LE PROBLÈME DE LA CHUTE
nelle de l'être en soi dans le phénomène comme l'origine du mal, — ce fait : que la raison qui commande étant présente à cet être, quelque autre mobile fût survenu et l'eût entraîné. La loi morale, qui essentiellement oblige, n'aurait pas obligé ! Kant s'est arrêté là, il a laissé h Schopenhauer l'hypothèse formelle de la descente de la Volonté dans le Vouloir-vivre ; origine de la causalité phénoménale, et des représentations dans le temps et dans l'espace, et du déterminisme temporel qui fai t apparaître l'unité radicale de l'être sous la forme illusoire de la multitude des créatures divisées et successives.
Une doctrine analogue à celle-là ne pouvait guère ne se laisser nulle part deviner, si Kant ne la taisait qu'alin de paraître user de l'hypothèse du noumène exclusivement « pour la pratique », sans en posséder « aucune connaissance théorique ». Nous en trouvons un indice dans un des rares passages où il se montre moins préocupé d'éviter l'apparence de faire de la métaphysique trancendante :
« La nécessité physique, qui ne peut s'accorder avec la liberté du sujet, s'attache exclusivement aux déterminations de cette chose qui est soumise aux déterminations temporelles, par conséquent aux seules déterminations de l'agent comme phénomène. En cela, les raisons déterminantes de chacune de ses actions résident dans ce qui appartient au temps passé, et n'est plus en son pouvoir, -— et à quoi doivent se rapporter aussi, suivant son propre jugement, ses actions déjà accomplies et le caractère déterminable pour lui en conséquence. — Mais le même sujet qui, par un autre côté de lui-même, a conscience de soi comme d'une chose en soi, envisage son existence en tant qu'elle n'est pas soumise aux détermijiations temporelles, et lui-même comme pouvant n'être déterminé que par des lois qu'il se prescrit luimême par la raison. Dans cette existence propre, il n'est
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rien pour lui qui précède la détermination de sa volonté ; toute action, toute détermination de son existence comme chose sensible sont à envisager dans la conscience de son être intelligible, uniquement comme conséquence de sa causalité en tant que noumènc, jamais comme la raison de cette causalité. A ce point de vue, l'être raisonnable peut dire à bon droit de toute action illégitime dont il est l'auteur, et qui, en tant que phénomène, est suffisamment déterminée dans le passé, et, à cet égard, absolument nécessaire, qu'il aurait pu ne pas la commettre. Elle appartient, en effet, avec tous les phénomènes du passé, par lesquels elle est déterminée, à un certain phénomène unique de son camctère propre, qu'il se donne, et à raison duquel il s'attribue, comme à une cause indépendante de toute sensibilité, la causalité de la suite entière des phénomènes temporels » [Cril. d. i. R. pr., livre I", ch. in).
L'unité du sujet, noumène d'une part, phénomène de l'autre, dans l'exécution d'un môme acte, exige, pour être concevable, que nous considérions un moment unique : celui où la liberté du sujet, déterminant le fait constitutif de son caractère, produit en un seul acte toute fa série des apparences, successivemeut déterminables les unes par les autres, qui composent son existence phénoménale insérée dans le cours général des phénomènes . Ce moment est celui où Schopenhauer place simultanément l'origine des idées, celle des espèces et des caractères de tous les êtres, avec la production de ce monde phénoménal dans lequel doivent se produire les prestiges de la causalité et de la matière, créés par l'erreur de la Volonté {XLIII). II nous semble que Kant, quel que soit le sens, grammaticalement équivoque, de (rois mots dé la dernière phrase que nous venons de citer ' , présente
' Ces trois mots : das sie bestimmt, que noua traduiaoDS, suivant en cela Barni et la traduclion latioe de Bœrne : par lesquels ellt est dé-
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à son lecteur une hypothèse analogue, ou qui, en tous cas, l'oblige à concevoir la prédétermination universelle des actes humains, celle du cours entier du monde temporel en ce qui les concerne, comme renfermée en un seul instant : l'instant, sans doute, de l'origine des choses. Mais une conception du monde nouméual, prise en sa généralilé, pouvait dévier et permettre des points de vue d'un genre tout différent, selon l'esprit qui animerait des disciples. Par le fait, et sans le vouloir, Kant a ouvert en métaphysique une carrière nouvelle aux systèmes d'émanation.