CHAPITRE XXXVI
L'IDKE DE DJElî SELON KANT. LES IDÉES DE LA RAISON. LES POSTULATS
La Critique de la liaison pure nous conduit à regarder le monde empirique comme un système de représenta-
lerminée, Ujuibus ea lieterminaliir), reçoivent è. volonté, en aUemand. le sens exactement contradictoire ; qu'elle détermine, et ce dernier aeos a. été préféré en effet par M, Picavet, le plus récent traducteur rranuais de la Criligue de ta raison pratique |p. i 77). Nous faisons cette remarque pour relever l'étonnante singularité d'une théorie qui permet véritablement l'un de» deux sens, ou Vaulie, à volonté, des trois mots, quelle qu'ait pu être la direction de la pensée propre de Kant, en les écrivant. Nous croyons sans peine que le point de vue des phénomènes est le plus naturel. C'est l'acte désigné comme l'aboi itissenient de tout le passé, par lequel cet acte eut déleiininé ; mais le point de vue du noumène n'est pas moins ceini que Kant nous impose également ; l'acte, cause unique de tous ces phénomènes du passé qu'il détermine tout en les paraissant suivre temporellemeot. Le mot de l'énigme, c'est que la loi de succession n'est qu'une apparence, et, pour aller plus au fond, c'est que le noumène lui-mËme est un pour tous les hommes. Il ne se pourrait pas autrement que leurs actes temporels Tussent impliqués les uns par les autres, comme l'exige le déterminisme qui les fait tous solidaires. On peut donc ainsi remonter de la ttiéorie de la liberté de Kant au panthéisme thëologique. à moins qu'on ne préfère la doc* Irine de la chute universelle de lo Volonté, de Schopenhauer.
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lions dans l'espace et dans le temps, qui, eux-mêmes, sont en nous, et à nous compter nous-mêmes, avec tout ce qui informe notre conscience, au nombre (le ces phénomènes entraînés par la nécessité. L'acte de reconnaître en môme temps cette conscience comme un noumène, cet acte lui-même est un de ces phénomènes, selon la propre déclaration de Kant. Enfin, les démonstrations de Dieu et de l'immortalité données par les métaphysiciens, ne sont que nos propres idées, auxquelles nous prêtons la vertu, que logiquement elles n'ont pas. de prouver la réalité externe de leurs objets.
D'une autre part, la Critique de la Raison pratique, la notion du devoir, la reconnaissance de la liberté, que la loi morale implique, nous conduisent à rapporter notre conscience à un sujet en soi, hors des phénomènes. Cette idée, d'origine et d'usage tout pratiques. ne répond pas pour nous à une connaissance théorique réelle, en sorte que nous ne saurions la dire plus démontrée que l'ancienne notion de l'âmc-substance. Toutefois " le concept de la liberté est le seul qui nous dispense de sorlir de nous-mème pour trouver l'absolu et l'intelligible en correspondance avec le conditionné et le sensible. C'est notre propre raison qui, grâce à la loi suprême absolument pratique, et à la nature de cette loi consciente, se connaît comme appartenant au monde purement intelligible, et détermine en même temps ce qu'il lui appartient de faire en cette qualité. On peut ainsi comprendre que, de toute la faculté rationnelle, il n'y ait que la rationnelle pratique qui puisse nous transporter au delà du monde sensible et nous fournir des connaissances d'un ordre et d'une connexion suprasensibles», Kant ajoute, et cela s'accorde mal avec la nature des connaissances, — il leur donne cette fois ce nom, — qu' « elles ne peuvent, pour cette raison même, être étendues qu'autant qu'on le trouve néces-
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saire pour l'objet puremertt pratique à se proposer ».
On ne comprend pas par quelle sorte de privilège il réclamerait notre confiance pratique, cet absolu que, sans sortir de nous, nous trouverions en correspondance avec notre être conditionné ; car il n'a certes pas «ne meilleure garantie à nous offrir de son existence, hors de nos représentutions phénoménales, que ces idées de Dieu et de l'âme dont la correspondance à des objets réels ne sauraient, selon Kant, se conclure sans paralogisme. On ne saisit pas mieux comment l'usage pratique pourrait ôtre séparé de ('acceptation théorique. Si nous ne pensons pas ?tre en possession de sa vérité, sur quel fondement donnerons-nous, à un concept, une autorité sur nos actions ? et si nous agissons d'après une conviction, est-il moins naturel et moins légitime d'en regarder l'objet supposé comme une connaissance d'ordre intellectuel que comme une règle de vie? La distinction ne serait justifiée que s'il existait pour le sujet en question un jugement susceptible de se confondre avec une intuition immédiate. La méthode de Kant ne s'opposerait donc pas à la doctrine de la vision directe, interne, de la vérité en soi ! Mais s'il n'y a point (évidence, s'il peut y avoir croyance seulement, pour nos affirmations transcendantes, que dire de ce continuel effort de l'auteur de la Critique de la Raison pure çomt mettre en suspicion les conclusions tirées de nos idées à la réalité de leurs objets qui ont passé pour les plus rationnelles, et puis tant de hardiesse à donner pour des produits de la Raison pure des idées absolues, dispensées de fournir des titres à notre croyance ?
Cette suspension singulière entre la méthode critique et des affirmations très dogmatiques se montre dans la manière dont Kant a présenté les postulats de la Raison pratique, et formulé l'idée de Dieu à ce point de vue; car il n'a recommandé ces thèses que pour leur usage
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pratique, le seul valable selon lui, et c'était les déprécier théoriquement. Ailleurs, au lieu d'une définition de Dieu positive, il a avancé différentes vues de la divinité pour satisfaire i difFércntes indicatiuas intellectuelles ou morales. On peut distinguer comme trois étages de sa pensée sur ce chapitre.
Pour le dieu des postulats, c'est tidéaldu souverain bien qui pose la question pratique. Cet idéal est l'accord constant d'une volonté moralement bonne avec le bonheur. La loi morale se fait sentir à notre cœur, et notre volonté est libre, parce que l'obligation n'aurait pas de sens si l'action était toujours prédéterminée el nécessaire. C'est le premier postulat. U domine toute la liaison pratique.
D'une autre part, le bonheur serait « la satisfaction de tous nos penchants en extension, intensité et durée », et nous savons par l'expérience que nos satisfactions no dépendent pas en général de la moralité de notre conduite. De là les deux postulais qui suivent celui du libre arbitre, et qui seuls permettent de concevoir la possibilité d'un accord, actuellement impossible : l'immortalité et Dieu.
Une vie future et Dieu sont les conditions de l'harmonie entre le devoir constamment obéi et le bonheur, car il y faut une disposition providentielle ; « un monde intelligible gouverné par un sage créateur », dit Kant, qui reconnaît formellement qu'un tel monde suppose ViiUetligence et la colonie d'un auteur de la nature.
Le postulat de la divinité, avec cette explication, n'empêche pas Kant de se prononcer presque partout contre y antliropotnorphisme. Il dit cependant quelque part que " nous sommes autorisés à concevoir la cause du monde suivant une subtile espèce d'anthropomorphisme (sans laquelle il nous serait impossible d'en rien