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LA VERSIFICATION

Au-dessus du phonétisme encore il faut placer, à côté du principe de la clarté du discours, une tradition, sacrée entre toutes, et chère à toutes les âmes qui ont le respect du passé et le culte des gloires nationales : nous voulons parler des lois séculaires qui régissent notre versification, notamment celles qui déterminent la rime et la mesure.

Si le principe phonétique, poussé jusqu^à ses limites extrêmes, doit avoir pour conséquence de porter le trouble dans la constitution du vers français, d'en altérer la physionomie et d'en rompre la cadence, est-il un ami des lettres françaises, un amant du beau et de Tharmonie, qui, à la pensée de voir porter une main sacrilège sur la poésie française, mutiler et profaner une partie, la plus belle à coup sûr, de notre patrimoine national, ne se sente pris de tristesse et de découragement, sinon de mépris et d'indignation ? Or cette crainte n'est nullement une chimère. Avec le phonétisme, la rime, ce pur diamant du vers, n'offrirait plus à Tœil le même charme, elle verrait son éclat se voiler,

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sa pureté se ternir, en un mot elle deviendrait fausse. De même qu'on écrit public au masculin par ic, il faudrait écrire tragic, chiméric, magnifie, politic; zel et fîdel s'écriraient comme autel et mortel ; cor$air, séculair comme air et clair ; interval comme carnaval. murmur comme mur^ ivoir comme espoir, etc. L'œuvre de nos plus grands génies poétiques^ Corneille et Racine, Molière et La Fontaine, Lamartine et Victor Hugo, se remplirait ainsi d'incorrections et se trouverait semée de vers comme les suivants, où une syllabe se terminant par un e muet, qui représente le féminin, rime avec une autre d'où Ve muet est absent, où par conséquent la rime est fausse :

Quittez, quiUez, Madame, un dessein si tragic. Ne vous imposez point de loi si tyrannique.

(Corneille, Cid, m, 3)

Ne me trompé-je point, et puis-je nommer zel Cette haine à tous deux obstinément fidèle 't

(GoBMEiLLB, Oihon^ V, 1)

Les dieux empêcheront l'effet de ces augura Et mes félicités n'en seront pas moins pures,

(CoBNKiLLB, Pompée, \, 5)

La satire en leçons, en nouveautés fertile, Sait seule assaisonner le plaisant et Vutil.

(BoiLBAU, Satire», IX)

Enflant d'un fler orteil son esprit chimériCf Fièrement prend en main la trompette héroïque,

(BoiLBAu, Art poét. III)

Un autre, mal pourvu des armes nécessaires.

Fut enlevé par les corsairs.

(La Fomtainr, Fable», VII, 14j

Oui, mais, trouvant ailleurs des conquêtes faciles, Pourquoi pousser ici des soupirs inulils?

(MoLiÈBE, Le Misanthrope, III, 1;

C'est aux gens mal tournés, aux mérites vulgairs A brûler constamment pour des beautés sévères.

(MoLiÈBB, Misanthrope, III, 1)

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SU a permis d'Aman l'aadace criminelle, Sans doute qu^il voulait éprouver notre zeL

^Racine, Ssther, l, :)}

El lui-même marchant en habits magnifies Criait à haute voix dans les places publiques.

vRacinb, Esth9t\ II, 5)

On dit que, ravisseur d'une amante nouvelle.

Les flots ont englouti cet époux infideL

(Racimb, Phèdre, 11. î)

Je la voyais franchir cet immense interval Qu'a mis entre elle et moi la majesté royale.

^VoLTAiEB. Sémh^mis, II, 1^

Enfants, du rossignol la voix pure et légère N'a jamais apaisé le vantour sanguinair.

(A. CHKNiEm, L'Ateuglê)

Tous deux sont écrasés sous une roche notre, Le plus fort dans sa medn élève un cor eTivoir,

{^De Vigny, Le livre moderne. Le eor)

Je ne fais pas grand cas des hommes polilics; Je no suis pas l'amant de nos places publiques.

vA. OB MussBT, La loi sur la presse)

Au pied du trône séculair, Où s'assied un autre Nestor, De la tempête populaire Le flot calmé murmure encor.

vLamabtinb, Méditations, I, 15)

GalUée, apostat à la terre immobile

Songe et la sent frémir sous son genou dëbil.

(Hugo, Contemplations, A vous qui êtes là^

En me voyant, on croit entendre le murmur De la ville habitée et de la moisson mûre.

(Hugo, Légende des siècles. Le Jupiter Olympien^

Sous les saules ployants la vache lento et belle Pait dans l'herbe abondante, au bord des tièdes eaux ; Le joug n'a point encor courbé son cou rebel^ Une rose vapeur emplit ses blonds naseaux.

«.Lbcomtb de Lislb, Juin"^

LA NOUVELLE ORTHOGRAPHE ii>

G*étaU quelqae lambeau des refrains populaire;.,, EJle lançait au ciel ses notes les plus claires,

(EcG. Manuel, La petite Chanteuse,

Pas uoe, en ces plaines fatales.

Où tomba plus d'un pauvre enfant.

N'a par pudeur, de ses pelais.

Assombri Téclat triomphant,

Sl'LLT-Pbudboscme, Fleurs du sang)

Une heure J'ai joui d un mirage illusoir,...

Et j'ai connu ton ombre immense, ô Forêt noire.

(Coppée, Une boîte de joujoux)

Ainsi, de ces deux syllabes, qui constituent la rime, et qui brillent d'un éclat pareil dans le vers, comme les yeux dans le visage, l'une s'éteindrait, le vers deviendrait borgne î

Les phonétistes intransigeants pourront nous répondre : « L'incorrection cessera d'exister, si on se contente de ne demander à l'orthographe que ce qu'elle doit marquer, les sons et non le genre, et qu'on écrive immobil sans e, au féminin comme au masculin, la prononciation étant la même. » Le chapitre précédent est une réponse à cette objection. D'ailleurs, en ce cas, que deviendrait la règle traditionnelle qui veut que les rimes masculines alternent avec les rimes féminines ?

Et ce n'est pas la rime seulement, c'est aussi — conséquence plus grave — la mesure qui serait atteinte. Les syllabes muettes, ne se faisant pas sentir dans la prononciation, devraient disparaître. Dès lors, l)ien souvent, au lieu de douze syllabes, partagées en *leux moitiés égales, le vers alexandrin, le plus répandu, le plus harmonieux, n'en aurait plus que onze ou même moins, de sorte que, appuyé d'un coté sur six pieds, de l'autre sur cinq, il deviendrait boi-

leux ; la mesure serait brisée, le rythme détruit. Les plus beaux vers ainsi, au lieu d'avoir dans leur allure la grâce légère et cadencée de Toiseau qui vole, iraient se débattant doulcureusement comme blessés d'une flèche. On en pourra juger par les exemples suivants :

A peine parlions-nous qu*un muiinur confus Sortant du fond de Tantre expliquait leur refus.

(GORNBILLB, Œdipe, I, 6)

Et moi tout effrayé d*un si Iragic sort.

(Corneille, Rodogunê, V^i)

Des mysters secrets que nous n'entendons pas.

(Corneille, Polyeucte, IV, 6)

Qu'il est peu de sujets fideh à leurs maîtres.

(Corneille, Nieomède, V, 8)

Vos yeux ont su dompter ce rebel courage

(Racinb, Phèdre, V, 3)

Qui d'un zel trompeur à vos yeux revêtu

(Racine, Esther, III, 4)

Voulez-vous vous en faire un mérit barbare

(Racine, Jphigénie, IV, 4)

Pontif de Baal, excusez ma faiblesse.

(Racink, Athalie, II, 5)

L'une et l'autre est toujoura en models fertile

(Boileau, Art poétique, III)

Vivoir trop bâté deux fois rompt sur sa tète.

(Boileau, Lutrin, Y)

On sait que ce pied plat, digne qu'on le confonde, Par de sais emplois s'est poussé dans le monde.

(Molière, Le Misanthrope, J, 1)

Un zel qui m'attache à tous vos intérêts

(MoLièRB, Misanthrope, III, 4)

Notre erjnil nouveau subsistait là-dedans.

(La Fontaine, Le rat qui s'est retiré du monde)

Les vieillards déploraient ces swers destins.

(La Fontaink, Philémon et Baucis)

Ayant mil vertus vous n'avez nul débat

(La FoKTAistB, PhiUmon et Baucis)

Cent tonners de bronze ont donné le signal.

(VoLTAiBS, Fontenoi)

Où tout est majesté, erépuscul, silence.

(LAXAXTnvBt Bartnonies, II, 4)

EfTaee la terreur des anties avernes (V. Hugo. Contemplationê, Ce que éét la Bouche d'ombre.

Un vaste eligtit sort de ce sombre effort.

(V. Hvao, Légende dee eièeles. Le Parricide)

Sa présence éclairait ces êévers visages

(V, HoGo, Légende de» eiècle». Le petit roi de Galice)

Boiteuse dans sa mesure, borgne dans ses rimes, voilà ce que deviendrait, avec le phonétisme, la versification française I L*œuvre poétique de nos pères, comme celle de nos contemporains, serait mutilée. L'harmonie de leurs vers, faite de ces sons murmurants qui dorment dans les syllabes muettes, cesserait d'être visible à nos yeux et de chanter à nos oreilles. Nos descendants ne sauraient plus lire Corneille, Racine, Boileau, Molière, La Fontaine, André Ghénier, A. de Musset, Lamartiqe, V. Hugo I Leurs yeux et leurs oreilles seraient choqués à tout moment dans cette lecture ! La chaîne de la tradition serait rompue I

S'associe qui voudra à cette œuvre de destruction, de vandalisme. Pour nous, qui avons la religion du passé et le culte de Tidéal, qui croyons que la poésie est chose sainte, qu'elle est la forme la plus divine de la pensée, et que la poésie française est belle entre toutes, plutôt que de prêter la main à une telle profanation, plutôt que d'attrister les mânes de ceux de nos ancêtres à qui la France doit le plus pur de sa gloire, nous abandonnerions, s'il le fallait, la cause de la Réforme.

M. Michel Brêal l'a remarqué avec autant de justesse que de pénétration, les peuples qui ont un passé, une littérature, ont des obligations à remplir : « Quand un peuple, dil-il, a produit une littératuiw quand il a donné des œuvres classiques et fourni si\ part au patrimoine intellectuel de riuimanité, il est. jusqu'à un certain point, enchaîné par son passé : la solidarité s'impose aux générations nouvelles. Les peuples sans liistoire sont à cet égard plus libres ; c'est la raison aussi pour laquelle on écrit les patois selon la prononciation du jour. Mais les nations qui n'ont pas attendu jusqu'au moment actuel pour paraître sur la scène du monde sentent qu'elles ont des obligations spéciales : gène ou soutien, il faut qu'elles en prennent leur parti et qu'elles y fassent honneur. ^

Mais, hàtons-nous de le dire, la Réforme ne saurait être compromise par ce fait que le phonétisme devra s'arrêter devant les exigences de la versification. Le point d'arrêt, en effet, est tacile à déterminer: il n'est autre que la mesure actuelle des mots, qui devront garder toutes leui*s syllabes, muettes ou sonores.

Ainsi la clarté du discours, la dérivation, la tradition poétique, voilà, nous semble-t-il, les limites, les seules légitimes, mais aussi les limites nécessaires qu'on doit imposer au phonétisme.

Il ne nous reste plus à accomplir que la partie la moins ardue de notre tâche, à formuler les règles à suivre dans la pratique de l'orthographe. Pour cela il nous suffira de dégager des principes que nous avons développés jusqu'ici les conséquences qu'ils renferment.

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