‹ La nuit de Gethsémani 1923Chapitre 5 sur 19 · L'A «NUE · texte numérisé non relu

L'A «NUE

cette conception de la vie. Aussi

devient-il toujours plus étranger et plus effrayant pour les hommes. Nul

ne le conteste : Pascal est un grand

homme, un homme génial et inspiré, chaque ligne de ses écrits en porte

témoignage. Mais chaque ligne prise

séparément et tous ses écrits pris ensemble sont inutiles, sont hostiles aux hommes. Non seulement ils ne donnent rien, mais ils enlèvent tout. Les hommes ont besoin de quelque chose de « positif », de quelque chose qui résoud et qui calme. Que peuvent-ils attendre de Pascal qui, dans l'élan d’une sombre inspiration, proclame ou

plutôt jette ce grand cri : « Jésus sera

en agonie jusqu'à la fin du monde : 1l ne faut pas dormir pendant ce tempsla. »

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L’agonie de Jésus durera jusqu’à la fin du monde — et, par conséquent, il ne faut pas dormir tout ce tempslà. Cela se peut dire, tout se peut dire. Mais un homme peut-il se donner, peut-il remplir une telle tâche ?

S'il ne le peut, quel sens ont ces paroles ? Pascal, comme Macbeth, veut « assassiner le sommeil » ; plus encore, 1l semble exiger que tous les hommes s’associent à cette œuvre horrible. La raison humaine déclare, sans hésiter, que l’exigence de Pascal est inexécutable et insensée. Et on ne peut pas ne pas obéir à la raison.

Pascal lui-même nous l'enseigne :

« La raison nous commande bien plus impérieusement que le maître; car, en désobässant à l’un, on est malheureux, et en désobéissant à l’autre, on est un.

sot. » Donc, comment refuser obéissance à la raison ? Et qui osera le faire ? Saint Pierre l’apôtre, quand Jésus lui demanda de demeurer avec

lui afin d’alléger ses souffrances, n’eut …

pas la force de vaincre le sommeil ; Pierre dormait pendant que Jésus priait : « Que ce calice s'éloigne de

moi... », pendant qu'il eriait : Tristis

est anima mea usque ad mortem. Quand Jésus fut saisi par les soldats et traîné vers ses bourreaux, Pierre continuait à dormir ; car ce n’est qu'en dormant qu’un homme a pu, en une nuit, renier trois fois son Dieu. Et tout de même c’est Lui, qui savait que Pierre devait dormir et, dans :

son sommeil, renier Dieu, c’est Lui =

qui le proclame son vicaire sur la terre et lui remet les clefs terrestres du royaume céleste. Donc, d’après les décisions insondables du Créateur, son vicaire sur la terre ne peut être que celui qui sait dormir st profondément, celui qui s’est confié à la raison à tel point qu’il ne se réveille pas même quand, dans un cauchemar, il renie son Dieu.

Il semble qu’il en a été réellement ainsi, et telle était la pensée de Pascal, aussi bien quand il composait ses Lettres Provinciales que quand il écrivait ses notes pour |” « Apologie du christianisme » : ces notes qui nous furent conservées, et forment ses Pensées. C’est pourquoi, pensonsnous, Arnauld, Nicole et les autres solitaires de Port-Royal, compagnons de Pascal, qui après sa mort publièrent son livre, durent abréger, changer

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et couper beaucoup de choses. Elle se manifestait d’une manière trop choquante dans les notes qu'il avait laissées, cette pensée, monstrueuse selon l’entendement humain : le jugement dernier qui nous attend n’est pas sur la terre, mais au ciel ; donc, les hommes ne doivent pas dormir ; personne ne doit jamais dormir. Ni Arnauld, ni Nicole, Jansénius même, n'auraient supporté cette pensée. Il semble que pour Pascal lui-même elle fut un insupportable fardeau.

Il la rejetait ou l’acceptait alternativement, sans jamais pouvoir l’abandonner. Si vous consultez saint Augustin, vous vous convaincrez que, malgré son pieux respect pour saint Paul, lui non plus n’osait considérer en face la parole de Dieu. Car il a dit, et répété souvent : Ego vero evangelo non crederem, nmisi me catho-

hcæ (ecclesie) commoveret auctoritas.

L'homme ne peut pas, il n'ose pas regarder le monde avec ses propres yeux ; 1l lui faut les yeux «communs », l'appui, l'autorité des autres. L’homme accepte plus facilement ce qui lui est étranger, même haïssable, mais accepté par tous, que ce qui lui est proche et cher, mais rejeté par tous.

Et sant Augustin, on le sait, a été le père de la fides 1mplicita, c’est-àdire de la doctrine d’après laquelle l’homme n'a pas besoin de communier lui-même avec la vérité du ciel, mais qu'il lui suffit d’observer les principes qui ont été déclarés véritables par l'Eglise. Si nous traduisons le terme fides 1mplicita en langage philosophique ou, ce qui revient au même, dans le langage du bon sens, cela voudra dire que l’homme a le droit, que l’homme est obligé de

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dormir, pendant que la Divinité agonise ; cela est exigé impérieusement par la raison, à laquelle nul ne peut désobéir. En d’autres termes : passé …

certaines limites, la curiosité de

l’homme devient inopportune. Aris-

tote l’a formulé dans le mot célèbre :

ne rien accepter sans preuves est

un signe de manque d'éducation phi-.

losophique,

En effet, il n'y a qu'un homme mal éduqué au point de vue philosophique ou un homme privé de bon

sens qui veuille questionner et chercher indéfiniment. Car il est évident que, quand on a une fois commencé à questionner ainsi, on ne peut arriver à la réponse définitive. Mais comme — ceci est également évident — on

ne questionne que pour avoir une

réponse, il faut donc savoir s’arrêter

à temps, et renoncer à questionner.

Il faut se tenir prêt à consentir, à un moment donné, à ce renoncement, et soumettre sa liberté individuelle, dangereuse et inutile, à une person- nalité, à une institution quelconque, ou à un principe inébranlable. Sous ce rapport, comme sous beaucoup d’autres, saint Augustin est resté fidèle aux enseignements de la philosophie grecque. Il n’a fait que remplacer le principe général ou les principes généraux, dont la totalité constituait pour les anciens la Raison, par lPidée de l'Eglise, aussi infaillible, à son point de vue, que l'était, au point de vue des anciens, la Raison.

Mais la valeur théorique et pratique . de l’idée de l'Eglise et de celle de la raison était essentiellement la même.

La raison garantissait aux anciens l’assurance et la fermeté, ce droit au sommeil que le moyen-âge trouvait

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