LA DÉRIVATION
Autre danger : le phonétisme, si on l'adoptait sans réserve, n'aurait-il pas pour conséquence de désagrt^ ^er la langue en certaines de ses parties? Les mots en effet, pour la plupart, sont rattachés les uns aux Autres par des liens visibles, qui marquent leur com- •munauté d'origine, leur parenté, leur filiation, et qui les groupent, pour ainsi dire, en autant de familles, dont l'ensemble constitue l'unité de la langue. Ainsi le t de ori rend visible à l'œil la parenté de ce mot avec artiste, artisan, aiUifice; le d de bord montre la •relation qu'il y a entre ce mot et ses dérivés border^ 'bordure, aborder, déborder^ etc. Or ces lettres, dites de dérivation, n'ayant point de rapport avec la pronon-
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cîatîon, le phonétisme les répudierait. Dès lors Vœil ne percevrait plus les liens qui unissent entre eux les mots d'une même famille ; et peut-être y aurait-il^ ë. craindre que, le signe disparaissant à nos yeux, fe chose elle-même, c'est-à-dire Tidée de la parenté, dfe communauté d'origine et de signification, ne finît par s'effacer de notre esprit; en sorte que la langue irait se décomposant peu à peu.
Il y a une mesure à garder cependant. La dérivation peut justifier, surtout à la fin des mots, remplbi d'une lettre dont la valeur exclusivement dérivative sautera à tous les yeux, comme t dans part (qui a pour dérivés partager, partici/ter, répartir, etc.), dans saint [$aint-e), court icourt-e); d dans lourd [lourd-e], grand (grand-e); s dans gris {grise), soumis (somwiw-e), etc., etc. ; ou encore une différence d'orthographe qui n'altère pas la prononciation, comme ai dans distrait (qui a pour dérivé distraction) ; et e dlans discret (qui a pour dérivé discrétion); mais elle ne saurait autoriser, dans le corps d'un mot, la présence d'une lettre qui indique faussement un son, alors que ce son n'existe pas, comme / dans fils (qui a pour dérivé filiation), ou qui dénature la prononciation, comme t, au lieu de s, dans iner-t-ie. La prononciation n'étant pas la même dans ces différents mot», l'orthographe non plus ne saurait être la même.
D'ailleurs, l'orthographe actuelle respecte d'ordinaire ce principe ; en même temps que le son disparaît ou se modifie, elle fait disparaître ou modifié la lettre de dérivation. Ainsi on écrit, d'après la prononciation, apostolat, forestier^ bestial, avec une *, mais apôtre^ forêt, bête^ sans s (cette s existait autrefois); liliacée avec /, mais lis sans /; faire avec ai, mais nous ferons avec e (pourquoi ne pas écrire de même nous fesons, au lieu de nous faisons'!), mer avec e,mais j/narin avec a, etc. La même règle doit s'appliquer
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partout, et il faut écrire filiation avec /, mais fils sans /; inerte avec /, mais inersie avec s: mepte avec î, mais tnepsieavec «; adopter avec ^ mais adopsion avec *, etc., etc. Puisque le son, c'est-à-dire la langue, se transforme d'un mot à Fautre, il est juste que l'écriture se transforme aussi.
En résumé, la dérivation mérite d'être observée partout où elle n'est pas en conflit avec la prononciation. Passé cette limite, il n'y a pas à en tenir compte : nulle part les sons ne doivent être dénaturés.