LA THÈSE DE L'ÉTERNITÉ SIMDLTANÉE
enfin par Boèce en des termes que le moyen âge a résumés sous le nom d'éternité simultanée {tata simut). Le thomisme surtout l'a faite sienne, mais elle lui a survécu, et on la trouve fréquemment mise en avant, depuis Fénelon, et répétée dans la chaire, pour l'ëblouissement d'un public ignorant auquel elle donne des profondeurs métaphysiques une idée insondable.
Plotin a défini la vie iniinie en ramenant à l'unité et immutabilité de la deuxième hypostase considérée en soi les principes qui doivent en descendre divers et cliangeants pour constituer le monde émané : « En opérant la synthèse des principes du monde intelligible pour n'en former qu'une vie unique, on supprime leurs différences, on considère leur durée inépuisable, l'identité et l'immutabilité de leur action, de leur vie et de leur pensée, pour lesquelles il n'y a ni changement ni intervalle. Quand on contemple ainsi ces choses, on contemple l'éternité, c'est-à-dire une vie permanente en son identité, qui possède toujours toutes choses présentes... Cette vie contient toutes choses à la fois comme en un seul point, sans qu'aucune d'elles s'écoule... L'éternité peut donc être définie la vie qui est actuellement infinie, parce qu'elle est universelle et ne perd rien, puisqu'il n'y a pour elle rien de passé, rien de futur... C'est ce qu'on entend parla vie actuellement infinie » {Ennéades 111, vn). Il y a -dans celte définition une contradiction latente, en ce que l'idée de l'absence de tout changement et de toute différence entre le passé, le présent et le futur est la négation implicite de l'idée de la .vie, laquelle n'est ni ne se peut penser sans la succession.
Bofece, qui prit de Plotin la théorie du destin et de la Providence, résuma à merveille cette conception, contradictoire en soi, de la vie étemelle réduite au point et à l'instant ; interminabilis vils tota simul et perfecta
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possessio. L'opposition directe des termes tota et 5t»tu/ à interminabilis détruit la pensée qu'elle semble exprimer; car interminabilis ne signifie rien s'il n'exprime l'idée de l'écoulement du temps, et cette idée, c'est que la vie ne possède pas ses moments simultanément. H est vrai que la définition de Plotin, s'appliquant à la sphère de l'Intelligible pur et des idées éternelles, était plus éloignée encore de l'idée de vie que la définition de Boèce. Boèce, quoique n'étant peut-être pas cbrétien, pensait, lui, à une réelle personnalité divine, et pouvait se représenter, au moins verbalement, la connaissance des choses dans l'esprit divin comme assimilable à la vision que Dieu aurait de toutes, comme si elles lui étaient présentes. La suppression de ce comme fait tout le mystère du dogme de l'anéantissement du temps : « Si vous voulez penser cette présence par laquelle Dieu connaît distinctement toutes choses vous y parviendrez mieux en vous la représentant comme la science d'un fait qui est toujours là [numquam deficientis instantiœ) que sous la forme d'une prescience telle que celle d'un futur, 11 suit de là qu'il faut plutôt la nommer providence que prescience ». Ces derniers mots de Boèce transportent assez clairement la difficulté, de la question de la perception en Dieu à celle de l'action de Dieu, ou du temps à la cause. En ce cas, Dieu connaîtrait les choses futures bien plutôt parce qu'il s'en connaît d'avance et de tout temps Vauteur {Providence absolue), que parce qu'il les voit présentes encore bien qu'elles soient futures. Nous arrivons ainsi formellement au panthéisme théologique, ce qui ne doit pas nous étonner.
Boèce était mis sur la voie de cette analyse et de ces définitions, par l'examen assez étendu auquel il s'est livré [Consol. phiL, V} de l'objection : Comment est-il possible que des événements prévus par Dieu comme
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futurs, et qui ne peuvent par conséquent ne pas arriver, puissent pourtant ne pas arriver quand ils dépendent d'une libre détermination de l'homme. La définition de l'éternité donne, selon Boèce, à cette difficulté, une réponse définitive et de la plus inébranlable vérité , quoique à peine accessible à d'autres qu'à un profond contemplateur du divin [divini speculator). v Un seul et même événement futur, dit-il, s'il est rapporté à la connaissance divine, se présente comme nécessaire, et, s'il est considéré au point de vue de sa nature, apparaît comme entièrement libre et absolu ». Les deux points de vue sont celui du temps et celui de l'éternité simultanée. Entre deux vérités de point de vue, et contradictoires l'une de l'autre, il doit y en avoir une, ce semble, qui est la vérité pure et simple, et l'autre qui serait une erreur au fond. Mais le besoin logique de prendre ainsi la question n'a jamais- assez touché les théologiens; ou bien ils se sont aveuglés pour n'être pas forcés de renoncer au dogme de la prescience. Soit qu'on admette, en effet, l'éternité successive, ou l'éternité simultanée, la prescience certaine, d'un côté, l'intuition immédiate, de l'autre, auront toujours la même signification eu égard à la Providence : à savoir, la certitude du futur, l'impossibilité que le futur soit différent de ce que Dieu, de manière ou d'autre, connaît, comme devant appartenir à tel moment du temps, parce que le temps n'est rien de réel.
En effet, soit que la loi de succession appartienne à l'esprit créateur comme sa propre condition de connaissance, soit que l'acte créateur ait institué cette loi comme une simple apparence pour les créatures, dans le premier cas, le Créateuv gui voit en créant et crée en voyant tous les faits à venir en tous leurs rapports ne peut pas plus, sans contradiction, en laisser un seul incertain avant le moment où il doit devenir l'acte de
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la créature, que si cet acte lui-même et la création intégrale avec tout ce qu'elle contient étaient pour lui (c'est le second cas) l'œuvre du même instant, l'instant de l'éternité simultanée.
Ainsi la conséijuence du dogme de la prescience divine, qui semble de prime abord s'arrêter au prédéterminisme intellectuel, s'étend au parfait déterminisme de l'action divine, sans que le théologien ait besoin de toucher à la réalité du temps, parce que l'agent ne cesse pas d'être l'auteur de l'acte quand il en établit la certitude à travers le temps, au lieu de le produire immédiatement, pourvu qu'il en ait le pouvoir indépendant, et la connaissance certaine avant l'événement. Le panthéisme théologique est imposé logiquement au penseur qui voit quelquefois, dans ta prescience infinie, un simple idéal de l'intelligence portant sur l'avenir. Il est vrai qu'on peut essayer de maintenir une distinction entre l'idée du Créateur comme auteur de (otil acte, et l'idée de Dieu comme étj-e unique de (oui être, admettre l'une et rejeter l'autre; mais l'identité, en Dieu, de Vétre et de la cause, de la. substance et de la volonté, de Vintelligible et de Vintelligence ne sont par des thèses propres aux théologiens partisans de l'éternité simultanée, tels que Thomas d'Aquin. Les attributs infmis ne pourraient pas s'envisager unis dans une essence unique possédant en même temps ceux de la personnalité sans y ajouter cette identité fondamentale de l'externe et de l'interne. C'est un besoin reconnu de la théologie orthodoxe. Le panthéisme s'achève , en se conformant au môme point de vue de l'unité intégrale, par l'identification du général et du particulier, soit dans la représentation, soit dans la réalité. Dieu étant l'Universel constitue les individus en toutes les gradations par lesquelles se déterminent les essences. Dieu, suivant la définition de Scot Erigène, au ix' siècle,