‹ La nuit de GethsémaniChapitre 3 sur 7 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

M. Léon Chesiov a un don singulier pour explorer les âmes, pour découvrir en elles les articulations secrètes oit les perspectives s'altèrent, où la raison s'étonne. Il nous conduit jusqu'à ses points extrêmes, et nous y laisse chargés de trouble. On connaît le cri d'Hamlet : The time is out of joint ! Le temps est hors des gonds. Léon Chestov cite ce vers et ajoute : « Nous ne ferons rien pour remettre le temps en place.

Qu'il se brise donc en morceaux. » Je ne crois pas qu'il donne un autre enseignement.

M. Léon Chestov a constamment cherché pour y trouver sa nourriture les textes les plus difficiles ; il a cherché dans Nietszche, Dostoïevsky, Pascal, Luther, saint Paul, Isaïe, et jusque dans leur commun ancêtre, le narrateur tragique de la Genèse. Voici qu'il nous apporte son Pascal; souhai-

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tons qu'on le lise et ly entende. Depuis vingt-cinq ans, nous avons beaucoup travaillé pour nous rapprocher de Pascal ; peut-être, à notre insu, V avonsnous surtout rapproché de nous, et parfois oublié la distance qui, entre un tel homme et nous, doit exister toujours. Donnons audience à V interprète russe ; nous pouvons nous fier à lui pour que nos inquiétudes soient l' accrues et nos perspectives rompues.

Nous remercions M. Exempliarsky de la traduction que nous lui devons*

Daniel Halévy.

Trois cents années se sont écoulées depuis la naissance de Pascal, et guère moins depuis sa mort : Pascal a peu vécu, seulement trente -neuf années.

Pendant ces trois cents années, les hommes ont cheminé : que pouvonsnous donc apprendre d'un homme du XVIIe siècle ? Ce n'est pas lui, c'est nous qui l'instruirions, s'il revenait à la vie. D'autant que parmi ses contemporains même, Pascal était un « arriéré » : il n'était pas entraîné, avec tous les autres, en avant, vers un avenir « meilleur », mais en arrière, dans les profondeurs du passé. Comme

Julien l'Apostat, il voulait faire revenir en arrière «la roue du temps ».

En effet, il était un apostat ; il avait abandonné, renié tout ce que l'humanité avait acquis par un effort commun, pendant les deux siècles brillants, ces siècles que la postérité reconnaissante a nommés : « Renaissance ». Tout se renouvelait, et tous voyaient dans ce renouvellement leur destinée historique. Mais Pascal avait peur de la nouveauté. Tous les efforts de sa pensée, si inquiète en même temps que profonde et concentrée, il les appliquait à résister aux courants de l'histoire, à ne pas se laisser entraîner par eux.

Peut-on lutter, est-il sensé de lutter contre l'histoire ? de quel intérêt peut être pour nous un homme qui essaie de forcer le temps à revenir en arrière ? N'est-il pas condamné

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d'avance (et avec lui toute son œuvre) à l'insuccès, à la non réussite, à la stérilité ?

Il ne peut y avoir deux réponses à cette question. L'histoire est implacable pour les apostats. Pascal n'a pas évité le sort commun. Il est vrai que ses œuvres continuent à être imprimées, qu'aujourd'hui encore on le lit, qu'il est même loué, célébré ; que des cierges brûlent continuellement devant son image, et^brûleront longtemps, très longtemps. Mais personne ne l'écoute : d'autres sont écoutés, ceux-là contre qui il luttait, ceux-là qu'il haïssait. C'est chez d'autres que lui qu'on va chercher la vérité à laquelle il sacrifia sa vie. Ce n'est pas Pascal, c'est Descartes qui est considéré comme le père de la philosophie nouvelle ; et ce n'est pas de Pascal, c'est de Descartes que

nous acceptons la vérité ; car où cherchera-t-on la vérité sinon dans la philosophie ? Tel est le jugement de l'histoire : on admire Pascal, et on passe son chemin. C'est un jugement sans appel.

Si Pascal pouvait être rappelé à la vie, que répondrait-il à ce jugement de l'histoire ? Question oiseuse, dirat-on ; l'histoire compte avec les vivants, et non avec les morts. Je le sais ; mais j'estime que pour une fois, et puisqu'il s'agit de Pascal, il est légitime d'obliger l'histoire à compter avec les morts. Il est vrai que l'entreprise est fort difficile et fort embarrassante ; il est vrai que l'histoire devra inventer pour se justifier une philosophie nouvelle, car celle de Hegel (tous l'adoptent, ceux même dont Hegel n'est pas le maître ; et, dès longtemps avant Hegel, nombreux

étaient ceux qui la professaient) — celle de Hegel se montrera inapplicable.

Après tout, est-il si terrible, cet embarras ? et faut-il défendre Hegel à tout prix ? Jusqu'à présent on écrivait l'histoire en partant de cette supposition (personne, d'ailleurs, ne l'a vérifiée) que les hommes une fois morts n'ont plus aucune sorte d'existence, qu'ils sont, par conséquent, désarmés contre le jugement de la postérité, et sans influence sur la vie. Mais le temps viendra, peut-être, où les historiens eux-mêmes sentiront en ceux qui ont cessé de vivre des hommes pareils à eux. Alors ils deviendront plus prudents et plus circonspects dans leurs jugements. Notre sentiment aujourd'hui, notre conviction même, c'est que les défunts se taisent et se tairont toujours, quoi qu'on dise

d'eux, de quelque manière qu'on les traite. Mais si cette conviction nous est un jour ôtée, si nous sentons que les défunts peuvent à chaque instant revenir à la vie, sortir de la tombe, faire irruption dans notre existence et se présenter devant nous comme nos égaux — quel langage parleronsnous alors ?

Il faut avouer que cela est possible ; qu'il est possible, veux-je dire, que les défunts ne soient pas aussi faibles, aussi dénués, aussi morts que nous le pensons. En tous cas, la philosophie, qui, ainsi qu'on nous l'apprit, ne doit pas émettre des jugements sans preuves, ne saurait garantir in sœcula sœculorum aux historiens cette sécurité où les défunts les laissent aujourd'hui. Dans un amphithéâtre anatomique, on peut tranquillement disséquer les cadavres. Mais l'histoire n'est

pas un amphithéâtre anatomique, et il est concevable que les historiens soient un jour obligés de rendre leurs comptes aux défunts. S'ils craignent leurs responsabilités et ne veulent pas être transformés eux-mêmes de juges en accusés, ils doivent, ayant rejeté Hegel, chercher des méthodes nouvelles. Je ne saurais dire si l'empereur Julien consentirait à accepter le jugement de l'histoire ; mais Pascal, dès ici-bas, avait préparé sa réponse aux générations passées et futures. Cette réponse, la voici :

« Vous-mêmes êtes corruptibles. — // est meilleur d'obéir à Dieu qu'aux hommes. J'ai craint que je n'eusse mal écrit, me voyant condamné, mais l'exemple de tant de pieux écrits me fait croire au contraire.... »

Et enfin :

« Si mes lettres sont condamnées à Rome, ce que j'y condamne est condamné dans le ciel : Ad tuum, Domine Jesu, tribunal appello. »

Ainsi répondit Pascal vivant à Rome menaçante ; ainsi répondrait-il, sans doute, au jugement de l'histoire. Dans ses Lettres Provinciales il avait déclaré péremptoirement : « Je n'espère rien du monde, je n'en appréhende rien, je n'en veux rien ; je n'ai besoin, par la grâce de Dieu, ni du bien, ni de l'autorité de personne. » Un homme qui n'attend rien du monde, qui ne craint rien, qui n'a besoin ni des biens du monde, ni d'un appui quelconque, peut-on lui faire peur avec des jugements, peut-on le contraindre au reniement par des menaces ? L'histoire lui paraîtra-t-elle comme

une instance de vérité, comme la dernière instance ?

Ad tuurn, Domine, tribunal appello.

Je pense que dans ces paroles est contenue la solution de l'énigme que présente la philosophie de Pascal.

Le juge suprême dans tous les différends, ce n'est pas l'homme, mais Celui qui est au-dessus des hommes.

Et, par conséquent, pour trouver le vrai il faut se libérer de ce que les hommes considèrent ordinairement comme vrai.

Longtemps la légende a prévalu que Pascal aurait été un cartésien.

Aujourd'hui tout le monde convient que cela n'est pas ; non seulement Pascal n'a jamais été un disciple de Descartes, mais au contraire Descartes incarnait ce contre cjuoi Pascal luttait. Il le dit ouvertement dans ses

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« Pensées » : « Ecrire contre ceux qui approfondissent trop les sciences, Descartes. » Et encore : « Des cartes inutile et incertain. » Et enfin, d'une façon tout à fait décisive et avec l'exposé des motifs du jugement : « Je ne puis pardonner à Descartes; il aurait bien voulu, dans toute sa philosophie, pouvoir se passer de Dieu; mais il n'a pas su s'empêcher de lui faire donner une chiquenaude, pour mettre le monde en mouvement; après cela il n'a plus que faire de Dieu. » Il est parfaitement évident que ce « je ne puis pardonner » s'applique non seulement à Descartes, mais à toute l'ancienne philosophie dans laquelle Descartes avait été élevé, et à toute la philosophie à venir, dont Descartes posait les bases. Que représentait cette philosophie, sinon la conviction que le monde est « naturelle-

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ment explicable » ; que l'homme peut « se passer de Dieu » (les pélagiens avaient formulé cette idée dans la phrase : homo emancipatus a Deo) ; et en quoi consistait l'idée dominante de Rome sinon dans la même conviction, puisque Pascal a dû en appeler à Dieu ?

Pascal l'avait senti de très bonne heure, et les dernières années de sa vie n'ont été qu'une lutte continuelle et pénible contre le monde et contre Rome, qui tendaient à s'émanciper de Dieu. D'où le caractère paradoxal, si énigmatique, de sa philosophie et de sa conception de la vie. Ce qui tranquillise ordinairement les hommes, suscite en lui la plus grande inquiétude, et au contraire, ce que les hommes craignent le plus, fait naître en lui les grands espoirs. Et plus il avance, plus il se fortifie dans

cette conception de la vie. Aussi devient-il toujours plus étranger et plus effrayant pour les hommes. Nul ne le conteste : Pascal est un grand homme, un homme génial et inspiré, chaque ligne de ses écrits eit porte témoignage. Mais chaque ligne prise séparément et tous ses écrits pris ensemble sont inutiles, sont hostiles aux hommes. Non seulement ils ne donnent rien, mais ils enlèvent tout. Les hommes ont besoin de quelque chose de « positif », de quelque chose qui résoud et qui calme. Que peuvent-ils attendre de Pascal qui, dans l'élan d'une sombre inspiration, proclame ou plutôt jette ce grand cri : « Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde : il ne faut pas dormir pendant ce tempslà, »

L'agonie de Jésus durera jusqu'à la fin du monde — et, par conséquent, il ne faut pas dormir tout ce tempslà. Cela se peut dire, tout se peut dire. JMais un homme peut-il se donner, peut-il remplir une telle tâche ?

S'il ne le peut, quel sens ont ces paroles ? Pascal, comme Macbeth, veut « assassiner le sommeil » ; plus encore, il semble exiger que tous les hommes s'associent à cette œuvre horrible. La raison humaine déclare, sans hésiter, que l'exigence de Pascal est inexécutable et insensée. Et on ne peut pas ne pas obéir à la raison. Pascal lui-même nous l'enseigne :

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« La raison nous commande bien plus impérieusement que le maître; car, en désobéissant à F un, on est malheureux, et en désobéissant à Vautre, on est un sot. » Donc, comment refuser obéissance à la raison ? Et qui osera le faire ? Saint Pierre l'apôtre, quand Jésus lui demanda de demeurer avec lui afin d'alléger ses souffrances, n'eut pas la force de vaincre le sommeil ; Pierre dormait pendant que Jésus priait : « Que ce calice s'éloigne de moi... », pendant qu'il criait : Tristis est anima mea usque ad mortem. Quand Jésus fut saisi par les soldats et traîné vers ses bourreaux, Pierre continuait à dormir ; car ce n'est qu'en dormant qu'un homme a pu, en une nuit, renier trois fois son Dieu. Et tout de même c'est Lui, qui savait que Pierre devait dormir et, . dans son sommeil, renier Dieu, c'est Lui

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qui le proclame son vicaire sur la terre et lui remet les clefs terrestres du royaume céleste. Donc, d'après les décisions insondables du Créateur, son vicaire sur la terre ne peut être que celui qui sait dormir si profondément, celui qui s'est confié à la raison à tel point qu'il ne se réveille pas même quand, dans un cauchemar, il renie son Dieu.

Il semble qu'il en a été réellement ainsi, et telle était la pensée de Pascal, aussi bien quand il composait ses Lettres Provinciales que quand il écrivait ses notes pour Y « Apologie du christianisme » : ces notes qui nous furent conservées, et forment ses Pensées. C'est pourquoi, pensonsnous, Arnauld, Nicole et les autres solitaires de Port-Royal, compagnons de Pascal, qui après sa mort publièrent son livre, durent abréger, changer

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et couper beaucoup de choses. Elle se manifestait d'une manière trop choquante dans les notes qu'il avait laissées, cette pensée, monstrueuse selon l'entendement humain : le jugement dernier qui nous attend n'est pas sur la terre, mais au ciel ; donc, les hommes ne doivent pas dormir ; personne ne doit jamais dormir. Ni Arnauld, ni Nicole, Jansénius même, n'auraient supporté cette pensée. Il semble que pour Pascal lui-même elle fut un insupportable fardeau.

Il la rejetait ou l'acceptait alternativement, sans jamais pouvoir l'abandonner. Si vous consultez saint Augustin, vous vous convaincrez que, malgré son pieux respect pour saint Paul, lui non plus n'osait considérer en face la parole de Dieu. Car il a dit, et répété souvent : Ego vero evangelio non crederem, nisi me catho-

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licœ (ecclesice) commoveret auctoritas.

L'homme ne peut pas, il n'ose pas regarder le monde avec ses propres yeux ; il lui faut les yeux « communs », l'appui, l'autorité des autres. L'homme accepte plus facilement ce qui lui est étranger, même haïssable, mais accepté par tous, que ce qui lui est proche et cher, mais rejeté par tous.

Et saint Augustin, on le sait, a été le père de la fides itnpltcita, c'est-àdire de la doctrine d'après laquelle l'homme n'a pas besoin de communier lui-même avec la vérité du ciel, mais qu'il lui suffit d'observer les principes qui ont été déclarés véritables par l'Eglise. Si nous traduisons le terme fides implicita en langage philosophique ou, ce qui revient au même, dans le langage du bon sens, cela voudra dire que l'homme a le droit, que l'homme est obligé de

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dormir, pendant que la Divinité agonise ; cela est exigé impérieusement par la raison, à laquelle nul ne peut désobéir. En d'autres termes : passé certaines limites, la curiosité de l'homme devient inopportune. Aristote Ta formulé dans le mot célèbre :

ne rien accepter sans preuves est un signe de manque d'éducation philosophique.

En effet, il n'y a qu'un homme mal éduqué au point de vue philosophique ou un homme privé de bon sens qui veuille questionner et chercher indéfiniment. Car il est évident que, quand on a une fois commencé à questionner ainsi, on ne peut arriver à la réponse définitive. Mais comme — ceci est également évident — on ne questionne que pour avoir une réponse, il faut donc savoir s'arrêter à temps, et renoncer à questionner.

Il faut se tenir prêt à consentir, à un moment donné, à ce renoncement, et soumettre sa liberté individuelle, dangereuse et inutile, à une personnalité, à une institution quelconque, ou à un principe inébranlable. Sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, saint Augustin est resté fidèle aux enseignements de la philosophie grecque. Il n'a fait que remplacer le principe général ou les principes généraux, dont la totalité constituait pour les anciens la Raison, par l'idée de l'Eglise, aussi infaillible, à son point de vue, que l'était, au point de vue des anciens, la Raison.

Mais la valeur théorique et pratique de l'idée de l'Eglise et de celle de la raison était essentiellement la même.

La raison garantissait aux anciens l'assurance et la fermeté, ce droit au sommeil que le moyen-âge trouvait

dans l'Eglise catholique. L'importance « historique » de saint Augustin est déterminée, dans une grande mesure, par ce désir et cette puissance qu'il eut de créer, dès ici-bas (car on pense peu au ciel ; il n'est pas jusqu'aux croyants qui n'apprécient la terre beaucoup plus qu'on ne l'eût supposé), les assises qui soient, ou du moins semblent être, assez solides pour que les portes de l'enfer même ne puissent les ébranler. Saint Augustin n'aurait jamais répété avec Pascal : ad tuum, Domine, tribunal appello, et Port-Royal, nous le savons, a omis cette phrase. Port-Royal aurait osé, tout au plus, en appeler de la décision de Rome au futur Concile œcuménique. En appeler à Dieu, n'étaitce pas attenter à « l'unité » de l'Eglise ? C'est ce qui est arrivé à Luther.

Quand celui-ci, comme Pascal, vit

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de ses propres yeux que les clefs terrestres du royaume céleste se trouvaient entre les mains de celui qui, par trois fois, avait renié Dieu ; quand, épouvanté par sa découverte, il détourna les yeux de la terre et chercha la vérité au ciel, sa crise se dénoua et il rompit avec l'Eglise.

Luther, comme Jansénius et Pascal, se reportait toujours à saint Augustin. Ni Luther, ni Jansénius, ni Pascal, n'étaient tout à fait autorisés à le faire. Saint Augustin avait lutté contre Pelage et obtenu sa condamnation. Mais quand il était apparu que l'Eglise, comme toutes les institutions humaines, ne pouvait exister sans cette morale grecque qu'avait prêchée Pelage, saint Augustin prit la défense des thèses qu'il venait de combattre avec génie. Pascal, faisant appel au tribunal de Dieu, avait été

beaucoup plus loin qu'il ne paraissait nécessaire à ses amis de Port-Royal ; le vrai Pascal, tel qu'il se manifeste maintenant devant nous, était, pour ces jansénistes, plus dangereux que les jésuites et Pelage même. Car, en vérité, un homme qui n'attend rien du monde, qui n'a besoin de rien, qui ne craint rien, à qui nulle autorité n'en impose, qui pense sans compter avec quoi que ce soit et sans se conformer à rien, quelles idées un tel homme n'inventerait-il pas ? Aujourd'hui on s'est habitué à Pascal, tout le monde le lit dès l'enfance, on apprend par cœur des extraits de ses Pensées. Qui ne connaît son « roseau pensant » ; qui n'a pas entendu :

« on jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais » ; qui n'a admiré son paradoxe spirituel sur l'histoire universelle et le nez de

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Cléopâtre, etc. On écoute cela comme si ce n'était que des observations inoffensives, fines et réjouissantes, après lesquelles on peut vivre et dormir aussi tranquillement qu'après toute autre lecture agréable. On pardonne tout au « misanthrope sublime », et c'est probablement cette insouciance dont nous faisons preuve qui a permis à l'histoire « intelligente »

de conserver jusqu'à nous le3 œuvres de Pascal, quoiqu'elles ne répondissent aucunement aux fins « élevées » qu'elle s'assigne. L'histoire « sait » que les hommes ne verront pas ce qu'ils ne sont pas appelés à voir, même si on le leur montre. Pascal le dit avec cette franchise naturelle à l'homme qui ne craint rien et n'attend rien du monde : « Le monde juge bien des choses, car il est dans l'ignorance naturelle, qui est la vraie sagesse

de V homme. » Et il semble que nous n'avons aucun moyen de lutter contre cette ignorance naturelle qui est la vraie sagesse sur la terre. « Ce n'est point ici le pays de la vérité : elle erre inconnue parmi les hommes. » Que la vérité se montre aujourd'hui à l'homme, libre de tout voile : il ne la reconnaîtra pas, car d'après les « critérium » de la vérité, c'est-àdire d'après la totalité des signes qui, selon nos convictions, distinguent la vérité de l'erreur, l'homme sera forcé de la reconnaître pour erreur. Avant tout il se convaincra que non seulement elle n'est pas utile, mais qu'elle est nuisible aux hommes. Presque toutes les vérités qu'avait découvertes Pascal après qu'il dût en appeler du tribunal du monde et de Rome à celui du Seigneur, et qu'à ce tribunal il eût appris que l'homme ne doit pas

dormir jusqu'à la fin du monde, toutes ces vérités sont nuisibles, dangereuses, exceptionnellement effrayantes et destructrices. C'est pour cela, répétons-le, que Port-Royal les a sévèrement censurées. Port- Royal, et jusqu'à l'indomptable Arnauld, étaient convaincus que les vérités doivent être utiles et non nuisibles.

Je vous accorderai que Pascal luimême avait cette conviction. Mais Pascal ne faisait pas grand cas de ses convictions, comme il ne faisait aucun cas de presque tout (ce « presque », hélas, ne ménage personne, pas même Pascal !) — de presque tout ce qui est cher aux hommes. Et cette capacité de sacrifier ses propres convictions humaines ainsi que celles des autres est, peut-être, un des traits les plus énigmatiques de sa philosophie, et qui, disons-le franchement,

nous serait resté probablement inconnu si, au lieu des notes en désordre qui constituent ses Pensées, nous possédions son livre achevé, son « Apologie du christianisme ». Car une « apologie » doit défendre Dieu devant les hommes ; il lui faut donc, bon gré mal gré, reconnaître comme dernière instance la raison humaine.

Pascal, s'il avait pu terminer son travail, n'aurait pu exprimer que ce qui est acceptable pour les hommes et leur raison. Même dans ses pensées détachées, Pascal se rappelle, de temps en temps, les droits souverains de la raison ; alors il s'empresse de lui témoigner ses sentiments de soumission : il a peur de passer devant ses proches, devant lui-même, pour un sot. Mais cette soumission reste tout extérieure.

Dans les profondeurs de son âme,

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Pascal méprise et hait cet autocrate, il ne pense qu'à secouer le joug du tyran détesté à qui obéissaient si volontiers ses contemporains, et même le grand Descartes. « Que faime à voir cette superbe raison humiliée et suppliante. » Pascal n'a pensé qu'à humilier notre raison si fière et si sûre d'elle-même, à lui enlever le pouvoir de juger Dieu et les hommes . Tout le monde trouvait que, pour nous servir du langage des pélagiens, il était donné à la raison de dicter des lois : quibus nos (et non seulement nous, mais Dieu luimême) laudabiles vel vituperabiles sumus 3 . Pascal dédaigne ses louanges et reste indifférent à son blâme. « La raison a beau crier, elle ne peut mettre prix aux choses. »

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