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LA CIRCULAIRE MINISTÉRIELLE DU 27 AVRIL

A. — Conformité des prescriptions ministérielles avec nos

principes.

Il nous a paru à propos de reproduire ci-dessous la <îirculaire adressée aux Recteurs, il y a deux ans — le 127 avril 1891 — par le Ministre de l'Instruction publique, laquelle a inauguré officiellement la Réforme de l'orthographe. Ce document, ayant, en quelque sorte, l'autorité d'un décret, d'une loi, qui trace leur devoir aux instituteurs et aux examinateurs, a sa place toute marquée dans cet ouvrage.

A en croire le titre et les apparences, modestes à l'excès, cette circulaire « n'a d'autre objet que d'interdire l'abus des exigences grammaticales dans la dictée ». En réalité, elle est, sous une forme discrète -et courtoise, la condamnation de l'orthographe actuelle.

Par les considérations et les prescriptions qu'elle renferme, on verra que non seulement elle procède du

même esprit que notre ouvrage, mais que, soit sousforme de préceptes, soit sous forme d'exemples, elle contient en germe les principes mêmes et les règles que nous avons exposés.

D'une part, en eflFet, l'esprit général se révèle par (les considérations du genre de celles-ci : que l'orthographe ne mérite pas « le respect superstitieux » dont nous l'entourons aujourd'hui, « qu'il faut rompre avec ce qu'on a nommé « le fétichisme de l'orthographe » ; que loin d'être une science définitivement constituée, elle n'est qu'une « matière en voie de transformation » ; que selon « toute vraisemblance, d'ici à une génération ou deux la plupart des bizarreries > qu'on y trouve encore sur certains points. « auront disparu » ; qu'il faut « assurer à cet enseignement une direction moins étroite, s'attacher moins aux mots bizarres, aux règles compliquées ou controversées, qu'à l'intelligence du sens et à la correction, générale de la langue » ; « combattre enfin l'habitude déplorable qu'on a de maintenir encore dans beaucoup d'écoles un nombre invraisemblable d'heures exclusivement consacrées aux exercices grammaticaux les plus minutieux »; bref, simplifier l'orthographe.

D'autre part, les prescriptions expressément formulées par le ministre ou contenues implicitement dans les exemples qu'il cite, ne sont pas moins en harmonie avec les lois et les préceptes que nous avons énoncés, à savoir :

1** En ce qui concerne V orthographe d'usage , qu'il faut, en principe, écrire comme on prononce^ et, par suite, orthographier « avec un seul r, une seule n, un seul p, une seul /, un seul ^, charette, chorier, charoi (comme chariot) ; — aparaïtre (comme apercevoir) ; — alonger (comme alourdir); — agîomération (comme agrégation); — dévoument, assoir sans e (au lieu de

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dévouement, asseoir) ; en un mot supprimer les lettres < qui ne se prononcent pas >>, notamment les lettres doubles; que la « réflexion », c'est-à-dire la raison veut qu'on écrive « dizième avec un z comme dizaine ; contreindre comme étreindre et restreindre ; prétention, eontention, intention^ obtention comme extension », -avec une *, non avec un t; en d'autres termes que les mêmes sons doivent être exprimés partout par les mêmes signes, le son s toujours par s et non par t;

2** En ce qui concerne Vorthographe de règles^ qu'il faut en finir avec l'arbitraire, avec « les exceptions et les sous-exceptions > que rien n'explique ni n'autorise ; qu'il faut écrire « des bijous » non avec ap, mais avec s, comme des verrous », c'est-à-dire adopter uniformément s comme marque du pluriel pour les substantifs; que les noms étrangers et les noms composés , répartis aujourd'hui capricieusement en tant de classes, doivent être ramenés à une loi commune ; que les règles de Y adjectif enfin demandent à être simplifiées : « Que d'heures absolument inutiles pour l'éducation de l'esprit ont été consacrées dans les écoles primaires elles-mêmes à approfondir les règles de tout^ de même^ de vingt et de cent, de nu et de demi^ à disserter sur les exceptions et les sous-exceptions sans nombre de la prétendue orthographe des noms composés qui n'est que l'histoire d'une variation perpétuelle! »

Après cela, que la circulaire, nécessairement bornée à des limites fort étroites, ne contienne pas un plan de réforme détaillé et complet ; qu'elle laisse de côté un très grand nombre de questions, et qu'elle recommande une extrême réserve dans l'adoption des principes nouveaux, nul ne s'en étonnera : il ne pouvait entrer dans la pensée du grand-maître de l'Université de transformer tout d'un coup, de bouleverser l'orthographe actuelle. Nous-mêmes sommes les pre-

ïïiiers à conseiller la prudence. Mais pour tout lecteur attentif et impartial, le sens de cette circulaire ressort à chaque ligne avec une lumineuse évidence: c'est qu'il faut bannir l'arbitraire de l'orthographe et de capricieuse la rendre rationnelle.

Ainsi la circulaire est en quelque sorte la consécration officielle des principes contenus dans notre ouvrage. Il suffira, pour s'en convaincre, d'en parcourir le texte, que nous donnons ci-dessous.

B, — Circulaire ayant pour objet d'interdire Vabus des exigences grammaticales dans la dictée.

Paris, le 27 avril 1891.

Monsieur le Recteur, au moment où vous préparez la session annuelle des examens et des concours de renseignement primaire et secondaire, notamment ceux du certificat d'études primaires et ceux du concours d'admission aux bourses, je crois devoir appeler votre attention sur la jurisprudence libérale qu'il conviendrait de recommander aux diverses commissions, relativement aux épreuves d'orthographe.

Que la connaissance de la langue française soit un des objets essentiels que se propose l'éducation, soit à l'école, soit au lycée, il n'est pas besoin de le démontrer : il faudrait relever, plutôt qu'abaisser, le niveau des épreuves destinées à prouver que l'enfant manie correctement sa langue, en respecte les règles, en comprend l'esprit. Mais toute la langue n'est pas dans la grammaire, ni toute la grammaire dans l'orthographe. Or, c'est seulement de l'importance excessive accordée parfois dans les examens aux singularités et aux subtilités de l'orthographe, que l'opinion publique s'est émue.

A plusieurs reprises déjà, le Conseil supérieur a manifesté son désir de rompre avec ce qu'on a nommé le fétichisme de Vorthographe, et surtout avec la tarification mécanique des fautes : dans tous les règlements qui lui ont été soumis depuis dix ans, le Conseil a supprimé le

caractère éliminatoire de la dictée, ainsi que IVchelU» officielle des fautes d'orthographe, entraînant au delà d'un certain chiffre la note zéro. S'inspirant du même esprit, tous les pédagogues sont unanimes à exprimer le vœu que les fautes soient, comme on l'a dit, plutôt pesées que comptées ; tous aussi supplient les comités qui choisissent les textes, et ceux qui corrigent les épreuves, de s'attacher moins aux mots bizarres, aux curiosités linguistiqueSy aux règles compliquées ou controversées, aux contradictions de l'usage, qu'à rintelligence du sens et à la correction générale de la langue.

Toutes ces recommandations ont trouvé place dans les programmes des examens, dans les plans d'études des divers établissements, aussi bien que dans plusieurs circulaires de mes prédécesseurs. Je voudrais y ajouter une prescription plus formelle encore et s'adressant, par votre intermédiaire. Monsieur le Recteur, aux présidents et aux membres de nos diverses commissions d'examens.

Je désire que vous leur fassiez entendre qu'il dépend d'eux d'assurer à l'enseignement de l'orthographe une direction moins étroite. Ce qui fait maintenir encore dans beaucoup d'écoles un nombre invraisemblable d'heures exclusivement consacrées aux exercices grammaticaux les plus minutieux, c'est la crainte, fondée ou non, des rigueurs qu'aura l'examinateur, dans son appréciation de la dictée. C'est donc cette appréciation même qu'il importe de soumettre à des règles qui puissent guider plus encore l'opinion des candidats que le jugement des examinateurs. Je ne puis, il est vrai, ni dresser, ni vous charger, Monsieur le Recteur, de dresser vous-même, à l'usage des commissions, un tableau officiel des variantes orthographiques qu'il conviendra d'admettre, indifféremment, dans les divers examens. Il faudra évidemment tenir compte, et de l'âge des élèves, et de la nature des épreuves, et aussi de l'inégale gravité que peuvent avoir les diverses infractions à Vorthographe, Ce sont là des considérations trop délicates à la fois, et trop variables, pour pouvoir donner matière à un règlement proprement dit. Les commissions seules en peuvent être juges. Tout ce que nous pouvons faire, et ce que je vous demande, c'est de leur rappeler une fois de

LA NOUVELLE ORTHOGRAPHE iÙ^

plus qu a des degrés divers, tous ces examens ont le caractère élémentaire, qu'ils sont la sanction d'un enseignement élémentaire lui-même, que dès lors, les épreuves de langue ne peuvent, ne doivent avoir pour but, que de montrer si Tenfant écrit couramment et correctement sa langue ; qu'il faut, par conséquent, en exclure beaucoup de discussions qui seraient à leur place dans les épreuves de l'agrégation de grammaire.

Pour préciser ces indications générales, je crois utile. Monsieur le Recteur, que vos instructions aux commissions d'examen entrent dans quelques détails sur les réformes à introduire dans la correction et le jugement de la dictée. Et je tiens moi-même à fixer par quelques exemples la nature aussi bien que les motifs do l'indulgence que je vous prie de recommander.

Les points sur lesquels j'invite les commissions à se montrer tolérantes, peuvent se ramener à trois groupes :

1° Il faut d'abord renoncer à une rigueur absolue, toutes les fois qu'il y a doute ou partage d'opinion^ toutes les fois que l'usage n'est pas encore fixé ou l'a été récemment, que la pratique courante varie, que les auteurs différent d'avis, et que l'Académie elle-même enregistre les hésitations de l'opinion. Jusqu'en 1878, on devait écrire conson-nancej l'Académie admet maintenant consonance, par analogie avec dissonance. Jusqu'en 1878, on devait écrire phthisie et ryhthme ; depuis, l'Académie supprime l'une des deux A; mais c'est la seconde dans phtisie, la première dans rythme. Jusqu'en 1878, collège était sévèrement compté pour une faute ; on devait écrire collège ; c'est l'inverse aujourd'hui. De même, les excédents ont remplacé les excédants; tout-à-fait s'écrit sans trait d'union, et il en est de même pour une foule de mots composés. Deux des recueils, qui font autorité pour notre langue, écrivent, sans que personne s'en offusque, les enfans, lesmomens, î.e pluriel de certains mots étrangers se marque, suivant les auteurs, de différentes manières : on dit des so/o«, dos solo et des soli. L'Académie autorise des agendas, des alinéas, et ne paraît pas admettre des duplicatas. Elle préfère dos accessit f gans condamner des accessits. Nombre de mots usuels ont également une orthographe sur laquelle, à

moins de pédantisme, nul ne peut prétendre à Tinfaillibilité; de l'aveu même de l'Académie, on écrit clef ou clé; sopka ou $ofa, des entre-sol ou des entresols, dévouement ou dévoûment, gaieté ou gaité, la cigué ou la cigûe, il paye ou il paie, payement ou paiement, ou même paîment, etc. Dans ces cas et dans tous les cas semblables, quelle que soit i'opinion personnelle du correcteur, il ne peut pas demander à rélève d'être plus sûr de lui que les maîtres euxmêmes !

2<^ Je réclame la même indulgence pour Venfant quand la logique lui donne raison contre Vusage et quand la faute <ju'il commet prouve qu'il respecte, mieux que ne Ta fait la langue même, les lois naturelles de l'analogie. < Une des premières choses qu'on enseigne aux enfants, dit un maître en matière de philologie, ce sont les sept noms en ou qui, au lieu de prendre un s au pluriel, veulent un x , genoux, bijoux, etc.. Mais, par quelle secrète raison ne se plient-ils pas à la règle commune ? Personne n'a jamais pu le découvrir. » De même, ne sachons pas trop mauvais gré à l'élève qui écrira contreindre comme étreindre et restreindre, — cantonier comme timonier et cantonal, — entrouvrir comme entrelacer, — dans Ventretemps comme -sur les entrefaites, — contrecoup comme contretemps.

Est<-il juste de compter comme autant de fautes les infractions à Torthographe qui sont précisément des preuves d'attention de sa part ? Ce n'est, par exemple, ni Vétourderie, ni IHgnorànce, c'est, au contraire, la réflexion, qui ramène à écrire ou bien dixième comme dizaine, ou bien DixAiNE comme dixième, — à penser qu'il faut admettre charrette, charrier, chan*oi et par suite charriot, à moins de supprimer dans tous ces mots le second r qui ne se prononce pas, — à maintenir les traits d'union dans chemin- de- fer, dans porte-manteau, pour pouvoir les conserver dans arcen-ciel et porte-monnaie, ou vice versa. La logique l'empê-» chera encore d'admettre imbécile et imbécillité, siffler avec deux f et persifler avec un seul. L'analogie lui fera écrire iissoir sans e, malgré Ve de séance, puisque tout le monde a fini par écrire déchoir sans e, malgré celui de déchéance.

Est-ce l'enfant qui a tort d'hésiter, quand la langue elle-même semble se contredire, et qu'après pn^étentiouy

contention, attention^ intention, obtention, on lui enjoint d'écrire extension"^ Que répondre à Téiève qui veut écrire déciller à cause de cils, une demie Ueue comme une lieue et et demie, forsené et non pas forcené, puisque le mot signifle hors de sens et n'a aucun rapport avec forcée Y o^tAl un maître qui ait pu donner une bonne raison pour justifier la différence entre apercevoir et apparaître, entre alourdir et ALLONGER, entre abat âge et abatteur, entre abatis et abat- ToiB, entre agrégation et agglomération ?

Au Heu d'inculquer, en pareil cas, dans l'esprit de rélève, ridée d'une règle absolue et inviolable, ne vaut-il pas mieux lui laisser voir que c'est là, au contraire, une matière en voie de transformation^^ N'y a-t-il pas toute vraisemblance que dHd à wie génération ou deux, la plupart de ces bizan*eries auront disparu , pour faire place à des simplifications analogues à celles qu'ont opérées sous nos yeux, depuis moins d'un siècle, les éditions successives du Dictionnaire de l'Académie '?

3° Enfin, il est entré depuis le commencement de ce siècle, dans notre orthographe française, un certain nombre de règles fondées sur des distinctions que les grammairiens jugeaient décisives, que la philologie moderne, plus respectueuse de l'histoire même de la langue, ne confirme qu'avec beaucoup d'exceptions et, dans tous les cas, sans y attacher, à aucun degré, le respect superstitieux dont on voulait les entourer. C'est sur ces points qu'il faudrait inviter les examinateurs et les maîtres à glisser légèrement, bien loin de s'y complaire. C'est là surtout qu'il faut alléger le fardeau. Que d'heures absolument inutiles pour Véducation de l'esprit ont été consacrées dans les écoles primaires elles-mêmes, à approfondir les règles de TOUT et de même, de vingt et de cent, de nu et de demi, à disserter sur les exceptions et les sous-exceptions sans nombre de la prétendue orthographe des noms composés, qui n'est que Vhistoire d'une variation perpétuelle !

La presse a plus d'une fois signalé l'inanité des débats sans fin auxquels donne lieu, dans la dictée, certaines locutions comme : des habits d'homme ou d'hommes, la gelée de groseille ou de groseilles, de pomme ou de pommes, des moines en bonnet carré on en bonnets carrés.

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A supposer que l'on trouve de bonnes raisons pour justifier telle ou telle de ces finesses orthographiques, n'est-il pas flagrant que Timmense majorité des enfants ont mieux à faire que d'y consommer leur temps? Et, pour ne parler que de la langue française, n'ont-ils pas infiniment plus besoin, pour la bien connaître, qu'on leur lise et «iu'on leur fasse lire en classe et hors de classe, les plus belles pages de nos classiques, que d'exercer toute l'acuité de leur esprit sur des nuances grammaticales à peine saisissables quand elles ne sont pas de simples vétilles. Ce souci de l'orthographe à outrance n'éveille chez eux ni le sentiment du beau, ni l'amour de la lecture, ni même le véritable sens critique. Il ne pourrait que leur faire prendre des habitudes d'ergotage. A tant éplucher les mots, ils ristjuent de perdre de \ue la pensée, et ils ne sauront jamais ce que c'est qu'écrire, si leur premier mouvement n'est pas de chercher dans le discours, sous l'enveloppe des mots, la pensée qui en est l'àme.

Je ne "doute pas. Monsieur le Recteur que, communiquées et expliquées par tous aux commissions que vous avez à nommer et à diriger, les observations qui précèdent ne soient aisément accueillies et suivies d'eflet. Je vous serai reconnaissant de me tenir au com'ant des mesures que vous aurez prises pour qu'il en soit ainsi.

Recevez, Monsieur le Recteur, l'assurance de ma considération très distinguée.

Le Ministre de VInstruction puhîigue et des Beaux- Arts,

Signé : Léon Bourgeois.

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