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Mais aussitôt il laissa retomber avec un cri d'horreur le bras qu'il avait soulevé. Hélène Furet n'était plus qu'un cadavre.
Pendant que ces faits s'accomplissaient dans la rue Neuve-des-Mathurins, une autre scrne moins triste et moins lugubre se passait chex M. Raymond de Longpré.
Nous avons vu quelle subite frayeur s'était emparée du jeune avocat après les révélations de Nanette et avec quelle précipitation il avait envoyé son domestique chercher une chaise de poste a6n de se soustraire aux premières investigations de la justice et de lui laisser le temps de reconnaître son innocence. Rapprochant les faits dont il avait connaissance de sa
propre conduite et de ses propres antipathies qu'il avait conçues le jour où la main de Mathilde lui avait échappé, il se disait qu'au premier abord il y avait contre lui assez d'indices pour faire croire de sa part à une complicité morale dans le crime de madame de Sirey. Dans tous les cas, le plus sur était de fuir. La prison préventive, même lorsque l'instruction la fait cesser promptement, n'est jamais une partie de plaisir.
Dans son inquiétude, M. Raymond regardait à chaque instant la pendule.
— Dix heures, dit-il, et Baptiste n'est pas encore de retour. Ce coquin-là se sera amusé en route, lorsque moi je meurs d'impatience.
M. Raymond de Longpré terminait ses préparatifs de départ. II avait entassé pêle-mêle ses effets dans une malle afin d'aller plus vite, mais au moment de clore le paquet, il s'aperçut qu'il n'avait pu y faire entrer la moitié de ce qu'il voulait emporter. Ce fut à recommencer. Enfin, après avoir tourné cent fois dans sa chambre comme une souris dont on a coupé la retraite, il finit par fermer sa malle. La^clef était encore dans la serrure lorsque Baptiste rentra. 11 était dix heures et demie.
— Eh bien ! s'écria M. de Longpré, les chevaux vont- ils arriver? Comme tu es pâle! qu'as-tu donc ?
En effet, Baptiste était pâle comme un mort.
— Ah ! monsieur, dit-il d'une voix tremblante, j'ai... qu'il y a... que j'ai vu...
— Voyons! qu'as-tu vu?
— J'ai vu dos hommes de police.
— De police ! ah î mon Dieu, il est trop lard.
— Trop tard, monsieur! c'était donc vrai que vous étiez coupable ?
— Coupable! coupable de quoi? Non, je nr suis pas coupable.
— Enfin, pourtant, le commissaire est là en bas qui monte.
— Il monte, le commissaire? Où fuir, où me cacher? Baptiste, je t'en conjure, aide-moi à leur échapper.
— Par où ?
— Par la cuisine, par Tescalier de service.
— Il est cerné, il y a des agents à la porte.
— Par le balcon, par le toit.
— Oui, mais il faudrait passer par chez le voisin.
— Tu connais le domestique?
— Sans doute.
— Eh bien, dis-lui que je ne l'oublierai jamais, et en attendant donne-lui ce louis.
— Non, monsieur, je n'en ferai rien.
— Comment, tu n'en feras rien?
— Non, monsieur, sauf votre respect.
— II s'agit bien de respect, mon cher Bap-
liste ; tu ne comprends donc pas que si je reste ici je vais être pris?
— Pardon, je comprends cela très-bien.
— Et tu refuses de me sauver ?
— Dame! monsieur, si vous n'êtes pas coupable, il est inutile que vous vous sauviez ; si vous êtes coupable, je ne veux pas me compromettre pour vous sauver.
— Mais, mon cher Baptiste, comprends donc que l'on va me traîner en prison.
— Si vous Tavez mérité.
— Non, tu ne me crois pas coupable, toi ; c'est une autre pensée qui te préoccupe. Veuxtu de l'argent ? parle !
— De l'argent? Ci donc!
— Alors je me passerai de toi.
M. Raymond se précipitait déjà vers la porte de l'appartement pour s'enfuir. Baptiste l'arrêta au passage.
— Je suis plus fort que vous; vous ne sortirez pas d'ici.
— Je t'en supplie, Baptiste, laisse-moi passer. Tiens, voilà deux louis ; en voici encore un et encore un, mais laisse-moi passer.
Baptiste recevait l'argent d*une main, mais de l'autre il tenait toujours le jeune homme.
— Veux-tu cinq cents francs? s'écria celui-ci à bout de voie.
Baptiste se contenta de tendre la main. Ray-
mond prit un billet de cinq cents francs dan» son portefeuille et le donna à son domestique. Baptiste aussitôt s'écarta et s'inclina respectueusement devant son maitre.
— Enfin, dit Ravmond, je suis libre.
— Pas encore, répliqua une voix derrière la porte.
C'était celle du commissaire de police.
— Emparez-vous de toutes les issues, continua-t-elle d'un ton impérieux; il parait que l'inculpé veut tenter une évasion. Deux hommes ici pour le contenir.
En même temps la porte s*ouvrit sous la pression venue de l'extérieur, et le commissaire parut au milieu d'une escouade d'agents de police.
Raymond était plus mort que vif.
— Vous êtes Raymond Roger dit de Ix)ngpré, fit le commissaire.
— Oui, monsieur, murmura Raymond d*une voix chevrotante.
— Vous êtes avocat?
— Oui, monsieur.
— Au nom de la loi je vous arrête.
— Mais, monsieur... le commissaire.
— Je ne puis rien entendre, il faut que je vous conduise...
— Où cela ?
— Au dépôt.
— Je ne suis pas coupable, je vous le jure.
— Il ne m'appartient pas de discuter cette question avec vous. J'exécute un mandat d'amener du procureur du roi, voilà tout. Puisque vous êtes avocat, vous devez savoir que je n'ai pas d'autre mission.
— Cependant, monsieur, si je pouvais...
— M. le juge d'instruction écoutera vos raisons et les pèsera dans sa conscience.
— Je vous assure que c'est le résultat d'une erreur.
— - En ce cas elle sera réparée.
— Permettez au moins que j'écrive un mot, quelques lignes...
— Impossible ; j'ai l'ordre de vous mettre au secret le plus absolu.
— Au secret, moi, au secret! s'écriait M. Raymond en se frappant le front de ses deux mains; moi, l'innocence même, au secret !
A ce moment on entendit un nouveau bruit de voix et de pas du côté de la porte : c'était le procureur du roi en personne qui arrivait.
Raymond le connaissait personnellement; il se précipita à sa rencontre.
— Monsieur, dit-il, on m'arrête, on me met au secret ; je ne suis pas coupable. Veuillez plutôt m'interroger, et vous verrez.
— Précisément c'est ce que je venais faire.
Quelques papiers trouvés chez madame de Sirey m'ont donné à penser qu'il y avait peutêtre erreur à voire égard, et je n'ai pas voulu vous soumettre à la légère aux ennuis d'une prison , même momentanée. Veuillez vous asseoir, et vous aussi, M. le commissaire. Vous autres, retirez-vous.
Le magistrat prit son air le plus grave, et le greffier s'approcha d'une table pour écrire l'interrogatoire de M. Raymond.
— Connaissiez-vous depuis longtemps madame de Sirey ? demanda le magistrat.
— Depuis dix-huit mois environ, répondit Tavocat. Je l'ai d'abord rencontrée à Spa où elle se faisait passer pour la veuve d'un riche Hollandais.
— Vous eûtes des rapports intimes avec elle?
— Non, monsieur, jamais, jamais.
— Comment parvint-elle à s'introduire dans la maison de M. deCaussade?
— C'est ce que j'ignore ; car je fus un jour bien étonné de la retrouver chez la baronne, sous le nom de madame de Sirey, lorsque je l'avais connue à Spa, sous celui de madame Rosburgh.
— A compter de ce moment quels furent vos rapports avec elle?
— Ils furent très-rares; elle ne voulait pas
me recevoir; elle me craignait; elle savait que je possédais les secrets de sa vie d'autrefois.
— Et pourquoi, possédant ces secrets, n'avez-vous pas averti madame de Caussade qu'elle se confiait à une aventurière ?
— J'ignorais d'abord dans quels termes d*intimité ces dames étaient ensemble; et ensuite, madame de Caussade m'aj ant depuis lors tout à fait refusé sa porte, je ne jugeai pas à propos de la forcer pour lui apprendre une nouvelle désagréable.
— Il fallait alors voir M. de Caussade luimême.
— A peine le connaissais-je.
— Il y a quelques jours, Hélène Furet n'estelle pas venue chez vous?
— Oui, monsieur, pour me confier une affaire, pour me prier de plaider un procès.
— Quelle était celte affaire?
— Je l'ignore; elle ne m'en a pas dit un seul mot.
— Hélène Furet était-elle seule?
— Non, elle était accompagnée d'une vieille dame.
— Sa tante, sans doute.
— Je l'ignore.
— Est-elle restée longtemps chez vous? Que s'y est-il passé?
— Une demi-heure à peine, et il ne s'est rien passé que de très-simple : j*ai écouté ma cliente, et je lui ai promis d'apporter fous les soins possibles à la poursuite de son procès.
— C'est tout, vous en êtes bien sûr?
— Sans doute.
— Rappelez bien vos souvenirs. La dame qui accompagnait Hélène Furet n'est-elle pas descendue la première?
— Oui, monsieur.
— Ne vous a-t-elle pas laissé seul un instant avec elle?
Raymond se mit à balbutier.
— En effet, en effet ; mais deux secondes à peine.
— Ces deux secondes vous ont sufïi pour tenter une séduction sur madame de Sirey ?
— Faiblesse de jeune homme, M. le procureur du roi, faiblesse de jeune homme. Madame de Sirey ne craignait pas les séductions.
— Mais enfin, vous Tavez embrassée?
— Elle est fort jolie, madame de Sirey.
— Vous Tavez embrassée?
— Je ne dis pas le contraire.
— A la bonne heure. Je ne vois rien dans tout ceci qui exige que Ton maintienne à votre égard des mesures de rigueur. Vous ôtes libre, M. Roger.
— Ah ! monsieur, que de reaterclments !
— Vous ne m*eii devez pas... Mais quel est ce bruit?
C'était la chaise de poste qui arrivait. Raymond pâlit et se troubla de nouveau. Un agent entra et vint dire quelques mots à l'oreille du magistrat.
— Ah! diable!... fit celui-ci.
Puis s'adressant à M. de Longpré :
— Monsieur, lui dit-il d'un ton sévère, vous vouliez fuir, vous vouliez vous dérober à l'action de la justice. Vous êtes donc coupable ?
— Je vous jure, monsieur, que je suis innocent. Je voulais échapper à une détention préventive...
— Je comprends ; votre conscience ne vous^ disait rien de bon : vous vous attendiez à être arrêté d'un moment à l'autre.
— Je puis vous assurer...
— Tout ceci n'est pas clair, et, en attendant que votre innocence se manifeste à mes yeux d'une manière plus évidente, je vous retiens prisonnier.
— Ne voyez en tout ceci que le hasard , la fatalité.
— Ce sont toujours là les premiers mots des prévenus. Au reste, rassurez-vous sur la rigueur de votre détention. Je vais vous recommander à tous les égards de M. le commissaire de police.
Les deux magistrats échangèrent quelques mots â voix basse, et le procureur du roi se retira aussitôt.
— Allons, dit le commissaire, puisque vous avez pris soin vous-même de faire venir une voiture, nous allons en profiler et partir de compagnie.
Il fallut bien se résigner. M. Raymond de Longpré prit le bras qui lui offrait le commissaire et descendit l'escalier en chancelant.
Quelques minutes après, il entendait rouler derrière lui les verrous de la Conciergerie. Le pauvre diable élait sous le poids d'une accusation de complicité d'empoisonnement. 11 ne lui restait que la perspective de faire usage une fois à son profit de cette belle éloquence dont il avait si souvent fait briller les merveilles aux yeux éblouis des jurés.
Toutefois, il en fut quitte pour la peur ; car, le lendemain, l'histoire de la chaise de poste ayant été plus clairement expliquée que par le hasard et la fatalité, M. Raymond de Longpré fut définitivement rendu à la salle de l'Opéra et à l'air de la liberté.
SI
Parvenu à ce point de notre récit, nous hésitons nous-méme à faire tomber le dernier voile qui a caché jusqu'ici les horreurs de cette nuit mystérieuse.
11 semble que tout en effet soit fini : deux victimes sont mortes ; la main criminelle qui les a frappées n'a pas attendu l'heure du châtiment, elle l'a devancée.
Que faut-il de plus?
Si ce récit était purement une œuvre d'imagination, nous nous arrêterions là. Mais nous racontons , nous n'inventons pas. Laissons donc tomber le dernier coin du rideau -, ce qui
se passe derrière, au fond de cette alcôve, n'est peut-être pas vraisemblable; cette dernière scène du drame n'est peut-être plus dans nos mœurs; et pourtant c'est de nos jours, à Paris, en pleine civilisation, qu'elle s'est accomplie; et ces acteurs étaient des hommes doux, généreux, nobles de cœur, pleins de sentiments chrétiens, un moment égarés, aveuglés par ce qui aveugle le plus les hommes, par la vengeance.
Tant il est vrai qu'un crime amène toujours des représailles, et que là où la société ne peut rien pour la vindicte, l'homme tente encore de se faire justice lui-même ! tant il est vrai enfin que la cruauté appelle la cruauté, et que le désespoir peut rendre féroces les natures les plus in offensives!
Cette remarque a bien sa valeur morale, et au milieu des agitations politiques et sociales qui bouleversent aujourd'hui la France, n'estil pas prudent et opportun de crier à tous les partis : « Prenez garde, la mort engendre la mort ; la première tombe ouverte par l'envie ou la haine a toujours une sœur que creuse la colère ou la vengeance ! »
Poursuivons donc notre récit, et sachons comprendre que ce dernier épisode est encore un exemple.
Madame de Sirey avait une amie que nous
ne nommons pas et qui n'a pas jusqu'à prêtent figuré dans cette histoire, par celte bonne mison qu'elle y était complètement étrangère. Son rôle ne commence qu'après la mort de madame de Sirey, rôle triste, rôle jn^nible, celui de veiller auprès du cadavre de son amie.
Avertie par la femme de chambre de la catastrophe qui venait d'arriver, cette dame était vite accourue ; elle avait déploré, sans en connaître la cause, la fatale résolution qui avait tranché sitôt des jours si prospères; puis remplissant ses devoirs charitables, elle avait étendu le linceul blanc sur le corps inanimé, et s'était assise au pied du lit, dans un fauteuil, un livre à la main pour braver plus aisément le sommeil.
Une lampe voilée éclairait seule cette scène lugubre, et dessinait encore de ses ombres portées les onduleux reliefs du ciidavre sous le voile blanc du linceul. On aurait pu croire, tant les contours étaient bien accusés, tant ces formes étaient pures et gracieuses, qu'un marbre antique dormait sur ce lit de mort et attendait qu'on le vînt enlever pour lui donner une place d'honneur dans un musée.
Ces réflexions avaient peut-être été faites par cette femme qui veillait la en silence et avaient détourné ses yeux du livre qu'elle soutenait de sa main distraite. Peu à peu sa pau-
pière s'était close, son livre avait glissé sur ses genoux.
Elle entendit sonner une heure du matin à la pendule, et puis le sommeil avait triomphé, la tète s'était inclinée sur l'épaule, du côté opposé à la lumière... Elle dormait.
Tout à coup au milieu du silence de la nuit, un son de timbre se fait entendre, vifj saccadé, rapide. La veilleuse relève la têle, entr'ouvre les yeux, croit avoir entendu le timbre de la pendule. Sa paupière se referme et sa tête s'incline de nouveau. Mais à peine le sommeil a-t-il repris son empire qu'un autre bruit retentit, bruit sourd et cadencé comme celui de pas sur un tapis.
Cette fois encore la dame qui veillait releva la tète, prêta l'oreille, ouvrit les yeux.
Le bruit semblait approcher et devenait plus distinct. Bientôt la tapisserie qui cachait la porte se souleva lentement, un homme parut, un vieillard qui marchait appuyé sur un bâton. Un autre homme le suivait, jeune encore, la figure mâle, les traits énergiques, le regard presque farouche, la main armée d'une cravache. Après lui venait un troisième personnage, tout jeune, au regard doux et rêveur, au front pâli, aux joues creusées par la tristesse. Dans sa main blanche et petite étincelait un poignard.
Tous les trois s*avancèrent vers le lit comme trois ombres, le vieillard en tête.
Les deux mains crispées aux appuis du fauteuil, le cou tendu, les yeux grands ouverts, la bouche béante et muette, Tamie de la défunte voyait avec épouvante approcher celte sinistre apparition. Elle croyait assister à Tune de ces lugubres scènes des légendes du Nord où les fantômes viennent au lit des morts chercher eux-mêmes leurs jiroies ; elle croyait voir passer les spectres de la ballade et s*atlendait d'un moment à l'autre à devenir spectatrice d'une de ces danses macabres que les artistes du moyen âge ont peintes ou sculptées sur les murs de quelques cimetières. Glacée d'horreur elle reculait peu à peu le fauteuil dans lequel elle était assise.
Le vieillard, quand il fut près de la couche mortuaire, prit le drap par l'extrémité qui couvrait la tête, et, d'un geste rapide, il le rejeta sur le dossier du lit. Le cadavre fut ainsi mis à nu.
Alors commença une scène horrible que notre plume se refuse à décrire dans tous ses détails. Ces trois hommes, chacun a son tour, vinrent se placer devant cette dépouille inanimée qui ne pouvait plus les entendre.
— A toi, dit d'abord le vieillard d'une voix étranglée, à toi, Hélène Furet, à loi qui as em-
poisonné ma fille et mon petit-fils, à toi qui as conduit la main d'un père à verser le poison dans la bouche de son enfant, à toi cette flétrissure... et cette autre encore.
En parlant ainsi, il frappait de sa cannelé cadavre, et sa fureur, augmentant en raison de la résistance qu'il sentait naître sous sa main, il ne cessa de frapper que lorsque le bâton se rompit.
Vint ensuite l'homme de grande taille et aux regards farouches. Un moment il se croisa les bras devant le corps immobile, puis il s'écria :
— A toi, femme maudite, damnation des hommes, beauté vomie par l'enfer, à toi qui as empoisonné mon enfant et ma femme, à toi!
Mais soit que, malgré son air énergique et farouche, il eût moins de cruauté que le vieillard ; soit que les formes harmonieuses de ce beau corps étendu sans mouvement fissent naître dans sa pensée quelques fâcheux souvenirs, il détourna la tête, et sa cravache, en sillonnant la couche, semblait épargner le chef-d'œuvre de la création.
A son tour vint le jeune homme poétique et rêveur. Son œil étincela en regardant le sein de marbre de sa victime. On eût dit qu'il guettait un dernier mouvement de ce cœur refroidi pour enfoncer la lame de son poignard dans le viscère encore palpitant.
-- A (oi, dit-il, k toi, Hélène, qui as foulé aux pieds toutes les lois de l'honneur, de riiumanilé et de la religion, à loi qui, vivante, avais mérité tous les supplices, qui, morte, mérites toutes les hontes; à toi qui as empoisonné ton mari , assassiné mon frère ; à loi enfin qui as flétri pour mieux la briser ensuite la plus chaste et la plus pure des exislences ; puisses-tu senlir encore la blessure de ce fer! puissent tes entrailles tressaillir de douleur au contact de cet acier qui les déchire ! puisse enfin ton âme être à jamais maudite et plongée dans les flammes éternelles !
En prononçant cet horrible anathème, le jeune homme enfonçait dans ce cadavre son poignard jusqu'à la garde; puis, le retirant, il le plongeait encore.
Cette scène hideuse dura près d'une heure; pendant une heure ces trois hommes lacérèrent cette chair inerte et la sillonnèrent de coups et de plaies profondes; i>endant une heure ils pétrirent ce cadavre sous leurs bâtons et sous leur fer. Leurs bras se fatiguèrent, mais leur rage ne fut point assouvie, et quand ils sortirent, ils lui jetèrent pour salut toutes les injures et toutes les ignominies.
Lorsque la vision se fut évanouie, la pauvre femme, morne et muet témoin de ce qui venait de se passer, resta longtemps comme frap-
pée d'hébétement. Enfin pourtant, elle fit un effort surhumain pour se lever, et, ramenant le linceul sur le corps défiguré de madame de Sirey, elle jeta l'eau bénite sur lui. A peine avait-elle accompli ce devoir suprême, qu'elle sentit ses jambes se dérober sous elle, et elle roula inanimée sur le tapis.
Le lendemain matin, quand parut le jour, le feu s'était éteint dans l'âtre; mais la fraîcheur n'avait pas encore rendu la vie aux membres engourdis de la veilleuse. Rappelée à elle par les soins de la femme de chambre, la vision de la nuit lui apparut comme un vague souvenir. Elle se précipita vers le lit funèbre, souleva d'une main tremblante le lin mortuaire... Le corps lui parut intact ; il ne portait aucune trace des violences dont elle l'avait vu la proie durant sa veille. Elle demanda à la camériste s'il n'était pas venu quelqu'un pendant la nuit.
— Personne, dit celle-ci, personne qu'une jeune fille qui habite la maison et qui était la femme de chambre de madame de Caussade, cette dame qu'on dit morte hier empoisonnée.
La dame se prit à réfléchir quelques instants.
— J'aurai fait un rêve ! s'écria-t-elle enfin. Quand elle apprit plus tard les détails qui
avaient signalé la mort de madame la baronne de Caussade et de son enfant, elle ne dit plus qu'elle avait fait un rêve ; mais elle se garda
bien de raconter à qui que ce fui les outrages dont elle avait été témoin. Ce n*est que cinq ans après, lorsque je recueillais, pour h\s raconter ici, des renseignements sur celte lamentable histoire, que madame... j'ai failli la nommer, me fit part de toutes ces circonstances, ajoutant que, depuis lors, elle n*avait plus voulu passer dans la rue Neuve-des-Mathurins, de peur d'y rencontrer l'un des trois fantômes qui étaient venus châtier la dame noire après sa mort.
ÉPlIiOttUE.
Deux ans se sont écoulés.
Traversant l'Océan et les vastes plaines du Brésil, arrêtons-nous sur la rive droite d*un des nombreux affluents de la rivière des Amazones, sous la voûte épaisse d*une forôl vierge, au pied des grands arbres qui croissent dans cette terre profonde depuis des milliers d'années.
Il fait nuit ; un petit camp repose entre les murailles de troncs et de lianes qui dessinent
LA NUIT DES VENGBUnS. 3. "ii
l'enceinte de la clairière. Pour se mettre à Tabri des tigres et des panthères dont la voix rauque et plaintive éveille au loin les échos de la forêt, les voyageurs ont allumé autour de leurs tentes des feux qu'attisent des nègres, fantômes sinistres que l'on croirait évoqués de l'enfer ; ils ont tendu sur leurs têtes de longues toiles qui les préservent de l'influence des rosées de la nuit, cent fois plus mortelles que la dent des bêtes féroces.
Sous ce toit léger dorment six hommes , six Français, trois maîtres et leurs domestiques , on pourrait dire leurs amis. Dans ces lointains pays , en face des dangers sans cesse renaissants , les distances s'effacent et les mains se serrent souvent à l'heure de l'attaque ou à celle de la défense.
Des six nègres qui sont roulés dans leurs longs pagnes bariolés autour de l'asile nocturne des voyageurs, il en est deux qui veillent, et un Indien, qui sert de guide à la petite caravane, fume stoïquement son calumet au pied d'un grand tamarinier qui l'inonde de ses fleurs.
Ces trois voyageurs, ces trois Français sont partis de Rio-Janeiro depuis deux mois. Ils veulent traverser l'Amérique du Sud dans sa plus grande largeur et fouiller en passant au fond de ces mystérieux ombrages qui retenti-
rent autrefois peut-être des chants «le guerre et d'amour d'une civilisation dont les vestiges s*effacent de jour en jour sous les pas d'uoe race nouvelle. En vain leur a-t-on fait un terrible tableau des obstacles qu'ils auront à franchir ; en vain leur a-t-on raconté de sombres histoires sur des voyageurs égarés dans ces contrées immenses où Thomme n'a pas encore disputé aux bêtes féroces et aux reptiles les plus admirables jardins que la main du Créateur ait plantés ; en vain leur a-t-on |>einl sous les traits les plus effrayanLs la cruauté des vieilles races indiennes retournées à I elal sauvage dans les gorges des Andes et conservant avec le souvenir d'une antique prospérité la haine profonde des blancs et la soif ardente de la vengeance ; rien n'a pu les arrêter ; tous ces récits, au lieu d'abattre leur courage, l'ont doublé; le désir de l'inconnu, l'espérance de livrer à eux seuls des combaLs de géants contre les animaux féroces ou contre les hordes sauvages, la pensée de fouler des terres ignorées, de découvrir des espèces nouvelles dans les trois régnes de la nature, les ont poussés avec une force irrésistible à travers les longues plaines et les bois inextricables jusque sur les bords de l'Acroceja, une rivière dont les eaux vertes descendent en courant des Cordillères pour se jeter dans l'Amazone.
C'est dans ces parages qu'habite ou plutôt qu'erre sans cesse la peuplade des Aiapicos, rameau détaché depuis longtemps des souches guerrières qui tenaient en échec la civilisation péruvienne. Aujourd'hui refoulé dans les gorges et dans les noires forêls des Andes par les Hispano et Lusitano-Américains, ce peuple, sans perdre les passions des sauvages, a pris au contact des Européens tous les vices de notre civilisation : il est féroce et perfide , haineux et voleur. Il est rare que le voyageur qui s'aventure jusque dans les vastes contrées que les Aiapicos sillonnent de leurs bandes, ne porte la peine de sa témérité et ne tombe victime de leur convoitise. Un bijou, un vêtement de couleur vive, une cravate de soie, un bouton de métal brillant suffisent pour éveiller leur soif de pillage; un visage pâle, des cheveux soyeux, blonds ou bruns, de la barbe, une moustache, il n'en faut pas davantage pour enflammer leur colère et pour rallumer en leur cœur l'ardeur traditionnelle de la vengeance.
Mais cette haine que les Aiapicos portent aux visages pâles est plus grande encore lorsqu'elle a pour objet les hommes de leur race qui se sont soumis au joug de la civilisation européenne. Ils éprouvent pour eux le mépris le plus profond et ne laissent jamais échapper l'occasion de le leur témoigner. Aussi n'est-ce
pas sans peine que l'on trouve des guides indiens pour vous conduire du Brésil en Colombie, au Pérou ou au Chili, à travers les défilés des Cordillères.
Celui qu'avaient pris nos voyageurs avait déjà failli s'échapper plusieurs fois, et si ce n'eût été la crainle du pistolet de.s visages |»Ales et du sabre des nègres, il se fût depuis longtemps soustrait à sa périlleuse mission.
Tout dormait sous la tente improvisée ; les deux nègres placés en sentinelle commençaient eux-mêmes à s'assoupir, lorsque le guide indien releva tout à coup la tête en retirant de sa bouche son calumet. Il parut prêter l'oreille. Un léger cri semblable à celui de la mouette se fit entendre; l'Indien frissonna et jeta un regard investigateur autour de lui. Rien ne bougeait. Le cri s'étant fait entendre une seconde fois, il se leva doucement, et passant entre les deux nègres il allait franchir la barre de feu du bivac, lorsqu'une main nerveuse le retint par la jambe et le fil trébucher sur les charbons ardents.
— Alerte! cria une voix en français; ce coquin d'Indien veut prendn»la clef des champs.
En un clin d'œil les six Français, maîtres et valets, furent sur pied. Ilss'emparèrent du guide qui se roulait comme un possédé sur les cendres brûlantes du foyer. Le malheureux Indien
ne fit aucune résistance ; il semblait résigné à son sort et s'attendait à recevoir , pour le moins, une balle clans la tète. Le Français qui l'avait si inopinément arrêté dans sa course lui tenait , en effet , le canon de son arme à deux doigts de la tempe.
— A bas les armes, Pierre, fit un jeune homme au teint pâle et au front dénudé. Qui nous sortira de ce labyrinthe si tu tues notre guide?
La voix douce et mélancolique désarma la main du domestique.
— Pourquoi voulais-tu t'enfuir ? demanda le jeune homme en s'adressant à l'Indien en langue portugaise.
L'Indien croisa les bras et ne répondit pas. Mais à ce moment le cri que l'on avait déjà entendu deux fois retentit avec plus de force, et le guide se mit à trembler de tous ses membres.
— Il se passe ici quelque chose d'extraordinaire, dit un des trois voyageurs, homme de grande taille et de mâle visage.
— Eh! eh! commandant, fit à son tour le troisième voyageur, qu'en dites-vous? Il est moins aisé de traverser ces forêts que le bois de Meudon ou de Ville-d'Avray. Je gage que ce coquin a entendu quelque cri sinistre ou quelque signal d'ennemi. Ernest, toi qui sais
te faire entendre de celle Peau -Rouge, essaye encore d'en lirer quelque chose.
M. Ernest de Solanges, car c'éUil lui, s'approcha de l'Indien en faisant mine de le mettre en joue.
— Si tu ne me réponds pas, je te tue, dit-il. Le guide s'affaissa sur lui-même, et collant
son oreille sur le sol :
— Le Grand- Aigle des montagnes Noires a pris son vol, dit-il d'une voix rauquc et gutturale qui peignail bien Tétat de son âme. Les visages pâles peuvent chanter leur chant de mort et le pauvre Indien aussi.
— Qu'esl-ce que le Grand-Aigle? demanda M. de Caussade par l'intermédiaire de M. de Soianges.
— C'est le grand chef des Aiapicos. J'entends son cri de guerre semblable à celui de l'aigle qui défend sa couvée dans les rochers aigus des montagnes Noires.
— Éteignez les feux , dit le commandant (c'estainsi que l'on désignait l'ancien capitaine parce qu'il était en effet le commandant de l'expédition) ; éteignez les feux, dit-il à la réponse de l'Indien.
— Trop tard, fit celui-ci. Le Grand-Aigle a l'œil perçant, il voit à travers les murailles de la forêt, et son regard ne connaît d'obstacle que l'espace. Il a vu notre feu, il vient, j'entends
encore une fois son cri perçant comme la flèche de son arc.
— Que faire? dit M. de Sauvigny. Eh bien ! commandant, la théorie de l'escadron vous donne-t-elle la clef de notre situation? Sauf meilleur avis, le mien est de chercher notre salut dans la fuite.
— Ne serions-nous venus si loin que pour reculer devant une méchante bande de pillards indiens? observa Ernest.
— H faut consulter notre guide, dit le commandant ; lui seul peut nous dire exactement notre position et nous indiquer sûrement nos moyens de défense.
M. de Solanges s'empressa de poser des questions à l'Indien. Il traduisait les réponses à mesure que celui-ci les faisait.
— Que ferait le fils du Soleil, dit-il au descendant des Incas, s'il avait à se défendre contre le Grand-Aigle des Aiapicos?
— Le fils du Soleil, s'il avait avec lui dix frères de sa race, attendrait de pied ferme les fils de la Lune, et avec l'aide du Grand-Esprit, il les renverrait au pays des ténèbres d'où ils sont sortis.
— Mais le fils du Soleil voit autour de lui six visages pâles prêts à braver la mort et six visages d'ébène prêts à les imiter.
— Visages d'ébène et visage pâles ne peu-
vent rien contre les (ils de la Lune. Visages d'ébène ont trop peur, visages pâles sont trop braves.
— Nous obéirons aux conseils du fils du Soleil ; que faut-il faire ?
L'Indien parut réfléchir quelques instants ; puis, se relevant de toute la hauteur de sa taille, il déploya le bras dans la direction de la rivière.
— Nous confier au courant de rAcroceji? dit Ernest.
Ulndien fit un signe de tête affirmatif.
— Allons, commandant, reprit Ernest, lofficier de cavalerie va devenir amiral, comme Thémistocle ; Tlndien nous conseille de chercher notre salut dans notre flotte.
La flotte se composait d'une espèce de pirogue en peaux de bouc cousues ensemble et attachées à un cadre de bois léger, long d'environ douze pieds et large de trois. Quatre des nègres portaient à tour de rùle cette étrange embarcation sur leurs épaules.
L'Indien, après avoir visité avec soin la couture du vaisseau et s'être assuré que le suif qui calfeutrait les points ne s'était pas fondu sous l'ardeur du soleil tropical, fit signe que Ton pouvait le mettre à l'eau.
Les toiles du camp furent pliées en un instant et jetées sur le dos des deux nègres restés
libres. Les trois domestiques prirent les légers bagages de leurs maîtres, ceux-ci visitèrent avec soin les capsules de leurs armes, et la petite troupe se mit silencieusement en marche pour gagner la rivière que l'on entendait gronder dans le lointain.
Après avoir fait environ cinq cents pas dans la forêt, ils virent briller à leurs pieds les eaux vertes de FAcroceja. La pirogue fut mise à Teau, chacun prit place dans la nacelle, deux des nègres saisirent les pagaies, l'Indien se mit à la poupe, et lâchant tout à coup une touffe d'herbe qu'il avait saisie comme moyen d'amarre, l'embarcation glissa sur la rivière.
— Contre la rive, sous les arbres, dit l'Indien aux rameurs.
Ceux-ci s'empressèrent d'obéir et vinrent se ranger contre les hautes herbes de la rive droite.
A ce moment le cri que l'on avait déjà entendu retentit presque aux oreilles des voyageurs.
— Est-ce que nous serions trahis ? demanda le commandant en mettant la main sur sa carabine.
— Sauvés ! souffla tout bas l'Indien à l'oreille d'Ernest. Si le Grand-Aigle se fût aperçu de notre départ, il n'eût pas poussé son cri de guerre !
Puis saisissant une pagaie et faisant signe aux rameurs de Timiter. il poussa la pirogue contre la rive, sous un immense dais de verdure qui laissait tomber ses draperies comme une lente jusque sur les eaux de l'Acroceja. L*ewbarcation s*arréla.
On put voir alors au pâle reflet des étoiles cinq ou six pirogues traverser la rivière dans le sens opposé, et bientôt une bande de Peiu&- Rouges que Ton eût pris pour des démons débarqua sur la rive que les voyageurs venaient d*abandonner. Quelques-uns d'entre eux récitèrent pour garder les pirogues. Le reste s'enfonça dans la forél.
— Vite, maintenant ; le Grand-Aigle va voir le camp des visages pâles abandonné, il suivra nos traces et sera bientôt sur nos talons avec tous les fils de la Lune.
L'Indien en parlant ainsi poussa la nacelle au large. A peine avaient-ils descendu de vingt brasses le courant de la rivière qu'un cri immense réveilla tous les oiseaux de la forêt. Le grand chef des Aiapicos venait de découvrir l'emplacement du camp.
Ce cri terrible avait fait courir le frisson de la mort dans tous les membres du guide. Il se mil à ramer avec une ardeur fébrile. Il sembla aux voyageurs que les pirogu«'s se détachaient du rivage et se mettaient à leur poursuite.
Mais tout à coup un coude de la rivière sépara les deux ennemis. La pirogue glissait comme une flèche sur la surface des eaux, mais le cri du Grand-Aigle se faisait toujours entendre, et de temps en temps le guide invoquait le Grand-Esprit comme s'il se fut cru à sa dernière heure.
La rivière devenait plus rapide, les eaux bouillonnaient sur les hauts fonds, la pirogue roulée par le courant paraissait à chaque instant devoir s'abîQier dans les flots. A peine échappés à la fureur des hommes, les voyageurs se voyaient menacés par la fureur des éléments. Enfin ils franchirent sans accident le passage difficile.
Ils se crurent sauvés.
La pirogue fuyait toujours, mais elle était toujours suivie des embarcations des Aiapicos. Par intervalles on entendait encore le cri du Grand-Aigle, mais le guide assurait que si nos voyageurs pouvaient atteindre le confluent de TAcroceja avec l'Amazone, ils trouveraient là des peuplades moins farouches au milieu desquelles les Aiapicos n'oseraient pas se hasarder.
— Sommes-nous encore loin de ce confluent ? demanda Ernest.
— Quand le soleil se sera encore une fois couché derrière les montagnes Noires, nous
n*aurons plus que quelques milles de navigation à faire, répondit Tlndien.
Or, le soleil nY'lail pas encore levé.
Cependant les rapides auxquels la frêle embarcation avait si facilement échappé n'élaienl pas Fendroil le plus dangereux de la rivièn*. Bientôt on vit les flots bouillonner de nouveau et Ton entendit les chutes bruire dans le lointain. Pour accroître les périls, des arbres tombés de vieillesse ou couchés par louragan en travers de la rivière interceptaient à chaque instant le passage. 11 fallait alors faire? franchir la barrière à la pirogue en la retirant à grand'peine de leau. Les voyageurs se rétablissaient ensuite le plus vite qu*ils pou* valent dans l'embarcation, et ils reprenaient le fil de la rivière jusqu'à ce que d'aulrc^ arbres vinssent encore leur barrer le chemin.
Quelque prompte que fût celte opération dirigée avec habileté par le commandant, elle ne laissait pas que de retarder sensiblement la marche des voyageurs. Les pirogues ennemies suivaient toujours, et l'on entendait le cri de guerre des sauvages se rapprocher ptMi à peu.
Enfin les obstacles devinrent si fréquents qu'il fallut songer à remettre pied à terre. La pirogue fut retirée de l'eau, et l'on fut obligé de chercher une route nouvelle à travers les épaisses lianes qui garnissaient les deux rives 3. M
de TAcroceja comme un double rempart. La lumière du jour commençait alors à jeter ses clartés dans la vallée, mais sous les arbres séculaires de la forêt, les ténèbres étaient encore aussi profondes qu'au milieu de la nuit.
Cependant le cri du Grand-Aigle, après avoir retenti trois fois jusqu'aux oreilles des voyageurs, avait cessé tout à coup de se faire entendre.
— Qu'avons-nous besoin de tant nous fatiguer à poursuivre une marche impossible? dit Ernest. Les sauvages semblent s'être lassés de nous poursuivre.
Le guide remua la tête tristement.
— Le Grand-Aigle, dit-il, ne lâche pas ainsi sa proie. Si sa bouche se tait, c'est que sa main est sûre de s'étendre sur nous.
A peine avait-il dit ces mots qu'un cri rauque, poussé par cent bouches à la fois, s'éleva du fond de la forêt autour des voyageurs. Ils étaient cernés par les Aiapicos. Impossible de se frayer un passage ; il fallait se résigner à vendre chèrement sa vie.
M. de Caussade, en sa qualité de commandant, chercha un endroit favorable pour distribuer ses forces. Il avisa pour cela une petite clairière fermée d'un côté par des rochers à pic, de l'autre par des arbres couchés sous l'effort du vent et liés entre eux par des cactus
et par des lianes. Devant ce rempart il fit rouler quelques grosses pierres, puis à l'aide des pagaies de la pirogue on les couvrit de racines, d'herbes et de terre.
Ces fortifications improvisées étaient i peine terminées que Ton entendit comme un bruit sourd de voix et d'instruments qui s'approchait. Les Aiapicos chantaient leur chant de guerre. Un petit tambour forme d'une écorcc d'arbre et d'une peau de bouc marquait la cadence; un son argentin se mêlait par momenln à la psalmodie lente et monotone du chœur; il était produit par des tringles de fer sur lesquelles on frappait avec un caillou. Parfois aussi le chant montait jusqu'aux notes les plus élevées de la voix humaine pour descendre ensuite aux sons les plus graves. On aurait dit les hurlements de la tempête à travers les rochers et les arbres, concert terrible et menaçant, musique digne des hôtes de ces forêts, et capable de porter l'épouvante dans des cœurs moins bien trempés que ceux de nos trois voyageurs.
— Diable! fit M. de Sauvigny, voilà une musique qui ne vaut pas celle du 2* carabiniers; qu'en dites-vous, commandant?
— Elle est moins harmonieuse en effet, répondit M. de Caussade. Je ne sache que celle des régiments turcs capable de lutter avec
celle-ci. Mais un instant, nous allons faire entendre aux oreilles de ces pillards une mélodie dont ils nous diront des nouvelles.
Le commandant rangea ses six blancs, lui compris, sur une ligne, derrière la barricade. Chaque homme était armé de deux carabines, les nègres ayant abandonné les leurs pour charger les armes pendant le combat. L'Indien avait été placé entre Ernest et M. de Caussade afin de pouvoir les renseigner sur les mouvements de l'ennemi et déjouer les ruses,
— Prenez bien garde h ne point faire feu avant mon commandement, dit M. de Caussade à sa petite armée. De la discipline, pas de balles perdues, et nous nous débarrasserons de ces coquins.
Les chants avaient cessé depuis un instant du côté de l'ennemi. Ce silence de la forêt, que troublait seul le gazouillement des oiseaux qui s'éveillaient, avait un caractère plus terrible encore que les voix rauques des guerriers aiapicos. C'était le calme menaçant qui précède la tempête.
— Le Grand-Aigle et ses petils aiglons se sont glissés dans les hautes herbes, murmura le guide à l'oreille d'Ernest.
A peine avait-il dit ces mots qu'un cri aigu s'éleva dans les airs, et une grêle de flèches vint fondre sur les voyageurs. Les branches et les
fascines dont M. de Caussade avait pris soin de garnir le sommet de la barricade les arrêtèrent presque toutes au passage, el il n'y eut i regretter qu'une légère blessure au bras dont un des nègres fut atteinl.
Cependant les Aiapicos se glissaient comme des lézards à travers les herbes et les buissons de la forêt. L'œil ne pouvait les apercevoir. Il fallait les tirer au juger, comme des lapins dans les bruyères. La lactique du commandant était en défaut. Il fallut abandonner à chaque tireur le soin de chercher sa victime sous les feuillages.
— Feu à volonté, dit le baron, mais surtout, mes amis, point de balles perdues.
Ce fut 3Î. de Sauvigny qui tira le premier : un cri plaintif retentit et l'on vit une Peau- Rouge se rouler comme un serpent dans les halliers. Un second coup de carabine le rendit immobile. Alors un feu roulant commença et avec lui le chant de guerre des Aiapicos.
Les flèches tombaient comme la grôle sur les remparts de la petite citadelle; déjà Tun des domestiques avait eu l'épaule traversée, et un nègre, frappé en pleine poitrine, était tombé mort auprès d'Ernest. Quelques coups de feu partirent aussi des rangs ennemis, mais les balles venaient s'aplatir contre les rochers de la citadelle.
L'ardeur des assaillants semblait se ralentir. Ils avaient perdu déjà un grand nombre des leurs. Les coups des visages pâles portaient presque tous, et le Grand-Aigle lui-même avait vu son sang couler.
Mais tout à coup un grand cri retentit derrière les voyageurs. Ils se retournèrent et virent une autre bande de Peaux-Rouges échelonnée sur l'ampilhéàtre de rochers dont ils avaient cru se faire un rempart infranchissable. La petite armée se trouvait ainsi prise entre deux feux, car la plupart des nouveaux venus étaient armés de carabines. Heureusement leur maladresse à s'en servir les rendait peu dangereuses.
Ils eurent recours à une arme plus redoutable. Ils détachèrent des fragments de roche et les faisaient rouler sur les assiégés. Ceux-ci ripostaient par des coups de fusil, mais les Indiens, cachés dans les anfractuosités du rocher» ne s'exposaient aux balles qu'avec des précautions infinies. Couchés à plat ventre sur la plate-forme supérieure, ils montraient à peine le sommet de leur front et l'extrémité de leurs bras. Il fallait un coup d'œil juste et une main bien sûre pour les atteindre.
Le commandant, en qui l'aspect croissant du danger avait éveillé toutes les qualités de l'homme de guerre, faisait tête à tout et pré-
voyait tout avec le plus admirable nangfroid. Armé de ses deux carabines, il était rare qoe ses coups ne fissent pas retentir parmi les Indiens des cris de douleur et d*angoisse.
A la vue du nouveau péril qui était venu fondre sur les voyageurs, il avait conçu un plan, dangereux sans doute à exécuter, mait qui devait assurer la victoire à son armée. Il remarquait depuis quelques instants que les premiers assaillants devenaient de plus en plus rares, et que le nombre des nouveaux, au contraire, augmentait sans cesse. Il pensa avec raison que les premiers, rebutés par la manière vigoureuse dont ils avaient été reçus, s'étaient débandés et venaient se reformer, a travers les broussailles, au-dessus de la léte des assiégés. Cest en effet ce qui arrivait ; les cris des Indiens perchés au sommet du rocher avaient attiré tous les guerriers sur ce point, et, de cette position inattaquable, ils écrasaient de leurs pierres et de leurs flèches les malheureux voyageurs.
La fuite était impossible. A peine la petite troupe aurait - elle commencé la retraite , qu'elle aurait été harcelée de droite et de gauche, en queue et en tète, par Tennemi, et, en butte à leurs coups, elle eût été détruite en quelques minutes. Il fallait donc conserver sa position, quelque périlleuse qu'elle fût. Il
laissa M. de Sauvigny, avec deux domestiques, pour faire face aux assaillants et les tenir en respect; puis, prenant avec lui M. de Solanges, le petit Pierre et les quatre nègres encore valides, il se mit avec eux à miner la base du rocher, à Taide de couteaux et de pagaies. Ils ne tardèrent pas à ouvrir un fourneau assez profond, qu'ils garnirent de deux ou trois kilogrammes de poudre, puis ils en fermèrent l'orifice à l'aide d'un quartier de roc que les Indiens leur avaient lancé pendant leur travail, ménageant une étroite ouverture pour la traînée de poudre.
Ces préparatifs terminés, il s'agissait de faire jouer la mine sans en être victime soimême. Les assiégés se trouvaient placés si près du fourneau que le danger était aussi grand pour eux que pour l'enriemi.
Le commandant commença à faire ouvrir la barricade. A la vue de cette tentative de retraite, les Aiapicos poussèrent de grands cris de joie et entonnèrent un nouveau chant guerrier pour exalter leur victoire.
«« Les visages pâles, disait ce chant, sont venus dans nos montagnes , ils sont venus avec la foudre pour consumer les os de nos pères.
« Les visages pâles sont venus sur nos ri-
vières, ils ont navigué dans nos pirogues, pour faire la chasse à nos femmes el à nos enfants.
« Les visages pâles sont venus, nombreux comme les feuilles des forêls, pour délruin* les enfants des montagnes ou les réduire en esclavage.
«i Mais les visages pâles ont rencontre le bras vengeur des Aiapicos, qui les étreinl comme un serpent dans ses nœuds robustes.
« Les visages pâles, serrés de toutes pris, essayent de prendre la fuite et de dérober leur chevelure au couteau des Aiapicos.
» Mais le couteau des Aiapicos poursuit les visages pâles, et leurs flèches les jettent inanimés sur le sol qu'ils voulaient prendre.
a Trois sont tombés, trois autres tomberont encore, et leurs forces, épuisées par leurs blessures, trahiront la foudre qu'ils tiennent entre leurs mains.
« Et le Grand-Esprit leur reprendra la foudre qu'ils n'ont pas su porter, et dont ils ont fait usage contre nos pères.
«( Six sont tombés et six tomberont encore, et leurs pas chancelants perdront le chemin de leur patrie à travers les buissons épais de la forêt.
u Douze sont tombés et douze tomberont encore 5 combien en reste-t-il de ces visages
pâles qui sont venus avec la foudre du Grand- Esprit?
« Il en reste un qui fuit comme un lièvre timide, mais celui-là même n'échappera pas ; la flèche de l'Aiapicos l'atteindra avant qu'il n'ait embrassé sa mère.
»« Et sa mère ni sa compagne ne le reverront jamais. »
Ce chant sinistre retentissait comme un glas funèbre au-dessus de la tête des voyageurs, les flèches acérées des sauvages tombaient sur eux comme une pluie meurtrière. Mais la tranchée s'ouvrait toujours, les hautes fascines s'écartaient, et l'issue allait être enfin ouverte.
Le commandant voulut mettre lui-même le feu à la mine ; la traînée de poudre avait été faite jusqu'au pied de son rempart ; mais Ernest resta près de lui pour le secourir ou le protéger dans la retraite, s'il venait à être blessé.
La petite armée commença à franchir l'enceinte qui l'avait jusqu'alors protégée. Les chants retentissaient toujours au sommet du rocher, et les flèches poursuivaient les visages pâles derrière les troncs séculaires à l'ombre desquels ils marchaient en silence.
Quand M. de Caussade vit tout son monde
hors d*attefnt(* du fourneau qui allait faire explosion, il prit la main de M. de Solainges, et la lui secouant avec énergie :
— Fuyez, dit-il, croyez-moi, vous e\j)oscz ici vos jours en vain. Ma main suflira pour faire sauter tous ces bandits.
— Je ne vous quitterai pas, fît Ernest d'un ton décidé. Cest à nous, à la vie, à la mort!
— Soit donc! dit le baron.
Et saisissant un pistolet, il en approcha le canon de la traînée de poudre ; mais il nVul pas le temps de lâcher la détente, une balle venait de lui casser l'épaule droite.
Ernest reprit Tarme échappée de la main du baron, le coup partit, et soudain le feu se communiqua à la mine avec la rapidité de l'éclair ; une terrible explosion se fit entendre; le coin du ciel qu'on apercevait à travers les arbres s'obscurcit, le rocher s'effondra, et le chant de guerre se perdit dans le lointain des échos.
D'ennemis, il n'y en avait plus, leurs membres dispersés gisaient péle-méleavec les arbres déracinés et brisés, avec les quartiers de roc ensanglantés.
M. de Sauvigny, qui commandait la retraite, revint sur ses pas avec tous ses hommes pour secourir M. de Caussade. Hélas! quel triste spectacle l'attendait!
Au milieu des débris fumants du rocher, il retrouva le cadavre d'Ernest, horriblement mutilé. Une pierre lui avait enfoncé la poitrine, et il gisait ensanglanté , presque méconnaissable, les deux jambes prises sous un quartier de roc.
Gustave essaya en vain de le rappeler à la vie, en vain il l'appela des noms chers à Tamitié. Les yeux d'Ernest ne devaient plus se rouvrir, sa bouche ne devait pins parler. En écartant ses vêtements, M. de Sauvigny trouva ce petit livre que Malhilde lui avait autrefois envoyé.
Comment ce livre, arrosé de tant de larmes, et sanctifié par de si profondes douleurs, n'avait-il pas préservé de la mort celui qui le portait?
M. Gustave de Sauvigny prit ce livre béni et le mit sur son cœur, jurant que ce précieux gage d'un amour si pur, d'une amitié si belle, ne le quitterait plus.
Quant à M. de Caussade, les débris du rocher ne l'avaient point atteint; mais sa blessure était grave. Le guide indien , dont l'envie de fuir s'était évanouie avec le danger, s'offrit à panser la plaie. Les nègres assuraient qu'il était fort habile dans cet art . et il venait, en effet, d'en faire la preuve sur l'un d'eux. Le fils du Soleil chercha donc, parmi les herbes
de la forêt, celles dont il avait besoin, et aprét que le pansement eut rlé fait, on songen â reprendre la route vers l'onenl et à retourner le plus vite possible dans les contrées civilisées. M. de Solanges étant mort, M. de Caussade blessé, le voyage commencé était sans but et sans intérêt.
On plaça le baron sur une litière formée de branches flexibles et d'un lit de feuillages ; ptr les soins de Gustave, le corps de M. de Solange» fut enveloppé dans la toile des lentes, et chargé sur une autre litière. Le cortège se mit silencieusement en marche. Sauvigny était entête, avec son domestique et le guide indien ; les nègres valides portaient la litière ; le domestique de M. deCaussade formait Tarrière-garde avec le petit Pierre, qui s'avançait la tête basse et des larmes dans les yeux.
C'était un triste et imposant spectacle que la marche de ce convoi funèbre à travers les vastes solitudes de la forêt. Ce dôme de verdure séculaire semblait le toit d'une vaste basilique, sous les arceaux de laquelle on venait chercher, pour l'âme d'Ernest, les dernières prières de l'Église. Les oiseaux chantaient des hymnes sur le passage du cortège, les arbres secouaient, comme des larmes, leurs dernières gouttes de rosée, et le sifflement des serpents, 3. u
réveillés sous les hautes herbes, était l'oraison funèbre.
Chargés de leur double fardeau, les nègres avançaient lentement, d'un pas grave et solennel. A la première halte, il fallut les laisser reposer plusieurs heures, et quand on se remit en route, deux des domestiques furent obligés de partager avec eux le poids du fardeau.
Pendant ce temps-là , on entendait encore de loin en loin le cri des guerriers indiens , et ce cri faisait trembler le guide et les nègres jusque dans la moelle de leurs os.
Les débris de la bande du Grand-Aigle des montagnes Noires s'étaient ralliés et ils harcelaient sans relâche les voyageurs. M. de Sauvigny voulut faire hâter le pas, mais bientôt il fallut y renoncer , et une nouvelle halte lui prouva qu'il n'en avait pas fini avec les dangers de la situation. Il reconnut qu'il était impossible d'aller plus loin sans alléger le fardeau des porteurs. Avant tout il fallait sauver M. de Caussade qu'une fièvre ardente em- •pèchait encore de marcher. Alors il fut décidé qu'on brûlerait le corps d'Ernest et qu'on en recueillerait les cendres pour les reporter en Europe.
Un bûcher fut dressé dans une vaste prairie au bord de laquelle les voyageurs avaient éta-
bli leur station. Le corps du pau\Tc jeune homme fut enveloppé dans de larges feuillet de palmiers et de bananiers, et lorsque les étoiles commencèrent à briller dans le firmament, les flammes qui dévoraient les restes mortels d'Ernest s*élevèrent en pétillant daof les airs, et éclairèrent de leurs reflets fantastiques la lisière de la forêt. Celait comme la seconde phase de cette cérémonie funèbre.
Il n'y avait pas là de prêtre pour réciter la prière des morts , mais tous étaient à genoux, et l'Indien lui-mémc; chacun murmurait tout bas les mots que lui inspirait son cœur. Jamais cérémonie plus solennelle et plus touchante n^avait depuis le temps des missions manifesté dans ces belles solitudes la grandeur de Dieu et le néant de l'homme.
Cependant les Aiapicos se rapprochaient toujours, et leurs cris devenaient plus forts et plus nombreux. Le guide indien était retombé dans sa première terreur.
— Les visages pâles, dit-il, ne sortiront pas de la forêt s'ils n'abandonnent les os de leurs frères et leur chef blessé.
— Jamais! s'écria M. de Sauvigny quand un nègre de l'escorte lui eut traduit les paroles de l'Indien.
— Les guerriers des montagnes Noires, re-
prit le guide, ont rassemblé leurs enfants pour venger la mort de leurs frères. Demain il sera peut-être trop tard pour fuir.
— Alors nous périrons tous dans le désert.
— Le Grand-Esprit puisse-t-il éclairer la pensée du chef blanc et lui rendre la raison !
— Le Grand-Esprit ne veut pas que l'on abandonne ses frères, qu'ils soient morts ou vivants. Allons, mes amis, du courage, et bientôt, s'il plaît au ciel, nous serons sauvés.
Le silence répondit seul à ces paroles de Gustave. Il vit bien que ses gens étaient découragés. Mais M. de Caussade du fond de la tente où il gisait avait tout entendu. Il se leva, etdominant par la force de la volonté la vivacité de la douleur, il parut tout à coup comme un spectre au milieu des voyageurs assemblés. Sa haute stature, sa figure mâle et sa longue barbe, Tample couverture de coton dans laquelle il était enveloppé, tout prêtait à son apparition un caractère fantastique bien propre à frapper l'imagination de l'Indien et du nègre.
— Mes amis, dit-il d'une voix mâle dont il essayait de dissimuler le tremblement, je me sens la force de marcher; vous n'aurez plus la peine de me porter, et si je ne vous suis guère utile au moment du danger, du moins ne
vous serai-je pas un empêchement à vous défendre.
— Mon cher baron, s*écria M. deSauvigny, vos forces trahiront votre courage.
— Je me sens mieux, Gustave; le mouvement, au contraire, me fera du hien. Je retarde votre marche ; est-il juste que vous vous ex()osiez tous pour moi? Entendez-vous? les cris approchent. Alerte, mes enfants, et del)out!
A la voix connue du chef, la petite armée se remit en route.
Appuyé sur l'épaule de son domestique, le baron faisait des efforts surhumains pour suivre les pas précipités de Tlndien et des nègres qui ouvraient la marche. La douleur lui arrachait parfois des cris qu'il étouffait dans sa poitrine : alors il s'arrêtait un moment pour vaincre la souffrance, et Gustave faisait faire halte à l'avant-garde.
On peut comprendre combien était pénible et lente cette marche dans les broussailles des forêts, à travers des lianes serrées comme un réseau de pécheur, sur un sol semé de rochers et de rivières, tantôt dans des ravins profonds, tantôt au milieu des gorges escarpées des montagnes.
Les cris des Aiapicos poursuivaient toujours la petite troupe, et vingt fois déjà M. de
Caussade, tremblant pour ceux qui raccompagnaient, avait demandé qu'on l'abandonnât en chemin. Il fallut toute l'obstination de M. de Sauvigny pour résister à ses instantes prières.
Le moment de la crise suprême approchait. Les cris des sauvages avaient cessé depuis quelques instants, mais le guide connaissait trop les habitudes de ces enfants des montagnes Noires pour ne pas s'attendre de leur part à quelque surprise.
Il s'agissait de franchir une gorge étroite dominée par des hauteurs inaccessibles. Là de valent êtreles Thermopyles de nos voyageurs. A peine eurent-ils mis les pieds dans le défilé qu'ils virent poindre au-dessus de leurs tètes les plumes traditionnelles des Peaux-Rouges de l'Amérique du Sud. Ils voulurent retourner sur leurs pas : la retraite était coupée. Il fallut donc se résigner à livrer un suprême et dernier combat. Celui-là ne fut pas long. En quelques minutes une nuée d'Indiens se précipita sur la petite troupe; M. de Sauvigny fut terrassé, et quand il rouvrit les yeux, un silence affreux régnait autour de lui. Tous ses compagnons avaient disparu, tous excepté M. de Caussade , qui gisait sans vie à ses côtés.
Les autres avaient -ils péri ou bien t'étaient-ils enfuis à travers les sombns profondeurs des forêts? Cëtait un mystère que jamais Gustave ne put éclaircir. Comment se faisait-il que lui-même eût échappé à la fureur des assaillants? Comment ceux-ci n*avaient-ils pas exercé sur lui cette barbare coutume du scalpe dont la féroce tradition s'est impitoyablement perpétuée parmi les vieilles races du nouveau monde? Tous cet problèmes restèrent insolubles pour M. de Sauvigny.
Sa première pensée en reprenant Tusage de sa raison et de ses facultés fut de remercier Dieu de lui avoir conservé la vie; la seconde fut de s'assurer si le baron ne respirait plus. Il n'y avait pas à en douter, le militaire n'était plus qu'un cadavre, un ooap de hache lui avait brisé l'os frontal, et trais coups d'un large couteau avaient traversé Si poitrine.
Gustave, avant de chercher sa route à Iravers le dédale de la forêt, voulut confier à la terre la dépouille mortelle de son ami. Une fosse naturelle s'ouvrait sous ses pas, le ravin béant était là attendant sa proie. Gustave détacha en pleurant un anneau d'or que le baron portait à son doigt, anneau que Ma-
Ihilde lui avait donné jadis au pied de l*autel, puis il fit rouler le cadavre dans le trou et le recouvrit de pierres et de terre détachés de la rive. Deux branches nouées en croix formèrent le monument de cette tombe rustique, et une prière dite du fond du cœur fut l'hymne sacré qui monta pieusement de ce désert vers le ciel.
M. de Sauvigny prit ce qu'il put emporter des bagages auxquels les sauvages n'avaient sans doute pas eu le temps de toucher, et il s'éloigna de ce lieu de douleur, guidé seulement par la position du soleil et par l'instinct de la conservation. Ce ne fut qu'après des fatigues incroyables et des souflfrances inouïes qu'il parvint aux premières maisons brésiliennes. II était trempé, exténué, brisé, découragé, il n'avait plus qu'un souffle de vie pour l'animer, une étincelle d'intelligence pour le conduire.
Depuis cette époque, M. de Sauvigny est revenu en France, mais aucun de ses anciens amis n'a pu reconnaître en lui le gai, le léger, le joyeux Gustave d'autrefois. Ce n'est plus cette vivacité , cette saillie d'esprit , celte insouciance des jours passés. Aujourd'hui sous un front pâle que la douleur a sillonné comme la foudre, se creusent les cavités de
deux yeux tristes et lent«. Les pommelteit
saillantes de ses joues annoncent un homme qu'un mal sans remède ronge et conduit d'étape en étape jusqu'à sa dernière demeure. £nGn la tête se penche sur la }>oitrine, la voix est grave et douce, les paroles qui sortent de sa bouche sont empreintes d'un caractère de résignation et de douleur qui inspire Tintérét. Que vous dirai-je enfin ? Gustave ne va plus à l'Opéra, ne court plus les ruelles et fuit les femmes comme si elles étaient toutes pestiférées.
Quand on le questionne sur la cause de son antipathie, il répond en souriant d'un sourire amer :
— Je l'ai oublié.
On le croit fou, il a seulement perdu set illusions , et, jeune encore, son coeur se de^ sèche dans l'isolement.
Ainsi avaient péri loin de leur patrie, loin des lieux chers à leurs souvenirs deux des hommes qui avaient visité la morte d'une manière si terrible dans la nuit de la vengeance. Le troisième, M. le chevalier du Rouvray, était mort le premier. Vn jour, comme il franchissait le seuil de sa maison pour aller faire sa promenade habituelle sur le boulevard des Invalides, il était tombé et ne s'était plus relevé.
La main de Dieu s*était appesantie en quelques années sur presque tous les personnages de celte histoire : sur les uns pour les punir de leurs crimes, sur les autres pour les punir d'avoir voulu devancer la vengeance céleste.