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du cardinal de Cuss, son précurseur à cent cinquante ans de distance, qui n'avait point encouru la condamnation. La cause en était, que cette doctrine, chez Bruno, ardent propagateur de la croyance nouvelle, illégitimement conclue des découvertes astronomiques, en l'existence d'une inBnité de mondes, ruinait, en même temps que le système scolastiquement consacré des sphères d'Aristote, la croyance commune à l'unité de la création, si naturellement adaptée â l'unité du créateur, à sa personnalité, à sa Providence.
Selon Nicolas de Cuss, Dieu, l'unité absolue, réunit en lui l'infini de grandeur à l'infini de petitesse, et enferme entre ces deux infinis la création. Nous connaissons la création par le nombre, seul accessible pour nous, tandis que le créateur et la création, identifiés dans rUnquiest Tout, constituent l'Inconnaissable, objet de cette docla ignorantia. Bruno embrasse avec enthousiasme ce panthéisme mystique, auquel il n'adapte pas, comme son prédécesseur, une théorie de la trinité catholique; mais tout en ramenant comme lui le monde au principe inconditionné des conditions, qui est aussi la cause formelle et fmale de tous les êtres, et en qui le pouvoir et l'exister, le possible et le nécessaire se confondent, il nous incline à voir la réalité vraie dans ce qu'il appelle Yombre de ce Dieu ; la matière, les productions infmies qui, descendues de l'abstraction suprême où tout s'opère simultanément dans l'éternel instant, s'étendent dans le temps et dans l'espace sans bornes. Et toutefois, entre ces deux termes extrêmes, l'un absolu et l'infinie division, il est bien vrai que ce panthéisme réduit les Individus à des ombres et ne laisse aucune place à la personnalité dans l'univers, non plus qu'à la conscience dans l'idée de Dieu.
11 faut reconnaître que l'aristotélisme, en butte aux attaques passionnées des adversaires de la scolastique,
L'ANARCHIE. INTELLECTUELLE DE LA -BENAISSANCE ISS
tant des novateurs à l'esprit scientifique comme Pierre ia Ramée, que des penseurs à idées chimériques, tels que Patrizzi, était encore au xvi' siècle, et avant le Discours de la méthode, au xvii°, la plus rationnelle d'entre les écoles. Cet aristotélisme est celui qui, échappé aux formules de l'École, s'appliquait à commenter directement le maître et à. rechercher sa véritable pensée. L'interprétation du point resté le plus obscur dans la doctrine de l'Intelligence, divisait ses partisans en deux classes : les averrhoïstes et les alexandristes. Ils étaient tous également opposés à l'orthodoxie catholique : les premiers, — dont Cesalpini fut le plus éminent par ses mérites comme savant naturaliste,— parce qu'ils regardaient l'intelligence de l'homme comme une parcelle de l'intellect universel émané des sphères célestes ; opinion qui cependant les rapprochait du panthéisme théologique, mais les éloignait de l'idée propre de l'âme; les seconds, tels que Pomponazzi, critique exact et raisonneur sévère, parce que la négation de l'immortalité de l'âme résultait à leurs yeux de l'esprit de la psychologie d'Aristote.
Les philosophes de cette école, professeurs dans les chaires les plus célèbres en Italie, furent des agents très sérieux du progrès de la critique en philosophie. Constamment persécutés par l'Eglise, ils introduisirent l'usage excusable, longtemps continué après eux, et à leur exemple, de distinguer, dans les opinions qu'ils professaient, l'aspect de la foi d'avec l'aspect de la raison. On put, sans tromper au fond personne, se dire soumis aux décisions de l'Eglise, là môme oii l'on prétendait établir rationnellement des thèses qui en impliquaient la contradiction ; mais on était ainsi forcé de s'interdire la discussion des dogmes en eux-mêmes, et l'habitude se perdit par suite de regarder comme du
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domaine de la philosophie, à aussi juste titre au moins que de la théologie , les questions qui avaient été le sujet continuel des débats de la scolastique. 11 advint delà que la méthode et la doclriiie de Descartes, quand elles se produisirent en obtenant plus ou moins l'adhésion de beaucoup de ceux que leurs attaches dogmatiques traditionnelles semblaient devoir en tenir éloignés, si elles ne furent pas à l'abri des accusations d'hérésie, se trouvèrent cependant n'avoir introduit d'une manière positive aucune déclaration sur les points fondamentaux qui, depuis quatre siècles, avaient le plus passionné, et qui occupaient encore les esprits fortement en ce temps, qui était celui de Pascal.
Le philosophe réformateur, très formellement orthodoxe, avait eu soin, en confirmant les souverains principes de théorie contre les libertins, de laisser aux théologiens les thèses réputées spécialement théologiqnes. 11 avait élevé celles qui sont le plus inévitablement communes à la philosophie et à la théologie à une hauteur d'abstraction qui empêchait qu'on n'en vit des conséquences semblables à certaines doctrines scolastiques des plus disputées. Son but était de faire recevoir sa méthode et sa physique dans l'enseignement, dont les jésuites étaient en bonne partie les maîtres. Sur d'autres points, il avait préparé des solutions en posant des principes. Elles tendaient au panthéisme théologique par certains côtés de ses tendances personnelles, quelquefois contradictoires peut-être, et surtout grâce à la puissance des traditions (XXVI), et ses illustres disciples ne manquèrent pas de les apercevoir et de les dégager. Mais les historiens de la philosophie et les critiques superficiels ont profité de l'apparente lacune pour ignorer que l'école cartésienne a été dans ses rapports avec la théologie une continuation donnée, quoique à
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l'aide d'une méthode entièrement renouvelée, à une doctrine d'absolutisme, divin dont le thomisme avait été le plus grand représentant dans l'Ecole jusqu'à ce moment.
L'orthodoxie théologique de Descartes nous tromperait singulièrement, si elle devait nous fermer les yeux à l'originalité et à l'importance de l'introduction de la méthode rationnelle et synthétique en philosophie. Ce fut plus qu'une réforme, une révolution, avec des apparences de consei'valion, et dont le point de départ était et ne pouvait être, pour la philosophie, que le scepticisme. On a fort mal compris le doute méthodique. Méthodique, le doute devait l'être; car il est assez clair qu'on ne peut pas procéder à la recherche d'une vérité première , — comme Descartes l'entendait , — sans mettre en suspicion les vérités qu'on a tenues jusquelà pour légitimement acceptées, mais dont on n'a point découvert le fondement certain ; et réel , le doute l'était aussi, à ce point de vue tout rationnel, puisque Descaries nous dit, dans le Discours de la méthode, qu'il n'a rien appris de certain de ses maîtres, et que c'est lui qui a reçu, un jour, à la suite de ses réflexions sur la méthode des mathématiques, l'illumination d'un principe d'où toute science pouvait tirer sa démonstration, et toute découverte être attendue, par la voie de la déduction. L'ignorance de la question a seule fait dire aux adversaires de Descartes qu'il était assuré par avance des propositions dont il voulait mettre la vérité sous l'artificielle sauvegarde de cet aligtnd inconcussum.
11 n'est nullement certain d'ailleurs que la pensée de Descartes n'ait point traversé dans sa jeunesse une période de scepticisme proprement dit, ou philosophique, en mettant seulement à part la reconnaissance des lois géométriques, et prohablement des « vérités de
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foi », qui ne passaient pas pour incompatibles avec le pyrrhonisme ; bien au contraire. On lisait beaucoup les Essais, en ce temps où on lisait si peu de livres; et Montaigne enseignait, tout comme Pyrrhon, que nous ne savons rien, hormis le phénomène, mais qu'il est toujours sage de suivre la coutume. C'est justement ce que Descai'tes dit, dans le Discours, en posant les préliminaires de ce Cogito ergo sum, par lequel il passe du phénomène à la substance. Après Montaigne, il y avait eu Charron, qui vivait encore, et publiait son Traité de la Sagesse au moment où Descartes naquit ; et à ce même moment, le pédant Levayer, précepteur de princes, avec son Dialogue à rimitalion des anciens sur les contradictions des opinions humaines ; et Sanchez, dont le livre très répandu : Déprima universali scientia, gitod nihil scitur, paraissait en deuxième édition l'année même d'avant le Discours. Vers le temps où Descartes publiait les Principes de la philosophie, le plus illustre de ses contemporains, Pascal, esquissait dans ses Pensées une démonstration mathématique de cette thèse : que Dieu ne pouvant être démontré à la raison, le plus sûr parti pour un homme, né en pays catholique, est de se faire croire à lui-même ce que l'Eglise catholique lui prescrit de croire, et pour cela de pratiquer le culte avant d'avoir la foi.
On peut rattacher au scepticisme, quoique en dehors de toute philosophie, l'attitude des incrédules, ou liàertins, qui étaient nombreux et hardis, animés du même esprit que ceux qu'on vit, à l'issue du régime oppressif du « grand roi », attaquer ouvertement le dogme, et, de là, la métaphysique, parce qu'elle était alliée à la théologie, c'est-à-dire à l'Église.
Pour rester dans le domaine de la philosophie, il suffit de remarquer que les tentatives de restauration des doctrines antiques, depuis la Renaissance, donnaient