seul et même acte libre doit servir pour le noumène et pour le phénomène; d'où il suit aussi que le phénomène et son déterminisme sont une illusion.
62. Compléter par le sentiment le caractère impératif du devoir formel {p. 445). — Les protestations les plus ordinaires contre le formalisme de raison pure, qui entache malheureusement la doctrine de la raison pratique de Kant, invoquent le sentiment pour se soustraire à la rigueur de l'impératif catégorique. La réclamation, quoique juste, pèche en deux points : elle met en avant ce mot vague, le sentiment, très suspect de signifier un droit de l'agent moral à des décisions arbitraires qui seraient le renversement de devoirs définis; et elle manque de la conscience de sa propre portée critique, car elle ne se pose pas, au moins théoriquement, la question de l'impraticabilité de la loi morale pure, de la cause fatale de ce mal, de la légitimité d'une casuistique, et des moyens d'en diriger l'application. Les doctrines morales qui se donnent pour premiers principes la perfec-
tion^ ou le bien, ont le défaut de ne savoir comment reconnaître ou comment déGnir ce que le devoir ajoute d'impératif à la reconnaissance du bien, et de placer l'idéal tantôt dans un état de satisfaction morale personnelle, sans aucun critère, tantôt dans les objets mal définis d'une aspiration réaliste, à la manière platonicienne. Enfin les doctrines utilitaires, outre qu'elles ne peuvent trouver que dans le sentiment la justification des préceptes qui subalternisent l'intérêt individuel, sont condamnées a l'empirisme encore en cela que ceux des impératifs moraux, très bien nommés par Kant hypothétiques, sont les seuls que permette l'application du critère de Tutile- (art. xcviii).
63. Reprochée comme un cercle vicieux à sa métaphysique (p. 145).
— Le cercle aurait consisté en ceci, que l'existence de Dieu n'étant démontrée par Descartes que sur le fondement de notions qu'il donnait pour évidentes, il ne pouvait pas offrir logiquement la véracité^ de ce Dieu en garantie pour établir que leur évidence, qui est son œuvre en nos esprits, n'est pas trompeuse. Il nous parait que Descartes n'entendait, au fond, qu'appeler une croyance au service réciproque d'une autre, et qu'il ne pensait pas en son âme et conscience que Tévidence fût quelque chose de plus qu'un genre de croyance, le premier de tous.
64. Une infinité d' attributs dont on n'a aucune sorte d'idée (p. 148).
— « Per deum intelligo ens absolute infinitum, hoc est substantian» constantem infinitis attributis quorum unumquodque seternam et infinitam essentiam exprimit » (Spinoza, Ethica, def. vi). — q Prœter deum nuUa dari neque concipi potest substantia. — Ex necessitate divinœ naturœ infinita infinitis modis (hoc est omnia quœ sub intelleetum infinitum cadere possunt) sequi debent » (/6i<f., prop. xiv et xvi).
65. Qui en était réputé le fondement (p. 148). — « Un ensemble e^t dit infini quand il est équivalent à une partie intégrante de lui-même. 11 est fini dans le cas contraire » (Georg. Cantor, dans L. Couturat, De r Infini mathématique, p. 618). — « Le tout est plus gran^ que la partie » {Les éléments d'Euclide, Notions communes, art. ix).
66. Un champ indéfini en arrière que prend l'imagination travaillant à vide (p. 151). — Kant, dans sa démonstration de Vantithèse de sa première antinomie, a très mal raisonné en s'appuyant pour prouverque le monde ne saurait avoir de commencement, sur cela même qui lui est dénié par la thèse du commencement. 11 ne s'est point placé dans, les termes vrais de la proposition qu'il avait à réfuter. « Le commencement est, dit-il, une existence précédée d'un temps où la chose n'est pas... Mais, dans un temps vide, il n'y a pas de naissance possible de quelque chose, puisqu'aucune partie de ce temps ne contient plutôt qu'une autre une condition distinctive de l'existence, quireroporle sur celle de la non-existence » {Critique de la raison pure, t. II, p. 48, trad. Barni). D'abord, l'existence du temps objectif hors des phéno-
Digiti
LESPRIT 173
mènes, ne devait pas être supposée par l'auteur de Vestkétique trans^ cendantale ; mais fullùt-il admettre cette notion réaliste, la thèse d'un premier commencement des phénomènes ôterait toujours logiquement le droit de réclamer des conditions antérieures, ou causes d'existence ou de non-existence. Il ne doit pas y en avoir. Autant vaudrait y placer Texistence elle-même! La thèse est donc simplement niée par Kant, non réfutée, et elle est niée par le moyen de cette commune pétition de principe qui consiste à regarder le rien comme quelque chose qui serait supposée par l'adversaire qui, lui, le pose expressément comme néant, — si cela pouvait s'appeler poser. Mais le mot est impropre, la formule est trompeuse, parce qu'elle énonce comme un rapport de deux termes la proposition même qui a pour objet de poser la limite en an terme premier.
67. La hase à donner au concept de la perfection elle-même (p. 152). — De Xénophane, éléate, à Feuerbach, Allemand, le fait indubitable que l'homme est parti de l'idée de l'homme pour se faire l'idée de Dieu, a pu sembler fournir une objection capitale contre la rectitude d'une telle méthode, qui n'est pas seulement naturelle mais la seule rationnelle. C'est l'eflet d'une habitude absolutiste régnant sur l'esprit des philosophes, et même de ceux qui repoussent à la fois l'absolutisme comme mystique, et l'anthropomorphisme comme n'étant pas Tabsolutisme.
68. L'œuvre de son intelligence et de sa volonté (p. 155). — Si Kant avait été iidèle à sa règle, formellement prescrite, de ne faire aucun usage des catégories hors de l'ordre des phcnomèues pour lequel seul elles valent, il aurait manqué d'arguments pour prouver les noumènes, ou bien il les aurait laissés dans un certain vide, dont il parle quelque part, où n'existe pas même un éther pour appuyer des ailes (utrum chimœra homhinans in vacuo..,?); car les catégories sont les seuls instruments dont la pensée dispose pour se mouvoir. En ce cas, et à moins de se résigner au pur empirisme, Kant aurait admis le principe de relativité et rejeté les infinis. Son dieu de la Raison pratique n'aurait pas répudié « l'anthropomorphisme », crainte de manquer d'égards pour « l'idéal de la raison pure ». Et il aurait vraiment fondé le criticisme.
69. De cette cause agissant avec conscience (p. 158). — Voyez Stuart Mill, Essai sur la nature, trad. de M. E. Gazelles, p. 25 sq. et 3'» sq.
70- Cette conséquence est inévitahle (p. 159). — Elle apparaît le plus clairement dans la plus puissante des constructions optimistes élevées en vue de concilier l'ordre empirique de la création avec la bonté de Dieu. Leibniz admet que le mal est un ingrédient nécessaire du meilleur des mondes possihles : non pas seulement le mal qualifié de physique, la douleur, qui n'est selon lui qu'une privation, mais le mal moral, les actes criminels. Ils sont des conditions ou des causes de bien dans l'ordre créé, soit par leurs suites, soit en ce que, dans tout
Digiti
autre moade où ils ne seraient pas entrés, il aurait fallu que prissent place des maux plus grands, et que ce monde fût pire que le nôtre ; — ce qui fait qu'encore que possible en idée, il ne l'eût pas été réellement ou comme l'œuvre d'un dieu bon. Ce dieu a déposé de la manière la plus expresse, dans le destin du monde, les maux qui s'y montrent a leur rang à mesure qu'il se développe, parce qu'il a appris de i^ti raison suffisante qu'il en faut dans un monde quelconque; mais sa pr^?ïricncc>, qui s'étend à l'infinité de l'infinité des possibles de tous les mont[eâ, lui a permis de n'y en introduire que la moindre proportion concevnblo. Voilà ce que ce grand esprit égaré par la doctrine du détermÎQtsmea imaginé qu'il aurait pu faire s'il avait été à la place de Dieu! On peut voir par l'apologue qui sert de conclusion aux Essais de Théoàicét\ que si Scxtus Tarquin, auteur du viol de Lucrèce, s'était trouvé miraculeusement informé d'un avenir que Leibniz a connu, lui, coinnif! paisse, il aurait eu le droit d'alléguer pour sa défense la disposiiLoti providentielle qui suspendait à la perpétration d'un tel crime lu foruino do Rome et les destinées du genre humain. Et ceci n'est ^i(^^ eurnrcf, car si un accusateur avait, en ce cas, remontré à Sextus que t^oii 3CLg personnel ne laissait pas d'être coupable, Sextus, selon ce qiiî est exposé dans ce même apologue, aurait expliqué que Dieu Tavuli pr}!ïU' tout exprès pour y faire ce qu'il y avait fait, en ce monde que dnns If^s conseils éternels de son harmonie préétablie il avait décrété conimt.- le meilleur. Il suit de cette doctrine. que si les criminels ponvaicnl savoir tout ce qu'ils font, — comme l'ermite du roman de Zadig, — ils sauraient qu'ils préparent beaucoup de biens pour l'avenir et itccomplissent les propres desseins de Dieu (voir Zadîg, (ïhap, x.v).
Digiti