PLATON, LA THÉORIE DE L'AME
les entités de l'Identique et du Différent employées à représenter le bien et le mal dans l'âme, ne définissent pas la chose qui pense. L'âme y parait du genre des quantités comme le Nous d'Anaxagore (V). La matière, puissance indéterminée, principe de pluralité indéfinie, renferme l'incorporel avec le corporel : pour les corps, elle ne se distingue pas de l'étendue, et l'étendue entre dans l'âme, puisque l'âme comporte la division locale. Une masse animée est distribuée entre les planètes qui reçoivent ainsi leurs âmes propres, et sont en outre des réservoirs de cette matière incorporelle destinée aux hommes et aux animaux. Les âmes individuelles possèdent le mouvement spontané, participent de la connaissance, sont insaisissables pour les sens, mais, en principe, elles ne sont ni individuelles ni immortelles : elles ne deviennent immortelles qu'autant qu'elles attellent la pureté des idées éternelles. Celle théorie fait de l'intelligence deux paris : la première, où le principe que nous en connaissons dans la conscience humaine échappe à la vue du philosophe préoccupé du mélange dont il veut faire l'âme ; la seconde, où ce principe lend à s'effacer à mesure qu'on imagine l'âme s'approchant des idées étemelles qui n'admettent rien de la nature de l'Autre, aucune diversité.
La doctrine platonicienne a été qualifiée d'idéaliste. Quant au sens moral de ce mot, à l'élévation de la pensée, au mépris (trop loin poussé) des phénomènes de l'expérience, le jugement est exact, mais pour ce qui est de l'acception philosophique de Vidéalisme opposé au réalisme, Platon a élé aussi éloigné que possible de regarder les phénomènes de conscience comme des idées capables par elles-mêmes de renfermer les éléments et les principes de la connaissance : il les tenait pour des images très altérées et obscures, représentées à des âmes qui habitent des corps.
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L'origine des âmes à proprement parler animales n'est pas autrement conçue dans le Timée que celle du principe animal attribué aux corps célestes. EUe est décrite comme une opération mécanique de division. Des éléments du même composé dont le démiurge a formé l'Ame du monde, il a fait de nouvelles parts, en nombre égal à celui des astres. Ces parts, il les remet aux dieux subalternes qui, à leur tour, les divisententre des corps qu'il les a chargés de modeler pour en être les habitacles. Les âmes sidérales, sur le commandement du dieu, donnent aux êtres individuels une première naissance uniforme et un corps humain, afin que nul n'ait à se plaindre de lui. Ce premier corps est du sexe mâle; c'est sur lui que se produit le premier effet moral des impressions sensibles, de l'amour mêlé de désir et de haine, et des autres passions : effet dont dépend, après la mort, ou l'heureux retour à la planètemfere, ou une renaissance qui, dans ce cas est féminine. La dégradation peut se poursuivre en des transmigrations successives, pour les âmes vicieuses, qu'elle fait passer en des corps d'animaux divers, selon la nature de leurs vices. Les âmes qui font retour à la planète goûtent ie bonheur, mais sont plus tard appelées à rentrer dans des corps individuels. 11 y a aussi des lieux de souffrance pour les plus coupables.
Les vices de l'âme sont ses maladies propres; elles ont leur source dans leurs rapports externes, mais leur essence est dans l'intelligence, affaiblie ou égarée, parce que, là où serait la science du bien, dans une dme, il ne se pourrait pas que l'acte fût contraire au bien. Cette thèse platonicienne, d'origine socratique, est la négation implicite du libre arbitre (X), Si la nature, telle que le Démiurge l'institue, exige la chute de l'homme dans la pure animalité, ce n'est rien qui ne soit conforme aux vues de son auteur : « Le inonde ne serait point
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parfait s'il ne contenait toutes les espèces d'animaux. » C'est pour y aviserque le Démiurge en remet la production aux dieux inférieurs, dieux célestes, qu'il a créés, . et que sa volonté, non leur constitution a destinés à l'immortalité : « Si, dit-il, je donnais moi-même la vie aux animaux, ils seraient égaux aux dieux. »
Les âmes ne sont pas seulement les quotients d'une suite de divisions effectuées dans les substances animées des globes célestes. Chaque âme individuelle est elle-môme un composé. La composition première et universelle de l'âme par le Démiurge nous représente, chez Platon, un emploi du réalisme qu'on pourrait encore supposer tout symbolique, en remarquant la nature si abstraite des idées du Même, de VAtitre et de leur Essence intermédiaire, ingrédients qui expriment manifestement la fonction capitale de la pensée dans l'établissement des relations {distinction et identilication); mais considérer ensuite, dans une âme particulièrej trois âmes différentes : une pour le pur intellect, une autre pour la passion noble, une troisième pour les passions réputées basses; donner à la première le gouvernement des autres (qui ne lui obéissent pas, ou qui lui obéissent mal), leur donner aussi des sièges physiques distincts, et des existences séparables, c'est rendre inintelligibles à la fois l'unité individuelle de chaque âme séparée et l'unité individuelle de leurs composés. C'est, il est vrai, l'ordinaire résultat de la méthode réaliste, que les rapports de causalité s'y trouvent inexplicables. Mais de plus, ici, la place de la volonté ne se peut découvrir dans aucune des trois âmes. Le voùî, en effet, n'a que dos idées nécessaires par elles-mêmes, et le Ouftôî et l'ÈTiiOujjniTixôv relèvent tous les deux de la passion.
Ce composé ternaire semble conçu tout exprès pour que son principe, institué pour l'hégémonie, soit ce-
pendant incapable de faire la justice. Seul ce principe est iramoriel, mais il est principe d'intuition, non d'action. Il a la participation aux idées : l'intelligence, la science, Topinion; son siège est dans la tète. La seconde partie de l'âme humaine, placée, dans la poitrine est une force mâle, un élan passionnel, irascible, déjà difficilement modéré par l'autorité intellectuelle. Mais la dernière, l'âme femelle, qui a sa place audessous du diaphragme, est ime bète qu'il faut nourrir pour alimenter le corps; sa partie la plus basse est un siège d'appétits sensuels troublants, une source de désirs et de plaisirs, de passions irrépressibles, de dérèglements inévitables. Carnul homme n'est volontairement mauvais : « A peu près tout ce qui est reproché de mal à un homme, à titre d'incontinence dans les désirs, et comme s'il était imputable à sa volonté, est reproché à. tort... Ce sont des malheurs auxquels chacun est exposé sans aucun vouloir de sa part ».
La constitution animale de l'homme est donc une prédisposition fatale au péché, selon cette théorie de la déchéance. C'est un trait de dualisme moral à ajouter à celui qui résulte de l'hypothèse de la matière désordonnée préexistante, que la critique a remarqué davantage. L'établissement des races sur le globe est l'histoire de la chute de l'homme par la division des sexes et par la métempsychose, et cette chute était le résultat de l'organisation.
Nous n'attribuons pas à cette doctrine un caractère philosophique, ou des prétentions apodictiques, auxquelles Platon a formellement renoncé pour elle ; et même nous înclinerioas à la regarder comme un plan de théorie religieuse adapté fictivement à la République parfaite, objet constant de sa rêverie. Mais, en ce cas, le genre de la fiction permet de juger des tendances de ce grand esprit dans la recherche de la raison des