L'ANARCHIE INTELLECTUELLE DE LA RENAISSANCE
Telesio repoussait comme de pures abstractions les principes de la nature d'Aristote, mais lui-même se donnait pour principes des entités plus injustifiables, qu'il prétendait devoir à rexpérience ; l'une passive, et en soi négative, la Matière, qui ne devenait sensible , que grâce à l'action des deux autres, et celles-ci, des qualités sensibles réalisées, le chaud et le froid, causes des phénomènes : le chaud, comme principe céleste; le froid, qui est le même que la terre, comme principe d'immobilité qui lui est opposé. Ces nouveautés étaient encore enseignées du vivant de Descartes par Campanetla, disciple de Telesio, génie original, quoique si, arriéré, et adversaire de Galilée. Réfutant les systèmes antérieurs par les arguments des anciens sceptiques, Campanella prenait le fondement de la connaissance dans la sensation, d'où il s'ouvrait, grâce à la Révélation et à la Foi, d'un côté, aux hypothèses réalistes, de l'autre, une double carrière : en métaphysique, pour donner le gouvernement du monde aux trois Puissances divines d'Être, de Savoir et d'Aimer; en physique, pour multiplier les qualités occultes, les applications arbitraires d'un vitalisme universel; et il accordait sa confiance aux superstitions des astrologues et aux; rêveries des cabalistes, à la magie, à la sorcellerie.
Bacon, à qui la postérité fit une réputation si durable, ne se distinguait beaucoup, comme penseur, d'un Telesio ou d'un Campanella, ni par une idée plus juste qu'il se serait faite de la méthode scientifique, et de la nature réelle des principes physiques à opposer aux abstractions aristotéliques, mais seulement par la vive imagination et par la promesse enthousiate des découvertes auxquelles la méthode expérimentale et l'induction wat'e devaient, suivant lui, conduire la science une fois délivrée de la logique syllogïstiqne et du gouvernement d'Aristote. Bacon ne portait pas un jugement
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éclairé de l'état et des progrès, à son époque môme, de cette méthode de l'observation et de l'expérience qu'il préconisait; il ne s'en faisait point une idée précise, il ne se rendait pas compte de la marche réelle de l'esprit dans la découverte, et de la différence à mettre entre l'induction formelle de la pure logique et l'induction dans les sciences, inséparable de l'hypothèse. En fait, ses inductions propres restaient dans le vague, 11 n'était pas au courant de la science de son temps. Son originalité et sa pénétration se montrent seulement, avec son génie d'écrivain, dans tes observations d'ordre général, en de très brillants aphorismes, qui, loin de favoriser une philosophie esclave des sens, sont une préparation de la philosophie critique, et de celle-là même qui doit aboutir à l'idéalisme (XXX). Il joignait à une profonde défiance du pouvoir de l'esprit pour combler l'intervalle de ses perceptions et des choses, une ardeur extrême à annoncer les bienfaits que l'humanité devait obtenir d'une science toute tournée à la recherche des liaisons empiriques des phénomènes. Quant aux sujets d'une portée supérieure, dans les doctrines philosophiques , Bacon s'en remettait aux croyances théologiques en termes généraux, et les glorifiait sans entreprendre de les discuter.
Les spéculations les plus hardies, en apparence du moins, qui firent sensation au xvi" siècle, et qui j)araissaient ouvrir des voies nouvelles parce qu'elles étendaient avec audace, sans méthode rigoureuse et sans respect de l'autorité, les applications des plus anciens procédés de l'esprit humain, le symbolisme et le réalisme, ces spéculations auxquelles se mêlait du génie chez les Paracelse, les Van Helmont, Cornélius Agrippa, et d'autres moins célèbres, n'enrichirent, contrairement à l'ambition de leurs auteurs, le savoir humain que dans la pariie qui devait leur sembler relativement in-
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fime': la physique la plus empirique, ralchimic en passe de devenir la chimie. Elles représentèrent si bien le dernier effort, et le plus déréglé, d'un genre de conceptions devenues étrangères à l'esprit moderpe, qu'on a de la peine aujourd'hui à les traduire en termes accessibles et clairs. Au fond, malgré l'anarchie intellectuelle témoignée par de nombreuses excentricités de doctrine, en ce temps de décadence de- la scolastique, la philosophie restait toujours éminemment représentée par le néoplatcinisme et l'aristotélisme en leur rivalité, et cet état de choses devait se prolonger jusqu'au moment où une vérité nouvelle, d'ordre universei, obtiendrait assez de crédit pour supporter le poids d'un système entier, logiquement déduit.
Le néoplatonisme, à son réveil au xv' siècle, — il n'avait été qu'endormi pendant le moyen âge, — avait jeté un si grand éclat, et si peu alarmé l'orthodoxie, en Italie, qu'on put croire un moment à la restauration d'une sorte de paganisme dont aurait eu à s'accommoder la tradition catholique; il resta pendant le xv-i" siècle, et encore après, le centre commun d'inspiration des systèmes dont les auteurs, comme Patrizzi, le plus ardent et le plus illustre des adversaires d'Aristoie, remettaient en honneur le syncrétisme et tout le fatras des superstitions des successeurs do Plotin, dans l'antiquité : les sciences occultes et les révélations d'Orphée, d'Hermès et de Zoroastre. Les élucubrations de ces philosophes avaient, malgré l'émanatisme qui en faisait le fond, une affinité réelle avec le panthéisme théologique, et il suffisait que sincèrement, ou par le parti pris d'une accommodation forcée, ils fissent profession de croire à la création, à la divinité du Christ et aux mystères, pour qu'ils pussent échapper à la persécution ecclésiastique. Il en fut autrement de Giordano Bruno et de sa doctrine, quoique semblable au panthéisme théologique