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Quelques jours s'étaient écoulés. Les liens qui s'étaient formés d'une façon si étrange entre madame de Caussade et madame de Sirey se resserraient de plus en plus. Cette amitié bâtie sur une surprise, étayée sur une confidence, prenait déjà des proportions considérables. Les deux femmes étaient devenues inséparables. Quand madame de Caussade n'était pas chez madame de Sirey, madame de Sirey était chez madame de Caussade.
Pendant ce temps-là M. Raymond Roger que
nous n'appellerons plus désormais, pour lui faire plaisir, que M. Raymond de Longpré, était allé à la chasse aux informations; et il avait appris que l'appartement du premier étage était occupé par une dame veuve qui se nommait madame de Sirey.
— Madame de Sirey, s'était- il dit en se grallant le front, ce nom ne frappe pas mes oreilles pour la première fois ; mais où et par qui diable Tai-je entendu prononcer?
A force d'y penser, il avait fini par se persuader que son père, en qualité de garde-notes, pourrait bien le connaître.
I! avait donc écrit à son père, et son père lui avait répondu, à ce qu'il parait, d'une manière très-catégorique, car après avoir lu sa lettre, M. de Longpré s'était frotté les mains et avait répété à plusieurs reprises :
— C'est bon à savoir, c'est bon à savoir ! C'était la formule habituelle sous laquelle
se manifestait la satisfaction du jeune avocat.
Puis il avait mis la lettre de son père dans sa poche et s'était acheminé vers la rue Neuvedes-Mathurins. A tout hasard il allait faire visite chez madame de Caussade.
Trois fois de suite il avait trouvé- porte close chez madame de Caussade; sans se rebuter, il y retournait une quatrième. Sa persistance fut enfin couronnée de succès. Bien
qu'il fût devenu un visiteur insupportable pour elle, la jeune femme ne crut pas pouvoir pousser plus loin le mauvais vouloir à son endroit. Elle donna donc l'ordre de le laisser entrer.
D'ailleurs madame de Caussade n'était pas seule; elle avait près d'elle madame de Sirey. Elle comptait sur la présence de cette dame pour lui rendre moins désagréable celle du jeune avocat.
Cependant celle-ci en entendant annoncer M. Raymond Roger avait manifesté le désir de se retirer.
— Non, mon amie, avait dit madame de Caussade, ne me laissez pas seule, de grâce, avec ce fatigant personnage. C'est le fils de l'ancien notaire de mon père; il serait capable de prendre la mouche si je ne le recevais pas.
Le fils du tabellion, on le conçoit, n'avait jamais osé prendre son nouveau nom de Longpré dans la famille du Rouvray. Pour elle seulement, il était M. Roger fils tout court.
M. Roger entra et alla saluer la maîtresse de la maison ; puis se retournant du côté de madame de Sirey, il s'arrêta devant elle immobile comme s'il eût été changé en statue.
Madame deSirey elle-même parut un instant troublée, mais se remettant aussitôt :
— Eh quoi ! dit - elle avec un Ion plein d'abandon et d'aisance, vous ici, M. de Longpré? Qui se serait attendu à celte heureuse rencontre?
— El moi-même, madame, en dois-je croire mes yeux? balbutia Je jeune homme.
— Croyez-les, monsieur, croyez-les. Vous îivcz bien réellement devant vous madame Rosburgh, autrement dit madame de Sirey.
— Madame de Sirey ! s*écria M. Raymond en reculant de trois pas comme s'il eut marché sur un serpent.
— Elle-même, répéta la jeune femme avec son plus charmant sourire.
Puis se retournant vers madame de Caussade :
— Figurez-vous, ma chère amie, que je connais beaucoup M. Raymond ; mais qui se serait jamais douté qu'il se cachât sous le nona de M. Roger? J'ai rencontré M. de Longpré à Spa, Tan dernier. Ah! il élait le roi de la saison, toutes les femmes en raffolaient, et je ne sais trop si moi-même... mais heureusement j'ai eu la force de fuir, et comme j'étais là-bas sous un nom d'emprunt que j'avais pris pour échapper aux imporlunités du monde et des amis de ma famille, il m'a été facile de dérober à M. de Longpré la trace de mes pas. Mais j'y pense, vous-même pourquoi avez-vous
changé de nom? pourquoi vous faites-vous annoncer chez madame de Caussade, mon amie, sous le nom de Roger?
— En effet, monsieur, fît Mathilde en souriant, pourquoi nous laisser ignorer que vous portez un autre nom?
— Un nom plus brillant.
— Un nom plus digne de vous.
— Un nom qui vous appartient bien.
— Sans doute, depuis cinq ans au moins. Le pauvre diable était au supplice, et son
esprit étroit commençait à s'aigrir sous le feu des épigrammes.
— Mesdames, dit-il d'une voix mal assurée, permettez que je vous explique...
— Non, point d'explications, interrompit madame de Sirey ; tout cela se comprend de reste.
— Ob ? c'est parfaitement clair pour nous.
— Vous avez un nom pour le monde...
— Et un autre pour les amis.
— Un nom de parade et de gala.
— Un nom de petit comité et de cercle intime.
— Un nom pour les jours de fêtes.
— El un autre pour les jours ordinaires.
— Allez , allez , mesdames , raillez bien , murmura M. Roger fils eutre ses lèvres crispées.
— Mais, nous ne raillons pas, dit madame de Sirey.
— Au contraire, ajouta madame de Caussade qui prenait déjà pitié de la victime, au contraire nous plaisantons, M.Raymond ; nous savons bien qu'avec les gens d'esprit la plaisanterie est sans danger.
M. Raymond se trouva infiniment flatté et sourit le plus agréablement qu'il put à madame de Caussade, mais il jetait toujours un regard foudroyant h madame de Sirey.
— Je sais, mesdames, dit-il, que Ton peut rire beaucoup sur des sujets plus graves, mais je vous prie bien de le croire, je n'ai jamais rougi du nom de mon père...
— Qui pense à cela, M. Raymond? interrouipit Mathilde.
— Ce n'est pas vous assurément, madame ; mais il est des personnes qui, ayant à craindre et à rougir si elles portaient le nom qui leur appartient, prennent bien soin de le cacher en certaines circonstances et dans certains lieux où il pourrait être connu.
Madame de Sirey frissonna.
— N'est-ce pas votre avis, madame de Sirey ?
La jeune femme était devenue pâle et tremblante, mais à cette question directe elle releva
le front et fascinant Raymond du regard :
— A quel propos, monsieur, dites-vous cela? s'écria-t-elle.
— Mais, madame, à propos de vos épigrammes. Je n'avais pas, disais-je, à rougir du nom de mon père, mais puisque mon père, par une vie de travail et d'honneur a su conquérir une honnête aisance, puisqu'il a, à beaux deniers comptants, acheté une terre dont personne ne porte le nom, je ne vois pas pourquoi je n'ajouterais par ce nom au mien ; l'honneur et la fortune de mon père, ce sont mes titres de noblesse; j'en prends le blason en me faisant appeler désormais Roger de Longpré, pour me distinguer de tous les autres Roger, qui n'ont pas les mêmes avantages que moi.
— Savez- vous, M. Raymond, observa madame de Caussade, que voilà pour un jeune homme de la nouvelle école des théories trésaristocratiques?
— Je ne m'en défends pas, madame : puisqu'on ne l'anoblit plus, il faut bien que le vilain s'anoblisse lui-même.
— Au moins voilà qui est franc , et la netteté de votre doctrine me réconcilie avec ee qu'elle peut avoir d'aventuré.
— Oh! M. de Longpré aime beaucoup l'aventure, hasarda madame de Sirey qui avait depuis quelques instants gardé le silence.
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— Peut-être, madame, partagez-vous ce goût avec moi.
— Oui, monsieur, quand il s*exerce à mystifier la fatuité et à châtier rimpertlnence.
La chatte était devenue tigresse, et sa griffe avait fait une sanglante blessure à sa victime. Madame de Caussade eut peur des représailles.
— Hélène ! s'écria-t-elle, de grâce !
— Hélène! fit Raymond avec un sourire ironique ; vous vous nommez aussi Hélène?
— Sans doute, et que voyez-vous d'étrange à cela?
— C'est singulier, ce nom semble fait pour toutes les belles femmes qui ont mission de troubler le repos des mortels. Nous avons d'abord l'Hélène de Ménélas...
— Ah ! vraiment, monsieur, vos rapprochements sont heureux, et la mission qu'il vous. plaît de m'octroyer me flatte infiniment.
— Regardez- vous dans cette glace, madame, et vous verrez si je ne dis pas vrai.
— Vous êtes galant, M. de Longpré.
— Je suis juste avant tout. Ainsi vous permettez que je vous classe dans la catégorie des femmes-fléaux qui font damner les hommes et détruire les villes.
— Puisque vous le voulez, il le faut bien.
Heureusement que jusqu'à présent j'ai mal rempli ma mission.
— Peut-être.
— Comment, peut-être !
— Je veux dire que ce n'est pas à moi qu'il faut tenir ce langage, à moi l'une de tos victimes.
— Oh î vous me rassurez, ma victime n'en mourra pas.
— Je suis sur mes gardes. D'ailleurs on m'a conté l'histoire d'une autre Hélène et de ses nombreux adorateurs ; leur triste sort me servira d'exemple. Ne connaitriez-vous pas cette histoire par hasard ?
— Cela n'est guère probable.
— Alors je vais vous la conter. Il y avait une fois une jeune fille nommée Hélène Furet...
— Assez, monsieur, assez, interrompit madame de Sirey d'une voix brève et convulsive. Qu'avons-nous à faire de vos histoires?
— Vous, madame, c'est possible, vous la connaissez peut-être ! mais madame de Caussade...
— Madame de Caussade ne s'en soucie guère plus que moi.
— S'il en est ainsi, je me lais, je garde mon récit pour un autre auditoire, moins aimable certainement, mais plus bienveillant.
— Monsieur...
— Si toutefois vous n'aimez mieux que je récrive pour vous en faire iiommage.
— Voyons, mon amie, dit madame de Caussade intervenant dans la conversation, laissez M. Raymond conter son histoire, vous voyez bien qu'il en meurt d'envie.
— Qu'à cela ne tienne, je cède la place, car j'avoue n'avoir aucune envie de l'entendre.
Madame de Sirey, en prononçant ces mots, mettait en morceaux de ses doigts crispés un magnifique mouchoir garni de dentelles et couvert de broderies.
— Vous le voyez bien, M. Raymond, ajouta madame de Caussade, vous ne pouvez pas insister davantage.
— Moi, madame, je n'insiste pas. L'histoire est assez piquante pour trouver de nombreux auditeurs, et si M . de Caussade lui-même était là, je suis sûr qu'il l'écouterait avec une religieuse attention. Je la lui conterai la première fois que j'aurai l'honneur de le rencontrer.
— Vous n'en ferez rien , dit madame de Sirey tout bas à l'oreille du jeune homme. Dans une heure chez moi, je vous attends.
~ Vous avouerez, M. Raymond, reprit madame de Caussade en cherchant des soies dans •a corbeille à ouvrage pour continuer sa tapift«
série, vous avouerez que voilà une histoire qui vous tient bien au cœur.
— Plus que vous ne sauriez croire, madame, fit l'avocat en jetant à madame de Sirey un regard d'intelligence.
— Que n'en faites-vous un livre, un roman, puisqu'elle a tant d'intérêt?
— J'y penserai, madame, et si je ne trouve pas d'auditeurs plus dociles que chez vous, peut-être aurai-je recours à ce moyen extrême pour établir ma réputation littéraire.
Madame de Sirey tressaillit.
— Je ne doute pas, poursuivit Mathilde, que cette réputation ne vous soit bientôt acquise.
— Comme on le dit, madame, le sujet me portera .
— Vraiment, si j'étais curieuse, vous me donneriez une singulière envie de le connaître.
— Tout bien réfléchi, il vaut mieux que vous attendiez l'impression.
— Vous promettez donc de publier?
— Cela dépendra des circonstances. Quelques-uns des personnages vivent encore, et il faut les ménager.
— Tenez, M. Raymond, voulez-vous que je vous dise? votre histoire me fait l'eflFet d'être un conte à dormir debout*
— Ah! vous voulez me piquer au jeu, vous voulez que je vous la raconte maintenant ! Eh bien, non! Les avocats comme les jolies femmes ont leurs caprices Je ne vous dirai rien, et je me dérobe à vos sollicitations par la fuite.
— Je crains que vous ne l'ayez blessé, ma chère amie, dit madame de Caussade quand il fut parti.
— Lui ! ne craignez rien ; c'est un sot, et rien de plus.
— Les sots sont quelquefois dangereux, et il me semblait qu'au fond de toutes ses paroles il y avait un ton d'amertume et de menace.
— Qu'ai-je à craindre de M. Raymond Roger, et que peut-il me faire?
— Que sais-je, moi ?
— Aller conter à tout le monde qu'il m'a vue à Spa sous un nom supposé! Propos d'amoureux en dépit et de fat mystifié!
— Le monde se soucie peu de quelle bouche sort la calomnie ; il commence toujours par y ajouter foi.
— Que m'importe le monde? L'ai-je recherché? Lui ai-je demandé quelque chose, et m'aurait-il donné ce que je lui aurais demandé, le repos, la tranquillité, le bonheur? Je ne vois personne que vous, mon amie, et ce n'est pas vous, je pense, qui m'accuserez
— 27i — jamais, ce n'est pas vous qui croirez jamais la calomnie armée contre moi par la sotte vanité et la honteuse vengeance.
— Vous ne le croyez pas !
— Non, je ne le crois pas ; ce serait douter de vous, ce serait douter de moi-même. Et d'ailleurs quel personnage que ce prétendu M. de Longpré pour agir sur l'esprit d'une femme intelligente! Cet homme qu'une fois déjà j'ai été obligée de fuir à cause de son impertinence, ne faut-il pas que je le retrouve ici chez vous, chez ma seule amie, chez la seule personne pour laquelle j'ai rompu le vœu de solitude que je m'étais fait? Il faudra donc que, pour satisfaire cette tendre affection que j'ai conçue pour vous, je m'expose à rencontrer ce visage insupportable !
— M. Raymond vient bien rarement chez nous !
— Une fois c'est trop encore pour moi. Je ne sais si une seconde j'aurais la force de me contraindre.
— Voulez-vous que je condamne ma porte pour lui ?
— Puis-je exiger de votre amitié un pareil sacrifice ?
— Un sacrifice, dites-vous? Vous ne le croyez pas. Entre vous et lui, le choix est facile à
faire pour mon cœur. La seule raison qui puisse m'en empêcher est une raison de convenance, de délicatesse.
— Vous croyez à la sienne?
— Comme vous-même à ses serments.
— A la bonne heure, nous voilà d'accord. Ainsi vous ne le recevrez plus ?
— Je vous le promets.
— Que vous êtes bonne !
Un baiser sur le front scella la promesse, et madame de Sirey descendit chez elle. L'heure du rendez-vous approchait.