‹ La nouvelle monadologieChapitre 15 sur 177 · LE TRANSFORMISME · texte numérisé non relu

LE TRANSFORMISME

dont l'union ou la séparation expliquent en ce cas les phénomënes. Cette dernière méthode fut déjà très probablement celle à laquelle recourut le premier initiateur de la doctrine de l'évolution (V), le diacîple de Thaïes, Anaximandre, qui donnait à l'eau, ainsi que son maître, une fonction initiale dans la constitution du monde, mais qui, r^ardant le sujet universel comme formé d'une infinité d'éléments, devait, avant l'existence d'aucun composé défini, attribuer à ce même sujet en tant qu'actif la faculté de les démêler, de les distribuer et de les ordonner. Il n'y a plus de transformisme là où celle méthode est nettement dégagée, comme elle le fut plus tard par Anaxagore (V).

Au contraire, nous voyons le transformisme réclamer essentiellement sa place dans une doctrine où l'on n'a pas coutume de la signaler, parce qu'on a adopté d'autres noms et d'antres qualifications applicables à la manière unique dont se peut résoudre le problème capital de toute philosophie exclusivement fondée sur les propriétés mécaniques de ia matière : nous voulons parler de l'atomisme et de l'explication que l'atomisme est forcé de donner du passage de l'objet de la sensation, extérieurement réalisé, à la sensation elle-même, objet de conscience. Le mécanisme en soi devient la pensée dans laquelle il a sa représentation. Nous avons le droit de nommer ce passage une transformation, parce que, selon la théorie, il n'existe, avant la sensation en acte, que des atomes insensibles, ni, pendant et après cette sensation, autre chose encore, au fond, que des atomes , toujours insensibles ; et cependant la sensation s'est produite de leur fait, elle existe en eux comme par eux de quelque manière, sans que ridée qu'on se fait d'eux en comporte aucune. C'est bien une forme nouvelle qui est suscitée en eux. De" là vient que Démocrite n'a pu faire autrement que

d'admettre l'inexplicable identité du senti et du sentant. Il est vrai que c'est à la faveur du changement de composition des éléments entre eux, selon leurs rencontres, que se font les changements des propriétés sensibles et leurs perceptions, mais, en énonçant ce principe fondamental de l'atomisme, on pose seulement la condition de la transformation des rapports du genre mécanique en rapports du genre de la sensibilité; on ne fait pas comprendre la transformation elle-même.

La doctrine atomislique qui remplace ainsi une matière aux éléments en quelque sorte vivants, délînis par des qualités sensibles et tranformables les unes dans les autres, c'est-à-dire la matière de l'école ipnienne, par des éléments insensibles en eux-mêmes et invariables, n'a avec cette école ni affinité ni liens nationaux et de descendance, quoique elle ait toujours partagé avec elle, dans la suite, l'opposition aux doctrines rationalistes et spiritualïstes, et la prétention à ne se réclamer jamais que de l'expérience . Pourtant elle n'est pas seulement aprioriste à sa manière, en cela même qu'elle donne à la partie empirique de la perception, dans la connaissance, la place, le rôle et l'autorité des jugements aprioriques, mais encore il est certain que Leucippe et Démocrite en ont puisé les principes à la source du rationalisme, dans l'école de la réalisation des concepts, et dans la plus éloignée du naturalisme des qualités sensibles réalisées.

Les atomes de Démocrite sont des idées, tout comme les nombres de Pythagore et comme Vêtre de Parménide . Ce sont , il est vrai , d'autres idées , mais également abstraites et également réalisées : V étendu, le figuré, le solide, le mobile. A l'atome constitué par ces abstractions s'oppose le vide, qui n'est autre que le non être de Parménide, afflnné celte fois comme

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LA THÉORIE MÉCANlQCt: DU MONDE 33

réel el indispensable pour la réalité du mouvement. Le mouvement des afomes en divers sens amène les chocs, les impulsions et les enctiainements, desquels résultent, grâce à la variété des figures et des volumes, ces agglomérations plus ou moins fixes et durables qui sont les corps avec leurs propriétés. Les atomes et les corps qui en sont faits, seuls sujets réels, sans aucun rapport, de nature avec les vrais objets corporels sensibles, leur sont assimilés, quoiqu'ils soient complètement imperceptibles, et ils ont la charge de produire la vraie matière empirique, celle de la sensation. Les corps émettent à cet eiïet des images réelles, c'est-àdire encore composées d'atomes, mais plus subtils, et ces images ont, comme il est dit plus haut, le don de devenir des images-idées, en leur rapport avec d'autres composés atomiques, dont la composition se prête à une telle transformation.

La physique de Démocrite est en elle-même d'un grand intérêt pour l'histoire de la philosophie et des sciences. Elle est la conception qui, la première, a donné du monde une représentation, exclusivement prise des propriétés universelles des corps, abstraction faite de leur essence et de tout ce qui en eux dépasse l'étendue figurée et le mouvement. La mécanique rationnelle et son application capitale, la mécanique céleste, ont été cela même pour les savants modernes, si nous ajoutons que, dans leur pensée, toutes les branches de la physique ont le même sujet au fond et dépendent des mêmes principes. Or, la doctrine de Démocrite avait déjà ce caractère, si ce n'est que, ne connaissant des lois de ce domaine que les traits les plus simples et les plus saillants, le philosophe ne pouvait expliquer les phénomènes que par des vues sommaires et vagues. L'hypothèse moléculaire, l'impulsion et ses effets observables les plus communs, les tourbillons, RRTeuvrEH. — Problèmes métaphys. 3

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les agglomérations do stabilité variable, la pesanteur, résultante empirique des mouvements régnants qui ont dû déterminer la grande agglomération terrestre, telles sont ces vues fondamentales ; elles ont snfQ pour transformer et pour réduire la forme d'un mécanisme la primitive et très différente hypothèse d'Anaximandre sur la génération et la destruction des mondes, et sur leur dispersion dans l'espace sans bornes. L'In-, fini, dérogeant au concept indéterminé qui était sa définition aux yeux des philosophes antérieurs, tant ioniens que pythagoriciens ou éléates, prit alors formellement le sens réaliste des espaces vides séparant des mondes sans fin, de même que séparant les atomes dans l'intérieur des corps ; et cette imagination est restée, depuis ce temps, le grand rémora pour les progrès de l'idéalisme.

Le principe de l'alomisme était complété, chez Démocrite, par la loi du déterminisme universel : loi sans commencement et sans exception du mouvement des ■atomes, causalité unique, dont la raison ne serait point à chercher. L'éternité des phénomènes du temps passé n'était, selon lui, que le fait de leur nécessité, fondée sur l'impossibilité de leur assigner un antécédent dans l'ordre des conceptions empiriques. Les choses ont toit- Jours été de même, disait-il. L'unité absolue du principe ne permettait cependant pas à Démocrite de supprimer le dualisme, qui lui-même est une donnée irrécusable : à savoir, le rapport entre le fait de la vérité (qu'on ci-oil savoir) du sujet de l'expérience (le vide et les atomes), et le fait (que l'on sait) de sa représentation comme objet, sous condition d'une conscience donnée. 11 faut expliquer le second par le premier : la conscience par une associati<m d'atomes.

Le mystère s'éclaircit par une sorte d'identité impénétrable supposée entre l'image dans l'espace, où

LA THt:ORI^ MKCAMQUE DO MOHDE .^5

elle existe en sa forme véritable selon le principe de l'alomisme, et l'image plus ou moins modifiée, reproduite en forme représentative par son transport dans un organe favorablement disposé où s'opèrent sa rencontre et sa combinaison avec d'autres composés atomiques. Au point de vue du passage du subjectif à l'objectif, la solution du problème de la sensation et de la pensée est une sorte de transformisme, propriété des modes mécaniques de la matière, parallèle au transformisme des qualités les unes dans les autres, tel qu'il se présente pour les doctrines fondées sur l'hypolhèse de la matière unique, essentiellement qualitative; et n'est-ce pas toujours, au fond, le même procédé de l'imagination, tirant les modes supposés d'une substance. Au point de vue de la transmission, nous avons seulement à remarquer en ce moment la confusion que la langue grecque permit, et que la métaphysique réaliste devait prolonger longtemps, entre les espèces matérielles qu'on supposait émises par les objets pour créer la sensation chez le sujet sensible, et li-s idées envisagées chez ce même sujet, et objectives en te cas sans être matérielles. En un sens, la doctrine de Uémocrite a été une doctrine des idées, et l'origine il'uQ certain idéalisme, à tendances, il est vrai, sophistiques (VI). La définition réaliste des idées était prise dp l'ordre empirique des phénomènes, en opposition avec l'idéalisme platonicien qui ne la demandait (ju'aux purs concepts (VII).

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