La nuit de vengeurs
Les pages que l'on va lire n'auraient peutêtre jamais dû voir le jour. Elles retracent des événements dont quelques personnes vivantes ont été les témoins, dont le public luimême s'est entretenu à petit bruit, mais qui n'ont jamais été racontés dans tous leurs détails , événements terribles , où nous avons cru voir un sévère enseignement, une cruelle leçon.
L4 nUIT DES YfinOEURS. t. ^
Il n*a pas moins fallu que celte pensée pour nous déterminer à déchirer le voile qui a longtemps caché les mystères de ce drame et pour nous encourager à esquisser des scènes qui nous faisaient frissonner d'horreur lorsque nous avons essayé d'en évoquer le souvenir même affaibli.
Notre plume a été impuissante souvent à peindre les péripéties de cette funèbre histoire, souvent elle s'est refusée à tout dire, elle a laissé .dans l'ombre bien des faits qui nous eussent fourni des chapitres, comme Ton dit, palpitants d'intérêt; nous avons reculé parfois devant la responsabilité qui incombe à l'écrivain quand il met en lumière certaines choses qu'il vaudrait mieux vouer à l'oubli, même lorsqu'il n'est qu'un historien scrupuleux et fidèle.
Tel qu'il est, cependant, adouci avec intention, dépouillé de ses plus sombres couleurs, le tableau nous a paru encore trop douloureux et surtout trop invraisemblable pour ne pas commander ces quelques lignes de prélirai-
naires dont le roman moderne a perdu depuis longtemps l'habitude.
Nous avions besoin de le dire, les faits de ce récit sont vrais, cette dame noire a vécu, on l'a vue, on l'a aimée, on l'a aussi cruellement détestée. Celte terrible nuit qui clôt notre dernier chapitre, a eu pour témoin une femme très-connue dans Paris. Nous avons été discret, nous avons effacé tout ce qui pouvait éveiller une pensée fâcheuse, un souvenir cruel chez tout autre que chez ceux des acteurs de ce drame qui vivent encore.
Et d'ailleurs ceux-là qui vivent ne sont que des victimes. Nous n'avons pas eu le triste courage de faire entendre contre eux une parole de blâme; il y a des jours où la vengeance crie si haut que la voix de l'humanité n'est plus entendue. Le chrétien gémit, l'homme comprend et pardonne.
Les promeneurs qui fréquentaient habituellement les Champs-Elysées pendant l'été de 1845, se rappellent peut-être y avoir rencontré une femme très-blonde d'une étrange et saisissante beauté. Nous ne hasardons rien en affirmant que cette femme n'est pas une nouvelle connaissance pour quelques-unes de nos lectrices, et que parmi nos lecteurs il en est plus d'un qui s'est arrêté devant elle, frappé d'admiration, comme devant une des idéales figures de Vinci ou de Raphaël. Sans doute il en est même qui, sous le charme de cette
séduisante inconnue, l'ont obstinément suivie jusqu'à sa voiture ou jusqu'à la i)oite de la maison qu'elle habitait dans la rue Neuve des Malburins ; peut-être en est-il qui onl poussé l'indiscrétion jusqu'à lever sur elle des regards moins timides, jusqu'à lui écrire de ces petits billets parfumés d'essences et de jolis mois dont les femmes sont friandes... en secret, jusqu'à pénétrer enfin dans le sanctuaire de celte divinité mystérieuse.
Elle était mystérieuse en effet, toujours seule, vêtue de noir comme une veuve, et venait, tantôt à pied, tantôt dans un brillant coupé, faire chaque soir sa promenade solitaire dans la contre-allée de droite. Toutes les fois que l'air était doux, la brise languissante et le ciel sans nuage, on pouvait être sur de la retrouver là entre sept et huit heures du soir, nonchalamment assise dans le deuxième groupe de chaises qui borde le ruban d*aspbalte.
Le regard rêveur de ses longs yeux bleus, Tattitude mélancolique de son corps élégant, auraient suffi pour attirer l'attention d'un public désœuvré et toujours un peu avide d'aventures ; mais il fallait quelque chose de plus pour soulever sur son passage ces exclamations admiratives qui la saluaient, pour entraîner à sa suite, comme elle le faisait, cette
jeunesse oisive qui promené ses passions ennuyées sur les froUoirs de la capitale; il fallait cette beauté singulière, ce charme imléfinissable, cette grâce dans les mouvemonis, cet éclat virginal sur le front, celle suave délicatesse dans les contours, celle démarche modeste el gracieuse toul à la fois qui commandait le respect en laissant à rimagination toute la liberté de ses rêves; il fallait enfin l'ardeur inquiète de ses regards, tempéK'e el comme à demi voilée sous une rose et transparente paupière, de ces regards qui font tout es|)érer sans jamais rien promettre.
Celle belle créature avait fait sa première apparition dans les premiers jours du mois d'noûl, el sa présence avait été un véritable événement parmi les habitués de la promenade. Les femmes la voyaient venir avec anxiété el s'avouaient tout bas leurs défailes probables; les jeunes gens faisaient grou|)e autour d'elle, n'avaient plus de nnjards et de pensées que fM)ur elle; c'étail h qui arriverait le premier pour être le mieux placé, le plus près on le plus en vue.
Uinconnue cependant cause de celle révolution soudaine dans les habitudes monotones des promeneurs quotidiens, objelde celle altenlion, flatteuse peut-être, mais gênante à coup sûr, avait su conserver une altitude si calme
et si réservée que nul n'aurait osé, bien qu'elle vînt toujours seule, tenter auprès d'elle une démarche inconvenante ou même seulement irrespectueuse. Si la jeunesse brillante lui faisait souvent cortège , le respect marchait toujours de compagnie avec eux. La jeune femme recevait tous ces muets hommages sans paraître s'en apercevoir, ou bien, si le témoignage de l'effet produit par ses charmes devenait trop évident, elle baissait timidement sa paupière diaphane comme une feuille de rose, sur le lapis de ses yeux, et, la tête penchée, elle semblait, pour échapper aux regards les moins discrets, se réfugier dans les profondeurs de la méditation.
Ces attitudes, cette manière d'être, étaientelles la manifestation naturelle d'une pudeur naïve, d'une vertu farouche et sincère, ou tout simplement l'effet d'un calcul et d'un plan tracé à l'avance? Voilà ce que le développement de cette histoire pourra seul faire connaître. Toujours est-il que ces façons de sensitive intriguaient beaucoup la foule, d'autant plus admiratrice qu'elle était moins habituée à semblable réserve, d'autant plus curieuse que le mystère lui paraissait plus difficile à pénétrer.
Le monde qui vient chaque soir d'été aspirer la poussière des Champs-Elysées n'est pas
d^ordinaire bien faroucho. Cette promenade devenue à la mode depuis que le gaz y rayonne sous des arbres poudreux, et qu*un large bitume s'étend sous les pas des promeneurs, ne passe pas pour être le rendez-vous habituel des beautés les plus inaccessibles de la capitale. Grâce aux progrès incontestables de la civilisation moderne, Tavenue des Champs- Elysées, des chevaux de Marly à la fontaine du rond-point, est aujourd'hui le plus brillant marché d'esclaves qui soit en Europe et même en Asie ; je ne crois pas que les plus célèbres bazars de l'Orient puissent lui êlre comparés.
Là s'étalent des charmes de toutes valeurs, des minois pour tous les caprices, des regards doux, des lèvres roses, de blanches dents, des cheveux blonds, des cheveux noirs, des sourires agaçants, des airs penchés pleins de langueur et de volupté.
Tantôt c'est à pied, sur le bitume, que les beautés en renom font ressortir l'élégance de leur taille sous l'éclat d'une toilette recherchée, tantôt c'est étendues au fond d'une calèche ou cachées à demi derrière les rideaux discrets d'un coupé qu'elles dessinent dans une pose étudiée les harmonieux contours de leurs corps onduleux. Tout cela est joli, tout cela est gracieux, piquant, doré, émaillë de
10 fleurs et de bijoux, mais tout cela coule cher aux imprudents qui se laissent tenter, et l'on court le risque souvent d'être trompé par l'apparence.
Les habitués le savent et se tiennent sur leurs gardes. Familiers d'ailleurs avec les attraits connus, ils abandonnent volontiers l'étalage officiel pour fureter dans les groupes assis. Ils sont guidés par l'espérance de découvrir, derrière les marchandises trop souvent avariées que l'on exhibe aux premiers rangs, quelque morceau de grand prix et d'une valeur encore ignorée.
C'est là que fut découverte notre blonde inconnue, par un groupe indiscret et bruyant de jeunes gens, fort occupés en ce moment à dissiper leur fortune. On comprendra l'effet prodigieux que durent produire sur leur imagination toujours affamée de nouveautés, la réserve et l'apparente modestie de cette femme, qualités si nouvelles dans cet Elysée sans héros.
Le premier jour on l'accusa de pruderie, de 'provincialisme; c'est un mot avec lequel le Parisien se venge du bon sens des autres Français; le deuxième, on observa qu'elle était bien élégante pour une prude, bien gracieuse pour une provinciale ; le troisième on trouva qu'elle était bien méditative pour une aussi
jolie femme; le quatrième, on s*imagina qu'un chagrin secret pesait sur cette existence; et quinze jours ne s'étaient pas écoulés que les plus habiles disaient h qui voulait Tentendre, n'avoir jamais rencontré une coquette plus raffinée et plus perfide.
Sans doute ils étaient de cet avis les deux jeunes gens qui, par une belle soirée du mois d'août^ entreprirent vaillamment de mettre le siège devant cette mystérieuse citadelle.
En bons tacticiens, ils s*emparèrent d'abord et i\ tout prix des positions avantageuses; puis resserrant peu à peu leurs lignes de circonvallation, ils investirent bientôt la place de si près, qu'il fallait de deux choses Tune : ou que la place capitulât, ou que la garnison tentât une vigoureuse sortie.
Cependant, Tun de nos deux assiégeants, d'humeur moins guerrière peut-être que son compagnon d'armes, ou plutôt pénétré de la vérité de cet axiome que, dans ce genre de guerre, il vaut mieux amener l'ennemi à une capitulation honorable que de le pousser dans les derniers retranchements, voulut tenter la voie des négociations. Il fit faire un dernier pas à sa chaise, qui avait déjà beaucoup voyagé, puis se penchant vers la jeune femme avec un sourire tout à fait diplomatique :
—Madame, dit-il du ton le plus respectueux
qu'il put prendre, voulez-vous me permettre de vous dire quelques mots?
La jeune femme ne bougea pas et ne répondit
rien.
Notre parlementaire crut qu'elle n'avait pas entendu ; il répéta sa demande, et comme elle n'eut pas plus de succès que la première fois, il jugea à propos de se passer de la permission pour faire sa confidence.
— Madame, poursuivit-il d'un air dégagé, votre beauté m'a fait tourner la tête ; je voudrais bien que mes paroles vous fissent tourner la vôtre... de mon côté.
Cette impertinence avait été dite d'un ton assez élevé pour être entendue même des voisins; néanmoins la place attaquée garda le silence et resta dans son état d'inquiétante immobilité.
— Sur ma parole, cette femme est la veuve d'Harpocrate, dit lout bas le négociateur à son ami, qui ne paraissait prendre à cette scène qu'un fort médiocre intérêt.
Rien ne déconcerte plus un homme entreprenant que le silence obstiné de la femme à laquelle il s'adresse. Si la femme se fâche et que l'homme soit poli et seulement un peu spirituel, il est à parier que celui-ci aura le dessus; si elle se tait, la source de son éloquence est bientôt tarie, et à l'ardeur des pre-
mières attaques succède le découragement de rinsuccès.
Nous conseillons le silence le plus absolu aux honnêtes femmes, toutes les fois qu'elles seront ainsi impertinemment abordées, à moins cependant que la femme ne soit prodigieusement spirituelle ou Thomme étrangement grossier, et alors il y a des agents de police ou des hommes commt' il faut, toujours prêts à tirer une femme d*un mauvais pas.
Si la blonde inconnue, serrée de près par deux jeunes gens, fort bien tournés sans doute, mais certainement fort étourdis, ne jugea pas à propos de répondre au feu de l'atlaque, ce n'était pas qu*elle manquât d'esprit, c'est peutêtre même parce qu'elle en avait beaucoup qu'elle garda le silence.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'après se^ deux tentatives infructueuses . noire diplomate en herbe, piqué au vif, oubliait déjà cet axiome d'un dandy célèbre, à savoir : « Que le monde et les femmes appartiennent aux esprits froids.»
— Madame, dit-il pour la troisième fois, mais avec un accent qui laissait percer un commencement d'irritation ; madame, j'ai eu l'honneur de vous adresser la parole et de vous faire part de l'impression que vos charmes ont
LA lOIT DES TllilOaS. 1. t
produite sur moi ; ne daignerez-vous pas me répondre, ne daignerez-vous pas même me regarder?
La jeune femme baissa les yeux, agita vivement son ombrelle, mais sa bouche resta muette et son regard ne prit pas une nouvelle direction. L'assiégeant faillit sortir de ses lignes et céder imprudemment à un mouvement d'impatience ; il eut encore assez d'esprit pour se contenir. Il se pencha à Toreille de son ami :
— Sourde et muette, dit-il ; je vais faire une dernière tentative; je vais lui faire un discours. Si après cela elle ne donne pas signe de vie, c'est qu'elle est infirme. Comment, poursuivit-il en s'adressanl à l'inconnue, une beauté comme la vôtre, des attraits incomparables, un charme irrésistible, des yeux à faire damner les anges, et pas un mot d'encouragement pour ceux qui vous aiment, pas un regard pour ceux dont votre vue a troublé le repos! Est-ce juste, est-ce humain? Mais non, votre bouche est trop jolie pour rester muette ; vos yeux ont trop d'éclat pour garder le silence ; toute votre personne est trop accomplie pour que votre cœur soit imparfait ?
Notre orateur se tut et attendit l'effet de sa harangue. Ce fut en vain; l'inconnue resta impassible et sa main continua de jouer avec
son ombrelle blanche, dont le manche d'ivoire représentait un serpent capricieusement roulé autour d'une branche de myrte.
— Décidément, je crois qu'elle se moque de nous, dit le jeune orateur à son ami.
— De nous! fit celui-ci, non pas; mais de toi, Gustave, c'est possible.
— Voyons, que faire pour arracher celte femme à sa léthargie?
— Embrasse-la.
Notre étourdi eût certainement écouté ce conseil hasardeux, si l'on se fût trouvé en moins nombreuse compagnie. Mais à cette heure la foule des promeneurs était compacte, et le scandale aurait eu trop de témoins.
On n'embrasse pas impunément une jolie femme sans sa permission, même lorsque l'on a un gracieux visage, un cœur ardent et vingtcinq printemps. Aux yeux de la loi, un soufflet donné, un baiser dérobé, constituent également un outrage; la caresse et l'insulte sont l'une et l'autre un délit. Le jeune homme en fil la réflexion et trouva la loi et ceux qui l'appliquent d'une prodigieuse inconséquence. Néanmoins il ne crut pas devoir protester autrement que par la pensée contre ce qu'il regardait comme une violation flagrante de la logique.
Mais 8*il n'alla pas jusqu'à livrer l'assaut,
il ne se tint pas cependant pour battu, et, loin de paraître disposé à lever le siège, il serra de nouveau ses lignes et reprit le cours de «es négociations.
— Vous ne daignez pas me répondre, dit-il, ni détourner vos yeux de ce joli serpent d'ivoire pour lequel vous manifestez une si grande affection ; mais au moins , madame , vous voulez bien entendre mes paroles ; c'est toujours cela, et je vous en remercie. Qui ne dit mot consent ; ne trouvez donc pas mauvais que je continue mes confidences, et permettez-moi de faire remonter mon récit à Torigine de mon amour. Il y a de cela huit jours environ. Vous étiez assise là, où vous êtes aujourd'hui. Les longues boucles de vos cheveux blonds s'échappaient avec impatience des légers réseaux d'une capote en dentelle noire. Votre toilette, d'une exquise élégance, mais d'une sévère harmonie, était comme maintenant une toilette de deuil. Vous êtes veuve, peut-être? Ce que je puis affirmer, bien que vous ne vouliez pas dissiper mes doutes sur cette question, c'est que vous étiez charmante, et je ne sais pas si je dois vous admirer davantage, sous les plis soyeux de la robe azurée que vous portez aujourd'hui, sous le riche manteletde gaze qui vous enveloppait hier, ou sous les sombres voiles de crêpe dont vous
étiez vêtue le premier jour ou votre funeste beauté vint frapper mon regard... et mon cœur. Adiré vrai, vos charmes se renouvellent chaque jour, comme votre toilette, et je souhaite vivement pour mon repos que votre cœur imite votre personne, dùt-il continuer ses métamorphoses le lendemain du jour où il se serait humanisé pour moi. Dès que je vous vis, madame, Timpression fut subite : je vous aimai. La foudre n*est pas plus prompte. Je vous aimai, et votre image fut pour jamais gravée dans mon cœur. Le lendemain je revins ici avec mon ami intime que voici.
Et le jeune homme désignait son camarade, puis, prenant le ton cérémonieux d'un Anglais :
— Madame, poursuivit-il, j'ai l'honneur de vous présenter M. le vicomte Ernest de Solanges.
Il s'arrêta court.
L'inconnue venait de lever subitement h tête , et ses regards s'attachèrent avec une étrange expression sur le visage du jeune homme, objet de cette burlesque présentation.
Celui-ci, bien qu'il ne parût pas plus âgé que son camarade, avait l'air plus grave et plus réfléchi que lui. La scène dans laquelle son ami venait de lui donner tin rôle quasi comique, commençait à lui devenir désagréa-
— i8 — ble. Il haussa légèrement les épaules, et laissa errer sur ses lèvres un imperceptible sourire.
Quant à l'inconnue, autant elle avait jusque-là fait preuve de patience et d'impassibilité, autant elle fit paraître de trouble et d'émotion lorsqu'elle fixa ses yeux presque effarouchés sur M. de Solanges.
L'étourdi avait suivi avec surprise le mouvement de la jeune femme. Étonné que le nom seul de son ami eut pu produire plus d'effet que toutes les fleurs de son éloquence, il oublia la suite de son discours, et resta attentif, dans l'espoir que la langue de l'inconnue allait se délier enfin.
Vain espoir. La jeune femme se leva précipitamment, et, gagnant son coupé qui l'attendait à quelques pas, elle partit au grand trot du côté de l'Arc-de-Triomphe, laissant Tassiégeant stupéfait et confondu.
— Mais tu la connais donc? s'écria-t-il.
— Moi, dit Ernest, jamais je n*ai vu cette femme.
— Alors c'est elle qui te connaît.
— Je ne vois rien là d'impossible.
— Impossible, non, mais cela est bizarre. Et Gustave se prit à réfléchir.
Les deux amis entrèrent au Cirque, mais ils n'échangèrent plus un seul mot sur l'inconnue
durant toute la soirée. Seulement, Gustave garda un air rêveur et préoccupé, que les gentillesses de mademoiselle Camille Leroux ne purent dissiper.
Gustave de Sauvigny, celui que nous avons vu meftre sans succès le siège devani celle citadelle imprenable dont le nom nous est encore inconnu. Gustave de Sauvigny n'était pas homme à lâcher pied au commencement d'une campagne. Il résolut de faire une nouvelle tenlative, et celte fois de s'y prendre avec plus d'adresse. Ce n'était pas qu'il fût amoureux ; Gustave avait le caractère facile et léger de la plupart des jeunes gens de notre époque. Capable de s'attacher souvent, il ne l'était
guère de s'attacher longtemps. Son cœur flottait toujours entre un amour à l'agonie et un amour sur le point de naître.
Pour être historien fidèle, nous devons dire que Gustave était piqué au jeu, et que sa curiosité était singulièrement éveillée. Il avait assez l'habitude d'un certain monde pour avoir su presque au premier coup d'œil à quoi s'en tenir sur la réserve de la belle inconnue ; il voyait donc son amour-propre engagea mener à bonne fin son expédition, quand même la curiosité n'aurait pas suffi pour la lui faire poursuivre. Mais le trouble qu'avait montré la jeune femme en entendant prononcer le nom de Solange, l'attention avec laquelle elle avait considéré Ernest, tout cela trahissait un mystère qu'il voulait à tout prix éclaircir. Il obéissait donc à trois puissants mobiles : à la curiosité, à l'amour-propre et à l'espérance d'une jolie conquête, lorsqu'il prit le parti de recommencer ses attaques; le tout était de trouver un moyen adroit et infaillible de triompher. Gustave était au lit depuis plus de trois heures, qu'il ne l'avait pas encore découvert. Il faisait en vain appel à toutes les forces de son imagination ; il se tournait à droite , se retournait à gauche, rien ne venait.
Tout à coup le jeune homme fit un bond dans son lit, et, se frappant le front :
— J'ai mon affaire ! s'écria-l-il.
Puis il souffla sa bougie et s'endormit sur-lechamp.
Il dormait encore, et cependant onze heures venaient de sonnera sa pendule, lorsqu'une main posée sur son épaule le réveilla.
C'était celle de son ami, Ernest de Solanges.
Gustave se frotta les yeux, toussa, éteroua, cracha, et en un instant fut sur pied.
— Mon cher ami , dit-il sans laisser à H. de Solanges le temps de lui demander comment il avait passé la nuit, tu vas me rendre aujourd'hui un signalé service. Décidément je suis amoureux de noire jolie blonde.
— Tu crois? fit Ernest en souriant d'un air d'incrédulité.
— J'en suis sûr; cela t'étonne?
— Plus que je ne saurais dire.
— Comment, est-ce que tu ne la trouves pas assez belle?
— Au contraire, je la trouve trop belle.
— Excellent défaut, mon ami, et dont un amoureux ne s'est jamais plaint. Pour moi, elle me semble adorable.
— Adorable, le mot me paraît trop fort. Veux tu que je te dise? Je ne crois pas cette femme digne d'être aimée. Hier je la considérais avec une grande attention ; elle me faisait l'effet d'un serpent. Son œil bleu est fixe et
glacé comme une lame d'acier, et je me disais à pari moi que, sous les cascades de ses noires dentelles, se cachent peut-être les froides écailles du reptile.
— Oh! oh! tu me donnes le frisson. Mais qu'importe , après tout ! si quand je Taurai réchauffé le serpent veut mordre, et bien! je sais mon Lafontaine. Ainsi, je compte sur toi, tu viendras avec moi ce soir aux Champs-Elysées.
— Ensuite?
— Tu te placeras à quelque distance de Tendroit où elle a l'habitude de s'asseoir, et tu auras soin qu'elle t'aperçoive.
— Fort bien ; mais toi?
— Moi, je m'embusquerai de l'autre côté de la chaussée, dans l'allée de gauche.
— Après?
— Après! c'est tout. Tu n'as pas à t'inquiéter du reste.
Ernest de Solanges avait un noble cœur, dévoué à ses amitiés comme à ses amours. Si Gustave apportait dans leur intime union plus de chaleur, plus de vivacité, Ernest y déployait un dévouement si profond et si spontané, que l'on aurait eu de la peine à dire laquelle de ces deux amitiés valait le mieux.
Le soir vint et la blonde inconnue se rendit à sa promenade habituelle. Nos deux jeunes
gens étaient déjà à leurs postes : Ernest assis derrière la foule, Gustave en vedette dans la contre-allée de gauche.
Lorsqu'elle aperçut M. de Solanges, la jeune femme tressaillit; la pâleur se répandit sur son visage. Elle hésila i\ s'asseoir et ne le Ct qu'après s'être assurée que l'étourdi de la veille n'était point avec son ami.
Alors elle essaya de reprendre son attitude calme et son mélancolique sourire ; mais une pensée pénible sans doute venait de temps en temps creuser un sillon sur son front pur et uni comme un marbre antique. Par moments aussi, ses lèvres se serraient convulsivement, et ses regards inquiets allaient de M. de Solanges à une groupe charmant qui paraissait captiver complètement l'attention de ce dernier.
Ce groupe était formé de trois personnes : un homme jeune encore, aux traits mâles et énergiques ; une femme de vingt-deux à vingttrois ans, belle, rêveuse, au sourire aimable, au regard plein de douceur et de tendresse, et un charmant enfant de quatre ou cinq ans , vif, enjoué, aux yeux noirs et voilés comme ceux de sa mère.
L'enfant penché sur les genoux de son père jouait avec un énorme chien de Terre-Neuve.
Ernest n'était sans doute pas le seul que ce 1. 3
charmant groupe de famille eût frappé ; mais de tous les spectateurs, il était certainement le plus absorbé dans sa contemplation.
Il semblait au reste que cette attention soutenue du jeune homme eût été remarquée par la jeune mère, car de temps en temps son regard s'échappait timidement de son côté ; mais elle le ramenait aussitôt sur son enfant, qu'elle embrassait alors avec un mouvement convulsif , comme pour faire diversion à une pensée importune.
Quant à Gustave, il faisait toujours le guet, arpentant d'un pas impatient le côté à peu près désert de l'avenue dédaignée par la mode.
A l'arrivée de l'inconnue, il s'était arrêté un instant et il avait vu, avec une certaine salisfaction, qu'elle avait donné l'ordre à son cocher de l'attendre à sa place ordinaire, contre le trottoir de droite.
Gustave, comme on a pu déjà s'en apercevoir, était un homme fort curieux, et partant bon observateur; car l'observation n'est en déflnitive que la curiosité appliquée, et les sciences doivent plus de découvertes à ce défaut constitutif de notre nature qu'au désir sincère d'être utile à l'humanité.
Gustave avait donc observé que les jours précédents, lorsque la jolie blonde venait en
voiture, elle laissait son coupé à quelques pas de l'endroit où elle s'asseyait ; et que pendant ce temps-là, le cocher, confiant sans doute en l'humeur paisible de ses chevaux, ne manquait jamais de s'endormir sur son siège; cocher imprudent et mal appris, qui trahissait, aux yeux exercés de Gustave, le secret d'un coupé (le remise loué au mois.
Lorsque M. de Sauvigny jugea la blonde inconnue assez préoccupée par le voisinage d'Er« nest, et le cocher sufiisamment plongé dans les douceurs du sommeil, il quitta discrètement son poste d'observation et s'avança â travers la chaussée jusque tout près de la voiture. Un bruit harmonieux frappa son oreille, et le convainquit une fois de plus que ce cocher n'appartenait pas à une bonne maison.
Gustave se trouvait avoir le coupé entre lui et la jeune femme; il n'était donc pas possible qu'elle le vît, à supposer même qu'elle se fût retournée. Il ouvrit doucement la portière de gauche, s'élança d'un pied léger dans la voiture, et referma la portière avec précaution.
Le coupé n'avait pas même vibré sur ses ressorts et le cocher ronflait toujours.
Gustave, étendu sur les coussins moelleux, allongea les jambes , mit son chapeau près de lui, et s'enfonça dans ie coin de droite, de manière à n'être point vu des promeneurs.
Cependant le jour commençait à baisser, et l'heure approchait où la foule quitte la promenade.
Il s'était opéré quelques changements de scène entre les personnages que nous avons laissés tout à l'heure en évidentes relations de regards et d'attitudes. Le bel enfant s'était mis à courir dans les environs, et en roule il avait rencontré la main de la blonde inconnue. La connaissance avait été vite faite , et bientôt il avait rapporté à sa mère une jolie boîte de dragées que la belle dame noire lui avait donnée.
La jeune mère avait remercié par un gracieux signe de tête et par un charmant sourire. Il n'est rien de plus propre à nouer les relations que les enfants. Le père prit son fils par la main et le conduisit près de la dame noire.
— Edouard, dit-il après l'avoir saluée, remerciez madame, et montrez-lui que vous êtes un galant chevalier.
L'enfant prit doucement la main de la jeune femme, et, avec une galanterie digue d'un gentilhomme de la cour de Louis XIV, il la baisa respectueusement. L'inconnue l'attira vers elle et l'embrassa sur ses deux joues fraîches et roses.
— Que vous êtes heureux, monsieur, dit-
elle avec une sorte d'accent de regret, de posséder un pareil trésor!
— Le trésor, madame, nVst pas toujours aussi précieux que vous paraissez le supposer; range est quelquefois un démon.
— Les enfants démous font les hommes vaillants, et je lis dans ces yeux que celui-ci sera aussi valeureux qu'il est galant. Dites-moi, M. Edouard, voulez-vous être mon cavalier?
— Oui, madame, répondit Tenfant de sa voix argentine.
— Et venir quelquefois me présenter vos hommages?
— Oui, madame.
— Vous le lui permettrez, n'est-il pas vrai, monsieur?
— Il n'aura garde, madame, d'oublier votre bonté ; mais je crains qu'il n'abuse bientôt de votre complaisance.
— Vraiment ! mais je m'estimerais heureuse •qu'il en abusât.
— Un pareil privilège peut faire regretter de n'avoir plus son âge.
La jeune femme sourit de son plus gracieux sourire, et le père, après l'avoir saluée, se retira avec son fils.
La nuit était à peu près venue et la promenade presque déserte. La dame noire se leva et se dirigea vers son coupé. Il faisait obscur,
et en ouvrant la portière elle ne vit pas qu'un<i des deux places était déjà occupée ; ce ne fut qu'en franchissant le marchepied qu'elle s'aperçut de la présence d'un homme dans sa
voiture.
Elle poussa un cri, mais dominant aussitôt son premier mouvement de frayeur :
— Qui étes-vous, monsieur, et qui vous a permis...? s'écria-t-elle.
— Qui je suis? dit Gustave en présentant galamment la main à la dame noire pour l'aider à monter ; je suis celui qui vous aime et qui vous l'a dit hier. Je suis venu attendis ici voire réponse. Donnez-vous la peine de prendre place : nous causerons beaucoup mieux assis.
— Monsieur! fit l'inconnue d'une voix irritée.
Puis comme si elle eût pris tout à coup son parti de l'aventure :
— Eh bien! soit, dit-elle, je vais donner mes ordres à mon cocher.
Gustave se frotta les mains en homme trèssatisfait de lui-même. Ce qu'il avait prévu ^'accomplissait en tout point. La jeune femme surprise n'avait pas osé appeler à son aide, et le cocher ébahi recevait sans doute une violente admonestation sur son sommeil intempestif.
— Enfin, je la tiens, se disait-il, elle ne peut plus m'échapper.
Il en était là de ses réflexions en attendant sa nouvelle compagne de promenade, lorsque la portière restée ouverte se referma violemment; les chevaux partirent au galop, laissant sur le bord du trottoir la jolie blonde, dont le sourire et le regard moqueur suivirent la voiture jusqu'au rond-point.
Gustave eut beau crier, tempêter, jurer, les chevaux allaient toujours leur train, et ce ne fut que lorsqu'ils eurent franchi la Porte- Maillot et que le coupé se trouva au milieu du bois de Boulogne, qu'ils prirent une allure moins rapide. Mais alors il n'était plus temps de se précipiter hors de la voiture, et jusquelà il eût été téméraire d'en faire l'essai. Il se résigna donc à achever en silence sa promenade forcée et à attendre patiemment qu'on le reconduisit à l'endroit d'où il était parti.
Après avoir fait un tour dans le bois, le cocher fit passer ses chevaux près de Madrid. On allait alors au pas. Une idée subite traversa l'esprit de Gustave.
— Essayons, se dit-il , si je suis libre enfin. Et se penchant par le vasistas de la por<
tière :
— Cocher, dit-il, arrêtez à Madrid.
Le cocher arrêta ses chevaux.
— Bon, dit tout haut, Gustave, il parait que j'ai fait mon temps de voilure cellulaire. Tentons maintenant de corrompre le geôlier- Pourquoi, dit-il, êtes-vous ainsi parti comme
réclair?
— Mes chevaux se sont emportés.
— Oui, sur Tordre de votre maîtresse.
— Puisque monsieur le sait, je ne chercherai pas à le lui cacher.
— Comment se nomme-t-elle votre maitresse? .
— Je ne sais pas.
— Tant pis pour vous, mon brave, parce que si vous l'aviez su, voici quelques louis qui surle-champ seraient passés de mon gousset dans le vôtre. A quelle administration appartient cette voiture?
— Je ne puis pas vous le dire.
— - C'est également fâcheux pour vous. Réfléchissez un peu ; je vais vous envoyer un verre de madère pour vous ouvrir la mémoire, pendant que je vais voir là si je ne trouverai pas quelques amis.
— Je suis tout entier aux ordres de monsieur.
— Oui, murmura Gustave, pour me faire promener pendant une heure malgré moi.
Le ton de bonhomie qu'avait pris le cocher n'en imposait pas à M. de Sauvigny. Celui-ci
se retourna trois fois avec défiance avant de gagner le café. Mais à peine avait-il mis le pied sur le seuil de la porte, que les chevaux ])artirent encore une fois au galop comme ils Tavaient fait quelques instants auparavant dans les Champs-Elysées.
Cette fois encore Gustave eut beau crier, le coiipé disparut bientôt dans Tobscurité de la nuit et le jeune homme n'eut d'autre parti à prendre que de revenir à Paris dans la voiture de Tun de ses amis.
Au retour, Gustave se fit déposer à ce même endroit des Champs-Elysées d*oii il avait pris une heure auparavant son vol rapide vers le bois de Boulogne. L'inconnue, on le comprend, ne Tavait pas attendu et l'avenue était complètement déserte. Complètement est trop dire pourtant, car une ombre se profilait encore sur le sable à la lueur du gaz ; elle était assise immobile au pied d'un de ces ormes séculaires que Colberta plantés. M. de Sauvigny en )>assant jeta machinalement les yeux sur elle ; il reconnut M. de Solanges. Celui-ci plongé dans une rêverie profonde n'avait pas remarqué l'approche de son ami.
— Tiens ! fit Gustave, c'est toi!
— Comment ! s'écria Ernest , tu es ici ! Je te croyais bien loin.
. Les deux jeunes gens se serrèrent la main,
puis, se regardant l'un Tautre, ils s'arrêtèrent étonnés. Gustave, si gai d'ordinaire, avait l'air effaré; Ernest portait sur son visage l'empreinte d'une vive douleur morale.
— Qu'as-tu? s'écrièrent à la fois les deux
amis.
— Moi! rien , dit Gustave avec un embarras qu'il cherchait à dissimuler. J'ai encore une fois manqué ma belle, voilà tout.
— Que tu es heureux, mon ami, de pouvoir traiter ces choses aussi légèrement !
Le soupir dont M. de Solanges accompagna cette réflexion était gros de confidences.
*— Qu'est-il donc arrivé? demanda Gustave enchanté de détourner de sa propre mésaventure l'attention de son ami.
— Ce qui est arrivé, dit Ernest en serrant vivement la main de son ami ! J'ai revu Mathilde.
— Et c'est là ce qui t'afflige?
— Oui, mon cher, car elle n'était pas seule.
— Ah! ah! son père?
— Non, son mari.
— Quoi d'étonnant, puisqu'elle est mariée?
— C'est vrai, mon ami, mais depuis cinq ans j'espérais presque l'avoir oubliée , et tout à l'heure quand je l'ai revue là, assise, jouant avec la tôte blonde de son enfant, je ne saia
quel trouble et quelle douleur ont agité mon âme, mais il m'a semblé que mon amour se réveillait avec la même force qu'autrefois. Je Taime encore trop , Gustave ; il faut que je m'éloigne.
— Partir! où veux-tu donc aller?
— Je ne sais. J'ai visité tous les continents dans les quatre années d'exil que je m'étais imposées; mais il me reste encore bien des cités à voir, bien des pays à parcourir, et si j'attends, si je la revois, je n'aurai peut-être plus la force de quitter ces lieux.
— Mais cette subite détermination souffrira bien quelques jours de retard?
— Juste le temps nécessaire pour régler mes affaires. Tout ce que ton amitié pourrait te suggérer pour me retenir serait inutile. Il faut que je parte au plus vite, te dis-je , il le faut.
M. de Sauvigny n'insista pas davantage. 11 savait combien la volonté de M. de Solanges était ferme, et tous deux rentrèrent préoccupés chez eux.
La jeune femme que M. de Solanges avait désignée sous le nom de Mathilde était le lendemain matin assise rêveuse dans son boudoir. Ses yeux semblaient fatigués par une nuit de veille; peut-être même avaient-ils pleuré. Son front se penchait distrait sur une broderie cent fois reprise et cent fois abandonnée. Près d'elle jouait le bel enfant que nous avons vu la veille folâtrant avec la blonde inconnue; et par moments, il se jetait dans les bras de sa mère qui l'attirait sur son sein avec des élans de tendresse convulsive. Quel-
qiiefois aussi une larme brillait dans les yeux de la jeune femme, et roulait comme une perle sur ses joues d'un blanc mat. Alors elle secouait vivement la tête, et dérobait à la hâte aux regards de son enfant ces témoignages trop éloquents d'une douleur secrète.
Quelle était la cause de ces larmes cachées, de ces tristes soupirs qu'il fallait étouffer sous les transports de l'amour maternel ? Pour la faire comprendre, il faut ici que nous remontions dans le passé, et que nous racontions des événements séparés par cinq années déjà de l'époque à laquelle commence notre récit.
A l'âge de dix-huit ans, mademoiselle Mathilde du Rouvray était une des plus ravissantes jeunes filles que l'on pût voir. Ses grands yeux noirs, à la fois vifs et doux, ses formes élégantes et gracieuses, sa taille svelte et admirablement prise, son sourire plein de finesse et d'épanchement, la noblesse de ses traits, la douceur de son caractère, la délicatesse de son esprit, le timbre suave de sa voix, tout en elle, jusqu'à certaine élégance timide et maladive était fait pour lui gagner les cœurs, et pour inspirer les plus pures et les plus vives tendresses. Aussi régnait-elle sans conteste à vingt lieues à la ronde dans le pays qu'elle habitait avec son père.
M. du Rouvray s'était établi au retour de
rémigration dans un pavillon de chasse situé aux environs d'Aumale, entre la Picardie et la Normandie. Là il vivait retiré, avec les débris d'une fortune jadis considérable, mais sur laquelle la première révolution avait passé son impitoyable niveau. 11 ne voyait presque personne du voisinage, sinon la famille de Solanges dont le moderne et brillant château , bàli de l'autre côté du vallon, écrasait innocemment de son luxe et de ses immenses plantations le pauvre petit pavillon de Longpré et son modeste jardin.
Parfois il se prenait à soupirer lorsque, levant les yeux sur la crétede la colline, il voyait se détacher sur l'azur du ciel ce beau château de Neuvilette bàli sur les ruines de l'ancien donjon seigneurial de sa famille. C'est là qu'il était né quelques jours avant les premiers orages révolutionnaires, là que s'étaient écoulées les premières heures de son enfance. Ces murs, il les avait vu bâtir; ces arbres, il les avait vu planter; il avait joué sur ces pelouses, couru dans ces bois, dormi sous ces tilleuls séculaires, et aujourd'hui plus un pouce de ce terrain ne lui appartenait, plus une de ces pierres, plus une de ces feuilles n'était à lui. Malgré cela le spectacle lui en était doux à voir, et le charme des souvenirs compensait pour lui l'amertume des regrets. Trop pauvre
désormais pour racheter le domaine de ses pères, il avait du moins voulu s'en conserver la vue, cette propriété que nulle révolution ne pouvait lui envier. Mais cette modeste joie elle-même devenait une source de douleurs lorsqu'il apercevait la blanche robe de sa fille glisser comme une vapeur à travers les charmilles et derrière les massifs de rosiers. Il ne pouvait se défendre d'un sentiment de jalouse tristesse en pensant que Mathilde n'aurait guère d'autre dot que sa candeur et sa beauté.
C'était beaucoup sans doute, mais ce n'était pas assez dans un siècle où l'or est plus prisé que les plus beaux yeux de la terre et où la vertu elle-même est impuissante à lutter contre l'appât du coffre-fort.
Ces souvenirs et ces regrets augmentés de la douleur que lui avait causée la mort de sa femme, noble dame qui rappelait à merveille ces vieux portraits de famille dont s'honorent les vieux châteaux, n'avaient pas laissé que d'aigrir un peu l'humeur du bon vieillard. Mais sa fille avec un doux regard, avec un aimable sourire, savait si bien calmer l'irritation naissante et cacher sous le manteau de son ineffable bonté les aspérités du caractère paternel, que nul jusque-là n'avait pu remarquer le changement qui s'opérait peu à peu chez cet homme autrefois si digne et si résigné.
Cependant les dispositions moroses du vieillard se trahissaient de plus en plus aux regards anxieux de Mathilde à mesure que celle-ci avançait en âge. C'est que M. du Rouvray ne voyait pas approcher sans terreur le jour où il faudrait songer sérieusement à établir cette fille bien-aimée.
De nombreux partis s'étaient présentés déjà, les uns riches, les autres honorables seulement. Il fallait au père l'un et l'autre. Il était fier de sa Mathilde et il la croyait digne des plus grandes destinées. D'ailleurs le cœur de la jeune fille n'avait pas encore parlé, et c'est ce cœur qu'il avait fait juge en dernier ressort dans cette importante question.
Et puis, qui sait, quand le vieillard jetait à la dérobée un regard de convoitise sur le château de Neuviletle, s'il ne couvait pas dans son cœur l'espérance de voir rentrer un jour ce beau domaine dans sa famille!
M. de Solanges n'avait plus qu'un fils. Un duel malheureux venait de lui enlever son aîné, et le cadet, Ernest, demeurait seul héritier de son immense fortune. Ernest avait été presque élevé avec Mathilde. Enfants, ils se chérissaient; peut-être un jour cette affection grandie avec l'âge prendrait-elle un caractère plus profond, plus durable, plus expressif. La famille de Solanges était assez riche pour ne
pas demander à l'épouse de son fils autre chose qu'un cœur aimant, de la verlu, de la noblesse et une beauté incontestable. Mathilde réunissait au plus haut degré toutes ces qualités.
Le commerce intime où vivaient les deux familles, bien qu'il ne fût pas toujours exempt de nuages, s'était toujours conservé sur le pied de l'amitié la plus franche. Quelques discussions de limites dans lesquelles M. de Solanges cédait toujours, quelques querelles de gardes, quelques privilèges de chasse dont M. du Rouvray, intrépide chasseur, se montrait d'autant plus jaloux qu'il croyait toujours voir dans les plaisirs coûteux des autres une injure à sa modeste position de fortune, tels étaient les seuls et rares motifs de division qui avaient quelquefois troublé, mais à la surface seulement, le bon accord des deux gentilshommes.
M. du Rouvray d'ailleurs, malgré sa susceptibilité chatouilleuse, avait jadis éprouvé la générosité de son noble voisin et il lui en gardait au fond du cœur une véritable reconnaissance. M. de Solanges habitait alors Aumale. Un jour il vient trouver son ancien camarade dans son petit pavillon.
— On va mettre en vente Neuviletle, lui dit-il. Cette terre qui vaut six cent mille francs va sans doute tomber aux mains de quelque parvenu, de quelque industriel exploiteur qui
viendra couper ces vieux hêtres, passer la charrue sur la fondation des vieilles tours, et, qui sait? en relever peut-être les décombres pour bâtir une usine, et l'on entendra gémir les pistons de la vapeur, crier les engrenages à l'endroit où sont nés et morts vos ancêtres, où ils ont vécu et prié, où vous-même vous avez reçu le jour, et alors cette belle propriété sera à tout jamais perdue, morcelée, anéantie.
Un profond soupir sorti de la poitrine de M. du Rouvray témoigna à son ami combien ce triste tableau lui allait au cœur.
— Qu'y puis-jc faire? murmure-t-il.
— La sauver, répond M. de Solanges , et voici comment : celle terre me convient, mais une considération puissante interdit à mon honneur de l'acheter. Je ne veux pas souiller le nom que je porte en me rendant acquéreur d'un patrimoine confisqué dont la loi d'indemnité n'a pas suffisamment, à mes yeux, effacé la tache originelle. Vous seul, mon cher ami, avez la qualité pour le faire. Voulez-vous légitimer de votre autorisation l'acquisilion que j'en pourrais faire ?
— Si je le veux ! s'écrie M, du Rouvray, nonseulement je le veux, mais du plus profond de mon cœur, je vous en remercie. Arracher aux barbares le berceau de ma famille, l'héritage et
le tombeau de mes pères! Quelle noble inspiration vous avez là, mon ami! Et dites, que faut-il que je fasse? Dans vos mains ce bien ne sera plus profané, je pourrai le voir sans regret, et vous me permettrez, n'est-ce pas? d'aller quelquefois m'asseoir sous ses ombrages !
— C'est un droit que je compte bien vous réserver. Mais ce n'est point assez. S'il n'avait pas été confisqué par la révolution, Neuvilette vaudrait sept cent mille francs ; si je ne le paye que six cent mille, il est juste que la différence vous appartienne,
— Solanges ! s'écrie M. du Rouvray en relevant fièrement la tête, je ne puis accepter une pareille indemnité.
— En ce cas, je ne puis acheter Neuvilette.
La noble fierté de l'un se heurtait contre la générosité énergique de l'autre. Ce fut la fierté qui céda.
Les cent mille francs furent comptés. Cette addition faite à sa petite fortune avait permis à M. du Rouvray d'épouser une jeune fille pauvre de sa famille qu'il aimait , et depuis vingt ans il avait pu jouir de Neuvilette plus que le propriétaire lui-même qui n'y passait guère que la moitié de l'année. C'était seulement lorsqu'il avait vu grandir sa fille que
tout à coup il avait mis plus de réserve dans ses visites au château , et qu'il s'était désappris de le regarder comme sien. Cependant lorsqu'il lui arrivait de se demander ce qu'il ferait si les rôles étaient intervertis, si Neuvilelte lui appartenait encore et si le pauvre pavillon de chasse faisait au contraire toute la fortune des Solanges, la réponse qu'il se faisait lui inspirait une telle confiance dans l'avenir, qu'il voyait déjà sa fille chérie maltresse du manoir de ses pères.
Malhilde venait d'avoir dix-huit ans, Ernest n'en comptait guère plus de vingt , quel obstacle imprévu pouvait surgir entre ces deux jeunes gens? M. du Rouvray n'en prévoyait aucun.
Parti depuis trois ans avec un de ses oncles pourcompléter, suivant l'usage, son éducation par des voyages, Ernest était attendu de jour en jour à Neuvilelte, et son absence semblait bien longue au cœur maternel.
Semblait-elle beaucoup plus courte aux habitants de Longpré? N'y avait-il pas aussi là un cœur qui s'épanouissait à la pensée de revoir bientôt Ernest? Les espérances de M. du Rouvray lui-même n'avaient-elles pas puisé de nouvelles forces dans la dernière lettre que le jeune homme écrivait à sa mère, où il disait qu'il reverrait bientôt sa chère petite Mathilde ?
La petite Malhilde depuis son départ était devenue la grande et belle jeune fille dont nous avons tracé très-incomplétement l'esquisse au commencement de ce chapitre. Elle n'avait pas encore dépouillé la charmante naïveté de l'enfance, et toutefois elle réunissait déjà toutes les grâces et toutes les langueurs de son âge; elle était à ce moment de transition charmante où la femme, sans rien perdre de cette fraîcheur virginale qui voile comme d'une gaze légère son intelligence et son front, entrevoit à la dérobée des horizons nouveaux et permet à son visage de trahir quelquefois les émotions qui se révèlent à son cœur. Il fallait voir les beaux yeux de Mathilde étinceler, ses joues fraîches s'empourprer d'un doux incarnat lorsque l'on venait à faire allusion à l'arrivée prochaine d'Ernest.
Un matin du mois d'août 1840, l'heureuse nouvelle — si impatiemment attendue — se répandit : « M. Ernest de Solanges est de retour, disait-on ; on l'a vu passer tout à l'heure en poste, avec son oncle, sur la route de Paris. »
Grande fut d'abord la joie de la jeune fille. Toute la matinée se passa pour elle dans un état d'heureuse anxiété. Vingt fois, sans motif et sans y penser, elle reloucha sa simple et virginale toilette 5 vingt fois, sans y prendre
garde, elle jeta les yeux dans son miroir et rajusta d'une main distraite les boucles de ses cheveux. Elle avait cueilli dans le jardin le plus beau bouton de rose pour son corsage ; elle avait renouvelé toutes les fleurs du salon et apprêté dans un coin la meilleure bouteille d'un sirop de framboises préparé de sa main. Ces petits préparatifs d'une innocente coquetterie avaient occupé sa matinée entière, et cependant le temps lui semblait bien long. Le jour s'avançait et le jeune de Solanges ne venait pas.
Écartant discrètement les rideaux de sa chambrelte, Mathilde jetait un regard inquiet sur le chemin. Au loin elle apercevait le vaste château; elle interrogeait, pour ainsi dire, les murailles muettes et les touffes d'acacias <iue la brise balançait à leur pied ; elle cherchait à plonger dans les sombres profondeurs du parc pour découvrir un bout de vêtement, une ombre, un reflet, comme s'il eut été possible à des yeux humains de distinguer les traits à cette distance.
Quatre heures sonnèrent, et M. de Solanges n'était point venu ; peut-être ne viendrait-il pas. Ernest, dans ses voyages, l'avait sans doute oubliée ; et sans se rendre compte des sentiments confus qui agitaient son âme, mademoiselle du Rouvray se disait qu'il était
bien mal de négliger ainsi ses liaisons d'enfance. Une larme brilla même sous la paupière de la jeune fille.
Mais tout à coup Toreille attentive de Mathilde se pencha vers la croisée, ses yeux animés par l'espérance plongeaient à travers le long rideau de peupliers qui abritait le sentier de son voile de verdure. La jeune fille crut entendre le galop d'un cheval ; elle crut voir passer un cavalier derrière le feuillage. Une minute après, heureuse et bondissante, elle se précipitait sur les marches du perron au-devant d'Ernest, qui venait de mettre pied à terre.
Ernest aussi était bien changé depuis trois ans ; il avait grandi de la moitié de la tète ; ses formes s'étaient développées, sa taille avait perdu la maigreur de l'adolescence pour prendre la grâce et l'élégance de la jeunesse ; ses traits avaient plus d'expression, l'ensemble de son visage plus de calme, plus de noblesse; enfin un noir duvet ombrageait déjà sa lèvre, et prêtait h sa physionomie un caractère plus mâle. Ce n'était plus un enfant : c'était un homme.
A son aspect , Malhilde se sentit prise d'un trouble indéfinissable. Elle baissa les yeux, rougit, et, tremblante, elle se serait enfuie si ses petits pieds avaient pu se détacher du sol.
Ernest s*avança vers elle, lui prit la main et y déposa galamment un baiser.
Mathilde, appuyée sur la rampe du perron, pensa s'évanouir.
Le jeune homme s'élança ensuite dans les bras de M. du Rouvray, et Tembrassa comme on embrasse un père. Ce furent alors des compliments sans fin, des questions de toute nature. Ernest prouva que son intelligence n'était pas restée inactive pendant ses voyages ; il revenait avec un goût formé et une sûreté de jugement qui faisait la joie du vieillard et Tadmiration de la jeune fille.
Les choses que Ton se dit après trois ans d'absence et de pérégrinations se ressemblent toutes un peu, et bien qu'Ernest sût leur donner un tour nouveau, nous ne les répéterons pas. Il nous suffira d'ajouter que pendant cette heureuse soirée Ernest se montra plein d'esprit, le vieillard plein de bonté et la jeune fille... Oh! pour la jeune fille elle ne cacha rien des douces émotions qui berçaient son cœur. Elle écouta dans une muette contemplation les récits de M. de Solanges, n'en laissa pas échapper un seul mot, baissa les yeux, rougit toutes les fois que son regard rencontra le sien, oublia le sirop de framboises, et, lorsqu'il fut parti, à nuit close, se hâta de
LA RDIT DBS TBIlfilOM. 1. 9
- oO — souhaiter le bonsoir à son père pour se trouver seule avec ses pensées.
Je n'oserais dire que ce soir-là les prières de la jeune tille, si pieuse et si recueillie d'habitude, ne furent pas troublées par le souvenir trop vif des impressions de la soirée. Un frisson de bonheur lui courut par tout le corps, lorsque, se glissant dans la toile blanche et parfumée de sa couche virginale, elle put sans crainte évoquer l'image de celui qu'elle venait de revoir. Sans remonter à la source de cette jouissance intime qui imprégnait son àme, pour ainsi dire , comme une rosée féconde imprègne la fleur, elle s'abandonnait avec confiance à ses rêves et à son ivresse. Cent fois avant de dormir elle répéta les dernières paroles que le jeune homme lui avait dites en partant : « A demain! » et elle trouvait un charme secret dans ces deux mots pleins de promesses.
« A demain ! » murmurait sa bouche vermeille lorsque le sommeil avait clos sa paupière.
« A demain ! » disait-elle encore lorsque le premier rayon du jour vint à travers la mousseline de son alcôve caresser au matin son front pur et calme comme celui d'un ange.
Nous ne suivrons pas dans ses développements rapides l'amour de nos deux jeunes gens. L'affection de Malhilde était confiante, dévouée, expansive ; celle d'Ernest plus réfléchie, plus sérieuse, plus méditative. Elle affectait chez lui une forme poétique et rêveuse qui tenait à la tournure de son esprit, à la nature de son imagination.
Il arriva bientôt ce qui devait nécessairement arriver ; les parents de part et d'autre purent mesurer la profondeur et Ténergie de cette passion réciproque. M. du Rouvray s'en
réjouit, M. de Solanges ne dit pas d'abord cê qu'il en pensait.
Un soir celui-ci fit appeler son fils.
— Ernest, lui dit-il, votre oncle part demain pour Paris; vous raccompagnerez.
—Quoi ! déjà vous quitter, mon père ! s'écria le jeune homme avec une sorte d'effroi.
— Ce ne sera pas pour longtemps ; dans huit jours votre mère et moi nous irons vous rejoindre pour aller de là tous ensemble dans la terre de votre oncle, en Nivernais.
— J'avais espéré passer avec vous l'automne à Neuvilelte.
— Votre oncle n'a pas mis les pieds chez lui depuis trois ans, et nous avons pris l'engagement, madame de Solanges et moi, d'aller l'aider à remettre sa maison sur pied. D'ailleurs, vous aurez là-bas une chasse beaucoup plus belle qu'ici, et le pays est fort bien habité.
— Resterons-nous longtemps en Nivernais?
— Je ne sais, un mois ou deux peut-être.
— Et ensuite? dit Ernest d'un air inquiet.
— Nous reviendrons à Neuvilette.
Le jeune homme respira.
— A moins, poursuivit M. de Solanges, que nous ne soyons obligés de rester à Paris.
Le front d'Ernest se rembrunit.
— Mon père ! s'écria le j eune hom me.
Et la parole expira sur ses lèvres. M. de Solanges comprit bien ce que son fils n osait dire.
— C'est bien, mon fils, poursuivit-il en lui prenant la main et la serrant affectueusement dans les siennes ; soyez tranquille, votre père veille sur votre bonheur.
Cette dernière parole fit tressaillir le jeune homme, mais il lui fut impossible de se rendre compte de son véritable sens. Devait-il s'en réjouir ou s'en attrister? Était-ce une promesse selon ses vœux ou bien une menace pour sa pure affection? 11 ne sut point le deviner. Un instant, le secret que la présence respectée d*un père avait arrêté sur ses lèvres, Ernest eut la pensée d'aller le verser dans le sein de sa mère. Les secrets de cette nalure trouvent si bien leur place dans le cœur d'une mère !
Madame de Solanges était une digne femme, dont une maladie cruelle avait beaucoup affaibli les facultés. Confiante dans l'intelligence et les nobles qualités de son mari , elle ne voyait que par ses yeux, ne pensait que par lui. Néanmoins, Ernest voulait aller à elle, lui ouvrir ce cœur qui avait craint le regard d'un père; il voulait s'épargner par son intermédiaire les premiers écueils toujours si redoutés d'une pareille confidence. Mais la bonne dame
était souffrante et couchée. La coiïfidence fut remise au lendemain matin.
Le lendemain matin, M. de Solange» vint chercher son fils et le conduisit lui-même au chevet de sa mère, et devant lui, Ernesl prit congé d'elle, sans avoir pu soulager son cœur. Ce fut les larmes aux yeux qu'il mit le pied dans la chaise de poste où son oncle l'attendait, et un instant après la voiture disparut derrière les arbres du grand chemin. Lorsqu'il passa à quelques portées de fusil de ce pavillon qu'il avait salué à son retour, trois semaines auparavant, avec tant de joie et de si douces espérances, il crut voir une forme blanche et vaporeuse se pencher à l'une des fenêtres ; il fit des signes avec son mouchoir, et puis la voiture décrivit une courbe, et, s'engageant dans une autre direction, la fenêtre, le pavillon, la forme blanche, tout disparut.
Cependant, cette forme blanche c'était Mathilde, qu'une de ces vagues appréhensions dont la cause est encore un mystère pour la science, avait éveillée en même temps que les oiseaux du Jardin. Elle avait vu passer la chaise de poste sur la route ; mais elle n'avait pu imaginer que cette voiture entraînât loin d'elle celui qu'elle aimait. Elle dut penser tout naturellement que l'oncle d'Ernest quittait
Neuvilette comme il l'avait annoncé quelques jours auparavant. Toutefois, ce mouchoir qu'elle avait vu flolter lui donnait à réfléchir. Ses yeux cherchèrent derrière les arbres s'ils n'apercevraient pas un domestique conduisant le cheval alezan de son maître, que celui-ci aurait monté pour retourner au château, après avoir conduit son oncle jusqu'au premier relais; mais elle ne vit rien. Le fouet du postillon cessa bientôt lui-même de se faire entendre, et la jeune iillc tomba dans une rêverie presque douloureuse. Elle n'en fut tirée que parNanelte, fraîche et jolie paysanne, qui lui servait de femme de chambre , et qui avait assez longtemps partagé les jeux de son enfance pour pouvoir partager ensuite ses secrets déjeune fille.
— Mam'zelle, dit à mi-voix Nanette en entrant mystérieusement dans la chambre de Mathilde.
Celle-ci se retourna vivement et vit Nanette le doigt sur sa bouche lui montrer un petit papier.
— Une lettre, fit la paysanne.
— De qui?
— Dame ! je ne sais pas. C'est le petit Pierre qui me Ta remise en cachette.
Le petit Pierre était un jeune garçon attaché au service d'Ernest, comme Nanette l'était à
celui de Mathilde. Ce fut un trait de lumière pour celle-ci.
— Donne vite! s'écria-t-elle en se levant précipitamment.
Et rompant le cachet d'une main tremblante, elle lut les lignes suivantes tracées à la hâte :
« Mademoiselle, »
— Mademoiselle! dit-elle en interrompant sa lecture ; pourquoi ce vilain mot de « mademoiselle » quand il est habitué à m*appeler Mathilde?
« La volonté de mon père m'oblige à partir pour le Nivernais avec mon oncle. C'est ce soir seulement que j'ai appris ce brusque départ. Je n'ai donc pu faire mes adieux à votre père, ni vous voir avant de quitter Neuvilette, et cependant, j'avais tant de choses à vous dire! Il y a trop longtemps que je garde un secret prêt à m'échapper. »
— Moi aussi, j'ai un secret.
«t Bientôt, j'espère, je reviendrai, et alors j'aurai peut-être plus de hardiesse; je n'ose pas dire plus de confiance. Mon père, tout à l'heure, m'a dit qu'il veillait sur mon bonheur, et ce bonheur, c'est en revenant bientôt que je le retrouverai.
« Au revoir donc, mademoiselle, n*oiiblicz pas votre ami d'enfance,
« Ernest, h
— L'oublier! fit la jeune fille en glissant le billet dans son corsage, oh ! jamais!
Une belle perle nacrée roula de sa paupière sur ses joues, et se brisa en éclats sur sa main. Nanette s'approcha de sa maUresse pour la consoler à sa manière; mais M. du Rouvray qui entrait au même moment la mit en fuite. Le vieillard avait le front joyeux et le regard souriant. 11 vit le trouble de sa fille.
— Qu'as-tu, mon enfant? lui dit-il.
— Mon père, s'écria la jeune fille d'un accent douloureux, en se jetant dans les bras de M. de Rouvray ; il est parti !...
— Eh! parbleu ! je le sais bien ; n'est-ce que cela qui t'afflige?
— Vous n'avez pas lu sa lettre, vous, mon père, et vous ne savez pas ce qu'il m'écrit. Lisez plutôt; cela me fait peur.
Le vieillard prit le billet et le parcourut des yeux. Un sourire se dessina sur ses lèvres ; puis baisant sa fille au front :
— Enfant, dit-il, sèche ces larmes, et puisses-tu n'avoir jamais de plus graves motifs de chagrins ! Ernest ne tardera pas à revenir.
— Vous croyez, mon père?
~ J'en suis sur. J'ai aussi reçu une lettre, moi.
-- De lui ?
— Non, de M. de Solanges.
— Oh! dites-moi, mon père; dites-moi vite ce qu'elle contient et si...
La jeune fille s'arrêta et rougit. M. du Rouvray se chargea d'interpréter la réticence.
— Si... Eh bien ! tu n'achèves pas? Si elle parle d'Ernest, n'est-ce pas? Non, elle n'en dit pas un mol ; mais elle dit mieux que cela, elle nous invite à diner pour aujourd'hui, afin, ajoute-t-elle, que nous puissions causer librement d'affaires.
Malhilde ne trouvait pas que la compensation fût aussi évidente qu'elle paraissait l'être à son père.
— Tu comprends bien, mon enfant, continua celui-ci, que si M. de Solanges nous convie ainsi le jour du départ d'Ernest, pour causer librement avec moi, c'est qu'il veut me parler de son fils.
Mathilde avait dans son inquiétude une foule d'excellentes raisons à opposer à ce raisonnement, mais le cœur s'ouvre si volontiers à l'espérance, qu'elle aima mieux partager aveuglément toutes celles de son père plutôt que de céder à l'entraînement de ses tristes pensées. Elle soupira, eut le cœur gros tout le jour et
ne put diminuer la longueur démesurée des heures qu*en pensant constamment à celui dont elle avait reçu le matin les adieux.
L'heure vint de s'acheminer vers Neuvilette. M. de Rouvray mit le bras de sa fille sur le sien, et tous deux, à pied, traversèrent le vallon par des sentiers charmants et bien connus, où chaque buisson, chaque tronc d'arbre, chaque touffe d'herbe étaient pour Matliilde comme autant de témoins des heureux jours sitôt troublés, des souvenirs si vite rendus précieux par la tristesse du présent.
Tout entier à la pensée qu'il caressait, M. du Rouvray laissait Maihilde à ses réflexions; il songeait à l'entretien qu'il allait avoir avec sou vieil ami, à la réponse qu'il allait lui faire, aux précieux intérêts qu'il s'agissait de prévoir et de régler. Portant même ses regards au delà des événements prochains qu'il considérait déjà comme accomplis, il entrevoyait l'heureux avenir de sa fille et pour lui-même celte vieillesse tranquille qui ne craint plus la mort, parce qu'elle a rempli sa mission sur la terre. 11 n'y a pas que Perrelte qui fasse de beaux rêves en suivant les sentiers.
On arrive au château. M. de Solanges était allé au-devant de son voisin avec plus d'empressement et plus de courtoisie encore que de coutume ; madame de Solanges elle-même
avait quitté son grand fauteuil pour mieux fêter sa belle Mathilde, comme elle se plaisait à appeler mademoiselle du Rouvray. Cet excellent et tendre accueil dissipa les nuages qui voilaient encore le front de la jeune fille et bannit les dernières craintes que son père n'avait pu complètement effacer. Quant à M. du Rouvray, s'il avait eu besoin de ce nouveau témoignage à l'appui de ses conjectures, il l'aurait trouvé là manifeste, irrécusable. Mais pour lui ce témoignage était devenu depuis longtemps superflu ; avec cette réserve d'ailleurs de l'homme bien né, il regardait toutes choses comme tacitement convenues entre M. de Solanges et lui, à ce point qu'en parlant d'Ernest il pensa plusieurs fois l'appeler son futur gendre. S'il ne le fit pas, ce n'était pas qu'il crût le mot aventuré ; mais, en vrai gentilhomme, il voulait respecter les convenances jusqu'au bout.
Nous avons dû peser sur ces petites circonstances et mettre soigneusement en relief les dispositions d'esprit où se trouvait M. du Rouvray, afin de mieux faire comprendre les événements qui vont suivre.
On avait déjà fait de compagnie je ne sais plus combien de tours dans le parc, on avait visité les orchidées de la serre, examiné avec soin tous les dahlias nouveaux. Plusieurs foi»
M. du Rouvray avait à dessein entraîné son vieil ami sous les massifs, loin de sa fille, qui était restée près de la maîtresse de la maison, et de temps en temps il ralentissait sa marche, levait un regard interrogateur sur M. de Solanges, semblait, en un mot, attendre, provoquer même une ouverture. Mais celui-ci, sans y prendre garde, reprenait la conversation engagée ou bien sollicitait l'attention de M. du Rouvray pour une nouvelle percée dans les bosquets du parc, pour une fleur récemment acquise, pour un projet d'embellissement sur lequel il demandait conseil.
On gagna aussi l'heure du dîner sans qu'il eût encore été question ni d'Ernest ni de celte affaire d'importance dont M. de Solanges voulait entretenir son voisin.
— Allons, dit celui-ci, il ne veut pas entamer la question avant le dîner !
On se mit donc à table aussi gaiement qu'il était possible dans les circonst^inces. La bonne humeur de M. du Rouvray faisait épanouir tous les visages. Une réserve facile à comprendre de part et d'autre, motivée par la présence de Mathilde, avait empêché jusque-là qu'on ne parlât du jeune homme absent ; mais enfin la langue du vieillard ne put rester nouée plus longtemps, et, s'adressant à madame de Solanges :
— Comment avez-vous pu, madame, dit-il, consentir à vous séparer si vite de votre fils?
La bonne dame tressaillit à cette question et jeta un regard furtif sur son mari. Celui-ci s'empressa de répondre pour elle.
— La séparation ne sera pas longue, dans huit jours nous serons près de lui, et nous allons ensemble en Nivernais passer un mois ou deux.
— Quoil reprit M. du Rouvray d*un air étonné, vous quittez Neuvilette au moment le plus beau de l'année? Et moi qui avais projeté de si belles parties de chasse avec Ernest !
— Eh bien ! vous les ferez dans deux mois quand nous serons de retour.
— A mon âge, répondit douloureusement le vieillard, deux mois c'est un siècle. Il est pru' dent de ne pas remettre à deux mois ce que Ton peut faire le jour même.
Cette allusion à ses pensées intimes fut comprise de M. de Solanges.
— C'est justement, dit-il, la même raison qui m'a fait hâter son départ. Mon frère n'a pas d'enfant et commence à se faire vieux ; il a voulu se charger de l'établissement d'Ernest; l'intérêt de mon fils me commandait d'accepter à l'instant même, c'est ce que j'ai fait.
Ces paroles tombèrent au milieu de la conversation comme la foudre. Mathilde laissa échapper un fruit qu'elle tenait à là main et
devint pâle comme la serviette ; M. de Rouvray atterré releva la tête et fixa sur M. de Solanges un regard où se peignait la stupeur.
Être monté si haut sur les sommets de l'espérance, avoir vu si loin dans la terre promise du bonheur, et retomber si lourdement dans le champ aride et stérile des déceptions, c'en était trop pour laisser au vieillard toute la liberté de son esprit, toute l'énergie un peu âpre de son caractère. Ce ne fut que peu à peu qu'il revint de son étourdisseraent et (jue, rassemblant ses idées, il sentit la fièvre de la colère circulerdans ses veines. Illuifallutfairedes efforts surhumains pour refouler dans son cœur la passion prête à éclater, et il eut encore assez de force pour se commander à lui-même.
Pour Mathilde, c'était le premier coup réel qui l'atteignit : l'orage était trop fort; il pensa briser la fleur; sa tête se pencha sur sa poitrine, et, comme un calice que le vent fait plier, elle laissa ruisseler sur elle deux gouttes de rosée.
Cette douleur muette d'un côté, cette fureur concentrée de l'autre, n'échappèrent point à M. de Solanges. 11 avait voulu ruiner d'un coup, et pour n'y plus revenir, des espérances trop tôt conçues, trop longtemps caressées ; mais, maintenant qu'il voyait le terrible effet produit par ses paroles, il craignait d'avoir
mal choisi son heure pour une pareille déclaration. Quel que soit le tact habituel des hommes, il est rare qu'ils ne commettent point de ces fautes d'opportunité.
Cependant la colère de M. du Rouvray n'avait aucun motif plausible d'éclater. M. de Solanges n'étail-il pas le maître d'établir son fils comme il l'entendait?
Le pauvre vieillard le comprenait bien, et, pour ne pas se laisser entraîner au delà des limites que sa raison lui traçait, il résolut de garder le silence.
M. de Solanges, de son côté, ne jugea ni convenable ni prudent de retourner le poignard dans la plaie ; il essaya donc de détourner la conversation. Il reprit son sourire aimable et son air bienveillant.
— Que dites-vous du projet dont je vous ai parlé, Rouvray?
— Quel projet ? demanda celui-ci comme s'il sortait d'un rêve pénible.
— Eh ! parbleu ! de faire entrer la rivière dans les parties inférieures du parc.
Le sourire revint sur les lèvres de M. du Rouvray, sourire amer, comme si le gentilhomme offensé eût entrevu une chance de succès.
— Sans doute, répondit le vieillard, ce projet est fort beau s il donnerait au parc le seul
charme qui lui manque, il permettrait d'entretenir la fraîcheur dans les basses prairies, d'avoir un étang, du poisson, une promenade sur l'eau, enfin il doublerait presque la valeur de Neuvilette. Je n'y vois qu'un petit empêchement. Il est inexécutable.
— Pourquoi cela, mon ami?
— Parce que les deux rives m*apparliennent.
— C'est si loin de chez vous!
— J'en ai la vue.
— La vue vous restera. Ces rives ne vous rapportent rien.
— N'est-ce donc rien que de pouvoir fouler le sol qu'ont foulé nos pères?
— Eh! mon ami. cette satisfaction si douce et si légitime vous est-elle donc refusée? Ce parc ne vous est-il pas ouvert comme à moi?
— Est-ce un reproche que vous m'adressez ?
— Dieu m'en préserve, mon ami, et vous ne pouvez pas le croire. Ma seule intention en tout ceci était d'améliorer ma propriété en vous offrant un dédommagement digne de vous et de moi.
— Encore une indemnité, encore de l'argent! je n'en veux plus.
— Mon père! s'écria Mathilde, qui voyait l'orage monter à l'horizon, et qui intervenait dans le différend enguise de paratonnerre, pour
me servir d'une expression devenue célèbre , mon père, écoulez au moins ce que M. de Solanges peut avoir à vous dire. Comment pouvez-vous repousser les propositions sans les connaître ?
Cet argument, si simple qu'il fût, aurait paru absurde à M. du Rouvray, si toute autre bouche que celle de sa chère Mathilde se fût avisée de le formuler en cette circonstance. Sur les lèvres de cette jolie fille, il lui parut d'une justesse accablante, et, réprimant aussitôt son mouvement d'irritation :
— C'est juste, dit-il, Mathilde a raison. Voyons, instruisez-moi de ce que peuvent valoir ces deux bribes de marécage?
— Je vous ai parlé d'un dédommagement digne de vous et de moi ; ce n'est donc pas de l'argent, connue vous paraissiez le penser, que je vais vous offrir, mais un échange. Vous connaissez mon moulin d'Aumale: je l'ai payé soixante mille francs, il y a de cela vingt-cinq ans, il en vaut le double aujourd'hui : le voulez-vous?
Les lèvres du vieillard étaient agitées comme par un tic nerveux, et sa main tremblait en épluchant convulsivement une amande dans son assiette.
-- Ainsi, vous ne m'offrez pas d'argent, cela est vrai ; mais vous voulez me faire accepter
uoe valeur de cent vingt mille francs ponr quelques pieds de roseaux qui ne valent pas quinze cents francs.
— Ils en valent cent vingt niilJe pour moi.
— Ainsi, votre dignité el la mienne nous défendent, à vous de prononcer ce mol d'argent, et à moi de l'enlendre, et vous croyez que le marché sera mieux déguisé sous le nom d'échange, que nos vanités seront mieux ménagées en parlant moulin? J'aime peu ces compromis avec la délicatesse : ils cachent pres- <[ue toujours une pensée peu avouable. Disons les choses telles qu'elles sont : pourmes quinze cents francs de roseaux, vous nroffrez cent vingt mille francs de moulin.
— Soit, mon ami, le nom au surplus ne fait rien à la chose, et puisque nous nous comprenons...
— Du moins je vous comprends, moi, dit le vieux gentilhonuae en se levant ; votre pensée n'est pas si bien cachée que je ne l'aie découverte, et à travers le masque de votre générosité je sais lire l'intention qui vous la dicte. Que ces murs encore tout pleins de la mémoire de mes aïeux s'écroulent et m'écrasent plutôt que je courbe le front sous une pareille injure! Viens, ma fille, viens! ne restons pas une minute de plus sous le toit qu'habite une race dégénérée ! Les filles des Rouvray n'ont jamais
manqué de maris, et leur dot ne s*est jamais accrue des aumônes du dédain.
Le vieillard prit le bras de son enfant, et avant que M. et madame de Solanges fussent revenus de leur étonnement, le père et la fille étaient déjà loin du seuil de la maison.
La parole indignée de M. du Rouvray avait d'ailleurs frappé juste, et M. de Solanges était encore plus déconcerté que surpris.
Malgré ses éminentes qualités et sa bonté presque inépuisable, le propriétaire de Neuvilette avait un peu les défauts de son époque; il croyait volontiers que l'intérêt est Ici le grand mobile des actions humaines et que Targent est un baume infaillible pour toutes les plaies et pour tous les tempéraments. Il regardait les hommes d'un peu trop haut ou d'un peu trop bas, comme vous voudrez, pour avoir pu mesurer exactement la haute stature morale du vieux gentilhomme. Il savait bien qu'il avait devant lui une probité chevaleresque, une délicatesse exquise, mais il n'avait pas sondé toute la profondeur de ce caractère chevaleresque. Dans cette recherche assez évidente que M. du Rouvray faisait de son alliance , il n'avait vu qu'un père désireux d'établir richement sa fille, et il avait cru sérieusement, en brisant ce lien espéré, devoir offrir non une compensation , mais quelque
chose comme un dédommagement. Telle avait été son erreur. Aussi, quand il se vit deviné et qu'il eut subi sans mot dire la bordée du père indigné, se garda-t-il bien de s*écrier, comme plus d'un de nos lecteurs Ta fait sans doute : <( Cet homme est fou ! »
Dans notre siècle de boue et d'argent, on prend aisément pour de la folie ce qui est vraiment noble et grand. Quand la confusion des idées en est venue au point d'obscurcir les notions du bien et du mal et d'altérer même ce qui est toujours apparu si clair aux yeux des nations, le devoir militaire et la fidélité au drapeau, comment voulez-vous que ces délicatesses dans les sentiments humains, que tout ce luxe précieux des belles âmes soient compris, ou même entrevus, au milieu des lénèbres qui nous environnent? Seulement, il y a des heures où ces noblesses exquises se manifestent éclatantes comme la lumière du soleil. C'est ce qui était arrivé dans cette circonstance , et l'esprit de M. de Solanges en avait été comme aveuglé.
Il n'eut pas besoin d'y réfléchir longtemps pour voir quelle avait été sa faute, et, comme il avait le cœur aussi bien placé qu'homme du monde, il résolut d'aller le premier chez son vieil ami et de le convier à oublier réciproquement leurs torts. Peut-être même pous-
serait-il plus loin les choses. Il avait promis à Ernest de faire son bonheur; atleindrail-il bien sûrement ce but s'il le contraignait à épouser une autre femme que Mathilde? Devait-il prendre si grand soin d'augmenter une fortune déjà si considérable , et la fantaisie d'un oncle, après tout, devait-elle être plus écoutée en si grave matière que le cœur du jeune homme? Telles élaient les réflexions que M. de Solanges avait faites après la brusque sortie de M. du Rouvray, et elles étaient venues modifier sensiblement les plans qu'il avait conçus. Sans s'ouvrir de ses projets à son voisin de campagne, il lui ferait entendre que tout ne devait pas être considéré comme rompu, et, après avoir sondé lui-même la profondeur de l'amour d'Ernest pour Mathildr, il verrait alors la conduite que la prudence dicterait à son affection paternelle. Si M. de Solanges pouvait se tromper, on voit qu'il savait aussi réparer ses erreurs.
Ce fut dans cette ferme intention qu'il se dirigea le surlendemain, dans la journée, vers le pavillon de Longpré. Il n'y trouva personne que le jardinier. Celui-ci savait seulement que M. du Rouvray était allé à Aumale, et qu'il ne devait pas revenir ce jour-là.
— Tant mieux ! se dit M. de Solanges, l'orage aura le temps de se calmer.
Cinq jours se passèrent , puis il envoya un domestique pour savoir si son voisin était de retour. M. du Rouvray était revenu la veille à Longpré, mais seul.
— Tant mieux ! se dit encore M. de Solanges, nous n'en causerons que plus à notre aise demain.
Le lendemain il partit de }3on matin, et, arriva à Longpré avant neuf heures ; il était encore une fois trop tard ; l'oiseau était déniché, et, cette fois, il en apprit plus peut-être qu'il n'en eût voulu savoir. 31. du Rouvray avait vendu son pavillon et le contrat en avait été signé la veille. Le nouveau propriétaire était déjà occupé à combiner les changements qu'il allait faire subir au jardin. Quant à l'ancien , on savait qu'il était parti pour Paris, voilà tout.
M. de Solanges revint au château très-soucieux et profondément affligé.
Quels événeûients s'étaient donc accomplis pendant ce temps-là au modeste manoir de Longpré ?
En rentrant chez lui, M. du Rouvray s'était retiré dans son appartement où il avait passé toute la nuit à écrire. Dès que le jour parut et qu'il entendit les domestiques remuer dans la maison, il sonna son valet de chambre.
— Baptiste, lui dit-il, sellez vous-même un cheval et tenez-vous prêt à partir. J'ai une mission de confiance à vous donner, revenez 1. 7
ici au plus vite. Ayez soin de ne pas faire de bruit de peur d'éveiller ma fille.
Le domestique s'empressa d'obéir aux ordres de son maître, et quand il revint il trouva M. du Rouvray qui l'attendait sur le seuil de la porte.
— Vos ordres sont exécutés, monsieur, dit Baptiste.
— C'est bien. Voici d'abord une lettre pour mon notaire, à Aumale. En voici deux autres que vous jetterez à la poste. Ensuite vous commanderez quatre chevaux pour midi. La berline est-elle en état?
— Oui, monsieur.
— Partez alors et revenez prompteraent. Il est maintenant cinq heures, vous pouvez élre ici à sept heures au plus tard. Cependant si mon notaire vous donnait une lettre à porter dans le voisinage, faites la commission avant de revenir. Vous avez bien compris?
— Parfaitement.
— En selle donc, et surtout pas de bruit. Si Ton vous demande où vous allez de si bonne heure, vous répondrez que vous allez chercher des munitions de chasse.
Muni de ses instructions, Baptiste se retira aussitôt, prit un cheval qui l'attendait à Técurie, et quelques minutes après on le vit franchir la grille de la cour.
Mais M. du Rouvray n'était pas le seul qui
veillât dans la maison. xMathilde non plus nV vait pas fermé l'œil. Abîmée dans sa douleur elle avait passé la nuit à souffrir et à pleurer.
De son appartement, voisin de celui de son père, elle avait vu, au reflet qui dorait les feuilles des peupliers devant ses fenêtres, que la lampe brûlait encore chez M. du Houvray. Vingt fois elle avait pensé à aller se jeter dans ses bras, à chercher sur le sein paternel un soulagement à ses inquiétudes et à ses souffrances; vingt fois elle avait été sur le point de se précipiter à ses pieds, de le supplier au nom de sa mère, au nom de sa tendresse filiale, — le dirai-je? au nom de son amour même, d'oublier la querelle de la veille et d'aller à Neuviletle tendre comme autrefois une main amie à M. de Solanges. Une pensée la retint; elle crut que le premier moment passé elle aurait plus aisément raison du courroux de son père, et qu'il valait mieux attendre que le temps eût calmé l'orage afin de mieux s'assurer la victoire.
Toutefois la veille prolongée de M. <lu Rouvray l'inquiétait. Elle sentait sans trop en savoir la cause qu'il se passait chez lui quelque chose d'extraordinaire.
Son inquiétude augmenta encore lorsque au petit jour elle entendit son père sonner son valet de chambre. Elle se leva a la hâte , et,
écartant les rideaux de i^a fenêtre, elle vit Baptiste entrer à l'écurie.
Plus de doute, il s'était tramé pendant la nuit un complot dont l'exécution commençait à s'effectuer.
A son tourelle appela sa femme de chambre.
— Nanette, dit-elle, Nanette, descends de suite et cours demander à Baptiste où il va.
Nanette rencontra Baptiste au moment où il venait de prendre ses dernières instructions. Celui-ci fit la réponse que lui avait dictée son maître, et Nanette ne put rien apprendre à Mathilde, sinon que Baptiste allait h Aumale chercher des provisions de chasse.
— Des provisions de chasse ! s'écria la jeune fille; oh! plus de doute, on me cache quelque chose. Des provisions de chasse, mon père en a pour toute la saison. Nanette , descends encore une fois et prie Baptiste de venir me parler avant son départ.
Mais il était déjà trop tard; au moment où Nanette glissait comme une gazelle le long de l'escalier, Baptiste franchissait au grand trot l'avenue du pavillon.
Quand la jeune fille mit le pied dans la cour, on entendait déjà le sabot du cheval frapper en cadence le pavé de la route.
Mathilde revint alors à" sa première pensée. Elle alla trouver son père*
M. du Roiivray, en voyant entrer sa fille, comprit que celle-ci n'avait pas plus que lui confié au sommeil le soin de calmer ses douleurs, et qu'elle avait à moitié deviné ses projets et ses intentions.
— Mon père , s'écria-t-elle , mon bon père , que se passe-t-il donc ici ? Je ne sais d'où me viennent mes appréhensions, mais je tremble.
M. du Rouvray pâlit, son regard se baissa devant le regard anxieux de sa fille. Il s'efforça cependant de dominer son trouble, et baisant au front cette belle et virginale créature :
— Calme-toi, mon enfant, dit-il d'une voix tremblante, calme-toi. Il n*y a rien qui doive t'alarmer.
— Oh ! ne me trompez pas, mon père ; Baptiste va à Aumale, je le sais...
— Eh bien?
— Que va-t-il faire à Aumale? chercher de la poudre et du plomb, n'est-ce pas? lorsque vous en avez ici plus qu'il ne vous en faut pour passer Thiver ! vous voyez bien que vous me cachez quelque chose.
La loyauté du vieux gentilhomme était à la gène derrière le petit subterfuge qu'il avait imaginé pour cacher momentanément ses projets. Il avait hâte de sortir de sa fausse position. D'ailleurs il fallait bien que Mathilde apprit tôt ou tard ce qui allait se passer. Seu>
lement M. du Rouvray, en avouant la vérité à sa fille, prit l'air et le ton dégagés d'un homme qui n'a plus darriére-pensée.
— Eh bien, oui, dit-il, jeté cache quelque chose, une surprise , une surprise qui va te rendre bien joyeuse.
— Joyeuse! fit la jeune fille dont le regard redevint serein à travers les larmes qui baignaient ses yeux : oh ! dites bien vite alors, mon bon père.
— Un instant, un instant; comme le voilà pressée maintenant!
— Oh! c'est que vous êtes si bon ! et si vous m'avez préparé une surprise, elle doit être charmante.
— Juges-en toi-même. Je pars pour Paris et je t'emmène avec moi.
— A Paris!
— Sans doute à Paris. Est-ce que cela t'effraye?
— Non , mon bon père , mais cependant partir comme cela, tout de suite.,.
— Oh ! cela , tout de suite. A midi les chevaux viennent nous prendre. Veille donc à ce que tes paquets soient faits.
— Mais dites-moi, mon père, est-ce pour longtemps que nous quittons Longpré?
— Peut-être.
— Pour combien de jours?
— Je ne sais pas encore, mon enfant. Ma sœur, madame de Caussade, nous attend et nous y passerons au moins l'hiver.
— Coirunent ! tout l'hiver ?
— Cela doit-il donc l'affliger? Est-ce que Longpré est un séjour si beau, si agréable pour toi quand il n'y a plus personne à voir dans les environs, lorsque les chemins sont impraticables et que la neige couvre les champs, lorsque les torrents creusent les ravins , lorsque l'on est seul enfin au coin d'un feu qui s'endort et que le givre frappe contre les croisées ?
— Mon bon père, je ne me sens jamais seule quand je suis avec vous.
— Noble enfant, s'écria M. du Rouvray en serrant sa fille dans ses bras, que je l'aime! Toi aussi tu es pour moi le monde entier, et quand je le sens là, près de moi, comme à présent, il me semble que l'univers est à moi, et qu'il ne me reste plus rien à envier sur la terre.
— Eh bien , alors, pourquoi quiltons-nous Longpré?
— Parce qu'il faut que lu connaisses le monde , parce que tu ne peux pas vivre éternellement dans ce trou, et qu'il faul bien songer à l'avenir.
— A l'avenir , mon père î mais tout mon avenir, maintenant, c'est vous.
— Tu n'aurais pas parlé ainsi hier matin.
— Depuis hier, les choses ont bien changé.
— Pauvre enfant, il te faudra du courage.
— Du courage, mon père? Oh! votre fille n'en manquera jamais.
— C'est bien , Mathilde , je reconnais mon sang.
— Cependant, partir si vite!
— Il le faut.
— Mais si vous attendiez seulement à demain.
~ A quoi bon?
— Qui sait? peut-être nous viendra-t-il une visite aujourd'hui.
— Une visite! et de qui donc? je n'attends personne.
— Je ne sais , mais il me semble qu'il y a quelque part des personnes qui doivent désirer vous voir, vous parler aujourd'hui.
Le front du vieux gentilhomme se rembrunit et ses lèvres se mirent à trembler.
— Mathilde, ne parlons plus de cela, dit-il. ~ Au contraire, il faut en parler, reprit la
jeune fille en approchant son doux visage de la barbe grise du gentilhomme ; il faut en parler, mon père, car tout ne peut pas être ainsi fini entre deux vieux amis pour quelques mots amers échangés. Après tout, M. de Solanges a bien le droit...
Malhilde s'arrêta et baissa son front rougissant.
Son père la considérait, le regard rempli d'une ineffable tendresse.
— Pauvre victime ! s'écria-t-il , et c'est elle qui cherche des excuses à la conduite de ceux qui la font souffrir! Tu es un ange.
M. du Rouvray pressa encore une fois Mathilde contre son cœur.
— Eh bien, continua-t-ii, que veux-tu que je fasse ?
— Que nous remettions à demain notre départ.
— Et, demain , tu voudras que nous retardions encore. Songe donc que ma sœur nous attend.
— Demain, mon père, non. Si avant ce soir vous n'avez pas reçu la visite de M, de Solanges, ou tout au moins une lettre de lui... Oh! soyez tranquille, mon père, votre fille comprend aussi ce (jne la dignité commande, et demain malin elle quittera cette demeure.
— Sans regrets?
— Ne me demandez pas une chose au-dessus de mes forces. Je quitterai ce toit qui abrita mon enfance, comme on quitte une patrie, les larmes aux yeux ; mais du moins , au retour de l'exil, je pourrai le revoir sans amertume*
— Allons, je cède; nous ne partirons que demain. Envoie Joseph pour déco m ma ndej* les chevaux.
Malhilde eut bientôt fait d'expédier Joseph à la ville; mais son espoir fut déçu. La journée se passa sans que M. de Solanges vint à Longpré, sans qu'un mot de lui annonçât son intention d'y venir le lendemain, et le soir, Joseph fut de nouveau envoyé à Aumale pour commander les chevaux de poste, et cette fois mademoiselle du Rouvray ne trouva plus dans son cœur un seul argument pour obliger son père à différer l'exécution de son projet.
Le lendemain matin, vers six heures, le fouet du postillon retentit dans la cour; il fallait partir.
— Nanette, disait Malhilde à la jeune fille qui partageait ses douleurs et ses secrets, Nanette, je ne sais ce que j'éprouve, mais il me semble que mon cœur se brise. Ce départ, j'en ai le triste pressentiment, me sera funeste.
— N'ayez pas ces tristes pensées, mam'zelle, répondait Nanette, il me semble au contraire que vous devriez être heureuse. Est-ce que nous n'allons pas à Paris?
— Que m'importe?
— Comment, que vous importe ! Mais est-ce que M. Ernest n'y est pas à Paris?
— Tu as raison, mais je ne le verrai pas.
— Qui sait? la ville est grande, mais le bon Dieu est bon.
Un sourire amer se dessina sur les lèvres de Malhilde, et ses regards s'élevèrent au ciel comme une prière.
Quand il fallut franchir le seuil de la maison, ce fut une lulte cruelle de la volonté contre le cœur.
M. du Rouvray n'était pas moins ému que sa fille, et lorsqu'il eut pris place auprès d'elle dans la berline, i\eu\ grosses larmes ruisselèrent sur ses joues inàles , et jaillirent sur la main tremblante de Matliilde.
Les chevaux partirent, et bienlôt la blanche maison disparut derrière les arbres de l'avenue.
Sous le poids de leurs pénibles impressions, les deux voyageurs gardèrent le plus profond silence jusqu*au premier relais. Ce relais élait à la ville d'Aumale.
— Mon enfant, dit M. du Rouvray en aidant sa fille à descendre de voilure et en la faisant entrer à l'hôtel d'Angleterre, tu vas ni'attendre ici. Je serai de retour avant une deaii-heure ; nos chevaux seront mis et nous continuerons notre roule.
Quelques instants après, M. du Rouvray entrait chez maître Roger, son notaire.
LA RUIT DU TIRaiUM. i. 8
Maître Roger habitait une jolie maison toute fraîche, toute pimpante, située entre cour et jardin, au pied d'une colline couverte de bois. Les volets verts, les murailles peintes en jaune d'ocre, les grilles bronzées , les pilastres surmontés de géraniums ou de cactus, les rosiers en fleur et les gazons verdoyants, tout cela avait un aspect plein de coquetterie, qui annonçait plutôt la demeure d'un jeune homme élégant ou d'une petite-maîtresse que celle d'un simple garde-note.
Maître Roger, notaire royal à la résidence d'Aumale, n'était pourtant pas une petite-maitresse et pas davantage un jeune homme élégant. Courbé sous le poids de cinquante années et de je ne sais combien de contrats, le front chauve, les sourcils gris, des lunettes d'acier sur son nez rouge, la mâchoire édentée et le menton saillant, maître Roger ressemblait à une charge de Daumier, qu'un Prométhée moderne aurait animée. Leste, vif, propret, il réalisait à merveille le type du vieil intendant enté sur l'épicier moderne.
Maître Roger, quand on lui annonça l'arrivée de M. du Rouvray, s'empressa d'aller atr-devant de son client.
— - Maître Roger, lui dit le vieux gentilhomme, vous avez reçu ma lettre ?
— Oui, M. le chevalier.
— Et vous vous êtes occupé de l'affaire ?
— Oui, M. le chevalier.
— Et... avez-vous terminé quelque chose?
— Pas encore, M. le chevalier, mais j'ai l'espoir d'accomplir Irès-prochainement toutes vos intentions. J'ai un acquéreur, un acquéreur sérieux et pressé.
— Pressé , c'est ce que je demande avant tout.
— Vous serez satisfait, M. le chevalier, pourvu que vos prétentions...
— Elles sont modérées, comme vous le savez.
— Le domaine de Longpré n*a qu'une valeur relative, après tout; sauf les prairies et le petit bois, le reste n'est qu'un jardin dont le rapport est nul et l'entretien coûteux.
— Soit.
— La maison est vieille, elle a besoin de réparations , elle est petite, les logements devront être reparés.
— Bien, bien, je sais tout cela, passons.
— En outre l'acquéreur voudra sans doute enclore le parc de murailles.
— Que m'importe? Dites-moi vite le prix qu'on offre.
— Soixante mille francs, M. le chevalier, soixante mille francs, pas davantage, c'est tout ce qu'il m'a été possible d'obtenir.
— Soixante mille francs, M. Roger! mais ce n'est pas la moitié du prix que vaut Longpré.
— Je le sais bien, M. le chevalier, mais qu y faire? Si vous étiez moins pressé, on pourrait trouver un autre amateur; mais vous êtes pressé, vous voulez conclure en trois jours; trois jours, M. le chevalier, c'est à peine le temps nécessaire pour stipuler les conventions.
— J'ai hâte en effet de quitter Longpré, mais cependant...
— Voulez-vous que nous fassions des affiches, des annonces?
Gardez-vous-en bien, vous savez ce que
je vous ai écrit à cet égard.
— Oui, oui, M. le chevalier, le plus profond silence, le plus grand secret. J'ai respecté vos volontés; personne jusqu'à présent, excepté l'amateur avec qui nous sommes en marché , n'est instruit de vos intentions.
— A la bonne heure ; je n'en attendais pas moins de votre prudence.
— Oui, oui, de la prudence, c'est fort bien, M. le chevalier; cependant, lorsque Ton veut vendre son bien , il faut le faire savoir. C'est merveille que j'aie pu trouver déjà un amateur. Il a fallu que j'eusse un client sous la main tout prêt à acquérir une campagne dans ces environs; mais je n'en ai pas deux, M. le chevalier, je n'en ai pas deux. La concurrence
n'est donc pas possible; si celui-ci ne veut pas augmenter ses offres, nous serons obligés d'attendre un moment plus favorable.
— Attendre ! Vous savez bien, M. Roger, que je ne puis pas, que je ne veux pas attendre.
— Qu'est-ce donc qui vous presse de vendre? Je ne puis supposer que vous ayez l^esoin de ce petit capital, car si cela était, nous le trouverions aisément à emprunter sur bonnes hypothèques.
— Non, M. Roger, je n'ai pas besoin de cet argent, et même, si l'acquéreur le désire, je lui laisserai le prix à cinq et même à quatre pour cent aussi longtemps qu'il le voudra.
— Cela n'est pas nécessaire avec mon client. Son argent est prêt, et, si vous le voulez, nous prendrons immédiatement jour pour conclure,
— 11 connaît donc la propriété?
— Il la connaît.
— C'est donc quelqu'un du pays?
— Je vous ai dit que c'était un de mes clients.
— Ce n'est pas M. de Solanges, au moins?
— Vous m'aviez défendu de lui en parler; sans cela, ce n'est pas soixante mille francs, c'est cent vingt, cent cinquante mille que l'on vous eût offert. Oh! M. le comte de Solanges est très-auiateur de Longpré, et, si vous avez changé d'avis, je lui écrirai,
— Gardez-vous-en bien, M. Roger, c'est à lui su rtout que je veux cacher celle venf e avanl qu'elle ne soit réalisée.
— Je comprends, quelque brouille de voisinage, encore un petit procès sans doute. Après tout, cela ne me regarde pas. Vous m'ordonnez de vendre , je vends et voilà tout. Voyons; si le procès n'est que de mince importance, je parviendrai peut-être à obtenir soixante et dix mille francs.
— Mais je n'ai pas de procès avec M. de Solanges, mon cher M. Roger, je vous le jure.
— Pas la moindre contestation de limites?
— Pas la moindre.
— Alors c'est donc, comme je le disais, une brouille de voisinage. Pouvez-vous, pour une cause si futile, abandonner un pays qui est le vôtre, une habitation que vous aimez?
— Une cause futile, M. Roger, il n'y a pas de cause futile quand l'honneur est en jeu.
— L'honneur! oh! puisqu'il s'agit d'honneur, M. le chevalier, c'est bien différent. Il ne faut jamais transiger avec l'honneur. Quand l'honneur parle, l'intérêt doit se taire, et maintenant que je sais que l'honneur de votre nom est attaché à la prompte conclusion de cette affaire, je n'hésite plus à vous conseillerde la terminer le plus tôt possible, fût-ce même aux plus
— 9i — mauvaises conditions ; elles seront encore avantageuses si elles peuvent vous faire aKoindre promptcmcnl le but que vous vous proposez. L'honneur avant tout, M. le chevalier, l'honneur avant tout.
— Vous êtes donc de mon avis?
~ Parfaitement.
— El vous croyez que je dois...
— En passer par toutes les conditions? Certainement. A votre place je m'estimerais trop heureux qu'on voulût bien me donner un prix, si minime qu'il soit, d'un bien que l'honneur m'oblige à ne pas garder.
— Vous me promettez donc de m'en faire avoir soixante et dix mille francs?
— Ah! permettez, je n'ai rien promis, j'ai dit seulement que je ferais des efforts pour obtenir soixante et dix mille francs, mais je ne sais pas si mes efforts seront couronnés de succès ; je vous avoue même que je suis tenté d'en douter.
— Enlin, je compte sur votre habileté.
— Vous avez raison, M. le chevalier, ayez toute confiance en mon dévouement à vos intérêts.
— Quel jour voulez-vous que je revienne pour terminer?
— C'est aujourd'hui jeudi; voulez-vous que ce soit samedi ?
— Samedi, soit.
— Je vous attendrai à déjeuner avec Tacquéreur, et nous stipulerons les conditions entre la poire et le fromage.
— Une dernière question ?
— Je vous écoule, M. le chevalier.
— Le nom de l'amateur?
— Ah! mon Dieu, c'est tout bonnement M. Dubois, le fabricant de drap.
— Je le croyais ruiné.
— Que dites-vous là, M. le chevalier ! quand les industriels font de mauvaises affaires, c'est alors qu'ils ont le plus d'argent.
— Ah ! M. Roger, je vois bien que vous êtes un homme de sens et d'expérience.
— Je suis notaire, M. le chevalier, je suis notaire et rien de plus.
— Oui, mais un notaire de la vieille roche, un notaire comme on n'en voit plus guère aujourd'hui.
— Vous m'honorez, M. le chevalier, en me rendant ce témoignage ; mais je puis dire que jamais la probité et le désintéressement de maître Guillaume-Pierre-Archibald Roger, notaire royal à la résidence d'Aumale, n'ont été pris en défaut.
— Aussi la fortune vous a-t-elle souri.
— Modeste fortune, M. le chevalier, argcntea mediocritas. Ce qu'il faut pour vivre honnête-
ment et élever ses enfants dans les bons principes.
— Et votre aîné?
— Raymond ! il est avocat depuis un an et il fait son stage à Paris. Je Tatlends ici dans quelques jours.
— Si vous avez des commissions à me don< ner pour lui, je nfen chargerai volontiers.
— Je vous suis bien obligé, M. le chevalier; sa mère lui a écrit hier.
— Ainsi donc à samedi.
— A samedi. A onze heures, nous vous attendrons. Vous pouvez compter que je ferai tous mes cfforls pour que l'affaire se termine séance tenante.
Le notaire accompagna ces dernières paroles d'un petit sourire plein de satisfaction. Nous verrons bientôt quel sens caché elles recelaient.
Quant au vieux gentilhomme, il paraissait plus agité et plus soucieux encore qu'au moment du départ. Il rejoignit sa fille à l'hôlel d*Angleterre. Les chevaux étaient attelés. Quelques minutes après, le postillon fit retentir son fouet, et la berline roula au galop sur la route de Paris.
Les voyageurs arrivèrent avant le soir chez madame la baronne de Caussade, la sœur de M. du Rouvray, qui les attendait.
Les premiers épanchements de l'affection effacèrent un moment le trouble et les émotions de la journée, et durant cette première soirée on put croire que le bonheur commençait à renaître pour la famille. Madame de Caussade, qui n'avait pas vu sa nièce depuis un an, s'exiasiait à la retrou ver si belle. Elle énumérait presque avec l'orgueil d'une mère toutes les beautés nouvelles qu'elle découvrait en Mathilde, et le cœur de celle-ci, s'ouvrant à ces doux épanchements de famille, semblait oublier ses douleurs et renaître une fois encore à l'espérance.
Ce fui presque souriante, le front plus calme et le cœur plus tranquille, que Mathilde se réveilla le lendemain.
Madame deCaussade était déjà à son chevet, guellanl avec une tendresse qu'on aurait pu dire maternelle le premier regard de la jeune tille.
— Ma bonne tante ! déjà levée ! s'écria celleci en frottant de ses doigts roses sa paupière virginale.
— Déjà 1 fit la bonne dame. Cela te surprend
de voir la ville plus tôt éveillée que les champs. Il n'en est pas d'ordinaire ainsi. !1 est vrai que celle fois les champs sont venus à la ville. Le trajet était long et la fatigue était grande, n'est-ce pas, mon enfant ?
— Oh ! je sais supporter la fatigue, ma bonne tante, et je serais prêle à recommencer aujourd'hui s'il le fallait.
— Heureusement il ne le faut pas. A propos, ton père est reparti ce matin.
— Comment, il est retourné à Longpré?
— Oui, mon enfant, des affaires l'y rappelaient.
— Des affaires, ma tante, mais quelles affaires nouvelles depuis hier au soir? Vous me cachez quelque chose , un malheur peutêtre.
— Mon Dieu, ma chère Mathilde, que tu es prompte à l'alarmer! non, il n'est pas arrivé de malheur ; non, je ne te cache rien. Ton père est allé à Longpré pour des affaires d'argent. Il y était attendu par son notaire.
— Mais pourquoi m'en avoir fait un secret?
— C'est qu'il n'était pas encore décidé à partir ce malin, et ce n'est qu'après y avoir réfléchi qu'il a repris tout à l'heure la route d'Aumale.
— Vous me dites tout, vous, ma bonne tante; je le crois puisque vous me l'affirmez ; mais
mon père bien certainement me cache quelque chose. Depuis quelques jours je le vois préoccupé, soucieux. Il semble qu'il ait des projets qu'il ne veut pas que je connaisse.
— Folle que tu es ! Ton père, s'il a des projets qu'il te dérobe, ne peut les avoir conçus que pour (on bonheur.
— Je le sais bien, ma tante, mais c'est justement cela qui m'effraye.
— Comment ! le bonheur t'effraye?
-- Vous l'avouerai-je, ma bonne tante? je crains par moments que mon père ne songe à. .. k faire mon bonheur malgré moi.
— Malgré toi ! Et quand cela serait, mon enfant?
— Quoi ! ma bonne tante, vous croyez que je puis oublier!...
— A ton âge, on oublie vite.
— Oh ! jamais, ma tante.
— Jamais, ce mot-là n'est pas du genre féminin. Crois-moi, écoute les conseils de ma vieille expérience, laisse le temps accomplir son œuvre,
— Comment est-ce possible , ma tante! et puis-je trahir ainsi mes sentiments et mes promesses ?
— Qui te parle de trahison?
— Mais l'oublier, ma tante, ce serait le trahir.
— Il faut bien pourtant se faire une raison. Tu ne veux pas rester fille, je suppose ?
— Je ne sais ce que je veux, ma tante, je veux demeurer près de vous, près de mon père, pour lui tenir compagnie, pour Taimer, pour le chérir.
— Ma pauvre enfant, tu voudrais autre chose encore 5 va, je lis dans ton cœur et je sais ce qui s'y passe. Je sais que ton affection est grande et dévouée, mais je sais que tu connais tes devoirs et que tu as le sentiment de ta dignité. Ces larmes qui mouillent encore tes yeux, il faut les essuyer, Mathilde. Excepté ton père et moi, nul au monde ne doit pouvoir se vanter de les avoir vues couler.
Mathilde passa rapidement son mouchoir sur ses paupières humides, et offrant son front pur aux lèvres de la baronne.
— Je vous comprends, ma tante, dit-elle; je saurai me résigner et me taire.
— Le ciel te viendra en aide s'il en est besoin.
— - Alors, qu'il se hâte, car j'ai peur de moimême.
Mathilde s'était levée et Nanette tressait les longs anneaux de ses cheveux noirs. Dans son simple peignoir blanc, le regard rêveur et la tête inclinée sur la poitrine, elle semblait la statue de la Résignation.
Une partie de la journée se passa sous le poids des tristes pensées que le départ de M. du Rouvray avait éveillées. Le calme apparent de la jeune lille cachait un chagrin profond, une anxiété cuisante.
Une visite vint interrompre un moment la triste monotonie de la situation.
— M. Raymond Roger, annonça Nanette.
— M. Raymond Roger ! dit madame de Caussade, qui est cela ?
— Le fils du notaire de mon père, fit Mathilde.
— Le fils du notaire ! mais je ne le connais pas.
— Non, mais, moi, je le connais bien. Il croit sans doute mon père ici, et il venait lui offrir ses devoirs. Je crois, matante, que vous ferez bien de le recevoir.
Mathilde ne parlait pas ainsi sans avoir une intention cachée; elle espérait tirer de M. de Raymond Roger quelque clarté sur le départ subit de son père.
— Soit, dit la baronne; Nanette, faites entrer.
Une esquisse du nouveau personnage qui s'offre à nos regards.
Il est grand , maigre et roide. Sa tète est petite , ses bras sont longs , son corps , taillé d*une seule venue , sans saillie aux hanches ,
— iOO — sans ondulation aux épaules, sans flexibilité dans la taille. Ses cheveux sont de couleur fauve comme sa moustache cirée et tournée en pointes menaçantes vers le ciel. Ses yeux sont verts, ses dents sont blanches, ses mains sont rouges et ses pieds énormes. Sa mise vise à la recherche, elle n'atteint que l'excentricité; sa démarche veut avoir de l'aisance, elle n'a que de l'aplomb : il croit être spirituel, il n'est qu'outrecuidant.
Voyez-le entrer : il se casse en deux en saluant et lève son chapeau jusqu'au menton ; son pied gauche glisse en avant comme celui d'un maître de danse, et le sourire triomphant de ses lèvres semble s'apprêter aux compliments.
— Mesdames, dit-il de sa voix flùtée, permettez-moi de vous présenter mes hommages et pardonnez-moi d'avoir insisté pour avoir l'honneur de vous voir,
— Vous êtes le bienvenu dans cette maison, M. Roger, répondit madame de Caussacle, puisque M. votre père a toute la confiance de mon frère. Voici, d'ailleurs, ma nièce qui a depuis longtemps, je crois, l'avantage de vous connaître.
— En effet , je connais mademoiselle Mathilde depuis ses plus jeunes années ; mais il y a deux ans au moins que je ne Tavais vue,
- iOI ~
et depuis deux ans il s'est accompli tant de transformations dans sa personne que j'aurais eu de la peine à retrouver en elle celte petite fille que je faisais balancer à Tescarpoletle sous les tilleuls de Longpré.
— Vous me trouvez donc bien changée ?
dit la jeune fille.
— Prodigieusement, plus que je ne saurais dire.
— Eh bien ! je faisais précisément la même remarque à votre égard.
— Dame I mademoiselle , avec le temps , surtout à Paris, on se forme.
— C'est ce dont je m'aperçois, M. Raymond.
— Et vous êtes avocat, je crois, monsieur? ajouta la baronne.
— Oui , madame , avocat. Oh ! ce n'est là qu'un mince mérite ; qui est-ce qui n'est pas avocat? Le tout est de se distinguer, de faire parler de soi.
— Vous n'y manquez pas , je le suppose? observa Mathilde d'un air ironique.
— Je fais ce que je peux, mademoiselle, et j'avoue que jusqu'à présent j'ai obtenu quelques petits succès.
— Que parlez-vous de petits succès, M. Raymond! la renommée en est venue jusqu'à Longpré. M. votre père nous a souvent entretenus de vos triomphes et de votre éloquence.
— Effet de la tendresse paternelle , mademoiselle. J'ai été assez heureux pour gagner quelques causes désespérées et j'ai acquis assez Thabitude de la parole pour faire impression sur le jury ; mais qu'est-ce que cela?
— Vous faites trop bon marché de vos mérites.
— Non , je ne fais pas de fausse modestie, je sais très-bien que je ne suis inférieur à aucun de mes confrères, mais si j'ai quelques avantages de plus que la plupart d'entre eux, c'est que j'ai de plus qu'eux l'habitude du monde. Oh! l'usage du monde, c'est pour moitié dans la bonne opinion qu'un jeune homme inspire de lui-même. N'esl-il pas vrai, madame la baronne?
— Sans aucun doute, monsieur, et vous m'en donnez en ce moment la preuve à côté du précepte.
— D'une bouche aussi sage que la vôtre , madame, un tel compliment a droit de me flatter.
Mathilde se pinça les lèvres pour ne pas rire.
— Saviez-vous que mon père fût reparti pour Longpré? dit-elle, essayant de ramener la conversation au sujet qui l'intéressait le plus.
— Oui, mademoiselle. J'ai reçu ce matin une lettre de mon père qui m'annonce à la
fois voire arrivée à Paris et le départ immédiat de M. du Rouvray pour Aumale.
Malhilde jeta à la dérobée un regard d'iotelligence à sa tante.
— 11 parait, continua le jeune homme, qu'ils ont ensemble un rendez-vous d'affaires pour demain. Est-ce que par hasard M. le chevalier aurait l'intention de quitter Longpré?
— Quitter Longpré! s'écria Mathilde , qui vous a dit..., qui vous fait supposer?
— Moi, rien. C'est une simple question que je faisais. 11 est bien naturel que l'on s'inquiéle des projets d'étnigralion de voisins aussi aimables et aussi précieux.
— Alors, M. votre père, dans sa lettre, vous parle de projets pareils?
— En aucune façon.
— Mais alors, d'où vous vient cette idée?
— Mon Dieu ! dit la baronne, tu te préoccupes là d'une pensée sans fondement. Te voyant ici et sachant mon frère en rendezvous d'affaires avec son notaire, M. Roger a pu supposer qu'il s'agissait peut-être de lui confier pendant son absence le soin de son domaine.
— Justement. Madame la baronne exprime à merveille ma pensée. Au surplus je n'ai pas été étonné que mademoiselle vînt passer quelque temps dans la capitale. Je savais que ses
— 104 ~ amis les plus intimes étaient ici depuis quelques jours. J'ai rencontré hier M. Ernest de Solanges.
A ce nom, Mathilde sentit tout son sang refluer vers son cœur. Mais l'intention évidemment caustique qu'avait mise M. Raymond Roger en le prononçant se faisant jour aussitôt à l'esprit de la jeune fille, malgré son trouble, la réaction fut aussi prompte que l'impression et un vif incarnat se répandit sur son visage.
Elle resta muette et comme frappée d'indignation. Madame de Caussade vint à son secours.
— Vous êtes mieux instruit que nous, M. Raymond, dit-elle de cet air libre et dégagé si familier aux femmes du monde. Nous ignorions que la famille Solanges fût à Paris, et je crois qu'en effet elle est encore à Neuvilette.
Le jeune avocat ne comprit pas le sens délicat de ces paroles.
— La famille , c'est possible , aussi n*ai-je pas voulu parler de la famille ; c'est M. de Solanges fils seulement que j'ai vu.
— Mais, alors , monsieur, pourquoi disiezvous que la présence de nos amis les plus intimes expliquait la présence de ma nièce à Paris?
Le fils du notaire se trouvait pris au piège
qu'il avait voulu tendre. La question de la baronne lui coupait le chemin d'une retraite honorable. Il comprit la sottise de son impertinence et se mit à balbutier.
— Mais, dit-il , je pensais, je croyais... en voyant M. Ernest j'ai pu croire que toute la famille...
— Vous vous trompez , monsieur , interrompit la baronne d'un ton sec qui brisa comme verre la phrase commencée.
A partir de ce moment, la conversation languit et ne roula plus que sur des lieux communs dont madame de Caussade était obligée de faire tous les frais. Le jeune Cicéron, si niailre de sa parole et si rompu , suivant son dire, aux usages de la bonne compagnie, ne trouvait plus un mol à placer dans l'entretien. 11 se retournait comme un patient dans la sellette sans oser se lever pour prendre congé.
A la fin Mathilde eul pilié de ses tortures. Elle-uième se leva et fournit ainsi à M. Raymond l'occasion de l'imiler. De son côté, la baronne eut peur d'avoir été trop loin, et pour adoucir l'expression un peu dure du ton qu'elle sélait vue obligée de prendre, la bonne dame crut devoir répondre aux salutations de l'avocat par une formule de politesse.
-- M. Roger, dit-elle, vous me ferez plaisir
de venir quelquefois me voir. Ma maison est un peu celle de mon frère en ce moment, et vous y serez reçu comme vous pourriez l'être chez lui.
La bonne dame ne connaissait pas encore la nature du personnage à qui elle adressait cette invitation . Celui-ci reprit à ces mots tout son aplomb et répondit gaillardement qu'il n'aurait garde de s'y montrer insensible.
Quand M. Raymond Roger eut franchi le seuil de la porte, les deux femmes respirèrent plus àjeur aise.
Pendant que Mathilde essayait de chasser encore une fois les tristes nuages que M. Raymond Roger avait soufflés dans son espril, ie chevalier du Rouvray arrivai I à Longpré.
La vue du petit manoir, avec son modesfe jardin, ses vertes charmilles, ses plates-bandes de rosiers cultivées avec tant de soins par sa fille, le souvenir des jours heureux passés & l'abri de ce loit modeste, la pensée que bientôt il faudrait quitter pour jamais ces lieux pleins de sa vie et de tout ce qu'il avait aimé sur la terre, tout cela plongea le chevalier dans
une morne et sombre rêverie. Un moment, il se demanda s'il irait le lendemain au rendezvous du notaire, s'il aurait le courage de quitter pour n'y plus revenir cette maison où il avait aimé, où il avait vu naître Mathilde, où il l'avait vue grandir, Mathilde, son seul bonheur, sa seule tendresse aujourd'hui! 11 s'effrayait à penser comment il pourrait lui apprendre cette triste nouvelle, et de quelle voix il pourrait lui dire :
— Mathilde, j'ai vendu Longpré sans te consulter, sans te prévenir.
Mais un moment, relevant la tête, il aperçut en face de lui les toits orgueilleux de Neuvilette.
— Non, non, s'écria- t-il, je ne dois pas hésiter; il faut, il faut que je quitte ces lieux maudits ; il faut que je fuie le spectacle de ce château qui m'est odieux.
Ces pensées opposées, cette lutte cruelle se renouvelèrent souvent depuis le moment de son retour jusqu'au lendemain matin. La nuit s'écoula pour le chevalier lente et pleine d'anxiétés, tantôt se reprochant ce qu'il allait faire , tantôt, au contraire, s'enhardissant à poursuivre et accomplir ses projets. A peine le sommeil abaissa-t-il sa paupière, et, pendant cet état de somnolence qui n'est pas le sommeil et qui n'est plus la veille, l'image de sa fille lui
apparaissait comme une Iriste et plaintive menace, le regard doux et résigné, le front chargé de langueurs, les lèvres crispées sous l'effort d'un pénible sourire.
Oh ! alors il se jetait à bas du lit et se promenait à grands pas dans sa chambre, cherchant parle mouvement du corps à tromper l'agitation de son âme.
Ce fut en vain. Le soleil se leva et ses premiers rayons firent élinceler les combles du château de Neuvilette. Celte vue rendit au gentilhomme toute sa fierté et tout son courage. Le souvenir de son orgueil outragé dans la personne de sa fille se dressa devant lui plus pressant, plus impérieux que jamais. Ordre fut donné de mettre les chevaux à la voilure, et une demi-heure après, il prit la route d'Aumale sans jeter un regard en arrière.
Maître Roger attendait déjà son client.
— Bonnes nouvelles! s'écria-t-il du plus loin qu'il l'aperçut, bonnes nouvelles, monsieur le chevalier : à force de batailler, j'ai obtenu soixante-cinq mille francs; voici le sous seing. Si vous êtes toujours dans les mêmes intentions, vous n'avez qu'à signer. Nous dresserons le contrat après le déjeuner.
— Mais..., fil le gentilhomme surpris à l'improvisle par la demande du notaire, est-ce que ma parole ne suffit pas? Est-ce que vous croyez
que je vais en une heure changer (Vavîs?
—Moi, M. le chevalier, Dieu m'en préserve ! mais mon client, M. Dubois, est là dans mon cabinet qui attend votre signature pour donner lui-même la sienne à un autre acte, qui doit lui mettre entre les mains la somme nécessaire pour payer son acquisition. C'estde Targent comptant que le brave homme veut vous donner, de l'argent comptant, M. le chevalier.
~ Je ne vois vraiment pas la nécessité... et ma parole... Mais enfin puisqu'il l'exige, donnez.
Le notaire présenta le papier à M. du Rouvray qui le signa sans lire et le lui rendit aussitôt. Le notaire y jeta un regard de furet :
— Bien, dit-il d'un ton qui trahissait une joie intérieure; bien, voilà qui est fait. Et maintenant, à table !
Le repas fut triste pour le gentilhomme. La figure morne et lugubre de son acquéreur et son silence presque solennel n'étaient pas faits pour rappeler l'esprit du chevalier aux idées agréables.
Outre M. Dubois il y avait encore à la table du notaire un de ses confrères de la ville dont la présence ne s'expliquait pas bien, mais à laquelle M. du Rouvray ne prit pas garde d'abord.
— iW —
Lorsque le repas fut terminée :
— Eh bien, dit M. Roger, si nous nous occupions maintenant d'affaires sérieuses? Passons dans mon cabinet.
Le maître clerc avait préparé le contrat. C'était un modèle d'éloquence légale et de rédaction contractuelle. Rien n'y manquait, tout avait été prévu. La lecture en fut faite par M. Roger lui-même, et nul ne trouva à y reprendre. Il ne s'agissait plus que d'y ajouter les noms des contractants et du notaire.
Ici les choses prirent tout à coup une tournure nouvelle.
— M. le chevalier, dit maître Roger, en toute occasion le devoir d'un notaire est de ménager les intérêts de ses clients. Vous ne trouverez donc pas mauvais que tout en servant les vôtres comme je l'ai fait scrupuleusement jusqu'à ce jour, je n'oublie pas non plus ceux de M. Dubois.
— Rien de plus juste, M. Roger, dit le gentilhomme, pourvu toutefois que vous ne sacrifiiez point les uns aux autres.
— Ce que je vais vous demander ne vous fera pas perdre un centime.
— Parlez donc, M. Roger, et comme je suis sur que vous ne me demanderez rien qui blesse ma conscience, d'avance j'y souscris.
— Oh ! mon Dieu, je vais vous dire tout de
— ii2 —
suite ce dont il s'agit. Il s'agit de réduire autant que possible les droits d'enregistrement.
— Je m'en doutais. Ce qu'il faudra faire, je le ferai.
— Nous nous entendons à merveille, j'en étais certain. D'abord c'est M. Cartier, mon collègue en celte résidence, qui va dresser le contrat.
— Comme vous voudrez.
— C'est indispensable. Ensuite, c'est mon nom que l'on mettra au lieu de celui de M. Dubois.
— Votre nom ! comment cela?
— Rien de plus simple : M. Dubois me cède son marché, et pour ne pas être obligé de payer double droit d'enregistrement, il est juste que mon nom soit mis au contrat comme si je vous achetais directement. Qu'est-ce que cela vous fait?
— Ce que cela me fait, ce que cela me fait. . .
— Sans doute ; à soixante-cinq mille francs, j'ai trouvé le marché encore avantageux, et , avec la permission de M. Dubois, je le prends pour moi.
— Avantageux, je le crois bien, c'est donné; et si j'avais su cela...
-- Oh ! mon Dieu, ce matin je ne le savais pas moi-même. C'est une rentrée de fonds qui m'en a donné l'idée. Que vous importe après
tout que votre acquéreur s'appelle Dubois ou Roger? et n'aimez-vous pas autant que ce soit moi qu'un autre?
— A la bonne heure, mais si j'avais su que vous faisiez cette affaire pour votre propre compte, je me serais peut-être tenu davantage.
— Ne dites pas peut-être. A coup sûr, si vous aviez supposé que je fusse amateur de Longpré, vous vous seriez dit qu'il fallait me tenir la dragée haute.
— Vous avouez donc...
— Moi, M. le chevalier, rien, absolument rien.
— M. Dubois n'était qu'un homme de paille.
— Homme de paille, homme de paille, murmura celui-ci entre ses dents.
— Homme de paille, reprit le notaire, c'est en effet le nom que l'on donne aux gens qui n'achètent pas pour eux ; mais je ferai obser ver à M. le chevalier que M. Dubois achetait bien pour lui, puisque voici un sous seing entre vous deux parfaitement en règle et en due forme exécutoire.
— Sans doute, monsieur, ditlechevalier qui commençait à comprendre qu'on l'avait pris pour dupe, sansdoule vous avez pris toutes vos précautions, vous avez mis la loi de votre côté Mais vous m'avez fait la victime d'une mystification.
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— La victime, M. le chevalier ! oh ! loin de moi pareille pensée ! J'ai défendu vos intérêts malgré vous, au contraire. Si vous m'aviez su l'acquéreur, vous n'auriez pas voulu me vendre Longpré, et je sais que vous vouliez à tout prix vous en défaire sur-le-champ. Si je vous ai donné le change, c'est donc uniquement pour vous aider à atteindre le but que vous désiriez. Après tout , si vous avez changé d'avis, si vous voulez garder Longpré, vous avez ledroit d'offrir à M. Dubois des conditions plus avantageuses que les miennes 5 je vais jouer cartes sur table avec vous, M. le chevalier ; je donne à M. Dubois une prime de cinq mille francs, c'est donc en réalité soixante et dix mille francs que je paye Longpré. Offrez-lui-en quatre-vingt mille, et peut-être vous écoutera-t-il plutôt que moi.
— Eh ! monsieur, finissons ; toutes ces finasseries m'impatientent et me pèsent; vous savez bien que je veux vendre, et vous abusez étrangement de la situation où je me trouve. Faites mettre votre nom au contrat, et qu'il n'en soit plus question. Avec vous ou avec le diable, qu'est-ce que cela me fait en définitive?
— A la bonne heure ; j'étais bien sur, M. le chevalier, que nous ne tarderions pas à nous entendre. Maître Cartier, remplissez les blancs, je vous prie.
Maître Cartier remplit les blancs, et le contrat aussitôt signé, M. du Rouvray sortit de Tantre du notaire.
Il se sentit soulagé en respirant l'air de la campagne.
La scène qui venait de se passer et la manœuvre dont il venait d'être la dupe devaient adoucir l'amertume de ses pensées, comme le feu cautérise les blessures du corps.
— Pays odieux, se disait-il, où les gentilshommes ont perdu tout sentiment d'honneur, où les hommes de loi ont perdu tout instinct de probité! Ce trait seul suffirait pour me le faire prendre en horreur.
Rentré le soir à Longpré, M. du Rouvray fit achèverions les préparatifs de déménagement.
La maison avait été vendue toute garnie de son mobilier, à l'exception de quelques petits meubles à Tusage personnel de sa fille. Les apprêts ne furent donc pas bien longs à faire, et le lendemain une voilure chargée partit pour Paris, emportant les derniers vestiges d'un séjour de plus de vingt années.
M. du Rouvray se mit lui-même en route. En passant à Aumale, il livra les clefs de sa maison au nouveau propriétaire, et, le soir même, il fut de retour auprès de sa tille.
Lorsque M. du Rouvray, après deux jours d'absence, revint à Paris, il avait un air préoccupé, embarrassé même, qui n'échappa point aux regards pénétrants de Mathilde, et qui la confirma dans celte pensée que son père avait quelques projets secrets dont il ne voulait pas l'entretenir.
Au milieu de la joie que lui causait le retour de son père, elle conservait une arrière et triste pensée. «< 11 faut bien, se disait-elle, qu'il s'agisse d'une chose grave, pour que mon père m'en fagse un mystère, à moi qui n'ai
jamais eu une pensée cachée pour lui , à moi qui suis sa confidente la plus intime, comme lui-même est le mien. »
La jeune fille se berçait de l'espoir qu'un mot échappé, un regard surpris, trahirait bientôt un secret auquel elle sentait comme son existence attachée. Avec cette souplesse d'esprit qui caractérise Tintelligence des femmes, elle essayait de pénétrer au fond du cœur de son père pour connaître la blessure et y porter remède; mais celui-ci gardait un silence obstiné ou répondait d'un ton presque suppliant :
— Bientôt, mon enfant, je te dirai tout cela.
Enfin le jour de l'explication arriva; mais ce ne fut pas le père qui l'entama, ce fut la tante de Mathilde.
M. du Rouvray avait craint pour lui-même le spectacle d'une légitime douleur ; les larmes de sa fille lui auraient brise le cœur, et il n'aurait pas eu le courage de poursuivre jusqu'au bout les projets qu'il avait conçus.
Ce jour-là il s'absenta de la maison et laissa à madame de Caussade le soin d'ouvrir les yeux de Mathilde sur la nouvelle situation qu'à son insu il lui avait faite.
Le matin on avait reçu une lettre de M. le comte de Caugsade, beau-frère de cette dame.
et cette lettre avait paru produire sur M. du Rouvray une vive impression. Il s'était aussitôt retiré on particulier avec sa sœur, et, aussitôt après un entretien qui n'avait duré guère moins d'une heure, il avait pris son chapeau, sa canne, et était sorti précipitamment sans embrasser sa fille, ce qui ne lui était jamais arrivé.
La tante et la nièce étaient assises , l'une sur un canapé, l'autre sur une chaise basse, à ses pieds, dans le petit salon de l'hôtel habité par madame de Caussade.
Toutes deux étaient occupées 5 des travaux d'aiguille, la tante pensive et réfléchie, la nièce triste et presque boudeuse de n'avoirpointreçu le baiser paternel.
— Mon enfant, dit madame de Caussade, j'ai à te parler de choses sérieuses; laisse là ton ouvrage et écoute-moi bien.
La bonne dame mit elle-même sa broderie sur une table voisine, et attirant sa nièce sur son sein, elle effaça par un tendre baiser ce que le début pouvait avoir de solennel ; puis elle continua :
— Tu aimes ton père, n'est-il pas vrai, Mathilde?
— Comment pouvez-vous me faire une pareille question, ma tante?
— Ah ! c'est qu'il vient un âge chez les jeunes
filles où l'amour filial, sans rien perdre de son énergie, voit naître à côté de lui un amour rival, plus vif, plus ardent et, par conséquent, plus fort.
— Ma tante ! fit la jeune fille en cachant son front rougissant sous le réseau de ses doigts roses.
— Bien ! poursuivit madame de Caussade, je sais ce que cela veut dire ; mais si ton père te demandait de lui sacrifier cet autre amour, que dirais-tu?
Mathilde releva le front ; son regard était animé, son teint pâle et sa main tremblante.
— Ma tante, dit-elle avec un accent de douleur impossible à rendre, ma bonne tante, je vous en supplie, ne me faites pas une pareille question; elle me fait de la peine.
-— Il faut bien que je te la fasse.
— Pourquoi , ma tante? Est-ce que mon père n'a pas autorisé mon affection? est-ce qu'il ne sait pas tous les secrets de mon cœur? est-ce que mon bonheur n'est pas aussi le sien? Ah! je le vois bien, c'est pour m'éprouver que vous me demandez cela, n'est-ce pas, ma tante? c'est pour m'éprouver.
— Voyons, calme-toi, mon enfant; et si c'était, en effet, pour t'éprouver, qu'importe! Mais dis-moi franchement ce que lu répondrais si je te disais : ^ Mathilde, ce que tu nom-
mes ton bonheur fera le malheur de ton père : il faut que lu choisisses entre l'amour filial et cette autre affection dont je le j^rlais tout à l'heure. »
— Mon Dieu ! pouvez-vous me mettre à une pareille torture? Qu'est-il besoin que je reponde, puisque cela n'est pas, puisque cela ne peut pas être?
— Et si pourtant cela était?
— Si cela était! oh! alors je dirais : Mon père est-il donc si changé? n'aime-t-il plus sa fille? et j'irais me jeter à ses pieds, je lui dirais : Rendez-moi mon père, rendez-moi celui qui a veillé avec tant de tendresse sur mon enfance, qui ma tant de fois promis de faire mon bonheur, qui m'a appris à le chérir et à aimer le bon Dieu ; je lui dirais tout cola, ma tante, et il m'entendrait, il exaucerait la prière de son enfant. Oh ! je connais bien mon père, allez, ma tante.
— Oui, lu as raison, enfant, tu le connais bien, et il ferait comme tu dis. Voilà pourquoi justement il faut lui bien cacher tes larmes, bien lui dérober ta douleur. Ton pauvre père, il n'aurait pas la force d'y résister!
— Mais alors, c'est donc vrai, ma tante?
Et Malhilde, qui avait jusque-là contenu sa douleur, se mil à fondre en larmes.
— Ma fille , reprit la bonne dame qui elle-
Là NUIT DES VENGEURS. 1. 11
même avait peine à retenir ses pleurs, ma fille, il faut se soumettre aux volontés de la Providence. Considère d'ailleurs que toute liaison est désormais rompue entre M. de Solanges et mon frère, et qu'après le mutuel outrage qu'ils se sont fait, il ne peut plus rien y avoir de commun entre eux.
— Oh ! ma tante, ne croyez pas cela ; je suis bien sûre que la paix se serait faite entre eux. Retournons plulôt à Longpré et vous verrez.
— Ma pauvre enfant, Longpré n'appartient plus à ton père.
— Vous dites que Longpré n'appartient plus à mon père ! Longpré où jesuisnée, Longpré où j'ai perdu ma mère! Ah ! mais, c'est affreux!
Madame de Caussade prit Malhilde dans ses bras et essaya d'étouffer ses sanglots sous les douces paroles de consolation dont les femmes ont si bien le secret.
La jeune fille revint peu à peu à elle ; mais cette vente à la hâte et presque furtive de cette demeure qu'elle aimait tant lui apparaissait comme un arrêt irrévocable signé contre son bonheur.
— Pourquoi, dit-elle quand ses larmes permirent à sa voix de se faire entendre, pourquoi avoir vendu Longpré?
— Après ce qui s'était passé, ton père n'y pouvait plus habiter.
— Mais puisque je vous dis, ma tante, que j'aurais arrangé tout cela.
— Ma pauvre fille, lu ne vois les choses qu'avec les yeux de ton cœur et non avec ceux de la raison. Est-ce que tu aurais aussi empêché le mariage de M. Ernest avec mademoiselle d'Armoise?
Ces paroles produisirent sur Mathilde un effet électrique. Elle se leva comme poussée par un ressort.
Confiante en ramour d'Ernest comme en sa propre tendresse, elle n'avait jamais cru que ce mariage, auquel M. de Solanges avait si malencontreusement fait allusion, put se réaliser. Elle n'availjaniais douté d'elle-même, comment aurait-elle douté d'Ernest?
Cette naïve croyance, ce que madame Caussade venait de dire ne l'avait point ébranlée, et c'est pour cela précisément qu'elle se releva si calme et si droite sous le coup dont toute autre à sa place eût été brisée.
— Et qui vous dit, ma tante , s'écria-l-eile, qu'Ernest épouse celte demoiselle que vous venez de nommer?
11 y avait dans le ton dont ces paroles furent prononcées autant de dédain que de sécurité.
La lante en fut ébranlée, mais la bonne dame était armée de loules pièces, et tirant de sa boite à ouvrage un numéro de la Gazette du
Nivernais, elle le tendit à la jeune fille, le doigt allongé sur un paragraphe des faits divers.
Matlîilde saisit le journal d'une main encore ferme, mais déjà son regard hésitait à s'attacher sur le papier accusateur. Elle lut pourtant ce qui suit :
«t II n'est bruit en ce moment que de mariages dans notre province. Les familles les plus illustres semblent s'être donné le mot pour consacrer par de nouvelles alliances les derniers beaux jours de l'automne. On cite entre autres la prochaine union de M. le marquis de Sommerval avec mademoiselle d'Étioges, celle de M. le baron Crispé des Essarls avec mademoiselle Chassepié-Saint-Aubert, celle de M. de Chanceleu avec mademoiselle de Rocheperse; enfin la fille unique de M. le marquis d'Armoise, l'une des plus riches hérilières du Nivernais et même de France, épouse M. le vicomte Ernest de Solanges. Ce jeune homme a passé il y a deux jours à Nevers se rendant au château d'Armoise avec son oncle M. le baron de Solanges. On dit que la fortune du fiancé n'est pas moins considérable que celle de la demoiselle.»
Comme on le voit, l'article était complet , rien n'y manquait que l'âge et les prénoms des
conjoints. Mademoiselle du Rouvray n'eut pas besoin de le lire jusqu'au bout; elle laissa échapper le journal , sa léte s'abaissa sur sa poitrine et les bras tombèrent inertes et comme brisés le long de son corps.
C'était un spectacle navrant que de voir cette belle jeune fille abattue enlin après une si vaillante défense, et n'essayant même plus, pour alléger sa douleur, de cette suprême ressource du désespoir qu'on appelle les larmes.
Ce dernier coup l'avait tuée et si bien tuée qu'elle semblait, au sortir de cette lutte, n'être plus que le spectre de mademoiselle Mathilde du Rouvray, jeune fille inhumée avec ses dernières espérances le ^29 octobre 1840.
Madame de Caussade eut peur, et si elle s'était repentie déjà de la cruelle mission qu'elle avait acceptée, ce fut alors surtout que ses regrets devinrent amers. Elle avait peine à retenir ses sanglots, elle suffoquait. Pour soulager son cœur il fallut qu'elle prit sa nièce dans ses bras et qu'elle inondât son beau front de ses larmes.
La jeune fille resta froide et comme insensible sous l'effort de cette caresse, et la pauvre dame fut tellement saisie qu'elle crut un moment que sa nièce était devenue folle.
— Mathilde ! s'écria-t-elle , Mathilde ! vous me faites peur!... Parle-moi, enfant, j'aime
— i!26 — mieux tes plaintes et tes reproches que ce silence obstiné. Malhilde !
— Que me voulez-vous, ma bonne tante? dit mademoiselle du Rouvray d'une voix éteinte.
— Je veux que tu me parles, que tu te plaignes, que tu me battes enfin pour t'avoir tant fait souffrir ; ou bien j'aime mieux encore que tu me pardonnes; dis-moi que tu ne m'en veux plus ; mais dis-le-moi pour que j'entende la voix et que je voie remuer ces lèvres dont le silence me désespère.
Cette fois ce fut au tour de la jeune fille à se jeter dans les bras de sa tante :
— Vous en vouloir ! s'écria-t-elle, à vous ma seconde mère, à vous qui m'avez toujours comblée de bontés ! Ah ! vous ne le croyez pas.
— Et ton père, mon enfant?
— Mon père est mon père et sa fille lui obéit.
— Tu es un ange, fit madame de Caussade en baisant Mathilde au front. Apprends donc qu'il s'est occupé de toi ces jours derniers; il a voulu réparer tout le mal, et voici une lettre qui contient peut-être ton bonheur.
C'était la lettre mystérieuse reçue le matin.
Un éclair de joie brilla dans les yeux de Mathilde, mais il s'éteignit aussitôt, une simple réflexion suffit pour l'effacer; la lettre ne venait pas du Nivernais ; elle ne venait pas non plus de Ncuvilette.
— Mon bonheur ! répéta tristement la jeune filleenremuantla télé avtc un poignant sourire.
— Que sais-tu, eufani , si ce n'est pas le bonheur qu'elle t'apporte? Tu n'as pas le droit de douter ainsi de la Providence, Allons, reprends ton siège, là, près de moi, comme tout à l'heure, et prête-moi ton attention, j'en ai encore besoin pour te dire ce qu'annonce celte lettre.
3Ialhiidc reprit sa place sur la chaise basse , aux pieds de sa tante, et pencha son front triste sur les genoux de la bonne dame.
— Cette lettre, reprit celle-ci, annonce que mon beau-frère, tu sais, le comte de Caussade, qui te faisait si bien jouer dans ses bras, ici, autrefois, arrive dans doux jours à Paris, et qu'il amène avec lui... qui? devine.
— Je ne sais pas, ma tante.
— Son fils , le grand Charles, comme tu l'appelais ; auras-tu du plaisir à le revoir?
— Oui, ma tante.
— Oh ! mais c'est qu'il est bien changé depuis que tu ne Tas vu ! Il a deux épaulettes maintenant, il n'en avait qu'une alors. C'est aujourd'hui un bel officier de carabiniers, avec de longues moustaches noires, un habit bleu de ciel , une line èpée au côté et l'air tout à fait d'un conquérant. Toutes les jeunes tilles en sont folles, prends garde à toi. Tiens, veux-
tu m'en croire? si tu veux faire bien plaisir à ton père, tu seras aimable avec Charles.
— Pourquoi ne le serais-je donc pas? Oh ! je vous comprends bien, ma tante: Charles ne vient pas ici pour rien, et puisque mon père Fa fait venir, il faut bien que ce soit...
Celle fois encore sa voix expira dans son gosier étranglé par la douleur, mais aucune larme ne vint briller à sa paupière et soulager son cœur.
— Eh bien! oui, mon enfant, reprit madame de Caussade, Charles vient ici pour l'épouser; c'est l'espoir, c'est le bonheur de ton vieux père ; c'est la consolation de ses vieux jours. Il se penche vers la lombe, mon pauvre frère, et avant que d'y mettre le pied, il veut s'assurer d'un protecteur pour sa fille, il veut la confier à un homme digne d'elle et qui le remplace quand il ne sera plus là.
— Oh ! ma tante, ne parlez pas ainsi , vous me déchirez le cœur. Rassurez-vous, j'ai eu du courage tout à l'heure, j'en aurai plus encore s'il le faut. Que la volonté du ciel et celle de mon père soient faites!
— Noble enfant! la justice de Dieu ne laissera pas un si beau dévouement sans récompense.
Madame de Caussade tint longtemps sa nièce dans ses bras, et elle avait encore les
lèvres collées sur le front pur de la jeune fille lorsqu'une femme de chambre vint annoncer que le dîner était servi.
— M. du Rouvray est-il rentré? demanda la bonne dame.
La femme de chambre répondit affirmativement.
Les deux danus passèrent dans la salle à manger. M. du Rouvray les rejoignit aussitôt. Il avait Tair plus abattu encore que le matin, et en entrant il jeta sur sa fille un regard plein de tendresse et d'appréhension ; il fut épouvanté de sa pâleur, et se précipitant vers elle , il serait presque tombe à ses genoux si celle-ci ne se fût jetée dans ses bras.
— Mon père , s'écria-t-elle , près de vous votre fille sera toujours heureuse!
Cette fois du moins ses pleurs coulèrent et ce fut peut-être ce qui la sauva.
— C'est un ange, ajouta madame de Caussade.
Le père n'eut pas la force de parler; les larmes qui ruisselèrent sur ses jours sillonnées par l'âge, tombèrent sur le front de sa fille comme un second baptême, celui du martyre.
La venue à Paris de M. le baron Charles de Caussade aurait été saluée avec joie par la famille entière de la noble tante, si un tout autre motif que celui que nous connaissons avait inspiré la pensée de ce voyage. Mais dans les circonstances présentes, il se trouva au moins une personne pour qui l'arrivée du jeune officier fut comme l'arrêt sans appel d'une terrible condamnation.
Il passait pourtant pour Tun des plus beaux hommes de Parmée, ce jeune capitaine au 2« régiment de carabiniers. Sa haute stature, son visage noble et martial , son regard ferme et pénétrant , obtenaient les plus grands succès
dans les villes de garnison et faisaient tourner toutes les têtes des jeunes filles do province. Hardi cavalier, habile à tous les exercices du corps, il passait à bon droit pour un guerrier des temps antiques , et l'on ne pouvait se défendre en le voyant de regretter pour lui la casaquedemousquetaireoulebaubertdu preux chevalier. Godefroid de Bouillon ne devait pas différer essentiellement d'allure et de visage avec le capitaine do Caussade. et si le beau carabinier se fût trouvé à Taillebourg auprès de saint Louis , il n'eût sans doute pas laissé à son roi la gloire de pourfendre un Anglais en deux morceaux d'un coup de sa grande épée.
Malgré ses faciles triomphes auprès des femmes, M. de Caussade était resté simple de cœur et de manières. Doué de ces qualités généreuses et douces qu'il n'est pas rare de rencontrer chez les hommes de grande taille , il avait échappé au travers de la fatuité; et, sans être soutenue par un esprit bien vif ni bien brillant , son intelligence s'ouvrait aisément à l'attrait du beau et au charme des choses élevées. Sous son enveloppe enfin si ferme et si martiale , il cachait une âme d'un accès facile et d'une nature tendre qu'on aurait pu parfois accuser de faiblesse.
M. de Caussade n'avait qu'une médiocre fortune, mais qui devait être triplée un jour par
Théritage de sa tante. C'était donc , suivant le langageordinaire du monde, un excellent parli pour mademoiselle du Rouvray. Nul doute que la bonne et douce jeune fille n*eiil été ellemême de cet avis si elle n'eût depuis longtemps donné son cœur tout entier à M. Ernest de Solanges. Mais l'amour parlait haut chez celte nature naïve et tendre ; sa voix couvrait celle des orages qui s'amoncelaient au-dessus de sa tête ; et Mathilde laissait enchaîner sa destinée à celle de son cousin , sans oublier un instant la vive affection qu'elle avait vouée à celui qu'elle pouvait considérer cependant comme un parjure.
Le cœur d'une femme est une sorte de livre sibyllin où l'avenir est écrit dans le style vague des appréhensions et des prévisions. Mathilde, — faut-il le dire? — ne pouvait croire au parjure d'Ernest. L'idée d'Ernest épousant librement une autre femme qu'elle, lui paraissait monstrueuse, impossible. Elle luttait sans cesse contre elle pour la fuir, et cependant le fatal journal était toujours devant ses yeux comme une menaçante réalité. Elle avait une foi trop vive dans l'amour d'Ernest pour croire qu'il l'eût oubliée; elle savait trop bien la loyauté de sa tante et la bonté de son père pour soupçonner un instant qu'ils eussent voulu la tromper.
Flotlant entre ces deux pôles opposés , Tesprit de Mathilde s'arrêta à un moyen terme : oui, il était vrai que M. de Solanges allait épouser mademoiselle d'Armoise , mais il cédait en le faisant à l'obsession d'un père , aux prières d'une mère, aux engagements pris avec l'oncle , aux nécessités absolues du monde , h des obligations impérieuses de famille. Ernest serait l'époux d'une autre, mais au fond de l'âme il regretterait toujours mademoiselle du Rouvray.
Telles étaient les pensées de Mathilde.
Que pouvait faire la pauvre fille au milieu de ces circonstances et de ces perplexités ? Abdiquer toute volonté , écouter sans apparence de répulsion, mais aussi sans trouble et sans émotion , les paroles galantes de M. de Caussade, n'apporter aucun obstacle aux projets de son père , et marcher enfin à l'autel en victime résignée et presque souriante.
Cette résignation , cette indifférence affectueuse se trahissaient trop ouvertement pour qu'elles pussent échapper aux regards du jeune officier. De son côté Mathilde éprouvait quelque gêne en sa présence, et, toute déterminée qu'elle fût à accomplir jusqu'au bout le sacrifice commencé, elle était résolue à ouvrir auparavant son cœur à l'homme qui devait être son époux. Elle ne pouvait le faire direc-
tement ; ce fut à sa tante qu'elle s'adressa pour la charger de cette mission délicate. Madame de Caussade approuva la pensée de sa nièce et un jour elle fit mander son neveu chez elle. Le jeune homme, en se rendant aux désirs de sa tante , songeait lui-même à l'enlretenir de ses réflexions et à lui parler du peu d'empressement que Mathilde marquait pour l'union projetée et sur le point de se conclure.
— Mon neveu , dit la bonne dame , je vous ai fait prier de passer chez moi sitôt parce que j'ai quelques petites choses à vous dire. Un mariage n'arrive pas ainsi à son terme heureux sans qu'il faille un peu s'entendre et causer. Il est bon de se faire d'ailleurs toutes les questions imaginables afin de n'avoir plus rien à se demander qu'une affection sincère et durable après la bénédiction.
— C'est aussi mon avis, ma bonne tante, répondit M. de Caussade, et si vous ne m'aviez prévenu, j'aurais moi-même, et aujourd'hui peut-être, provoqué auprès de vous cet entretien.
— Vous aviez donc aussi quelque chose à me dire, mon ami?... Dites, vous pouvez parler ; je vous écoute.
— Non, ma tante , c'est à vous de parler la première.
*- Soit. Eh bien, je commence sans précau-*
lions oratoires. Vous aimez votre cousine, n'est-il pas vrai , Charles?
— Oh ! ma tante , pouvez-vous me faire pareille question? Vous le savez que je l'aime. Je ne vous l'aurais jamais dit que vous l'auriez depuis longtemps deviné. C'est mon premier, c'est le seul amour véritable que j'aie jamais éprouvé.
— Ainsi vous l'aimez assez pour ne vouloir que son bonheur?
— Quelle autre pensée puis -je avoir en l'épousant?
— Sans doute, c'est bien là votre désir ; mais vous ne l'ignorez pas, mon cher neveu, il y a plusieurs manières d'aimer. Quelquefois l'on aime pour soi, pour son propre bonheur et non pour celui de la femme à laquelle on s'unit.
— iMa tante, vous ne pouvez supposer que ce soit ainsi que j'aime. Au contraire, je voudrais connaître tous les désirs, toutes les pensées de Matbilde pour les satisfaire, pour les prévenir; je voudrais savoir la cause de toutes ses peines pour les faire cesser ; et, vous l'avouerai-je? il y a des moments où il me semble que Mathilde me cache quelque chagrin , où je crains de ne m'être pas montré digne de sa tendresse ; que vous dirai-je enfin ? je crois , ma bonne tante , que votre nièce ne m'aime pas. Voilà ce que je voulais vous dire , voilà la
pensée qui m'oppresse depuis quelques jours et à laquelle je m'efforce en vain de me soustraire.
— Je vois, mon bon ami , que ce que vous aviez à me dire ressemble beaucoup à ce dont j'avais à vous parler , et que j'ai bien fait de vous demander si vous aimiez sérieusement Mathilde, plus pour elle que pour vous. Vous m'avez répondu affirmativement; je vous crois. Il faut en effet que les paroles que vous allez entendre s'adressent à un amour dévoué , dégagé de toute arrière-pensée égoïste et mesquine ; c'est enfin à un cœur noble et généreux que Mathilde s'adresse par ma bouche ; car c'est elle-même qui vous parle , entendez-vous bien? c'est elle-même qui veut vous instruire de tout ce que vous allez savoir. Son père l'a autorisée à cette confldence que sa loyauté rendait indispensable.
— Quel que soit le secret que vous allez m'apprendre, soyez sure qu'il trouvera dans mon cœur un écho sensible et reconnaissant.
— Mathilde a pour vous une affection sincère.
— Est-il possible , ma chère tante ? dois-je croire à un si grand bonheur?
— Elle-même me l'a dit.
— Cette parole-là dissipe toutes mes inquiétudes, et tout ce que vous pourrez dire main-
tenant ne saurait plus ébranler ma confiance.
— Si je vous disais cependant que tout en vouant à celui qui doit être bientôt son époux une tendresse véritable, elle n'a pu effacer de
ses souvenirs l'image d'un ancien amour?
Vous palissez, Charles; ah! votre cœur est moins ferme que vous ne le croyez vous-même.
— Ma tante !
— Loin de moi la pensée de vous en faire un reproche; je n'aurais pas compris qu'il en fût autrement. Songez-y cependant, je vous parle d'un ancien amour, d'un amour sans issue , d'un amour impossible , pour un compagnon d'enfance, pour... je puis, je dois même vous dire son nom : pour M. Ernest de Solanges...
-- M. Ernest de Solanges, répéta l'officier d'une voix tremblante.
— Oui. Un moment, il avait été question d'une union entre les deux familles, et les deux jeunes cœurs étaient allés , avec l'ardeur de leur âge, au-devant de celte pensée. Une brouille est survenue qui a brisé leurs espérances, et aujourd'hui M. de Solanges est luimême à la veille de se marier.
— 11 ne l'aimait donc pasi s'écria U. de Caussade d'un ton triomphant.
— Qu'en pouvons-nous savoir? H paraît que non, puisqu'il en épouse une autre.
— Eh bien ! moi , raa tante , je prouverai à Mathilde que je sais mieux aimer que lui ; je le lui prouverai en prenant sa main pourvu qu'elle me la donne librement , de son plein gré , sans contrainte ; je le lui prouverai en m'efforçant d'effacer de sa pensée ce souvenir d'un homme indigne d'elle; je le lui prouverai enfin en oubliant moi-même ce que je viens d'entendre, et ne me souvenant jamais qu'il y a eu au monde un homme aimé de Mathilde avant moi.
— Bien cela ! s'écria M. du Rouvray qui venait d'entrer sans bruit chez sa sœur et qui avait entendu les dernières paroles de Charles. Bien , Charles , je n'espérais pas moins d'un gentilhomme comme vous. Mais rappelez-vous bien l'engagement que vous venez de souscrire : jamais un reproche, un mot , une allusion ne rappelleront à ma fille ce que vousmême vous voulez oublier?
— Jamais, je vous le jure.
— Jamais ce souvenir ne viendra se mêler comme une ombre importune à vos querelles de ménage ?
— En est-il de possibles entre nous ?
— Jamais, en un mol, le passé n'assombrira le présent?
— Encore une fois je vous le promets.
— Eh bien ! moi. je vous garantis le bonheur
„ 140 — de Tavenir. Si vous ne m'aviez pas répondu comme vous venez de le faire, quelque estime que j'aie pour votre caractère, quelque affection que j'aie pour vous , vous n'auriez jamais obtenu la main de ma fille. C'était mon devoir de vous parler ainsi; nous ne sommes pas ici pour nous tromper, mais pour nous mettre loyalement la main dans la main et faire parler la vérité sur les lèvres. Je ne vous le cache pas, un mariage entre Ernest et Mathilde a été un moment le rêve de ma vie , non que je tienne à un plus haut prix son alliance que la vôtre , mais ces deux enfants avaient grandi ensemble; ils s'étaient habitués à se chérir, ils avaient fait de doux projets d'avenir. Jamais je n'aurais voulu souffler sur d'aussi beaux rêves. Ils se sont d'eux-mêmes évanouis et aujourd'hui il ne me restait plus qu'à souhaiter pour ma fille un mari tel que vous.
— C'est un riche trésor que mon frère vous donne, ajouta la baronne; songez, mon neveu, à le bien conserver.
— Ma bonne tante ! mon cher beau-père ! s'écria le jeune homme attendri ; que de reconnaissance !
— Allons, venez au salon, Charles, nous y retrouverons votre fiancée.
— Je sais tout, dit tout bas l'officier en prenant la main de la jeune fille et la tenant
timidement dans ses mains tremblantes. Mathilde leva sur son cousin un regard plein de questions et d'inquiétude.
— Quel jour fixez- vous pour notre mariage? poursuivit le jeune homme.
Cette fois les regards de la jeune fîile prirent une expression de tendresse à laquelle ils n'avaient pas habitué M. de Caussade, et deux larmes brillèrent sous sa paupière diaphane.
— Ma tante vous le dira, fit-elle d'une voix mourante.
Et la jeune fille s'évanouit dans les bras de madame de Caussade.
M. Raymond Roger, le fils du notaire d'Auniale, l'avocat stagiaire près la cour royale de Paris, que nous avons entrevu quelques pages plus haut au moment où il venait présenter ses hommages à madame la baronne de Caussade et à mademoiselle Mathilde du Rouvray, sa nièce, M. Raymond Roger avait amplement profité de la permission que la tante lui avait accordée pour faire de fréquentes visites à la belle Mathilde.
Qui sait? M. Raymond s'était peut-être imaginé que les profonds soupirs de la jeune fille,
que ses airs rêveurs et les inquiétudes qui Tagitaient depuis quelque tempsavaientleursource dans un secret penchant pour sa personne. La fatuité de ce jeune homme s'accommodait aisément avec cette idée, et, après tout, lorsqu'il se regardait dans la glace, il se trouvait Tair assez séduisant, la tournure assez distinguée, et la démarche assez cavalière pour ravir le cœur d'une fille noble et de vieille famille. D'ailleurs un Roger valait bien dans sa pensée une Rouvray; le fils d'un riche notaire pouvait sans déroger aspirer à la main de la fille d'un pauvre gentilhomme. 11 apporterait les écus et l'éclat d'un nom qui deviendrait illustre dans le barreau, car le jeune avocat faisait grand fond sur son éloquence ; mademoiselle du Rouvray de son côté apporterait d'abord sa personne qui était fort belle, une alliance avec les familles les plus distinguées et les mieux titrées du pays, une considération qu'il ne pouvait espérer conquérir par lui-même , et, enfin, un jour, grâce à son esprit souple et fécond, grâce à son alliance et à ses nombreuses relations, il serait député et jouerait un rôle politique... Les avocats aspirent tous à jouer un rôle politique !
C'étaient là sans doute de beaux projets, de beaux châteaux en Espagne. Mais le père de Raymond n'avait-il pas encouragé un peu son
fils à faire (oui éveillé de ces jolis rêves si prompts à s'évanouir?
M. Roger avait écrite son fils qu'il venait d'acquérir le domaine de Longpré et qu'il le lui destinait en cadeau de noce pour le jour de son mariage. Raymond s'était vu sur-lechamp seigneur de Longpré; et quelle châlelaine pouvait mieux convenir à ce manoir décoré tout à coup par lui du titre de château , que cette belle jeune fille qui avait embelli ce séjour de sa jeunesse et de sa beauté?
« Courage, Raymond ! avait encore dit M. Roger à son fils, courage ! pousse-toi bien ; fais de bonnes connaissances, dans le grand monde surtout ; c'est là que tu dois chercher ta femme, parce que, vois-tu, mon enfant, bien que nous ne l'aimions pas et qu'au fond nous voudrions le voir une bonne fois à tous les diables, le grand monde est toujours le grand monde, et on ne salue pas M. le comle ou M. le marquis comme on salue un simple Roger. Je liens surtout à ce que tu ailles souvent chez M. du Rouvray. Qui sait? l'idée sourira poul-étrc un jour au vieux gentilhomme de revenir mourir dans son caslel, et pour cela je sais un moyen bien simple, c'est de le donner sa fille en mariage. Elle n'a pas grande fortune, mais pour toi ce serait un parti superbe. La jeune fille doit être froissée en ce moment ; on a longtemps parlé 1. iô
ici de son mariage avec le fils de M. de Solanges. Je tiens de bonne source que tout aujourd'hui est rompu. Il faut mettre à profit les circonstances, et, comme dit le proverbe, battre le fer pendant qu'il est chaud. »
Tels étaient le sujet et le ton de toutes les lettres du notaire à son fils. Il n'en fallait pas davantage pour monter la tête de celui-ci. M. Raymond Roger devint de plus en plus assidu auprès de madame de Caussade, et comme les ridicules du petit jeune homme étaient le seul spectacle et la seule distraction à ses douleurs que se permît mademoiselle du Rouvray, on toléra ces assiduités innocentes et l'on fit passable accueil à ces sottes prétentions.
La présence du jeune militaire avait bien pendant quelques jours déconcerté M. Raymond; mais doué de cet aplomb qui marche toujours de pair avec la médiocrité, le fils du tabellion avait eu bientôt mesuré la distance qui le séparait du militaire, et il s'était rendu à lui-même cette justice que dans cette occasion encore l'épée devait baisser pavillon devant la toge.
M. de Caussade n'était qu'un soldat, après tout; avait-il ces matières aisées, cet usage du monde, cette grâce dans l'esprit, cette éloquence de la parole qui séduisent, captivent et entraînent? Non sans doute. Et d'ailleurs
M. de Caussade était un parent, un cousin, venu à Paris pour passer gaiement un congé; ce n'était pas un amoureux, encore moins un épouseur.
De conséquence en conséquence, M. Raymond Roger en était venu à conclure que nul ne pouvait plus lutter contre lui auprès de mademoiselleduRouvray,etil était convaincu qu'à la première démonstration la place se rendrait sans coup férir.
Grâce a cette confiance excessive en sa personne, ses galanteries commençaient à devenir plus transparentes et aussi moins supportables. Mathiide avait songé à y mettre un terme.
Le jour même où l'explication entre M. de Caussade et le chevalier avait levé le dernier obstacle qui existât encore au mariage de Mathiide avec son cousin, M. Raymond Roger se fit annoncer chez la baronne.
Il était superbe, vêtu comme un lion du jardin Mabille, habit sac, pantalon collant, gilet à ramage, ruban au cou en guise de cravate, fleur à la boutonnière, bouquet à la main.
Pourquoi ce bouquet?
— Voici quelques fleurs, dit-il en saluant ces dames, que j'ai cueillies de ma main dans la serre et que je ne crois pas trop indignes de vous élre ollertes*
Il regardait Mathilde en prononçant ces mots.
La jeune fille prit le bouquet et le mettant dans les mains de la baronne :
— Ma tan le, dit-elle, vous sera reconnaissante de cet hommage.
Puis elle fit la révérence et se retira.
Au lieu d'être abasourdi par ce choc imprévu et d'essayer une retraite en bon ordre, M. Raymond vit dans celte fuite précipitée la preuve nouvelle d'un amour qui ne sait plus feindre.
« Elle donne mon bouquet à sa tante, pensa-t-il, c'est de la délicatesse; elle se retire, c'est pour cacher son trouble. »
Fort de cette idée et de son aplomb habituel, il s'étendit dans un fauteuil que la baronne lui montra, et affecta de mener la conversation sur le terrain oiseux des généralités, comme un homme qui ne veut pas dire ce qu'il sait et qui cherche à donner le change sur le cours de ses réflexions.
La baronne ne le laissa pas longtemps sur ce chapitre.
— M. Roger, dit-elle, vous qui êtes fort répandu dans le monde, vous avez sans doute appris que ma nièce se marie ?
— Votre nièce... mademoiselle Mathilde?
balbutia l'avocat.
— Sans doute, je n'ai qu*une nièce, il ne peut donc pas être question d'une autre personne que de madeuioiselle du Rouvray.
— Ah ! pardon, c'est vrai, j'oubliais...
— Oui, M. Raymond, et puisque vous ne le saviez pas, je suis heureuse de vous l'apprendre. Ma nièce épouse mon neveu, M. le baron Charles de Caussade que vous avez vu ici, je crois.
-- En effet, madame la baronne, en effet, j'ai eu le plaisir de voir M. de Caussade, mais je ne me doutais pas.... j'avais cru qu'un autre...
— Un autre! Quel aulre vouliez-vous que ce fut, mon cher M. Raymond? Vous savez bien que nous ne recevons personne.
— Personne, madame; cependant il me semble qu'en ce moment j'ai Thonneur de vous faire visite.
— Ah ! c'est juste ! Mais que voulez-vous, mon cher M. Raymond? je me suis un peu habituée depuis quelque temps a vous considérer comme des nôtres, comme de la famille.
— C'est grand honneur pour moi, madame.
— Un notaire, c'est en quelque sorte le confesseur des choses de ce monde, et, à ce titre, vous nous êtes lié par les nœuds qui nous unissent à M. votre père, n'est-il pas vrai?
— Certainement, madame, certainement.
— Aussi votre père n'étant pas à Paris, j'espère bien que vous nous ferez le plaisir de le représenter demain à notre petite réunion de famille, à l'occasion des fiançailles de nos jeunes gens.
— Il me sera doux, madame, de voir Taurored'un hymen aussi heureux.
M. Raymond avait repris son aplomb, et il essayait de mêler à ses compliments un levain d'ironie. En femme bien apprise, madame de Caussade feignit de ne pas s'en apercevoir. Faire mine de comprendre le dépit de M. Raymond eût été s'obliger à en châtier la cause dune manière plus décente et plus sévère qu'elle ne l'avait fait jusque-là.
Néanmoins, le fils du notaire se retira le cœur gonflé d'envie et animé d'un singulier désir de vengeance.
Il voulait se venger, et de quoi, s*il vous plail? Se venger du bonheur d'un autre, se venger pour un amour qu'il ne ressentait pas, pour une préférence qu'il n'avait pas ouvertement sollicitée, et dont un autre était l'objet ; se venger enfin d'être le fils de son père et de s'être cru appelé h l'honneur d'une noble alliance.
Enviant et s'efforçant de rabaisser à la fois le but de sa convoitise, il se demandait quelle différence si profonde existait entre maderaoi-
selle du Rouvray et lui. Il ne s'apercevait pas que se poser seulement cette question, c'était constater cette différence. Toutefois , moins sage que le renard de la Fontaine, il se plaignit, il fit plus encore, il essaya de nuire à ceux dont le tort unique était de n'avoir pas deviné et encouragé les beaux rêves de M. Raymond.
Rentré chez lui, M. Raymond écrivit une longue lettre à son père, lettre amére, où son fiel s'épanchait à Taise dans le sein paternel; lettre odieuse, puisqu'elle avait pour objet d'instruire, avant l'heure, la famille de Solanges du mariage de mademoiselle du Rouvray.
Peu satisfait encore et voulant porter un coup plus sûr et plus direct, il écrivit d'une plume habile à se cacher le petit billet que voici à M. Ernest de Solanges.
« Monsieur Ernest de Solanges est prévenu que demain soir, mademoiselle Mathilde du Rouvray se fiance à M. le baron Charles de Caussade. >•
Point de signature.
Les deux lettres furent mises à la poste en même temps, et M. Raymond s'en alla ensuite en se frottant les mains contempler tranquillement du fond d'une salle, à l'Opéra, les jolies jambes des rats et des coryphées dans le ballet nouveau.
M. Ernest de Solanges ne savait rien de ce qui s*était passé à Neuviletle et à Longpré depuis le jour de son départ. Son père avait pris le soin de le lui cacher. Arrivé avec son oncle dans le Nivernais, celui-ci avait cru le moment favorable pour lui parler de l'union qu'il avait projetée pour lui. 11 s'attendait à trouver chez son neveu plus que de la docilité, de l'empressement pour la réalisation de ses projets. Mademoiselle d'Armoise passait à bon droit pour l'une des plus riches et des plus belles héritières du royaume. Une perspective de bon*
heur décorée d'une rare opulence, c'était plus qu'il n'en fallait pour séduire la plupart des jeunes gens de nos jours.
Quel ne fut donc pas l'étonnement de M. le baron de Solanges, lorsqu'il rencontra chez son neveu, à la première ouverture qu'il en fit, un sentiment de profonde répulsion pour ce mariage !
Le comte ne se tint pas pour battu et revint plusieurs fois à la charge, mais toujours avec le même insuccès. Enfin, Ernest déclara tout net qu'il n'épouserait pas mademoiselle d'Armoise et que, s'il ne pouvait s'unir à celle qu'il aimait, il était déterminé à lui garderdu moins sa foi.
Ernest espérait fléchir son père ; il ignorait alors que le plus grand, le plus réel obstacle à l'accomplissement de ses vœux, devait venir de ce côté-là même où il l'attendait le moins. Il ne savait pas quel abîme profond s'était creusé entre la famille du Rouvray et la sienne depuis qu'il avait quitté Neuvilette.
Ce fut le petit billet de M. Raymond Roger qui lui en apporta la première nouvelle.
Au reçu de cette letlre mystérieuse, il éprouva comme un frisson mortel. Puis, cherchant la signature et ne la trouvant pas, il commença à réfléchir et pensa que cette lettre anonyme pourrait bien n'être qu'un piège.
Toutefois, il résolut d'aller lui-même à la découverte et de savoir à quoi s'en tenir sur ce prétendu mariage de Mathiide.
— Mon bon oncle, dit-il, il faut que je parte demain pour Paris.
— Et que vas-tu faire à Paris ?
— J*y vais voir si ce que l'on m'annonce est vrai. Lisez, mon oncle.
Et le jeune homme donna à son oncle le billet qu'il venait de recevoir.
— Mon ami, dit le comte après avoir jeté un regard rapide sur les quatre lignes de la lettre, ce qui est écrit là n'est que trop vrai. Oui, mademoiselle du Rouvray se marie. Voici une lettre de ton père qui m*annonce la même nouvelle. Une brouille est survenue entre ton père et le sien, le chevalier a vendu Longpré; il est en ce moment à Paris, et déjà les publications de mariage sont faites.
— Mon oncle, fit Ernest en posant la main sur son cœur comme pour l'empêcher d'éclater, je vous le disais bien, il faut que j'aille à Paris.
— Mais pourquoi faire , mon ami ?
— Pourquoi faire! vous me le demandez!
Pour empêcher celte union de s'accomplir, pour aller me jeter aux pieds de M. du Rouvray, pour le supplier de ne point consommer celte violence, car elle cède à la violence.
elle est la victime de la tendresse filiale, elle obéit à des ordres, elle ne marche pas librement à l'autel, mon oncle, soyez-en sûr.
— Qu'en sais-tu?
— C'est précisément pour le savoir que je veux partir.
— Mais , arrivé à Paris , que comptes-tu faire?
— Aller trouver M. du Rouvray.
— Il ne te recevra pas.
— Je lui écrirai.
— Il te répondra qu'il en est désolé, mais que sa parole est donnée.
— Alors j'écrirai à Mathilde.
— Mathilde ne recevra pas ta lettre et elle fera bien.
— Mathilde lira ma lettre, mon oncle; elle sait que ma plume ne lui écrirait rien qu'elle ne pût lire.
— Je suppose qu'elle te lise, elle ne te répondra pas, et j'admets même qu'elle te réponde, qu'elle oublie assez ce qu'elle doit à son père, ce qu'elle se doit à elle-même pour encourager tes projets et te laisser concevoir de nouvelles espérances, croîs-tu donc que le chevalier retire sa parole engagée? crois-tu qu'il reconnaisse ses torts, dans la discorde qui règne aujourd'hui entre vos deux familles?
— Oh ! mon oncle , n'essayez pas de briser ce qui me reste de courage, ménagez au moins mes dernières illusions. Si M. du Rouvray me repousse, si Malhilde n'a pas encore effacé mon souvenir de son cœur, si elle laisse briller à mes yeux une lueur d'espérance, eh bien, j'irai à mon père, je le supplierai de ne point consommer pour un peu d'orgueil le malheur de ses deux enfants, comme il se plaisait jadis à nous appeler ; je lui demanderai en grâce de faire auprès de M. du Rouvray une démarche qui doit peu lui coûter envers un vieil ami, accomplie pour le seul iils qui lui reste. Il m'entendra, mon bon oncle, et ensemble nous renouerons ces liens d'ancienne amitié qui n'eussent jamais du se relâcher.
— Tu parles comme un jeune homme, Ernest, lu écoutes la voix de ton jeune cœur, et tu ne tiens pas compte des passions humaines.
— Mon oncle, j'en crois mes prévisions et j'ai bon espoir.
— Que veux-tu que je te dise? Nous partirons demain pour Paris, puisque tu le désires si ardemment, mais ne compte en aucune façon sur moi pour l'aider dans ta folle entreprise. Je ne veux pas flatter ton espérance par dos démarches que je considère au moins comme inutiles. Mais avant de partir, regarde quelle
U HUIT DES VBK6BURS. !• 14
^ i58 — est la date du billet anonyme que tu viens de recevoir. La lettre de Ion père me donne la chose comme à peu près accomplie, et il y a deux jours que je l'ai reçue.
Ernest jeta à la hâte les yeux sur le billet ; il avait neuf jours de date, portait deux timbres de destination et une surcharge à l'adresse. En effet, mise à la posie à Paris et adressée à Paris, la lettre avait d'abord été envoyée à Aumale, puis d'Aumale elle était venue dans la Nièvre.
— Neuf jours, dit Ernest, il y a neuf jours qu'elle a été écrite.
— Il y a donc huit jours accomplis que mademoivSelle du Rouvray est fiancée à M. le baron de Caussade. Tu arriveras pour le jour de la cérémonie. Veux-tu encore partir?
— Plus que jamais, mon oncle, et plus que jamais il faut nous hâter.
— Allons, il faut faire tout ce que tu veux. Donne des ordres pour que Ton aille quérir des chevaux de poste.
Le premier soin d'Ernest en arrivant à Paris fut de courir chez madame la baronne de Caussade, où il savait que M. du Rouvray et sa fille habitaient en attendant le jour du mariage. Il se fit annoncer, et, contre son attente, il fut reçu, mais il le fut par la baronne seulement.
— M. de Solanges, lui dit la baronne après qu'il eut exposé le motif de sa visite, vous arrivez trop tard et trop tôt : trop tard, parce que cette union entre Mathilde et son cousin est chose aujourd'hui résolue et que rien désormais ne saurait la rompre ; trop tôt, parce que douze jours encore et je n'aurais pas eu la douleur de vous faire la réponse que vous venez d'entendre. Les faits accomplis eussent parlé plus clairement et plus énergiquement encore que moi.
— Madame, répondit Ernest, je vois bien que de ce côté je n'ai plus d'espérance à concevoir, mais mademoiselle du Rouvray, — pardonnez-moi ma question , elle ne peut être inconvenante ; votre cœur me la pardonnera en raison du sentiment qui l'inspire, — mademoiselle du Rouvray consent-elle volontiers à cette union?
— Je devrais en effet me refuser à vous répondre, mais je ne veux rien vous cacher : Mathilde n'y a consenti que le jour où elle a su que vous-même alliez épouser mademoiselle d'Armoise.
— Mademoiselle d'Armoise ! qui donc a pu lui dire?... C'est une imposture.
— Ce n'était pourtant point un secret, puisque les journaux de la Nièvre en ont entretenu leurs lecteurs.
— En effet, je me souviens de Tavoir entendu dire. Quelle est la main perCde qui a glissé cet article dans les colonnes du journal ? Oh ! je le saurai. Mais sachez, madame, que s'il a pu venir à la pensée de mon père et de mon oncle de préparer pour moi cette alliance, moi, je l'ai repoussée, je n'ai pas voulu épouser une femme que je n'aurais pu aimer, je n'ai pas voulu être parjure à la fois envers mademoiselle d'Armoise et envers mademoiselle du Rouvray. Mon cœur reste entier à celle à qui je l'ai donné.
— C'est bien à vous, M. deSolanges, et votre tendresse méritait un sort plus heureux; mais rien ne peut plus être changé désormais à ce qui va s'accomplir.
— Et si M. de Caussade renonçait de luimême à la main de Mathilde, s'il savait...
— M. de Caussade sait tout, monsieur, et après avoir appris jusqu'aux moindres détails de votre mutuelle affection d'enfance, il a persisté h demander la main de ma nièce en lui laissant toute liberté d'accueillir ou de repousser sa demande.
— Et Mathilde a consenti à la lui donner?
— Elle a consenti.
— Oh ! madame, vous ne voudriez pas me tromper, n'est-ce pas? Vous ne voudriez pas
vous jouer cruellement d'une affection aussi pure, aussi dévouée que la mienne?
— Désirez-vous que Malhiide elle-même vous conflrme ma parole ?
— Non , madame, je vous crois ; ce que j'ai pu entendre de votre bouche me tuerait si je l'entendais sortir de la bouche de Mathilde. Épargnez-moi cette dernière douleur.
— Et maintenant j'ai aussi une grâce à vous demander ; je vous la demande au nom de Mathilde, au nom de son repos : promettezmoi de ne point voir M. de Caussade, de ne point lui parler.
— Je vous le promets.
— Promettez-moi encore si vous n'épousez pas mademoiselle d'Armoise...
— Oh ! jamais, interrompit Ernest.
— Promettez-moi de vous éloigner pendant quelque temps de Paris.
— De la France, madame ; c'est loin de la France que je pourrai désormais seulement fuir mes souvenirs et me fuir moi-même.
— Votre conduite est celle d'un noble gentilhomme.
— Vous ne saurez jamais ce que je souffre, et elle non plus ne le saura jamais ; elle aurait peur de son œuvre.
— Ne l'accusez pas ; le ciel a parlé plus haut que les hommes en toute cette affaire.
— Je me tais, madame la baronne, et sans pouvoir me résigner, je courbe le front.
Ernest, en sortant de chez madame de Caussade, vit bien qu'il fallait dire adieu à sa dernière illusion.
— Et maintenant, lui dit son oncle, quel est ton projet? Épouseras-tu enfin mademoiselle d'Armoise?
— Non, mon oncle ; je veux chercher loin d'ici la paix de l'âme que je n'y puis plus trouver.
— Tu vas partir?
— Pour l'Orient, mon bon oncle, aussitôt que j'aurai embrassé mon père et ma mère.
Quinze jours plus lard, on célébrait dans la petite église Saint-Louis-d'Antin le mariage de mademoiselle Mathilde du Rouvray avec M. le baron Charles de Caussade, capitaine au 2" régiment de carabiniers.
— La mariée est bien belle, disaient les femmes sur son passage, mais remarquez-vous comme elle est pâle?
Quand elle traversa l'église pour retourner à sa voiture, elle vit dans un coin un jeune homme agenouillé, le front dans les mains et le corps plié comme sous le fardeau d'une indicible douleur.
Mathilde reconnut Ernest. Elle frissonna et eut peur. Elle crut voir se dresser devant
— i63 — elle un spectre qui venait lui reprocher son parjure.
Trois jours après, M. le vicomte Ernest de Solanges quittait Marseille sur le Rliamsès, et se dirigeait vers Alexandrie.
XUI
Cinq ans se sont écoulés depuis le jour du mariage de Mathilde avec son cousin jusqu'à celui où nous avons retrouvé M. Ernest de Solanges sous les grands ormes des Champs- Elysées.
Et maintenant que nous avons en partie levé le voile qui cachait le passé, nous pouvons reprendre noire récit où nous l'avons laissé, dans le boudoir de madame la baronne de Caussade, rue Ncuve-des-Mathurins.
On sait la cause de ces larmes que la jeune mère dérobe à son enfant. Elle non plus n'a
pu chasser de sa mémoire le souvenir de M. de Solanges, et cinq ans n'ont pas suffi pour cicatriser les plaies trop profondes de son cœur.
On ne pouvait dire cependant qu'elle eût fait un mauvais mariage. L'homme qu'elle avait épousé était digne de son affection, et il l'eût obtenue sans partage si ces premières et riantes images de la jeunesse n'eussent gravé chez Mathilde une empreinte trop vive et trop profonde pour être effacée.
M. de Caussade, aussitôt après son mariage, s'était fait mettre hors des cadres de l'armée pour pouvoir se consacrer tout entier à sa jeune femme. Ce n'était pas un homme d'une intelligence supérieure, d'une imagination enjouée ou poétique ; c'était un bon militaire, âme ardente et fougueuse même, un excellent honime au fond, un mari meilleur encore, toujours attentif, toujours dévoué, environnant Mathilde des soins et des attentions les plus délicates, professant pour cette nature qu'il comprenait supérieure à la sienne une sorte de culte respectueux.
Il n'avait jamais eu la prétention d'inspirer à sa femme une véritable passion pour lui, mais il se flattait d'avoir du moins conquis son estime, et la voyant souvent triste et rêveuse, il avait toujours su respecter ses douleurs
secrètes, et les avait souvent consolées de la manière la plus délicate et la plus efficace en leur permettant de s'épancher librement
Cette conduite généreuse, cette sorte de réserve dont il s'était fait une loi, avaient eu pour effet de lui valoir du cùlé de sa femme une confiance presque sans borne. Dans cet état on ne pouvait dire que ce fût un ménage heureux ; il n'y avait ni d'un côté ni de l'autre assez de ce souffle ardent qui seul peul confondre deux âmes dans un même embrasement, mais c'était ce qu'on appelle un bon ménage.
Les liens d'estime et d'affection qui unissaient les deux époux s'étaient d'ailleurs resserrés par la naissance d'un fils avant que la première année de mariage se fût écoulée. Cet enfant était un véritable objet d'adoration, et sur cette fragile existence venaient s'unir dans un commun amour deux cœurs également avides d'aimer.
Sous ce calme apparent les deux existences qui marchaient ainsi de front dans le sentier de la vie, mais sans jamais se confondre, avaient toutes deux leurs heures de fatigue et de trouble. Sans jalousie apparente du passé, sans regret du présent, M. de Caussade, à peine arrivé à la force de Tàge, sentait le vide de son cœur, et sans la passion
si vive qu'il avait pour son fils, il eût peutêtre trouvé sa vie bien maussade et bien sombre.
Malhilde, de son côté, s'agitait, inquiète et tremblante, à voir le peu de succès qu'avaient eu les vaillants efforts faits par elle depuis quatre ans pour se soustraire à son funeste amour.
Lorsqu'elle avait appris la rupture du mariage d'Ernest avec mademoiselle d'Armoise, lorsqu'elle avait su, après son départ, quelle lude il avait soutenue contre sa famille pour se soustraire à des engagements pris sans le consulter, elle était descendue au fond de sa conscience, et elle s'était trouvée bien coupable d'avoir pu un seul jour douter de lui. Elle seule avait manqué à ces tacites serments d'enfance, prêtés les mains enlacées, assis sur les pelouses de Neuvilette ou de Longpré. Ernest , ferme et constant dans toutes les épreuves, jusque dans la plus cruelle, celle du mariage de Mathilde, avait gardé sa foi intacte, et sa fidélité était sortie triomphante de tous les combats. Ce fut donc pour elle un double sujet de douleur, et d'avoir un reproche à se faire et d'avoir tari elle-même la source de son bonheur; regrets d'une part, amertume de l'autre.
On comprendra l'effet que, dans ces dispo-
sifions d'esprit, dut produire sur elle la vue de M. Ernest de Solanges. Elle put croire, en le regardant, à l'apparition d'un spectre menaçant. Ernest, en effet, porlait sur le front l'empreinte d'une douleur que cinq ans avaient profondément burinée. Mathilde y voyait son œuvre en même temps qu'elle mesurait à ses propres souffrances celles que ce cœur dévoué avait endurées pour elle. Nous ne dirons pas que son amour s'était réveillé à cette vue, jamais il ne s'était assoupi, non, mais il avait tout à coup grandi de toute la pitié et du remords que la vue d'un si beau dévouement et d'un si grand sacrifice ne manque jamais d'inspirer chez une âme tendre qui se croit coupable.
La jeune femme avait peur d'elle-même; elle n'osait envisager l'étal de son cœur, et pour se mettre à l'abri des tumultueuses pensées qui la poursuivaient, elle cherchait à chaque instant un refuge et une protection dans les pefils bras que son enfant lui tendaif .
Elle ne considéra pas celle barrière comme suffisante; elle avait fait prier son mari de passer chez elle, et, avant l'heure du déjeuner , celui-ci se fit annoncer. La jeune femme se hâta d'essuyer ses yeux encore humides.
M. de Caussade, en entrant, vit bien qu'elle
avait pleuré, mais cela n'était pas assez rare pour qu'il en fit la remarque. Il baisa sa femme au front et lui demanda quelle affaire si pressante l'avait empêchée de goûter ce matin le repos si nécessaire à sa santé.
— C'est justement de ma santé, mon ami, que je veux vous parler. Cet air de Paris me fiUigue ; ne voudriez-vous pas me conduire chez votre père, à Caussade, pour y achever l'automne?
Cette demande parut embarrasser un peu le baron , mais il s'était appris à ne jamais faire obstacle au moindre désir de sa femme , fût-il même un caprice, et il y avait ici un motif raisonnable, assez grave même, pour qu'il ne lui fût pas permis de balancer.
— Oui, mon amie , répondit-il , bien volontiers ; vous n'avez qu'à donner vos ordres en conséquence, et nous partirons quand vous le voudrez, pourvu que ce ne soit pas avant huit jours.
- — Mais les beaux jours s'en vont, et huit jours valent huit semaines en ce temps-ci. Ne pourrions-nous prendre demain la malle?
— Et vos préparatifs , vos robes , vos chapeaux , vos paquets enfin?
— Je n'emporterai que peu de chose, et, avec Nanette , avant ce soir , tout sera prêt,
— Avant ce soir, cela me paraît difficile , et
puis j*ai quelques affaires à régler avant que de partir, cl je ne sais pas même si buit jours me suffiront; mais enfin j'y ferai tous mes efforts.
Mathilde ne pouvait insister davantage ; elle ue le pouvait pas sans dire à son mari la cause de son inquiétude. Elle accorda donc ce délai, bien déterminée jusque-là à se tenir enfermée chez elle. C'était le moyen le plus sur, à ce qu'elle croyait , d'échapper à la fois à ses pensées et aux regards accusateurs de M. de Solanges.
Nos lecteurs n'ont pas oublié que , dès les premières lignes de ce récit, nous avons introduit une autre femme qui se trouvait précisément habiter la même maison que M . et madame de Caussadc. On se rappellera aussi qu'une boite de dragées et quelques caresses avaient fait à celte belle créature un ami intime de M. Edouard de Caussade , le rt^elon de notre jeune ménage. On se connaissait déjà , on s'était rencontré souvent dans l'escalier.
La dame noire, comme l'appelait l'enfant, habitait au premier étage; M. et madame de Caussade occupaient le second. On était déjà en relation de politesses lorsque l'incident de la veille , si simple et si naturel en lui-même , vint leur prêter un caractère moins vague et moins fortuit.
Le jeune Edouard n'avait pas oublié ce que la dame noire lui avait dit la veille. Les enfants n'oublient rien et remarquent tout; c'est pour cela qu'on les appelle terribles, et , plus ou moins, ils le sont toujours. Edouard se ressouvint donc, et après le déjeuner il demanda qu'on le conduisît chez la dame noire. Madame de Caussade, avec ce sentiment un peu égoïste et jaloux qui sied si bien à l'amour maternel , ne manifestait pas un grand empressement à satisfaire ce vœu de son fils.
Elle objectait avec raison que ce serait s'obliger à recevoir celte dame, assurément fort honorable , mais qu'après tout on ne connaissait pas.
Le mari, au contraire, n'y voyait aucun empêchement. Cette dame vivait seule , à la vérité, mais quoi d'étonnant pour une veuve? Elle avait un certain train de maison, ne recevait cependant personne ; depuis trois mois qu'elle habitait la même maison qu'eux, jamais la moindre légèrelé , la moindre inconséquence n'avait donné prise sur elle à la langue affilée des femmes de chambre. On la citait au contraire comme un modèle de dignité et de vertu.
Enfin elle portait un nom connu et respecté dans l'Est de la France.
— Vous savez son nom? dit madame de
Caussade étonnée ; ma foi , je n'aurais jamais songé à m'en informer.
— Je l'ignorais comme vous, répondit négligemment le baron, c'est Nanelte qui me l'a dit l'autre jour. Comment se nomme-l-elle donc? Madame de... de... de...
— Pour un nom si connu, il me semble, mon ami, que vous le prononcez bien difficilement. Nanette, Nanette, comment appelezvous cette dame qui demeure au-ilessous? dit Mathilde en s'adressanl à sa femme de chambre qui venait d'entrer.
— Madame, elle se nomme madame de Sirey.
— Sirey en effet est un nom connu ; il me semble même l'avoir souvent entendu prononcer à mon père. Je lui en parlerai la première fois qu'il viendra.
Jusqu'à plus ample informé, Mathilde n'avait plus d'objections à faire; elle ne s'opposa donc pas davantage au désir de son enfant, et ce fut M. de Caussade lui-même qui se chargea de conduire Edouard chez la dame noire.
Restée seule, Mathilde se retira chez elle, et pour distraire sa pensée, elle prit un livre qui lui tomba sous la main ; mais à peine avait-elle parcouru d'un regard distrait quelques feuillets au hasard , qu'elle entendit ou-
vrir doucement sa porte. Elle se retourna. C'était Nanette.
Nous avons entrevu déjà cette jeune fille à Longpré , mais si nous avions pris la peine de faire son portrait à cette époque , nous serions obligé de le recommencer aujourd'hui.
Ce n'était plus cette grosse fillette aux joues rondes et rouges comme le fruit de Tépinevinelte que cultivait son père le jardinier; la paysanne s'était allongée comme un roseau, sa taille épaisse autrefois était devenue flexible ; son visage , en perdant cette fraîcheur villageoise que l'on méprise tant à la ville, avait pris un teint plus blanc , une forme plus fine ; enfin ses mains elles-mêmes avaient perdu le hàle originel, et comme ses yeux étaient toujours aussi bleus, ses cheveux aussi cendrés , elle formait en somme une fort jolie créature et une soubrette bien éveillée.
Elle avait voulu suivre sa jeune maîtresse à Paris, et elle s'était plus que jamais dévouée à elle corps et àme.
— C'est vous, Nanette? fît madame de Caus- »ade de sa voix timbrée et languissante. Je vous avais priée de me laisser seule. Que me voulez-vous?
— Oh ! madame , j'ai bien des nouvelles à vous apprendre , allez, répondit la jeune fille
en tournant dans ses doigts le coin de son tablier de soie. Vous ne savez pas? J'ai vu le petit Pierre, vous vous rappelez bien, le domestique de M. le vicomte?
Madame de Caussade tressaillit ; mais dominant aussitôt son émotion :
— Eh bien ! dit-elle , en quoi ceci peut-il m'intéresser ?
— Oh! madame, pardonnez, mais il ne faut pas dire cela ; je vois clair et je sais bien que vous pleurez souvent toute seule, et, dame ! ça me fait de la peine, et alors je pleure aussi.
— Bonne Nanetle !
— Alors , je me dis comme ça que si vous avez du chagrin, c'est que... c'est que... vous y pensez encore. Je ne dis pas ça pour vous offenser. Mais enfin, il ne faut pourtant pas se laisser mourir dans la peine , et alors j'ai fait dire à Pierre qu'il vienne me voir.
— Vous le saviez donc à Paris?
— Tiens ! est-ce que je ne l'ai pas su par le village? Ah! si vous saviez, madame, comme son pauvre maître est malheureux ! 11 dit que c'est à fendre un cœur de rocher.
— Nanette, je vous avais priée de ne jamais faire même allusion à ce passé qui est déjà bien loin de nous.
— Ah ! madame, ma foi I c'est plus fort que moi et je suis lasse enfin de vous voir ainsi souffrir tout bas.
— Tu es folle, mon enfant; tu oublies donc que je ne m'appartiens plus, que je dois, que je veux être esclave de mes devoirs?
— Ah I madame , que pensez-vous donc de moi? Le bon Dieu me préserve de jamais vous parler de choses qu'une honnête femme ne puisse pas entendre !
— Fort bien, Nanette , mais alors pourquoi t'obstiner à me rappeler des souvenirs qui doivent être désormais bannis de ma mémoire?
— Non, madame, non, je ne me permettrais pas de rien rappeler; cependant il me semble que sans se rappeler on peut bien avoir pitié des autres... et de soi-même, et qu'on est toujours bien aise de savoir ce que font, ce que deviennent, ce que pensent ceux qui nous ont aimé et qui nous aiment encore. Fait-on le mal pour cela?
— Non , Nanette , on ne fait pas le mal, mais on peut avoir l'air de le faire, et une honnête femme, comme tu dis , doit éviter l'apparence du mal autant que le mal lui-même.
— Je vois bien que madame est déterminée à ne pas écouter davantage ce que j'avais à lui
dire, murmura la jeune fille d*un petit air boudeur tout à fait piquant; pour lors je m'en vais.
— Nanette , Nanelte , dit vivement madame de Caussade, vraiment tu me fais de la peine. Voyons, je l'écoute : qu'esl-ce que tu avais encore à me d ire ?
— Madame va me gronder si je le dis.
— C'est donc bien mal ?
— Non, madame , ça n'est pas mal ; au contraire, puisque ça peut éviter un malheur.
— Un malheur , dis-tu ! de quel malheur veux-tu parler ?
— Dame ! le petit Pierre m'a dit comme ça des choses qui ne sont pas rassurantes du tout.
— Grand Dieu ! que t'a t il dit ? Tu me fais une frayeur!...
— Je ne sais pas bien, moi, madame ; il m'a dit que son maître... Comment donc m'a-t-il dit ça?... Que je suis bêle ! tenez, voyez plulôl, voilà un petit billet qui vous dira tout.
— Donne, donne ! s'écria madame de Caussade d'une voix brisée par l'inquiétude.
El elle saisit aussitôt la lettre que la sournoise tournait dans la poche de son tablier depuis le commencement de la scène.
— Enfin, elle l'a ! se dit la rusée soubrette.
Et posant son doigt discret sur sa bouehe demi-rieuse, elle s'enfuit d'un pas rapide, laissant sa maîtresse aux prises avec le billet qu'elle avait su l'amener à demander ellemême. Nanette était une fille d'esprit et d'avenir.
Esl-il besoin de le dire? Quelle que fût Tinflexibilité de ses principes et la pureté inaltérable de sa conscience, madame de Caussade brisa sans hésiter le cachet de la lettre.
Elle reconnut l'écriture d'Ernest.
Alors elle eut peur de ce qu'elle allait faire ; mais une force magnétique la poussait malgré elle vers le piège qu'une rase innocente lui avait tendu.
La jeune femme passa une main rapide sur
son front comme pour en chasser la dernière hésitation , et elle lut :
« Pardonnez-moi, madame, si, au milieu de l'asile sacré de la famille, ma voix ose pénétrer jusqu'à vous et troubler un moment la sérénité d'une existence exempte d'orages. Mais cette voix est si faible aujourd'hui, elle vient de si loin, et va tout à l'heure se taire pour si longtemps, que vous pouvez l'écouler sans crainte : ce qu'elle veut vous dire, vous le pouvez entendre.
«( Pourla seconde fois, madame, je vais partir, je vais quitter ma famille et ma patrie ; je ne reviendrai que le jour où j'aurai bu jusqu'à la dernière goutte la coupe de l'oubli; c'est vous dire que je ne reviendrai jamais.
« Mais au moment de partir pour ce long exil, je me suis demandé si, à l'exemple des anciens, je n'emporterais pas avec moi l'image de ces dieux protecteurs dont le regard ami a caressé mes premières espérances et mes premiers rêves. J'ai envisagé avec une sorte d'effroi l'isolement où j'allais me trouver là-bas, sur un sol étranger, et j'ai eu peur de manquer de courage pour atteindre patiemment et sans me presser le terme de mon triste voyage ici-bas.
« Vous Tavouerai-je? Dieu, que vous et ma mère m*avez appris à connailro, ne m'apparaît plus lui-même, à travers la confusion de mes idées et le trouble de mon àme, que sous une forme vague et indécise qu'en vain je poursuis. Je sens plus que jamais le besoin de lui demander de la force et des consolations, et les nuages d'une éducation dont je mesure maintenant le néant s'obstinent à le cacher à mes yeux.
«c Ma mère, je l'ai perdue; vous seule me restez, vous seule de voire aile d'ange pouvez comme autrefois écarter les brouillards qui m'environnent. Comme la colombe de l'arche, apporlez-moi le rameau d'olivier qui m'annoncera le calme et l'azur d'un ciel que votre voix m'avait fait aimer.
« Vous rappelez-vous ce petit livre que ma mère nous faisait lire à l'ombre des vieux tilleuls de Neuvilelte? C'est dans ce livre que je veux chercher la lumière qui m'échappe et la paix qui me fuit.
«( Ce livre, je vous le demande, donnez-lemoi; qu'il devienne pour moi comme le gage suprême de cette douce affection qui lia notre enfance, et qu'il soit le rameau béni, précurseur du soleil. Dans ce livre je chercherai les traces de votre souffle et les vestiges de votre pensée ; je rencontrerai peut-être en le cher- 1. 16
— 182 ~ chant le rayon divin qui vous anime et vous éclaire.
« Est-ce trop demander?
« J'implore ce dernier bienfait d'une sœur qui n'a pu complètement oublier le frère de ses jeunes années.
« Ernest. »
Il faudrait traduire ici l'impression que la lecture de cette lettre produisit sur madame de Caussade, peindre ce front pâli se ranimant tout à coup à la pensée d'un amour si grand et pourtant si résigné, montrer ces deux bras qui s'échappent et tombent de chaque côté de la chaise basse sur laquelle Mathilde est assise, compter enfin les larmes qui jaillissent de son cœur comme une onde rafraîchissante et qui mouillent la lettre restée sur ses genoux.
— Mon Dieu ! s'écria-t-elle en relevant tout à coup sa belle tête et en joignant les mains, tu permets donc que je fasse quelque chose pour lui !
Elle se leva, prit sur son étagère un coffret d'ébène qu'elle ouvrit, et en retira un petit livre qu'elle baisa avec effusion. Puis , attachant sur ses feuilles un regard plein de douceur et de mélancolie :
— Heureux petit livre! dit-elle, un ineffable sourire sur les lèvres , heureux petit
livre, toi qui depuis cinq ans m'as toujours consolée quand j'allais faiblir, m'as toujours soutenue quand j'allais succomber, va maintenant remplir dans ses mains la même mission; puis8cs-(u lui rendre le calme que j'ai banni de son cœur! puisses-lu lui redire mes douleurs dont lu fus le confident, afin qu'il apprenne à mon exemple à se résigner et qu'il sache à la longueur de la lulle quelle était rétendue de mon amour!
Mathilde prit ensuite un crayon, et d'une main tremblante elle écrivit ces mots sur la première page du livre :
u Lisez, priez, moi aussi je prierai pour vous ; mais pourquoi partir? »
Puis enveloppant le livre dans une simple feuille de papier blanc, elle sonna sa femme de chambre.
— Nanetle, dit-elle, Pierre est-il encore là ?
— Oui , madame.
— Remettez-lui ce paquet.
La soubrette, heureuse de voir sa ruse si bien couronnée de succès, sourit et prit le paquet , mais elle resta immobile comnie si elle attendait un autre ordre. La jeune femme, tout entière à ses pensées, n'y faisait pas attention.
— Madame n'a plus rien à me commander? dit enfin la jeune fille.
— Non, mon enfant.
— Cependant, si madame voulait le permettre, j'aurais encore quelque chose à lui dire.
-- Quoi donc, Nanette?
— Ou plutôt non, pas à lui dire, à lui montrer. Tenez, regardez plutôt, là, en face.
Les yeux de Mathilde suivirent la direction que leur indiquait le geste de Nanette et plongèrent à travers les glaces de la croisée. Aussitôt madame de Caussade étouffa un cri plainlif et porta vivement la main sur son cœur.
Elle venait d'apercevoir par la croisée M. de Solanges qui, impatient et troublé, était venu attendre dans la rue la réponse à sa lettre.
Cachée derrière ses rideaux de mousseline , madame de Caussade resta à le regarder jusqu'au moment où Pierre eut rejoint son maître.
Nanette avait sans doute trahi le secret de sa maîtresse, car le jeune homme leva les yeux vers la fenêtre et posa la main sur son cœur en signe de remercîment.
Mathilde n'en put voir davantage , ses yeux se troublèrent et elle fut obligée de s'asseoir pour ne pas rouler sur le parquet.
Maître de son trésor, M. Ernest de Solanges rentra chez lui sur-le champ et s'empressa de déchirer l'enveloppe qui cachait à ses yeux le livre chéri. Son premier mouvement fut de le couvrir de baisers. Il lui semblait que chaque feuillet allait lui dire les secrèles pensées de celle qui les avait si souvent fatigués de ses plaintes et du récit de ses douleurs.
Ce livre était bien choisi en effet pour deux âmes tristes et brisées; c'était cette plaintive églogue que Ton nomme Paul et Virginie, et dont Bernardin de Saint-Pierre a dérobé les accents à la nature.
Ernest l'ouvrit à chaque page, et chaque page retraçait à son esprit le souvenir des heures tranquilles de son enfance. Chaque journée de ce bonheur passé avait laissé des traces sur ces pages éloquentes ; chaque ligne, chaque mot, chaque syllabe étaient pour lui comme d'anciens compagnons avec lesquels il repassait un à un dans sa mémoire les beaux jours évanouis pour jamais.
Il feuilleta ainsi pendant une heure ce vieux confident de son jeune âge, recueillant en lui-même chacune des paroles que Mathilde avait autrefois prononcées en écoutant les lectures de madame du Rouvray. Il avait tourné le dernier feuillet ; il revint à la première page, et aperçut alors quelques mots écrits au crayon qui avaient d'abord échappé à ses regards. 11 lut les trois lignes que Mathilde avait tracées :
« Lisez, priez, moi aussi je prierai pour vous ; mais pourquoi partir?
Il s'arrêta comme frappé de stupeur. Ces mots étaient une révélation pour lui.
Sans en savoir la raison, il comprit que Mathilde aussi avait souffert, que victime de son sacrifice elle avait depuis cinq ans fait taire un amour mal éteint , et qu'aujourd'hui
cet amour se réveillait dans toute sa force et dans toute sa candeur.
Bien des pages du petit livre avaient été froissées, plus d'une portait l'empreinte de larmes amères. Ce furent ces pages-là qu'Ernest lut d'abord, ou plutôt qu'il dévora ; mais il revenait sans cesse, sans qu'il put en détacher ses yeux ni son esprit, aux trois lignes que Mathilde avait écrites.
— Elle me demande pourquoi je pars, disait-il. Pourquoi je pars ! Elle-même ne craintelle donc pas que je reste?
Ernest ne savait pas l'intention qu'avait madame de Caussade de fuir elle-même sa présence. Nanelte ignorait ce projet de sa maîtresse, et elle n'avait [>u en faire part à Pierre, qui n'eût pas manqué d'annoncer la nouvelle à son maître. Le jeune homme ne put donc voir dans cette phrase de Mathilde : « Mais pourquoi partir? » qu'un désir secret de le retenir et de le revoir.
Ce fut une mauvaise pensée que la sienne, tant il est vrai que l'inleiition la plus innocente ne suffit pas toujours pour mettre une femme à l'abri de tout reproche, et que le mot le plus vague, lorsqu'il s'environne de certaines circonstances, peut acquérir un sens déterminé et précis sous l'influence de l'intérêt ou de la passion.
Ernest crut que madame de Caussade le priait de ne pas s'éloigner d'elle, et à cette timide injonction qui n'avait pris à ses yeux la forme interrogative que par un sentiment exquis de délicatesse, il n'opposa pas une longue résistance.
— Eh bien ! dit-il , puisqu'elle le veut, je resterai. Il faut qu'elle sache l'empire qu'elle exerce toujours sur ma volonté.
Et prenant une plume , il se mit aussitôt à écrire ces mots :
« L'ange m'a déjà visité , Mathilde ; il m'a dit de rester ; puis-je lui désobéir?
«{ Ernest. »
Il appela Pierre, mais il se ressouvint aussitôt qu'il venait de lui donner sa liberté jusqu'au soir, et ne pouvant confier à nul autre le billet qu'il venait d'écrire, il le plaça dans son bureau en attendant le retour de son domestique.
En ce moment, M. de Sauvigny entra. Le jeune fou avec qui nous avons déjà fait connaissance venait chercher M. de Solanges pour dîner. La préoccupation qui, à la suite de sa mésaventure de la veille, s'était trahie sur son visage, n'était pas encore effacée, et l'humeur
enjouée de notre étourdi n*avait pas encore repris son éclat habituel.
En revanche, le front d'Ernest était moins sombre, et son ami s'en aperçut.
— Eh bien ! dit Gustave, il paraît que nous avons changé de rôles; c'est toi maintenant qui souris, et moi qui suis gai comme un enterrement.
— Ah! fit M. de Solanges, c'est qu'il est arrivé bien des changements depuis hier.
— A qui le dis-tu?
— Je ne pars })lus, mou ami.
— Bien , alors c'est moi qui prends la poste.
— Toi! pourquoi cela?
— Parce que je suis furieux, parce que je suis d'une colère!...
— Contre qui?
— Contre moi.
— Tu as perdu la Icte.
— Tu l'as dit, j'ai perdu la tète, et je crois, Dieu me pardonne, que mon cœur s'en est allé de compagnie. Je suis amoureux, mais, là, très-sérieusement amoureux.
— Allons, tu m'as déjà conté cela hier; n'as-tu rien de plus nouveau et surtout rien de plus vrai à m'apprendre?
— Cœur sec, va ! Voilà bien comme ils sont tous ces jeunes gens d'aujourd'hui ; ils ne
croient plus à rien; ils n'ont que des sourires et de l'ironie pour les pauvres âmes comme la mienne, que l'amour a blessées et que la passion dévore. Ah! Ernest, Ernest, toi que j'avais cru un moment plus sensible que les autres, toi que j'avais cru fait pour comprendre les peines du cœur, tu t'es laissé dessécher l'àme au souffle impur du siècle ; tu as effeuillé trop tôt cette douce fleur de jeunesse que l'on ne retrouve jamais quand on l'a perdue.
Il était assez comique d'entendre ainsi déclamer M. de Sauvigny, le gai, le fou, l'étourdi, le volage, le léger, le moqueur Sauvigny, contre la sécheresse et la dureté de M. de Solanges, du tendre, du dévoué, du fidèle, du sentimental, du mélancolique Solanges.
Celui-ci se fût certainement amusé de cet étrange spectacle, si au fond toutes ces choses du cœur n'eussent affligé plutôt que réjoui son esprit, quelque peu sérieuses qu'elles lui parussent d'ailleurs sur les lèvres de son ami.
— Eh bien! dit-il, puisque à ton tour la tarentule t'a piqué, à mon tour aussi de te conseiller les remèdes que tu m'as toi-même appris. Il faut t'étourdir, mon ami, il faut chercher qui te console, et puisque ta mystérieuse blonde t'échappe, il faut poursuivre une brune.
— Impossible, mon ami, impossible. Je
viens de courir toute la ville, je viens de visiter toutes les ruelles, de forcer tous les boudoirs, dem'asseoir sur toutes les causeuses de la capitale; j*ai voulu parler amour aux Jeannes les plus mélancoliques, aux Marias les plus éveillées, aux Judilhs les plus majestueuses; cela m*a bien réussi, ma foi. A voir mon air déconfit, les Judiths se sont moquées de moi, les Marias ont pleuré sur mon sort et les Jeannes m'ont ri au nez. J'ai donné au diable foutes les Circés et toutes les Armides de ma connaissance, et je me suis mis encore une fois à la recherche de celte autre enchanteresse dont je ne sais pas le nom.
— Tu seras peut-êlre plus heureux ce soir.
— Oh ! ce soir je ne la quitte pas , je m'al- I tache à elle, je me cramponne à sa voilure, je
me laisse broyer sous les pieds de ses chevaux plutôt que de ne pas découvrir enfin sa demeure.
— Vraiment, Gustave, c'est du délire; tu m'inquiètes.
— Ah ! c'est que- moi je sais aimer, vois-tu ; je sais donner tout ce que j'ai d'ardeur et d'existence! et cela t'étonne, loi qui ne considères l'amour que comme un prétexte à rêveries et un procédé commode pour se faire doucement du chagrin sans sujet. Veux-tu que je te dise? toi, tu aimes en rêve, et moi, j'aime
— i92 — tout éveillé. Voilà pourquoi tu ne peux pas me comprendre. Allons dîner.
Et Gustave entraîna M. de Solanges.
Celui-ci habitait la rue d'Isly. Pour se rendre aux restaurants du boulevard, deux chemins se présentaient; l'un par la rue de la Ferme, l'autre par la rue Neuve-des-Mathurins. C'est dans la jolie maison qui forme avec celleci l'angle de la rue Mogador qu'habitait madame de Caussade. Aussi fut-ce par ce dernier chemin qu'Ernest conduisit son ami.
Arrivés sous les balcons de cette maison :
— C'est ici, dit-il en soupirant, c'est ici qu'elle habite.
— Ah! fit machinalement Gustave, en cela encore tu es plus heureux que moi , lu sais au moins sa demeure et tu peux soupirer sous ses fenêtres à l'espagnole. Donnes- tu des sérénades?
En parlant ainsi il leva les yeux vers la maison; mais en même temps il s'arrêta brusquement :
— Ciel! s'écria-t-il, qu'ai-je vu?... C'est elle!... Je cours...
Kl se débarrassant du bras d'Ernest, il disparut aussitôt derrière la porte de la maison, laissant son ami tout abasourdi au milieu de la rue.
Lui aussi leva les yeux : toutes les fenêtres
du second étage étaient closes et aucun visage humain ne s'y faisait voir. Mais au contraire le premier avait une des siennes ouvertes, celle deTangle coupé, et Ton apercevait, à demi cachée derrière un buisson de fleurs, la tête charmante de l'inconnue des Champs-Elysées.
Étrange rencontre ! l'objet de la passion de Gustave habitait la même demeure que Mathilde.
M. de Solanges comprit rélonnement et la fuite précipitée de son ami. De peur d'être lui-même aperçu el d'inquiéter par sa présence en ces lieux celle qu'il aimail, il se retira lentement, non sans jeter plus d'un regard aux croisées du deuxième étage ; mais personne ne parut. Ernest alla attendre son fougueux ami au café Foy où ils avaient Thabitude de dîner ensemble.
Il Tattendit quelque temps, et comme Gustave tardait à venir, il jugea que l'entrevue cette fois n'avait pas été repoussée. Il se mit donc à dîner sans se préoccuper davantage de celte nouvelle équipée de M, de Sauvigny.
LA RVIT DES YIHGEDRS- i. 17
La dame noire , la femme mystérieuse , la belle blonde des Champs-Elysées, madame de Sirey enfin , habitait un appartement des mieux entendus et des plus élégants que l'on pût imaginer.
Dès que l'on mettait le pied dans l'antichambre, on y reconnaissait la présence d'une femme de goût ; rien de superflu comme dans la plupart de nos appartements modernes, rien de criard , rien d'exagéré ; une certaine sévérité au contraire, mais une sévérité toute gracieuse , qui impose en souriant et sait commander le respect sans négliger les secrets de la séduction*
Depuis les immortelles descriptions de Balzac, on a décrit beaucoup d'appartements de femmes élégantes et de petites-maîtresses, et nous pourrions tout simplement renvoyer à nos devanciers ceux de nos lecteur^ qui sont le plus friands de ces sortes d'analyses, si aucune d'elles pouvait seulement donner une idée de l'intérieur dans lequel nous pénétrons pour la première fois.
L'appartement de madame de Sirey ne ressemblait à aucun autre du même genre; il avait son cachet à part, son caractère propre , comme la femme qui l'occupait ; il faisait comme elle rêver mystère et penser langueur. Sous un aspect plus modeste que riche se cachait une sorte de charme qui peu à peu se révélait, mais lorsqu'on en avait déjà subi l'influence.
La séduisante créature semblait avoir imprégné ces lieux de sa grâce et de son parfum. Elle respirait tout entière dans ces meubles de chêne ou d'ébène, dans ces tapisseries aux couleurs sombres et fondues , dans ces draperies répandues à flots depuis le pîjtfond jusqu'au parquet. ■;^^\. ^^,
On croyait voir son image dans toutes les glaces , son portrait vivant dans tous les cadres. ,■■ .< ,;,. " y^'^h'-
Il était surtout une pièce de cet appartement
qui avait plus que toutes les autres subi Tempreinte de cette étrange femme, et qui était devenu en quelque sorte le moule exact de cette forte individualité : celte pièce était située à l'angle des deux rues et formait un hexagone régulier éclairé par trois croisées, celle du milieu ouverte sur le pan coupé où se suspendait un joli balcon en pierre couvert de fleurs. Les deux autres fenêtres étaient si bien cachées derrière d'épais rideaux de soie , qu'elles ne fournissaient qu'un imperceptible contingent de lumière. La croisée centrale , au contraire, n'avait qu'un simple rideau en dentelles brodées, et elle versait dans la pièce des flots de clarté.
Ainsi le centre se trouvait en pleine lumière et les deux extrémités dans les ténèbres. Madame de Sirey, dont le teint éclatant et la peau blanche ne craignaient rien du grand jour, se tenait habituellement assise dans ce rayon lumineux; elle semblait la divinité trônant dans la cellule du temple.
Bien que la pièce fût grande, ce n'était pas un salon et ce n'était pas non plus un boudoir ; c'était un ambigu de l'un et de l'autre , une chose étrange et bizarre , éblouissante et mystérieuse comme la créature qui l'animait de sa présence .
Aux murs, une seule porte apparente, ou-
verte en face de la croisée du balcon pour que l'œil en entrant fût ébloui. Celte porte n'avait d'autre moyen de clôture que trois lourdes tapisseries suspendues par intervalles dans un couloir tout à fait obscur qui conduisait d'un petit salon hermétiquement clos , éclairé seulement par une lampe d'albâtre, au sanctuaire de la déesse. Tout enfin avait été ménagé avec le plus grand soin pour inspirer l'étonnement et commander le secret.
La décoration consistait en longues draperies bleu de roi flottant sur les murailles et retenues contre chaque paroi par des câbles de soie brune et jaune d'or. Le plafond était tendu de la même manière, en sorte que l'on eût pu se croire dans la tente d'un monarque d'Asie.
Point de cheminée, point de dorures; une glace de Venise appendue dans l'endroit le plus obscur pour prouver qu'elle n*était jamais consultée, en face une pendule en bronze dont on n'apercevait pas même le cadran, pour montrer que dans ce réduit on ne comptait jamais les heures: ajoutez à cela deux statuettes aussi en bronze , de mademoiselle Rachel, dans des attitudes et des costumes différents, un tapis de haute laine représentant un lit de feuilles mortes sur un fond noir, et enfin une magnifique peau de tigre couchée
prés de la croisée centrale à la place où la Sémiramis de cette tente orientale avait l'habitude de s'asseoir.
Pour meubles un piano, une causeuse, deux fauteuils en ébène , et dix ou douze coussins semés çà et là comme dans un harem d'Orient. Ces coussins et ces meubles étaient garnis d'étoffe pareille à celle de la tenture et des rideaux.
Tel était ce salon, ce boudoir , ce sanctuaire, — comme vous voudrez l'appeler ; — rien qui trahit une femme, rien non plus qui décelât un homme; de la sévérité, de la quiétude, de l'extraordinaire, mais surtout de la magie, de la richesse, point de luxe inutile; de la grâce, point d'afféterie.
C'est là sur son trône, je dirai presque sur son autel , que madame de Sirey reçut la première visite de M. le baron de Caussade.
Nous avions besoin de peindre en quelques traits fidèles ce mystérieux intérieur pour bien faire comprendre l'étonnement et presque la stupéfaction dont le mari de Mathiide fut saisi en pénétrant dans ce temple. 11 resta un moment comme interdit et eut peine à murmurer son salut et son compliment.
Le hardi militaire avait perdu contenance devant cette femme toute frêle et toute blonde.
Celle-ci, sans quitter le fauteuil au fond duquel elle était assise , indiqua de la main un autre fauteuil en face d'elle, et lit asseoir le jeune Edouard à ses pieds, sur des coussins.
Madame de Sirey attendait-elle la visite de M. de Caussade? Ce serait là sans doute une importante question à résoudre et qui jetterait immédiatement un rayon de lumière sur cette singulière personne et sur la nature de ses préoccupations. Mais il vaut mieux laisser parler les événements; leur réponse sera plus nette, plus décisive , et elle montrera mieux que nous ne pourrions le faire jusqu'aux replis les plus cachés de cette àme discrète.
Remarquons néanmoins que la jeune veuve avait ce jour-là quitté pour la première fois ses vêlements de deuil et qu'elle avait mêlé des rubans bleus à ses ruches de dentelles blanches et à sa robe de chambre de damas gris-perle.
Elle élait ravissante dans ce simple négligé. Ses longs cheveux se répandaient à flots sur ses épaules; le coude sur le bras du fauteuil et la tête penchée sur la paume de sa main , le doigt en avant, dans l'attitude de l'Observation, son corps décrivait une courbe onduleuse d'une élégance intraduisible autrement que par le crayon de Vidal ou de Gavarni. Cette pose nonchalante , la lenteur de ses regards
presque toujours voilés , l'accent pénétrant et souple de sa voix , tout cela avait un chariue d'autant plus grand, une puissance de séduction d'autant plus redoutable que, chez cette femme vraiment modèle , le danger se cachait sous un voile de dignité et de naturel qui écartait jusqu'à la pensée de la défiance.
On approchait d'elle sans crainte, mais on y revenait ensuite avec ivresse.
Après les premiers compliments d'usage , M. de Caussade , qui avait eu le temps de reprendre son aplomb, essaya d'entamer la conversation. L'enfant était un sujet qui s'offrait tout naturellement à son esprit.
— Savez-vous, madame , dit-il, que mon fils ne nous a pas laissé de repos qu'on ne lui eût permis de faire sa visite à la dame noire, — c'est ainsi qu'il vous appelle?
— Il ne faut pas me dire cela, vous allez me rendre trop fière, M. le baron.
— S'il y avait lieu pour vous de vous enorgueillir d'une pareille conquête, je vous affirmerais qu'elle est complète.
— Soyez persuadé que j'y attache , au contraire, la plus grande importance. N'est-ce pas la seule espèce d'affection qu'il me soit permis désormais d'espérer?
— J'ignore, madame, quels devoirs chimériques vous vous êtes imposés, mais ce serait
une véritable calamité publique si vous persistiez à les accomplir. Que deviendrait cette foule qui vous suit et vous admire?
— Des étourdis étonnés de voir une femme seule qui brave leurs lorgnons et méprise leurs œillades !
— D'accord , mais ceux qui vous contemplent de loin en silence , et qui gardent votre image dans leur cœur quand ils ne vous voient plus?
— Oh ! de ceux-là je n'en ai pas encore fait mourir. Les hommes sont d'une terrible indiscrétion sur ce chapitre , et comme je brûle toutes leurs lettres , comme ma porte ne s'est ouverte jusqu'ici pour personne, vous me permettrez de penser que le fléau n'a pas encore fait beaucoup de victimes.
— Il n'en faudrait point parier. Vous avez beau vivre en recluse , vous faire garder par une consigne sévère , im{>oser autour de vous le silence aux indiscrets , on vous voit â certains moments, on vous rencontre sur votre chemin , dans vos promenades solitaires ; en faut-il davantage pour que l'on s'éprenne et pour que, sans vous le dire, on se résigne dans sa douleur?
— En connaissez-vous de ceux-là ?
— Peut-être bien, madame...
-* Ohl bien alors ne me les nommez pas; je
perdrais sans doute les illusions que vous me donnez, et ce serait dommage.
— Des illusions, dites -vous! ne croyez pas...
— C*est justement ce que je fais, je ne crois pas. D*ailleurs, à quoi me servirait d'y croire? Tenez, monsieur, je considère ma vie comme finie ; non-seulement je n'ai plus d'illusions , mais j'ai d'amères douleurs et de bien tristes regrets.
En parlant ainsi, la jeune femme porta vivement la main sur ses yeux; mais relevant presque aussitôt le front :
— Ne parlons pas de cela ; à quoi bon vous ennuyer de mes tristesses?
— Au contraire, madame, il en faut parler; vous ne voyez personne, et un cœur ami vous serait pourtant d'un précieux secours dans vos heures d'angoisses et d'isolement.
— Un cœur ami ! oui , vous avez raison , le difficile est de le trouver; si c'est une femme que vous prenez pour confidente, elle voudra vous distraire, vous entraîner dans le monde, vous faire courir les bals et les fêtes, qui sait? vous faire même ouvrir salon ; en un mot , vous imposer tous ses goûts, sous prétexte qu'ils sont les vôtres. Si c'est un homme, c'est bien pis encore ; d'abord , c'est un mai tre que vous vous donnez , et puis je ne crois guère
aux amitiés entre homme et femme. D'un côté ou de l'autre il y a toujours une arrière-pensée, et pour soulager une douleur on risque de s'en ménager mille autres.
— Mon Dieu , madame , vous répondez d'avance à toutes les objections que j'allais vous faire; cependant , ne vous serait-il pas possible de trouver le port sans toucher recueil ?
— Je vous comprends , me remarier. Non , monsieur , c'est fini. Il y a cinq ans que j'ai perdu M, de Sirey, et je quitte aujourd'hui le deuil pour la première fois. Ne croyez pas pourtant que sa mémoire soit oubliée. J'ai juré d'y rester fidèle , et fidèle j'y resterai.
— Mais croyez-vous, au moins, que vous ne puissiez rencontrer des personnes qui partagent vos goûts , vos habitudes , vos aversions même?
— Tenez, voulez-vous savoir ce qui me manque? C'est un enfant... comme celui-ci... pour peupler ma solitude et faire revivre au moins des traits chéris. Ah! madame de Caussade est bien heureuse, elle !
La jeune femme attira Edouard sur son cœur et le couvrit de baisers comme s'il eût été son fils. Lorsqu'elle releva le front, on put voir briller une larme dans ses yeux.
Notre capitaine, fort courageux à la tête de
son escadron , Tétait peu pour résister au spectacle d'une douleur si vive et si naturelle; il se sentait ému et ne savait que faire pour rappeler la conversation sur un terrain moins glissant. Heureusement pour lui la jeune femme , dans refîusion même de sa tendresse et de ses regrets , parut un moment avoir oublié la présence de M. de Caussade, et, entraînant Edouard avec elle par une petite porte cachée derrière les tentures , elle reparut un instant après avec lui. ï/enfant tenait dans ses mains un délicieux coffret en bois de rose décoré de ciselures en argent d'un travail exquis.
II alla droit à son père.
— Regarde, papa, dit-il, quelle belle boîte la dame m'a donnée ! >
— Trop belle, fit celui-ci, pour qu'elle songe à te l'offrir.
— Au contraire, monsieur, dit madame de Sirey, elle est loin de valoir tout ce que sa visite m'a donné de plaisir.
— Mais songez donc, madame, un cadeau de ce prix!...
— Ahî M. de Caussade , j'avais cru distinguer en vous un peu de cet ami dont vous me parliez tout à l'heure, et voilà déjà que vous voulez faire obstacle à mes caprices ! Je vous avertis que j'en ai beaucoup, ainsi il faut sa-
— 20G — voir en prendre votre parti. Qu'est-ce que cela? des dragées ! ne faut-il pas une boîte pour les mettre dedans?
— Ah! madame, vous êtes plus séduisante encore que je ne le croyais, et je reviens sur ce que j'ai dit; vous avez raison de vous rendre inabordable : qui viendrait chez vous deux fois y laisserait infailliblement sa tète et son cœur.
— Mais vous, monsieur, qui laissez tout cela en sortant auprès de votre adorable femme , vous reviendrez, n'est-ce pas, et avec lui... si la mère le permet ?
M. de Caussadene sut trop ce qu'il répondit, mais ce fut une promesse sans doute.
La jeune femme embrassa encore une fois Edouard et le reconduisit elle-même jusqu'au petit salon.
Malgré l'espèce d'enivrement qui semblait le retenir dans cet antre de séduction , M. de Caussade respira plus à l'aise quand il en eut franchi le seuil. Mais en rentrant, comme s'il eût craint de laisser voir son trouble, il ne se rendit pas auprès de sa femme et se retira précipitamment chez lui.
Restée seule chez elle , madame de Sirey revint s'asseoir dans son fauteuil près de la croisée, et là elle se laissa aller au cours des réflexions qui entraînaient son esprit.
Que se passait-il derrière ce front blanc et lisse comme un marbre antique ? quel plan magique s'élaborait dans ce cerveau? quel charme secret s'y distillait?
Elle était tout entière à ses méditations, lorsqu'une femme de chambre, aussi brune de peau que sa maîtresse était blanche, vint discrètement et sur la pointe du pied se placer devant elle.
-" Qu'est-ce? fît madame de Sirey d*une voix brève et sèche.
— Madame, un jeune homme qui demande si madame est visible.
— Vous savez bien que j'ai défendu ma porte à tout le monde, excepté à M. de Cdussade.
— Je le sais, madame, et j'ai suivi la consigne. Mais il insiste, et dit que madame le recevra tout de suite, quand elle saura qui il est. Il a écrit son nom sur une feuille de son calepin; si madame veut voir?
— Donnez!
La jeune femme arracha plutôt qu'elle ne prit le bout de papier que lui présentait sa camériste, et, y jetant les yeux :
— M. de Solanges! s'écria-t-elle en se levant; que peut-il me vouloir? se douteraitil?... C'est impossible!... Non, je... ne peux pas, je ne veux pas le recevoir.
La soubrette ne se le fit pas répéter deux fois; elle se dirigea vers la porte pour transmettre au valet la volonté de madame.
— Attendez, reprit brusquement celle-ci.
Et s'adressant à elle-même :
— Oui, il faut que je sache pourquoi il vient ici... s'il aurait découvert... Allons, allons, j'en veux avoir le cœur net. Faites entrer.
Madame de Sirey se laissa retomber dans
son fauteuil et s'arrangea de manière a effacer le trouble qui s'était peint un moment sur son visage.
A peine eut-elle rajusté sa loilette et sa pose qu'un jeune homme s'élança dans le salon et tomba à ses pieds. Ce n'était point M . de Solanges; madame de Sirey poussa un cri ; en reconnaissant l'impertinent de la veille, elle se remit aussitôt, et un léger sourire vint errer sur ses lèvres.
— Quoi! c'est vous, dit-elle en respirant plus à l'aise. Ah !... vous aviez donc pris le nom do M. de Solanges ?
— Ce nom paraît être un talisman près de vous, madame, et sans lui je n'aurais pas le bonheur d'être à vos pieds. Mais qui vous dit qu'il ne soit pas le mien?
— Vous-même me l'avez dit en me présentant l'autre jour le vrai Solanges.
— Et si je vous avais trompée ?
Madame de Sirey fixa attentivement ses deux yeux bleus et froids comme de l'émail sur le jeune homme.
— Non, dit-elle, c'est maintenant que vous voudriez me tromper. Vous ne pouvez pas être M. de Solanges, puisque vous vous appelez M. Gustave de Sauvigny.
Ces mots firent l'effet d'une douche sur l'ardeur amoureuse du jeune homme. Il se releva
d'un bond et regarda la femme qu'il avait devant lui avec une sorte de stupeur.
— Cela vous étonne, continua celle-ci, que je vous connaisse ! Oh ! attendez, voulez-vous que je vous en dise davantage? Vous avez connu M. de Solanges au collège de Juilly, d'où vous êtes sorti pour entrer à l'École militaire; puis, quand vous avez eu l'épaulette, vous avez donné votre démission. Ensuite vous avez commencé vos folies . Vous avez d'abord . . .
— Non, non, assez, interrompit Gustave, n'entamez point ce chapitre, il serait trop long, et je vous bien que vois le connaissez. Mais qui diable êtes-vous donc, madame?
— Une sorcière, sans doute ! Mais qu'est-ce que cela vous fait?
— Cette question est-elle nécessaire? Ne savez-vous pas que je vous aime? Ne vous l'aije pas dit? Et quelle preuve en voulez-vous? parlez !
— Ah ! vous m'aimez ! et c'est pour cela que vous me liarcele!^ sans cesse, que vous venez au milieu des Champs-Elysées me dire cent extravagances, que vous vous emparez de ma voilure, que vous pénétrez enfin jusqu'ici , chez moi, sans ma permission, sous un nom qui n'est pas le vôtre ! C'est là votre manière d'aimer? Je vous en fais mon compliment!
— Eh! madame, dans l'excès même de
— 2il —
ma folie, reconnaissez l'excès de mon amour.
— Je n'y reconnais, monsieur, qu'un excès d'importunilé.
— Tous les mois de votre bouche sont amers, et je commence à croire ce que me disait Solanges.
— Quoi! que vous disait-il? fit madame de Sirey avec un mouvement évident d'inquiétude.
— Si je ne craignais d'être impoli, je répondrais comme vous : « Qu'est-ce que cela vous fait? »
M. de Sauvigny avait trouvé l'endroit vulnérable ; il prenait sa revanche. Sans façon , il s'assit dans le fauteuil qu'avait, avant lui , occupé M. de Caussade, et, croisant les jambes, il attendit l'ennemi.
Madame de Sirey vit bien que les grands airs n'imposaient pas au jeune homme ; elle comprit qu'elle ne commanderait jamais le respect à cette nature ardente, mais légère, insaisissable, et qu'elle n'exercerait d'empire sur elle que par rentraînement. Or, comme elle avait découvert en M. de Sauvigny un instrument utile à ses projets, elle essaya de s'en ménager la possession par des manœuvres plus efficaces.
— Il importe assez peu en effet, dit-elle, à une femme comme moi, vivant loin du monde
et ne recevant personne, de savoir ce que Ton peut penser d'elle au dehors.^ mais il est cependant des personnes dont on voudrait savoir l'opinion...
— Et M. le vicomte de Solanges est au nombre de ces personnes-là ?
— Peut-être.
— Eh bien ! madame , je vais vous parler franchement ; le cœur de Solanges est fort occupé ailleurs, et je ne crois pas qu'il soit aujourd'hui bien facile de le détourner de la route sans issue qu'il a prise. Quant à son opinion sur vous, la voici : il vous trouve admirable, belle comme les anges... Attendez, ne vous hâtez pas de vous réjouir, il y a un revers à la médaille. Il vous trouve belle, trop belle même, mais il vous croit le cœur insensible...
— Oh ! vous me rassurez.
— Attendez encore, ce n'est pas insensible qu'il a dit.
— C'est méchant, peut-être ?
— Ma foi, à peu près.
— Eh bien ! pour vous montrer quelle est son erreur, je vous pardonne toutes vos irapertinences, et voici mon gage de paix.
La jeune femme, avec un charmant sourire, tendit la main à Gustave, qui s'empressa d'y déposer un baiser.
— Je déclare, cette fois, dit-il, que c'est So-
— 2i5 — langes qui a l'esprit à Fenvers et moi qui suis la raison même.
— Oh ! n'en jurez pas encore. Savez-vous seulement ce que vous êtes venu faire ici?
— Parbleu ! vous voir, vous parler, vous dire que je vous aime.
— Eh bien! maintenant que vous m'avez vue, que vous m'avez parlé... que vous m'avez dit...
— Je veux vous revoir encore et vous parler toujours, et vous répéter sans cesse que je vous aimerai toute la vie.
— Toujours, toute la vie... des mots que vous dites souvent et auxquels vous ne croyez jamais.
— Des mots que je n'avais jamais dits et que je voudrais vous apprendre à croire.
— A moi, monsieur ! je suis trop désabusée ! une veuve !
— Justement ; il faut mettre fin à ce veuvage.
— Vous voudriez m'épouser, peut-être?
— Avec votre permission, madame.
— Ah ! sans doute, comme vous êtes entré ici tout à l'heure, comme vous vous êtes hier emparé de ma voiture.
— De grâce, madame, oubliez mes extravagances, ou bien ne vous les rappelez que |X)ur mesurer l'énergie de mon amour. A compter
de ce moment, je ne suis plus qu'un esclave soumis à toutes vos volontés, à tous vos caprices.
— Nous verrons bien, et pour commencer, je vais vous mettre à l'épreuve. Je ne veux pas , entendez-vous bien? que vous m'adressiez jamais la parole en public. Nous sommes étrangers l'un à l'autre, vous ne m'avez jamais vue.
— Soit, c'est convenu.
— En outre, vous ne viendrez jamais chez moi sans mon autorisation, sans que je vous aie manifesté l'intention de vous voir.
— La condition est dure, mais enfin, je m'y soumets, pourvu que ce désir vous puisse prendre quelquefois.
— Enfin, je vous demande le plus profond silence sur tout ceci , surtout au vis-à-vis de M. deSolanges.
— Diable! c'est difficile ; lui qui me confie jusqu'à ses plus secrètes pensées. Mais enfin c'est égal, je deviendrai un Harpocrale, s'il le faut, pour mériter un de vos sourires.
— C'est bien. Donnez-moi votre adresse... Mais n'allez pas vous tromper de nom cette fois.
— Encore !... Cruelle jusqu'au milieu de ses bontés ! Vous avez toujours sur les lèvres une épigramme enveloppée dans un charmant sourire.
M. de Sauvigny tira une carie de son calepin et la remit à madame de Sirey.
— A la bonne heure, dit celle-ci en regardant le morceau de papier verni. Gustave de Sauvigny y rue Blanche, 22. Celte fois, c'est bien vous ; mais n'oubliez-vous pas de me demander quelque chose?
— Je puis oublier tout auprès de vous, excepté de demander.
— Oui , des choses impossibles, mais pour le nécessaire, vousl'oubliez volontiers. Voyons, supposons que le concierge vous demande, en vous voyant dans Tescalier, à quel propos vous y êtes.
— Parbleu ! la belle question qu'il me ferait là! Je lui dirais que j'y suis pour m'en aller, ou mieux, je lui dirais qu'il est trop curieux.
La jeune femme ne put celle fois retenir son envie de rire, et rélourderie phénoménale de son amoureux pensa lui faire franchir la limite des convenances. Elle eut besoin de toute sa présence d' esprit pour mettre un frein à sa gaieté.
Elle allongea le bras, prit sur sa table un album, et l'ouvrant à la première page, elle le mit sous les yeux de M. de Sauvigny. Celui-ci lut :
— « Madame de Sirey ! » C'est juste, votre nom! J'étais trop occupé de votre personne
pour y penser, mais désormais il est gravé là. Le jeune homme mit la main sur son cœur, puis, prenant congé de la jeune femme :
— Me ferez-vous longtemps attendre? dit-il.
— J'espère que non , réponditla jeunefemme.
Ce •( j'espère que non » fut dit avec un singulier accent qui n'était pas celui de la tendresse. Mais Gustave l'accepta tel quel, et ne prit pas le temps de le commenter.
Dès cette première entrevue, xM. de Sauvigny et madame de Sirey se séparèrent comme s'ils se connaissaient depuis deux ans.
Au moment où M. deSauvigny franchissait le seuil de r;ipparlement de madame de Sirey, un homme descendait de Télage supérieur. Cet homme au teint coloré, à la barbe rousse, était vêtu avec une sorte de recherche excentrique et de mauvais goûl.
En apercevant M. de Sauvigny, il s'arrêta, le pied levé sur la dernière marche.
—Eh! parbleu ! s*écria-t-il après un moment d'attention, M. de Sauvigny !
Celui-ci se retourna, et considérant le personnage qui l'interpellait, il lui tira froide- 1. \9
ment son chapeau et s'apprêta à continuer sa route.
— Je gage, reprit l'interlocuteur, que vous ne me reconnaissez pas ?
— En effet, monsieur, répondit M. de Sauvigny. Votre visage ne m'est certainement pas inconnu, mais je ne saurais dire où j'ai eu riionneur de vous rencontrer.
— Eh ! parbleu! à Bade, il y a quinze mois à peine.
— A Bade! oui, c'est possible.
— Oui, à Bade, à telles enseignes que vous jouiez beaucoup et que vous perdiez toujours. Ah ! mais, par exemple, vous étiez fidèle au proverbe : « Malheureux au jeu, heureux en amours. »
— Attendez donc, je me souviens maintenant. N'êtes-vous pas arrivé à Bade avec une petite femme qu'on appelait ROsSalie?
— Rosalie, une petite folle, une ingrate, qui me quitta pour suivre, m'a-t-on dit, un officier.
— Oui, un officier qui ne l'était plus.
— Vous le connaissez donc?
— Certainement.
— Quelle heureuse rencontre ! Depuis cette époque j'ai fait des efforts inouïs pour le découvrir.
— Et que lui vouliez-vous ?
— Je lui voulais... Je voulais me venger...
— Qu'à cela ne tienne, monsieur, il est devant vous.
—Ah bah!... ah! c'était vous ! Oh ! la bonne aventure ! ah ! ah ! ah !
Et notre personnage à la barbe rousse se mil à rire à gorge déployée.
M. de Sauvigny le regardait d'un air étonné. Il n'était pas lui-même, nous le savons, d'humeur bien sérieuse ; il ne trouva donc rien de mieux à faire que de partager l'hilarité de son interlocuteur.
— Eh bien, reprit celui-ci , voilà de ces aventures qui ne sont faites que pour moi. Figurez-vous qu'après que vous m'eûtes débarrassé de Rosalie, — débarrassé est le mot, car entre nous la petite ne valait pas ce qu'elle me coûtait, — j'allai à Spa. Là je rencontrai une femme charmante , une jeune veuve, qui se nommait madame Rosburgh, un nom un peu barbare pour une aussi jolie femme. Ne l'avez-vous jamais entendu prononcer ?
— Jamais, c'est la première fois.
— Je soupçonne fort qu'il n'était pas le sien. On la disait veuve d'un général russe, et je crois qu'elle voulait cacher sou véritable nom afin d'échapper aux importuns qu'il aurait appelés autour d'elle.
— Et que fites-vous de cette femme ?
— Ce que j'en fis, mon cher M. de Sauvigny ! j'en devins amoureux , amoureux fou.
— Ah! tant pis.
— Comment, tant pis! Je n*ai jamais été plus heureux que pendant les quinze jours que je passai auprès d'elle.
— Alors, tant mieux.
— Oui, tant mieux, si ce bonheur avait pu durer plus longtemps. Mais il finit tout à coup, brusquement, comme un coup de foudre...
De quel côté allez-vous? Vers le boulevard sans doute?
— En effet.
— Eh bien, faisons route ensemble, je vais vous conter cela.
Les deux jeunes gens poursuivirent leur chemin, et quand ils furent dans la rue, le personnage à la barbe rousse prit familièrement le bras de M. de Sauvigny*
— Vous saurez d'abord, mon cher ami, que pendant quinze jours j'avais fait à cette femme une cour assidue, et je dois à la vérité d'avouer qu'elle m'avait distingué parmi les nombreux étrangers qui peuplaient Spa. Elle avait même encouragé ma flamme par quelques regards assez tendres. Elle m'avait adressé plusieurs questions sur ma famille, sur mon pays, et je
lui avais promis de lui donner un jour tous ces détails qu'elle ne semblait aspirer à connaître que pour sceller avec moi une liaison plus étroite. Ce jour des confidences arriva.
— Jour de bonheur et d'ivresse , sans doute?
— Oui, jour d'ivresse, ou plutôt soirée d'ivresse.
— Ah! c'était le soir!
— Oui, c'était le soir. Je tenais une de ses belles mains dans les miennes; ses beaux cheveux blonds...
— Elle était blonde?
— Un blond admirable. Ses longs cheveux blonds caressaient mes joues et je respirais son haleine. Pendant une heure je lui racontai Torigine de ma famille; je lui parlai de mes aïeux.
— Ah! vous avez des aïeux, monsieur...
Quel est donc votre nom ? Je l'ai complètement oublié.
— Raymond de Longpré.
— Ah ! c'est juste, Raymond de Longpré ; je vous reconnais tout à fait à présent. Savezvous que vous faisiez beaucoup de bruit à Bade, M. Raymond de Longpré?
— Oh! mon Dieu, c'était bien peu de chose auprès de mes succès dans les salons de Paris.
— Ah ! vraiment ! Mais continuez donc votre histoire, elle m'intéresse vivement.
— Vous permettez que j'abrège?
— Je vous en prie, au besoin.
— J'avais donc déroulé tout mon passé et tout mon présent devant les yeux de ma belle maîtresse.
— Diable! Elle était déjà votre maitresse!
— Non, non, c'est une manière de parler. Madame Rosburgh, ou plutôt mon inconnue, m'avait écouté très-attentivement et m'avait fait une foule de questions auxquelles s'étaient mêlés des noms propres, et depuis quelques instants elle était devenue rêveuse. Je crus le moment favorable pour me précipiter à ses pieds.
— Elle vous repoussa.
— Non, au contraire, elle me laissa couvrir ses mains de baisers, elle permit à mes lèvres d'effleurer ses cheveux. J'allais brusquer l'aventure, lorsque tout à coup elle se leva et me donna...
— Et vous donna un soufflet ?
— Et me donna un rendez-vous pour le lendemain à la même heure. «Non, me dit-elle, je ne veux pas vous céder ainsi, je veux que vous ili'estimîez... retirez-vous. » C'était l'agonie de la pudeur, c'était la vertu se débattant aux bras de l'amour.
— J'espère bien que vous ne fûtes pas assez sol pour remettre au lendemain ce qui pouvait se faire le jour même?
— Voilà ce qui vous trompe, mon cher ami ; j*obéis et je me retirai.
— Ah! parbleu ! Vous méritiez une bonne leçon.
— Elle me fut donnée. Le lendemain lorsque je demandai des nouvelles de madame Rosburgh, on me dit qu'elle avait quitté Spa. Je me suis creusé vainement la tête pour me rendre compte de la cause de son départ précipité, je n*ai jamais pu la retrouver.
— Vos aïeux l'auront effarouchée.
— Non ; je crois plutôt que j'aurai nommé parmi mes parents ou mes amis quelque personne qu'elle aura connue et pour laquelle elle éprouve une profonde antipathie, car je me suis rappelé depuis qu'à certains noms elle avait froncé convulsivement le sourcil. Après tout, ce n'est là qu'une simple conjecture.
— Et depuis lors vous n'avez plus revu celte madame Rotburg, Rocheburg...
— Rosburgh.
— Cette madame Rosburgh?
— Non. Je l'ai cherchée à toutes les eaux de France et d'Allemagne cet été; je ne l'ai
•plus rencontrée, je n'ai même plus entendu parler d'elle.
— Elle aura vu sa vertu trop en péril auprès de vous, et elle se sera réfugiée au fond de quelque monastère afin de mieux se dérober aux tentations du démon.
— Ma foi, je n'en serais pas étonné.
— Ah calmais, dites-moi, vous connaissez donc quelqu'un dans cette maison où je vous ai rencontré?
— Oui, une dame d'une beauté ravissante...
— Vous êtes donc un don Juan?
— Oh ! c'est sans conséquence , une femme que j'ai connue tout enfant. Elle était malade, m'a-t-on dit, et elle n'a pu me recevoir. Mais vous-même, d'où sortiez-vous donc au premier? De chez quelque jolie femme aussi sans doute, de chez Rosalie peut-être?
— Non, je vous le jure ; il y a de beaux jours que Rosalie et moi nous n'avons passé par la même porte.
— De la discrétion avec un ami, avec moi! Prenez garde, je le saurai.
— Oh ! mon Dieu, je dirai comme vous, c'est sans conséquence ; une dame près de laquelle j'allais m'acquitter d'une commission.
— C'est bon, c'est bon , nous connaissons ces commissions-là.
— Je vous proteste. . .
— Allons, allons, je vous crois, puisque cela vous fait plaisir, et je vous promets même
de ne pas pousser mes investigations plus loin.
— Vous m'obligerez.
Les deux jeunes gens étaient arrivés au boulevard.
— Je vous quitte et j'entre ici , dit M. de Sauvigny à celui qui s'était donné pour M. de Longpré.
— Vous allez dîner ? Je regrette d'être obligé moi-même de dîner en ville ; je vous aurais prié de me faire le plaisir de dîner avec moi. Mais ce n'est que partie remise, j'espère. Voici mon adresse ; permettez-moi de prendre la vôtre et de renouer plus intime connaissance avec vous.
MM. de Sauvigny et de Longpré échangèrent leurs cartes et s'en allèrent chacun de son côté après force poignées de main.
— Ah ! c'est là l'officier qui m'a soufflé Rosalie, murmura M. de Longpré en s'éloignant. C'est bon à savoir. Ah ! je me vengerai, mon bon, je me vengerai, et ce ne sera pas long, j'espère ! Il faut d'abord que je sache quelle est cette femme qui demeure dans la même maison que madame de Caussade, et après, à nous deux.
Nos lecteurs ont reconnu sans doute en M. de Longpré M. Raymond Roger, le fils du notaire. Il avait cru devoir ajouter au sien le
nom de l'ancien manoir de M, du Rouvray, depuis que le tabellion d'Aumale s'était rendu acquéreur de cette modeste propriété. 11 s'était d'abord fait appeler Roger de Longpré, mais la consonnancc des deux terminaisons ne produisait pas â son gré un effet assez agréable. Peu à peu il s'habitua à supprimer le nom de famille et à le remplacer par une simple initiale. Rienlôt l'initiale elle-même disparut et fut remplacée sur ses cartes par le prénom. Raymond de Longpré, c'était plein , c'était sonore, c'était d'une pureté aristocratique irréprochable; Raymond de Longpré!
avec un pareil nom on pouvait prétendre à tout et se pousser partout.
On s'était cru un homme d'importance , lorsqu'on se nommait tout simplement Roger, on devenait un homme considérable en se nommant M. de Longpré.
M. de Longpré donc, puisque M. de Longpré il y a, poursuivit sa route en jurant bien de tenter un effort pour rendre à M. de Sauvigny la pareille du tour que celui-ci lui avait joué.
M. de Sauvigny, de son côté, était entré au café Foy et y avait retrouvé son ami Ernest de Solanges au moment où celui-ci finissait de dîner.
— Eh bien! lui dit Ernest, cette fois tu as été plus heureux, ce me semble.
Et tirant sa montre de son gousset :
— Voilà, ajouta-t-iI,une heure que tu m'as quitté. Voyons, as-tu trouvé ta belle blonde?
— Qui t'a dit que ce fût elle?
— J'ai des yeux, elle était à sa fenêtre ; je l'ai vue. Tu sais son adresse maintenant et son nom aussi , j'espère. Comment se nom met-elle?
— C'est un secret, mon ami.
— Un secret! Ah! c'est différent; comme c'est le premier de ce genre que je te connaisse, je me garderai bien de chercher à te le dérober. Il faudrait être sans scrupule pour voler un pauvre.
— Parbleu! tu as grandement raison, car je suis déterminé à le bien défendre. J'en ai fait le serment.
— Ce qui signifie qu'on l'en a demandé un. C'est bien, je vois que tu as fait aujourd'hui un grand pas dans le cœur de ton inconnue.
— Ne plaisante pas, c'est très-sérieux.
— Ah! mon ami, je n'ai guère le cœur à la plaisanterie ! Et pourtant dois-je me plaindre? Mathilde s'est souvenue de moi , Mathilde m'aime encore. Quelle coïncidence étrange que ta blonde mystérieuse habite la même maison que madame de Caussade !
— Madame de Caussade! En effet, madame de Caussade, m'as-tu dit, demeure dans cette
maison. Mais alors ce monsieur que j*ai rencontré sortait peut-être de chez elle.
— De quel monsieur parles-tu ?
— Connais-tu ce nom-là ?
M. de Sauvigny donna à son ami la carte de M . Raymond Roger.
— Raymond de Longpré! fit celui-ci ; je ne connais personne de ce nom, et pourtant il réveille en moi de doux et tristes souvenirs. La maison qu'habitait Mathilde autrefois avec son père se nommait aussi de Longpré. Mais, attends donc : Raymond, c'est, s'il m'en souvient bien, le prénom du fils du propriétaire actuel de ce manoir. Oui, plus de doute, Raymond Roger a trouvé plus noble de se faire appeler M. Raymond de Longpré. Vit-on jamais plus grande vanité unie à plus grande sottise ! C'est le fils de mon notaire.
— Ah! bah! et lui qui me parlait de ses aïeux! Ah! je comprends maintenant la fuite précipitée de madame Rosburgh... Connais-tu madame Rosburgh?
— Aucunement. Mais tu dis que ce Raymond dit de Longpré sortait de chez madame de Caussade?
— Je le suppose ; il avait même le ton assez fat.
— Que m'importe ! Rien n'est plus naturel d'ailleurs que sa présence en cette maison, et
je suis bien bon de m'en préoccuper. Quoi qu'il en soit, je n'aime pas cet individu ; l'envie trône sur son front comme la vanité dans son pauvre cerveau. D'où le connais-tu?
— De Bade, où je lui ai enlevé une maltresse.
— Diable! un service d'ami ! Prends garde, Gustave, ce M. Raymond te doit de la reconnaissance; il te jouera quelque mauvais tour. A ta place, je ne serais pas tranquille.
La conversation des deux jeunes gens se prolongea sur ce ton jusqu'à la fin du dîner de M. de Sauvigny. Comme elle ne doit plus rien nous apprendre, nous couperons court à la reproduction.
Pendant la soirée, Ernest rentra chez lui pour envoyer par son domestique de confiance le billet qu'il avait écrit dans la journée. Nous verrons plus tard ce que devint cette lettre.
LA RDIT PBf VENARUaS. 1. 30
Madame de Caussade cependant n'avait pu traverser ces nouvelles émotions sans que sa santé, déjà chancelante, en fût profondément altérée.
Elle passa une nuit agitée, et le lendemain elle fut obligée de garder le lit.
Depuis son mariage, M. du Rouvray, son père, s'était définitivement fixé à Paris, et, bien qu'il eût pris logement sur la rive gauche de la Seine, il ne se passait pas un jour qu'il ne vint voir sa fille.
C'était sa promenade de santé, disait-il.
Ce jour-là il vint, comme d'ordinaire, vers le milieu de la journée; il trouva sa fille en proie à une fièvre violente que sa présence calma un peu. Mathilde lui parla de son projet de départ pour le Languedoc ; mais M. du Rouvray, appuyé d'ailleurs par l'avis du médecin, s'opposa vivement à ce voyage. M. de Caussade, on l'a vu, ne s'en souciait guère. Mathilde, de son côté, persuadée qu'Ernest allait quitter Paris, — elle n'avait pas encore reçu son billet, — résista faiblement.
Enfin , le voyage fut ajourné au printemps suivant, à la grande joie de tous.
Bien qu'elle vît peu de monde dans Paris, madame de Caussade y trouvait encore plus qu'ailleurs des sujets efficaces de distraction. Elle aimait beaucoup la musique, et le seul plaisir qu'elle goùtàt, après celui d'embrasser son fils, était d'aller quelquefois à l'Opéra et aux Italiens. Douée elle-même d'une voix douce et pure, elle chantait avec goût, mais ses accents étaient toujours mélancoliques, et, quand elle avait chanté, elle retombait sans force dans son fauteuil où elle restait parfois une heure entière comme privée de la vie. Aussi son mari et son père faisaient-ils tous leurs efforts pour l'éloigner du piano.
Souvent quand elle était souffrante, une de
ses amies, virtuose distinguée, venait la voir et lui apportait quelques moments cl*ivresse en modulant des airs de Mozart, d'Hérold ou de Bellini , ses trois compositeurs favoris. C'était alors mieux qu'une simple distraction pour elle, c'était un bienfaisant remède. Mais par malheur cette amie en ce moment habitait la campagne, et l'on était ainsi privé de ce moyen de soulagement si puissant chez cette nature poétique et nerveuse.
Le soir était venu ; toute la famille s'était réunie autour du fauteuil de la malade, car celle-ci avait eu assez de force pour se lever.
La soirée était douce, bien que la saison fût avancée déjà, et l'on avait laissé ouverte une croisée de la chambre qui donnait sur le jardin. Une lampe à demi voilée sous une dentelle de papier éclairait seule d'une timide clarté cette scène calme à la surface et muette en apparence.
Évidemment chacun souffrait dans ce groupe : le père était inquiet pour sa fille, le mari était en proie à un malaise moral dont il ne pouvait se rendre compte , et Mathiide buvait goutte à goutte son calice habituel d'amertume.
Le seul être qui apportât quelque joie dans la maison, Edouard était couché ; son sourire enfantin n'était plus là pour provoquer les
sourires , ses caresses avaient cessé d'attirer les caresses.
C'était comme un silence de plomb qui pesait sur ces trois personnes, et il semblait que sur cette famille déjà triste et désolée planait quelque nouveau et inévitable malheur.
Tout à coup , au milieu de ce calme que ne troublait pas même le souffle du vent parmi les fleurs du jardin, on entendit s'élever les accords du piano.
La main invisible qui préludait paraissait obéir au même sentiment douloureux sous lequel s'affaissaient nos trois personnages, et cette harmonie lente et triste parlait à leurs âmes un langage qu'elles savaient comprendre. Personne n'en fit la remarque, mais tous les trois devinrent attentifs.
Peu à peu les accords se ralentirent comme si l'on allait chanter, et en effet une voix, dont la dislance affaiblissait la sonorité sans lui rien enlever de son charme expressif, commença sur un rhylhme languissant l'air d'Amina de la Sonnambula, une des mélodies les plus touchantes de Bellini.
La voix qui chantait avait une manière à elle d'interpréter cet air : elle en faisait jaillir des beautés nouvelles, elle lui prêtait une valeur que l'auteur lui-même n'avait peut-être] pas soupçonnée. Tantôt c'était le cri déchirant
d'une âme qui se brise, tantôt l'accent plaintif d'un cœur qui ne sait plus que souffrir et prier. Tremblante comme un soupir étouffé dans les larmes, elle arrivait parfois presque imperceptible aux oreilles de ses auditeurs charmés. Quelquefois aussi la mélodie déroulait ses mesures lentes et cadencées au début pour prendre bientôt l'énergie d'une expression croissante et, après l'explosion de la douleur, elle allait ensuite s'éteindre dans l'accent suprême d'un cœur qui se brise et qui meurt.
M. du Rouvray suivait avec une inquiétude adoucie d'espérance l'effet de cette voix inconnue sur la nature nerveuse de sa fille.
Celle-ci , étreinte et dominée , avait abandonné son àme au souffle mystérieux de cette harmonie poétique ; sa pensée indécise flottait bercée au-dessus des images du passé ; une teinte rosée animait ses joues, ses deux bras s'étaient allongés sur ses genoux, ses mains s'étaient croisées, son sein palpitait doucement agité par l'émotion, et ses yeux chargés de langueur fixaient dans Tombre un objet invisible.
Quant a M. de Caussade, lui aussi écoutait ravi ; mais son trouble était une sorte d'ivresse amère et ses pensées n'étaient plus au tableau qu'il avait sous les yeux ; elles n'étaient plus même soumises à l'empire de la seule mélodie; elles avaient été plus loin, jusqu'à la personne
qui chantait : M. de Caussade avait reconnu la voix de madame de Sirey.
Quand cette voix eut jeté sa dernière note et que le piano eut frappé son dernier accord, Mathilde sembla se réveiller et sortir d*un rêve.
— Quel malheur ! dit-elle.
Puis, après avoir gardé un moment le silence :
— Mon. ami, reprit-elle en s'adressant à son mari, savez-vous qui chante ainsi dans la maison?
— C'est madame de Sirey, je pense, répondit celui-ci d'un air assez embarrassé.
Ce «1 je pense » doit être pour le lecteur une révélation.
— Vous ne m'aviez pas dit qu'elle eût un aussi beau talent.
— Je l'ignorais moi-même, et c'est la première fois que je l'entends chanter
— Mon père, est-ce que vous ne connaissez pas cette dame de Sirey?
— Sirey ! je connais beaucoup ce nom en effet , ma fille. Est-ce que cette dame qui vient de chanter appartiendrait aux Sirey de Lorraine?
— Je le crois, dit M. de Caussade.
— En ce cas, si elle est jeune, elle pourrait bien être la fille, la belle-fille ou la nièce d'un
de mes anciens camarades d'émigration, du vaillant et spirituel marquis de Sirey.
— Elle est jeune et veuve, répliqua le mari.
— Je serai charmé de m'assurer si elle appartient à la famille que je connais. Ne lui astu jamais parlé, Mathilde?
— Jamais, mon père, mais elle comble Edouard de cadeaux, ce qui m'embarrasse beaucoup; et je voulais précisément vous interroger à son sujet et savoir de vous si je puis nouer ainsi des relations de bon voisinage avec une femme que je ne connais pas. J'avoue que son talent m'en donne la plus grande envie. Tout à l'heure, pendanlqu'elle chantait, il me semblait que je renaissais à la vie.
— Eh bien! ma fille, je vais aller la voir et la prier...
— Y pensez-vous, mon père, sans avoir pris quelques informations!... Car, enfin, nous ne savons encore qui elle est.
— Si elle appartient à la famille de Sirey, tu peux la recevoir sans crainte.
Mathilde allait encore faire quelques objections très-fondées sans doute , mais le vieux gentilhomme voyait avant tout la santé de sa fille, et il suffisait qu'il eût l'espoir de lui procurer une distraction agréable pour qu'à ses yeux les convenances perdissent un peu de leurs inflexibles rigueurs. Au pis aller, cette
dame de Sirey pouvait passer pour une artiste, et 11 n'est pas de salon intelligent aujourd'hui qui soit hermétiquement fermé pour ces aristocrates du talent.
M. de Caussade seul se serait volontiers opposé à cette démarche si un trouble secret lui eût laissé en ce moment un libre usage de la raison.
— C'est dit, reprit le chevalier, je vais chez cette dame, et je ne la quitte pas qu'elle ne vienne avec moi. C'est au premier qu'elle habite ?
— Oui, au premier, réponditmachinalement M. de Caussade.
Le vieillard prit son chapeau, et de son pied léger il descendit chez madame de Sirey.
Cependant M. du Rouvray s'élait fait annoncer chez madame de Sirey.
— M. du Rouvray? dites-vous, fît madame de Sirey d*un accent étonné, lorsque sa brune camériste prononça ce nom. Je connais cela. N'est-ce pas celui du père de madame de Caussade?
— Oui, madame.
— Ce n*est pas cetle visite que j'attendais. Que peut-il me vouloir? Faites entrer.
— Madame, dit le vieux gentilhomme, vous excuserez ma démarche ; elle est étrange , bizarre, inconsidérée peut-être, mais elle
s*explique par les motifs mêmes qui me la dictent.
— Veuillez croire, monsieur, qu'elle est à l'avance pardonnée , si elle est indiscrète , et qu'elle est accueillie avec bonheur, si elle me met à même de vous être agréable.
— On ne saurait prêter plus de grâce à la bonté; vous y aviez déjà mis le comble en galant mon petit-fils. Prenez garde, madame, l'enfance a coutume d'abuser, et les vieillards sont aussi un peu des enfants.
— Je l'ai déjà dit à M, de Caussade, répondit la jeune femme, c'est un véritable bonheur pour moi de pouvoir faire quelque plaisir à ce charmant enfant. Le ciel, monsieur, n'a pas voulu que je trouvasse chez moi le bonheur qu'il a donné à madame votre fille ; j'en suis réduite à le chercher chez les autres. Vous le voyez bien, ce qu'il vous plaît d'appeler de la bonté n'est encore qu'une forme particulière de l'égoïsme.
— Votre esprit s'étudie à nommer de ce nom les mouvements généreux de votre cœur. Mais, je vous l'avouerai, madame, c'est un peu de l'égoïsme aussi qui me conduit chez vous. Votre nom , quand il a frappé mon oreille , a réveillé des souvenirs d'enfance et même de jeunesse... J'ai connu un marquis de Sirey qui avait des biens en Lorraine.
— C'était l'oncle de mon mari, M. Anatole de Sirey.
— Quelle heureuse rencontre! Permettez que je presse sur mon cœur la nièce d'un de mes meilleurs amis.
La jeune femme se prêta Me la meilleure grâce du monde à cette manière expansive, sans doute, mais un peu surannée, de faire connaissance.
— Quel étrange hasard ! continua le vieillard : retrouver ainsi, dans la maison même qu'habite ma fille, la nièce de mon vieux camarade!
— Il n'y a guère que trois mois que j'habite ici. Toute la famille des Sirey est aujourd'hui éteinte ; j'ai eu le malheur de perdre mon mari, il y a cinq ans, après une année seulement de mariage. J'avais encore une bonne lante, près de laquelle je m'élais retirée. Le ciel me Ta enlevée il y a six mois à peine , et me voilà seule, toute seule avec mes douloureux souvenirs et mes tristes regrets. J'ai voulu fuir les importuns, vivre dans la» retraite, et je suis venue pour cela à Paris. Je ne crois pas qu'il y ait de plus parfaite solitude au monde que celle où une grande population s'agite. On se perd si aisément dans la foule!
— Permettez - moi cependant de troubler cette solitude et d'espérer que vous viendrez
quelquefois vous cacher chez vos voisins. Madame de Sirey voulait se faire prier.
— Que voulez- vous , monsieur? réponditelle. Que j'aille traîner le contraste de mes ennuis au milieu d'un ménage heureux , et fatiguer du sp^tacle de mes tristesses des jeunes gens pour qui la vie est douce et sans amertume.
— Et si j'avais pourtant un service à vous demander?
— Un service , à moi ! oh ! dites alors , parlez !
— C'est vous qui chantiez tout à l'heure avec cette voix si plaintive et si pénétrante?
— Du moins, c'est moi qui chantais.
— Eh bien ! vous le dirai-je? votre chant a soulagé ma fille, et vous ne trouverez pas extraordinaire qu'un père vienne vous prier d'achever une guérison commencée.
— Vraiment, monsieur, si je pouvais croire en vous écoutant à autre chose qu'à un compliment délicat ou à quelque charmant et discret procédé pour prêter la couleur d'une prière à une invitation aimable, je serais fière d'avoir pu produire un tel effet et heureuse de pouvoir remplir un si bon office. Vous me permettrez de garder ma pensée là-dessus ; mais pour vous ôter tout prétexte à des prières dont je me sens indigne , je vais , si vous le
permettez, rajuster ma toilette et me rendre à vos désirs.
— Je ne souffrirai pas le moindre changement dans votre toilette ; s'iiabiller pour aller chez des voisins ! D*ailleurs , ce négligé est charmant et vous sied à ravir.
Madame de Sirey le savait mieux que personne.
— Allons, dit-elle, il faut vous obéir en tout ; mais vous présenterez vous-même mes excuses à votre aimable tille.
— Sans doute, sans doute, répliqua le vieux gentilhomme en offrant son bras à la jeune femme.
Un instant après elle était assise au piano, dans la chambre de madame de Caussade et chantait la cavatine célèbre de Bellini , Casta diva.
Au lieu d'interpréter cet air inezzo voce, comme le faisait la Grisi , madame de Sirey attaquait énergiquement la note et lui donnait une saillie nerveuse qui en changeait complètement l'expression . Au lieu d'être comme une prière à travers laquelle l'amour se manifeste, c'était un hymne passionné et enivrant, un chant brûlant digne des ardeurs de la Ménade ou des fureurs de Phèdre.
La voix de cette femme avait plus de mordant que de tendresse, mais Tart suppléait
^ 244 — admirablement à ce défaut, si toutefois c'en est un. Le timbre un peu cuivré de cet organe faisait facilement vibrer les fibres nerveuses de l'organisme et pénétrait si profondément dans l'âme, qu'il était difficile de se soustraire à son action dès qu'on avait commencé à la subir. Ce n'était pas précisément une impression de plaisir qu'elle produisait; non, c'était même une sensation pénible, quelque chose de douloureux comme une action galvanique, mais on éprouvait une singulière jouissance à l'entendre, on l'écoutait avec angoisse, on la suivait avec délire.
Dans la chambre de madame de Caussadc, cet organe n'avait plus le voile de la distance pour adoucir ses aspérités et pour estomper ses trop vives saillies ; aussi n'était-ce plus cette émotion tendre et passionnée qu'elle éveillait dans l'àrae de Mathilde, mais un feu ardent qu'elle y versait , un orage brûlant qu'elle y soulevait.
La poitrine de la jeune femme ne suffisait plus à contenir cette lave ; ses nerfs tendus se crispaient ; elle souffrait horriblement ; mais elle écoutait toujours et voulait entendre encore; elle attachait convulsivement ses lèvres à cette coupe de poison et la buvait avec ivresse. C'était une rage, une fureur.
Enfin le corps céda dans la lutte et plia sou»
rétreinte de l'âme. Mathilde voulut se lever, elle n*en eut pas la force, et roula inanimée sur le tapis.
Ce fut aussitôt à qui s'empresserait autour d'elle.
Madame de Sirey la première , savante , peut-être par habitude, dans l'art de soulager ces espèces de syncopes, parvint à rendre un peu de vie à ce corps glacé. D'une main habile elle avait brisé les nœuds qui pouvaient entraver la circulation du sang , pendant que xMM. du Rouvray et de Caussade mettaient toute la maison sur pied , pour chercher des sels et aller quérir le médecin.
Mais celle main en dénouant le lacet rencontra en chemin un papier soigneusement dérobé à l'indiscrétion sous le corsage. Un billet caché à cet endroit!... Les femmes savent ce que cela peut être. Avec une dextérité de chatte, madame de Sirey le fit passer du corsage de Mathilde dans le sien.
C'était la lettre de M. de Solanges.
A tout hasard on s'emparait du billet , sauf à vérifier plus lard son importance.
Mathilde fut mise au lit, et madame de Sirey fut reconduite chez elle par M. du Rouvray avec force excuses et force remerciraents.
~ Vous le voyez, monsieur, disait la jeune femme, j'aurais mieux fait de rester chez
moi. C'est moi qui suis cause de ce malheur.
— Ce n'est pas votre faute , madame , répondait le vieux gentilhomme, c'est la mienne, ou plutôt ce n'est la faute de personne. Qui pouvait prévoir une pareille crise après l'efifet bienfaisant que votre voix avait produit sur l'organisme de Mathilde? Une mauvaise disposition en est la seule cause, et qui sait d'ailleurs si cette crise ne doit pas déterminer chez elle un heureux résultat ?
— Vous avez beau dire, monsieur, à compter de ce jour je cesse de chanter.
-^ Vous reviendrez sur une pareille détermination, et ma fille sera la première à vous en prier lorsqu'elle pourra elle-même vous faire ses excuses pour l'accueil indigne qu'elle vous a fait.
Si le vieillard avait pu, caché dans un coin du boudoir de madame de Sirey, voir un instant après celte femme sourire et ses yeux étinceler de joie en lisant la lettre dérobée par elle dans le sein de sa fille, il est probable qu'il se fût moins empressé de chercher des excuses et des explications à la scène qui venait de se passer.
— Je la tiens ! s'écria madame de Sirey en repliant avec soin le billet de M. de Solanges et en le déposant dans un coflfret de bois de rose. A nous deux maintenant !
On comprend quelle dut être l'inquiétude de madame de Caussade lorsque le lendemain matin après un sommeil de plomb qui n'avait pas duré moins de dix heures, elle essaya de rassembler ses souvenirs.
Son premier mouvement en s'éveillant avait été de chercher la lettre d'Ernest sous son chevet^ à la place où elle l'avait mise la nuit précédente, et ne l'y trouvant plus, elle se leva précipitamment, fouilla dans toutes ses robes, dans tous ses tiroirs, sur les fauteuils, sous les
meubles, parmi ses ouvrages de broderie : point de lettre. Qu'étaif-elle devenue?
AlArs elle fit un effort pour interroger sa mémoire; peu à peu ses idées s*éclaircirent; elle se ressouvint qu'elle avait été malade, qu'elle avait entendu un chant qui l'avait charmée, puis, que la voix s'étant rapprochée, elle avait souffert, beaucoup souffert, mais d'une souffrance étrange, qui faisait mal et bien tout à la fois; puis, c'était tout, elle ne se rappelait plus rien .
Elle sonna vivement Nanettc. Celle-ci en entrant fut effrayée de voir l'œil étincelant de sa maîtresse.
— Nanette, lui dit madame de Caussade, dis-moi, que s'esl-il donc passé hier soir?
— iMadame, vous vous êtes trouvée mal, même que cette dame a été obligée de couper tous vos cordons.
— Cette dame, dis-tu? Quelle dame?
— Cette dame du dessous, qui vous a donné sur les nerfs avec ses chansons.
— Oui, je me rappelle à présent ; mais, mon Dieu, c'est elle alors... Ma lettre, Nanette, la lettre d'Ernest qui était là, dans mon corsage, et que je ne retrouve plus.
— Bonté du ciel! si c'était monsieur...
— Ah ! Nanette plùt au ciel que ce fût lui ! mais elle, une étrangère... avoir à rougir de-
vant elle!... Ah! cette pensée est affreuse!...
— Attendez donc, tout n'est peut-être pas encore si mal que vous le pensez. Cette dame a déjà fait demander ce matin de vos nouvelles, et elle a fait prier de l'avertir quand vous pourriez la recevoir parce qu'elle avait quelque chose à vous dire.
— Va, va vile, Nanelte ; dis-lui que je l'attends.
— Madame, fit la jeune fille en hésitant.
— Quoi donc? qu'atlends-tu?
— C'est que, si vous vouliez, j'ai encore là un petit papier que le petit Pierre m'a remis hier, mais que je n'ai pu vous donner parce que vous n'avez pas été seule un instant.
Et la jeune fille tira encore de la poche secrète de son tablier une enveloppe qu'elle montra à sa maîtresse.
— Non, dit celle-ci, je ne veux plus rien recevoir ; c'est déjà trop d'une fois, et Dieu m'en punit. Brille ce papier dans la cheminée, brùle-le sur-le-champ, te dis- je.
— Cependant...
— Fais ce que je te dis... si lu m'aimes, Nanette.
— Oh ! si vous parlez ainsi, madame, voilà qui est fait, n'en parlons plus.
Elle alluma la lettre h la veilleuse et là jeta dans le foyer. Le papier se consuma lente-
ment, et quand la dernière étincelle eut jailli,
un soupir sortit de la poitrine soulagée de
Mathilde.
Elle sentait qu'elle avait fait son devoir.
— Bien, dit-elle, maintenant va vile.
Cinq minutes s'étaient à peine écoulées que
madame de Sirey entrait dans la chambre.
— Madame, dit-elle avec un tan expansif, permettez-moi d'abord de m'excuser du mal que bien involontairement je vous ai fait hier.
— Ne parlons pas de cela, répondit Mathilde, c'est mon père et moi-même qui avons souhaité vous entendre, et c'est moi qui bien plutôt devrais vous demander pardon du dérangement que je vous ai causé d'abord, et ensuite de la manière étrange dont j'ai reconnu votre obligeance.
— A mon tour de vous dire : «i N'en parlons plus ; » nous savons désormais que la musique vous fait mal.
— Au contraire, je l'aime à la passion^ c'est mon seul plaisir, et vous avez un talent qui me la ferait aimer quand même je la détesterais : votre voix a des accents qui me remplissent d'émotion et de trouble. Mais hier, j'étais malade et j'ai succombé au plaisir. C'est à vous que j'ai du les soins les plus efficaces, je le sais.
— Et aujourd'hui vous êtes mieux, c'est le
principal. Ah! j'oubliais, j'ai quelque chose à vous et je vous le reslitue. Quelque mémoire de modiste! Nous autres femmes, nous avons toujours quelque secret de cette espèce sur la conscience, et quand nous avons le bonheur de posséder un mari qui nous aime, il est bon de ne pas lui livrer le dernier mot de notre coquetterie, il faut savoir lui ménager des surprises.
La jeune femme avait laissé tomber ces mots avec un enjouement si plein de grâce que Mathilde n'en soupçonna pas même la duplicité, et elle demeura comme interdite de la manière délicate dont madame de Sirey lui avait remis sa lettre.
Mais, en y réfléchissant, elle eut honte de laisser dans l'esprit de madame de Sirey même l'ombre d'une impression outrageante pour elle, et elle ne voulut pas bénéficier de l'espèce de grâce que lui faisait sa discrétion.
— Non, madame, lui dit-elle, ce n'est pas un mémoire de modiste, c'est une lettre, et je désire que vous la lisiez.
— A quoi bon?
— Vous pourriez prendre dé moi une idée qu'il ne me convient pas que personne ait, et que personne en effet n'a le droit d'avoir. Lisez cette lettre, madame, lisez-la, je vous en conjure.
— 2!Î2 — Madame de Sirey reprit la lettre des mains de inadaine de Caussade.
— Vous le voulez absolument? dit-elle. Je vous assure que, quoi qu'elle dise, elle ne changera rien à mes sentiments pour vous ni à mon estime. Allons, j'obéis.
Madame de Sirey lut, ou plutôt feignit de lire la lettre. Elle avait raison de dire que cette lecture lui était inutile, puisqu'elle l'avait déjà faite.
— Eh bien ! reprit-elle, qu'est-ce que cela prouve?
— Cela prouve, madame, que j'étais innocente.
~ En avais-je douté?
— Je vous remercie de cette bonne pensée, et je crois lire en votre cœur la bienveillance el la franchise ; mais il ne me suffit pas d'être innocente en apparence, il faut que vous sachiez toute la vérité, et que vous puissiez apprécier vous-même toutes les circonstances qui ont amené l'auteur de cette lettre à l'écrire, el moi à la recevoir.
— Une confidence, à moi, madame? C'est là un honneur dont je suis fière et qui me ferait voire dévouée servante si je n'aspirais à un titre plus doux.
— C'est moi qui vous le demanderai ce titre, quand vous m'aurez entendue.
Madame de Caussade raconta à sa nouvelle connaissance presque tout ce que nous savons nous-mêmes de sa vie ; elle lui montra comment, à l'instant de toucher au bonheur, elle avait du y renoncer pour jamais; comment Ernest était parti, comment elle l'avait revu; elle n'omit rien enfin de ce qu'elle crut nécessaire pour se concilier l'estime et la compassion de madame de Sirey, pas même le second billet qu'elle avait reçu et qu'elle venait de faire brûler parNanette sans l'avoir lu.
— Maintenant, dit-elle quand elle eut terminé son récit, me jugez-vous encore digne de votre amitié?
— Plus que jamais, répliqua la jeune veuve: je vous aimais déjà, maintenant je vous admire.
Ce furent alors des protestations affectueuses de part et d'autre, des mains serrées, des embrassements, tout cela plein de véritable tendresse et de naïf épanchemeiit du côté de Mathilde, plein d'astuce, de fourberie et d'arrière-pensées du côté de madame de Sirey.
— J'ai cependant un reproche à vous faire et un conseil à vous donner, dit la jeune veuve de ce ton charmant qu'elle savait prendre, le reproche de n'avoir pas lu la seconde lettre, le conseil de les recevoir toutes dorénavant.
— Y pensez-vous, madame ?
— J'y pense si bien que je vais vous en donner mes raisons. Vous avez foi en l'honneur et en la discrétion de M. de Solanges, n'est-ce pas?
— Si j'y crois! comme à moi-même.
— Vous ne supposez pas alors qu'il puisse rien faire, rien tenter de contraire aux lois que ces deux guides de sa conscience lui imposent ; si donc il se condamne lui-même à violer en apparence ces loivS en vous écrivant, c'est qu'au fond il a une raison assez grave pour le faire, c'est qu'il y va peut-être même de votre repos, de votre réputation, pardonnez-moi d'employer ce mot. Qui sait même si ce qu'il vous apprend n'est pas de nature à modifier votre conduite, à vous éviter une rencontre pénible , un embarras devant le monde, un écueil caché sous vos pas, que sais-je moi? Comment alors vous exposer à négliger ses avertissements, à tomber dans les dangers qu'il vous signale, à commettre mille fautes enfin qu'avec plus de calme et plus de sang-froid vous auriez pu éviter?
Le développement de ce sophisme était fait avec assez d'art pour en imposer à l'esprit de Matliilde, esprit plein de droiture, mais naïf, et peu façonné aux ruses féminines.
— C'est juste, répondit-elle, je n'y avais pas pensé.
Cependant l'instinct du vrai et du bien était si fort dans la conscience de cette jeune femme, qu'elle hésitai I encore à se plier à la déviation de conduite où madame de Sirey voulait l'entraîner. Celle-ci trouva le moyen de lever ce dernier scrupule.
— Au surplus, dit-elle, il y a une manière bien simple de mettre votre délicatesse, que j'approuve, d'accord avec la prudence que je vous conseille : vous m'avez fait tout à l'heure votre confidente ; c'est bien, mais je veux de ce rôle prendre toutes les obligations ; vous m'en avez donné le titre, donnez-m'en les charges et les embarras. Pour vous, ils me seront chers. Vous craignez que ces lettres n'alarment votre conscience et ne bouleversent votre repos? Eh bien î ne les décachetez pas, soit, mais confiez -les-moi, je ferai l'office de secrétaire, je vous donnerai à lire celles seulement qui ont une véritable importance ; les autres, nous les brûlerons ensemble.
Il est probable que Mathilde n'eût pas accepté ce compromis avec sa conscience si elle n'eût été dans la persuasion qu'Ernest allait quitter la France dans quelques jours.
Quelles que soient la confiance et l'affection qu'une femme ail placées sur la tête d'une amie, jamais elle ne consentira de plein gré à livrer à cette amie la primeur de ses lettres
-~- 256 — intimes. Mais dans les circonstances présentes ^fathiIde enAÎsageait le départ de M. de Solanges comme trop prochain pour qu'une correspondance en règle pût s'établir entre elle et lui.
Le plus grand inconvénient qui pût en résulter serait de confier à sa nouvelle amie quelques lignes tout aussi peu compromettantes que celles qu'elle avait déjà lues, et du moins, sa conscience serait tranquille.
D'ailleurs, pouvait-elle moins faire que de donner cette marque de confiance à une femme qui lui témoignait tant d'intérêt et qui lui apportait de si bons conseils?
— Que vous êtes bonne ! s'écria-t-elle après un moment de réflexion, et que je m'en voudrais de ne point m'en rapporter à votre intelligence et à votre extrême sagesse!
— Ainsi, c'est convenu, vous me remettrez vos lettres pour que je sépare l'ivraie du bon grain?
— Je vous les remettrai ; mais pour cela vous viendrez me voir... souvent?
— Et vous?
— Tous les jours.
Ces derniers mots de Mathilde furent dits avec le cœur sur les lèvres; ils auraient louché une àme moins perverse que celle de madame de Sirey. Un éclair de joie illumina les yeux
froids de celle-ci, et un sourire de démon crispa les coins de sa bouche.
Les protestations d'amitié et les embrassades recommencèrent, et Ton se dit au revoir.
— Quelle bonne amie j'aurai là! pensa Mathilde quand la dame noire fut sortie.
Une amie ! c'était un maître, une ennemie terrible, acharnée, qu'il fallait dire. C'est ce que la succession rapide des événements va bientôt démontrer.