DANIEL HALÉVY
Trois cents années se sont écoulées depuis la naissance de Pascal, et guère moins depuis sa mort : Pascal a peu vécu, seulement trente - neuf années.
Pendant ces trois cents années, les hommes ont cheminé : que pouvonsnous donc apprendre d’un homme du xvri® siècle ? Ce n’est pas lui, c’est nous qui l’instruirions, s’il revenait à la vie. D’autant que parmi ses contemporains même, Pascal était un « arriéré » : 1] n’était pas entraîné, avec tous les autres, en avant, vers un avenir « meilleur », mais en arrière, dans les profondeurs du passé. Comme
Julien l’Apostat, il voulait faire revenir en arrière «la roue du temps».
En effet, il était un apostat ; il avait abandonné, renié tout ce que l’humanité avait acquis par un effort commun, pendant les deux siècles
brillants, ces siècles que la postérité …
reconnaissante a nommés : « Renaissance ». Tout se renouvelait, et tous voyaient dans ce renouvellement leur .
destinée historique. Mais Pascal avait peur de la nouveauté. Tous les efforts de sa pensée, si inquiète en même temps que profonde et concentrée, il les appliquait à résister aux courants de l’histoire, à ne pas se laisser entraîner par eux. 4 Peut-on lutter, est-il sensé de lutter contre l’histoire ? de quel intérêt peut … être pour nous un homme qui essaie de forcer le temps à revenir en .
arrière ? N'est-il pas condamné
DE GETHSÉMANI 3 d'avance (et avec lui toute son œuvre) a l’insuccès, à la non réussite, à la stérilité ? | Il ne peut y avoir deux réponses à cette question. L'histoire est implacable pour les apostats. Pascal n’a pas évité le sort commun. Il.est vrai que ses œuvres continuent à être imprimées, qu'aujourd'hui encore on le lit, qu'il est même loué, célébré ; que des cierges brûlent continuellement devant son image, et brûleront longtemps, très longtemps. Mais personne ne l'écoute : d’autres sont écoutés, ceux-là contre qui il luttait, ceux-là qu'il haïssait. C’est chez d’autres que lui qu'on va chercher la vérité à laquelle il sacrifia sa vie, Ce n’est pas Pascal, c’est Descartes qui est considéré comme le père de la philosophie nouvelle ; et ce n’est pas de Pascal, c’est de Descartes que
4 LASNURE
nous acceptons la vérité ; car où cherchera-t-on la vérité sinon dans la philosophie? T'el est le jugement de l’histoire : on admire Pascal, et on passe son chemin. C’est un jugement sans appel.
Si Pascal pouvait être rappelé à la vie, que répondrait-il à ce jugement de l’histoire ? Question oiseuse, dirat-on; l’histoire compte avec les vivants, et non avec les morts. Je le sais ; mais j'estime que pour une fois, et puisqu'il s’agit de Pascal, il est légitime d’obliger l’histoire à compter avec les morts. Il est vrai que l’entreprise est fort difficile et fort embarrassante ; il est vrai que l’histoire devra inventer pour se justifier une philosophie nouvelle, car celle de Hegel (tous l’adoptent, ceux même dont Hegel n’est pas le maître ; et, dès longtemps avant Hegel, nombreux
DE GETHSÉMANI s
étaient ceux qui la professaient) — celle de Hegel se montrera inapplicable.
Après tout, est-1l si terrible, cet embarras ? et faut-il défendre Hegel à tout prix ? Jusqu'à présent on écrivait l’histoire en partant de cette supposition (personne, d’ailleurs, ne l’a vérifiée) que les hommes une fois morts n’ont plus aucune sorte d’existence, qu'ils sont, par conséquent, désarmés contre le jugemient de la postérité, et sans influence sur la vie. Mais le temps viendra, peut-être, où les historiens eux-mêmes sentiront en ceux qui ont cessé de vivre des hommes pareils à eux. Alors ils deviendront plus prudents et plus circonspects dans leurs jugements. Notre sentiment aujourd’hui, notre conviction même, c'est que les défunts se taisent et se tairont toujours, quoi qu’on dise
d’ eux, de quelque manière qu on les traite. Mais si cette conviction nous est un Jour Ôôtée, si nous sentons que les défunts peuvent à chaque instant revenir à la vie, sortir .de la tombe, faire irruption dans notre existence et se présenter devant nous comme nos égaux — quel langage parleronsnous alors ?
Il faut avouer que cela est possible ; qu'il est possible, veux-je dire, que les défunts ne soient pas aussi faibles, aussi dénués, aussi morts que nous le pensons. En tous cas, la philosophie, qui, ainsi qu’on nous l’apprit, ne doit pas émettre des jugements sans preuves, ne saurait garantir 27 sæcula sæculorum aux historiens cette sécurité où les défunts les laissent aujourd’hui. Dans un amphithéâtre anatomique, on peut tranquillement disséquer les cadavres. Mais l’histoire n’est
pas un amphithéâtre anatomique, et il est concevable que les historiens soient un jour obligés de rendre leurs comptes aux défunts. S'ils craignent leurs responsabilités et ne veulent pas être transformés eux-mêmes de juges en accusés, ils doivent, ayant rejeté Hegel, chercher des méthodes nouvelles. Je ne saurais dire si l’ empereur Julien consentirait à accepter le jugement de l’histoire : mais Pascal, dès ici-bas, avait préparé sa réponse aux générations passées et futures. Cette réponse, la voici :
« Vous-mêmes êtes corruptibles.… — Îl est meilleur d’obéir à Dieu qu'aux
hommes. Ÿ'ai craint que je n’eusse mal écrit, me voyant condamné, mais l'exemple de tant de pieux écrits me fait croire au contraire... »
Et enfin
«St mes lettres sont condamnées à Rome, ce que j'y condamne est condamné dans le ciel : Ad tuum, Domine Jesu, tribunal appello. »
Ainsi répondit Pascal vivant à Rome menaçante ; ainsi répondrait-il, sans doute, au jugement de l’histoire. Dans ses Lettres Provinciales il avait déclaré péremptoirement : € Ÿe n'espére rien du monde » Je n’en cppréhende rien, je n'en veux Tien ; je n'ai besoin, par la grâce de Dieu, ni du bien, ni de l'autorité de personne. » Un homme qui n’attend rien du monde, qui ne craint rien, qui n’a besoin ni des biens du monde, n1 d’un appui quelconque, peut-on lui faire peur avec des jugements, peut-on le contraindre au reniement par des menaces ?
L'histoire lui paraîtra-t-elle comme
DE GRDHSÉMANT. 0 une instance de vérité, comme la dernière instance ?
Ad tuum, Domine, tribunal appello.
Je pense que dans ces paroles est contenue la solution de l’énigme que présente la philosophie de Pascal.
Le juge suprême dans tous les différends, ce n'est pas l’homme, mais Celui qui est au-dessus des hommes.
Et, par conséquent, pour trouver le vrai il faut se libérer de ce que les hommes considèrent ordinairement comme vrai.
Longtemps la légende a prévalu que Pascal aurait été un cartésien. Aujourd’hui tout le monde convient que cela n’est pas; non seulement Pascal n’a jamais été un disciple de Descartes, mais au contraire Descartes incarnait ce contre quoi Pascal luttait. Il le dit ouvertement dans ses
« Pensées » : « Ecrire contre ceux qui
approfondissent trop les sciences, Des-
cartes. » Et encore : « Descartes inutile :
et incertain. » Et enfin, d’une façon tout à fait décisive et avec l’exposé des motifs du jugement : « Ÿe ne.
puis pardonner à Descartes ; tl aurait bien voulu, dans toute sa philosophie, pouvoir se passer de Dieu; mais il n'a pas su s'empêcher de lu faire donner une chiquenaude, pour mettre le monde en mouvement; après cela il n’a plus que faire de Dieu. » Il est parfaitement évident que ce « Je ne puis pardonner » s’applique non seulement à Descartes, mais à toute l’ancienne philosophie dans laquelle Descartes avait été élevé, et à toute la philosophie à venir, dont Descartes posait les bases. Que représentait cette philosophie, sinon la conviction que le monde est « naturelle-
ment exphicable » ; que l’homme peut « se passer de Dieu » (les pélagiens avaient formulé cette idée dans la phrase : homo emancipatus a Deo) ; etien quoi consistait l’idée dominante de Rome sinon dans la même con- viction, puisque Pascal a dû en appe- Ier 4 Dieu ?
Pascal l’avait senti de très bonne heure, et les dernières années de sa vie n'ont été qu’une lutte continuelle et pénible contre le monde et contre Rome, qui tendaient à s’émanciper de Dieu. D'où le caractère paradoxal, si énigmatique, de sa philosophie et de-sa conception de la vie. Ce qui tranquillise ordinairement les hom- mes, suscite en lui la plus grande inquiétude, et au contraire, ce que les hommes craignent le plus, fait naître en lui les grands espoirs. Et plus il avance, plus il se fortifie dans