‹ La nuit de vengeursChapitre 11 sur 12 · LA HUIT DES VBKSEUBS · texte numérisé non relu

LA HUIT DES VBKSEUBS

en ont retenti , et si à cette époque ils n'ont pas tout dit , nous n'avons pas les mêmes raisons qu'eux pour nous taire : le temps de la réserve et du silence est passé. Ce n'est qu'à ce prix que la leçon sera complète.

Au milieu de la scène déchirante dont nous avons raconté plus haut les détails saillants , un des spectateurs avait tout à coup disparu sans que personne y prît garde. M. Gustave de Sauvigny s'était arraché à cette douleur de famille pour aller remplir ailleurs ce qu'il croyait un devoir, presque une mission.

Neuf heures et demie venaient de sonner au petit beffroi de l'église Saint -Louis d' Antin lorsqu'il se fit annoncer chez madame de Sirey.

Cette femme était à table, elle venait de rentrer et elle dînait... Dans une autre circonstance, madame de Sirey eût renvoyé M. de Sauvigny sans le recevoir , mais après ce qui s'était passé, l'ami de M. de Solanges pouvait avoir des nouvelles , apporter des renseignements, il était prudent de savoir ce qui l'amenait.

On fit donc entrer Gustave dans le boudoir que nous connaissons, et peu d'instants après la déesse du temple parut. M. de Sauvigny avait fait dire qu'il était pressé.

— Quel miracle , Gustave , de vous voir à

cette heure ! dit-elle avec son aimable sourire» et quel bon vent vous amène? Je n'ai eu aujourd'hui que des sujets de tristesse etdVnnui, mais je vous vois, et voilà la joie qui m*arrive.

— Oui, ma belle enfant, la joie, comme vous dites , et une joie terrible, je vous jure; nous allons rire comme des fous. Mais avant de passer aux plaisanteries, occupons-nous donc des choses sérieuses. Vous avez une lettre pour moi?

— Pour vous? Non.

— Nous nous comprenons bien , pas pour moi, mais pour M. de Solanges. Eh bien , remettez-la-moi tout de suite, afin de ne pas l'oublier.

— Mais je n'ai pas de lettre, je vous assure.

— Bah ! bah! Vous vous trompez, votre mémoire est infidèle, cherchez bien dans vos souvenirs et dans vos papiers.

— Vous êtes un étrange plaisant ce soir. Je vous dis encore une fois que je n'ai pas de lettre.

— Soit, mais un billet... Peu importe le mot , je n'y tiens pas. Vous avez un billet de madame de Cnussade à M. de Solanges.

L'inquiétude commençait à saisir madame de Sirey. Elle paya d'audace.

— Vous m'impatientez à la fin , je n'ai ni lettre ni billet.

— Alors , mon enfant , j'en suis fâché pour toi.

— Pour toi ! quel est ce ton?

— Mauvais ton , j'en conviens , ma chère , mais, que veux-tu! entre amis intimes...

— Vous oubliez , monsieur , à qui vous parlez.

— Je n'ai garde de l'oublier, il y a trop peu de temps que je le sais.

Hélène Furet tressaillit, mais son imperturbable sang-froid ne l'abandonna pas une minute.

Sa voix prit une inflexion tendre et câline.

— Je crois , mon ami , que vous auriez aussi bien fait de gagner votre lit que de venir ici. Vous avez bien dîné, n'est-ce pas?

— Voilà ce qui vous trompe , je n'ai pas encore dîné , et j'ai juré de ne pas dîner que vous ne m'ayez remis la lettre de madame de Caussade.

— Encore !

— Toujours, jusqu'à ce que vous m'ayez satisfait.

— Ma foi , si c'est pour cela que vous me dérangez , vous pouviez bien rester où vous étiez.

— Non, ma belle enfant, non , je ne pouvais pas y rester, car où j'étais le spectacle n'était pas agréable à voir ; il y avait sur un lit de

douleur une jeune et belle femme, comme toi, qui se mourait; il y avait un jeune homme qui poussait des cris de vengeance, un mari (|ui hurlait de désespoir, et un vieux père qui pleurait à chaudes larmes. Tu comprends que tout cela n'était pas gai et qu'un pareil spectacle on le quitte aussitôt qu'on le peut.

— Quelle ténébreuse histoire me contezvous là, mon ami? dit madame de Sirey d'une voix qui s'efforçait de gagner en intensité ce qu'elle commençait à perdre en fermeté.

— Ténébreuse, en effet, ma belle Hélène, car cette femme à l'agonie, cet ange de beauté, d'innocence, de vertus, râlait depuis une heure, et les trois hommes qui étaient là disaient...

— Que disaient- ils? s'écria l'aventurière d'une voix stridente.

— Ils disaient,... continua M. de Sauvigny en appuyant son regard sur le front de madame de Sirey.

Puis se levant tout à coup :

— Hélène Furet, tu palis !

— Vous mentez, M. de Sauvigny! Celle que vous appelez Hélène Furet ne pâlit pas, regardez-moi bien.

Et tirant par le bras M. de Sauvigny du côté de la lampe, elle montra en pleine lumière un visage calme et légèrement teinté de rose,

— Serpent , reprit le jeune homme, je sais bien que tu es belle, et je n'avais pas besoin de celte lampe pour connaître ton audace.

— M. de Sauvigny, vous insultez lâchement une femme, vous êtes un lâche!

— Ceci est matière à discussion , fit négligemment Gustave en se rasseyant sans façon ; d'abord je n'insulte pas, l'audace est une qualité, quelquefois même une vertu ; un poëte a dit que la fortune souriait aux audacieux ; il est vrai que les poètes ne sont pas infaillibles; mais passons. En second lieu , je n'insulte pas une femme , car pour cela il faudrait qu'il y eût une femme ici , et mes yeux ne l'ont pas aperçue.

— Et que suis-je donc , moi?

— Toi! je te le dirai tout à l'heure... Quant à lâchement, cela veut dire pour le moins « sans danger » et, tu l'avoueras, il n'y a rien de plus dangereux au monde que de te connaître.

— Où voulez-vous en venir?

— A te donner un conseil.

— Je n'en ai que faire.

— Tu as trop d'intérêt à l'entendre pour ne pas l'écouter, et trop d'intelligence pour ne pas le suivre.

— A la fin , monsieur , laissez-moi ; quelle

peut être votre intention en me mettant ain^i à la torture?

— On n'y met que les criminels.

— Mais je suis donc criminelle, moi?

— Ils le disaient tous, tout à l'heure, devant ce lit de douleur et de mort.

— Ils mentaient comme toi.

— La preuve?

— La voici.

— Enfin ! je la liens cette lettre que vous refusiez à mes instances.

Nous n'avons pas besoin de ralentir notre récit pour expliquer h nos lecteurs que madame de Sirey , poussée dans ses derniers retranchements par le calme ironique de M. de Sauvigny, avait fini par se dessaisir du papier précieux auquel elle croyait encore son existence attachée.

Sa confiance était si grande qu'elle osa s'écrier :

— Lisez-la cette lettre , et quand vous l'aurez lue , vous tomberez à mes pieds pour implorer mon pardon.

— Vous croyez? dit froidement Gustave avec un sourire amer sur les lèvres.

11 déploya le papier et le lut en semant sa lecture de réflexions :

— Oui , dit-il , je comprends bien : « La vie m'est devenue un supplice ; eh ! qu'ai-je be-

soin de vivre ? » C'est adroitement combiné , cette lettre, il n'y manque rien, pas même l'espérance d'un monde meilleur. Oh ! c'est d'une rédaction éloquente et surtout très -habile. Mais je ne tomberai pas cette fois à vos pieds, si vous voulez bien me le permettre.

— Quoi! monsieur, vous n'êtes pas convaincu?

— De quoi donc? De votre innocence? Oh ! complètement.

— Alors rendez-moi cette lettre.

— Non , cette lettre appartient à Solanges , vous pouvez être certaine que je la lui remettrai.

— Rendez-moi cette lettre , vous dis-je , elle est à moi.

— A vous ! il y a « Ernest » dedans , vous ne vous appelez pas Ernest.

— Peu m'importe, je vous dis que c'est mon bien, c'est mon honneur, c'est ma vie.

— Votre honneur , votre vie dépendent de ce morceau de papier, dites-vous? Vous perdez la raison , ma belle enfant. Allons, c'est entendu , je cours remettre ce billet à son destinataire.

M. de Sauvigny fit mine de se retirer.

— Gustave, Gustave, je t'en prie! s'écria madame de Sirey en se jetant à ses pieds; rends-moi ce papier, je t'en conjure par ta

mère, par celle que tu aiuies, par moi-même que tu as aimée. Demande-moi toul, tout plutôt que cette lettre; j'irai où tu voudras, je ferai tout ce que tu me commanderas, je serai ton esclave; mais, pour Dieu, rends-moi cetle lettre ; sans elle, te dis-je , je suis perdue , on dira que je Tai empoisonnée... Ma lettre, ma lettre!...

Hélène se traînait aux pieds de Gustave et lui embrassait les genoux. ,

Celui-ci la prit par les deux poignets, et la regardant dans les yeux, le front penché vers elle:

— Hélène Furet, dit-il, tu Tes trahie. Qui t'a parlé de poison, et qui t'a dit que madame de Caussade mourût empoisonnée , si ce n*esl pas toi qui as fait le crime?

— Ah!... traître, lâche et infâme! s'écria madame de Sirey en se relevant brusquement comme un serpent sur lequel on a marché. J'aurai la vie ou tu auras la mienne.

Elle saisit dans sa corbeille de travail un petit poignard , et d'un geste rapide comme la foudre, elle frappa le jeune homme à l'endroit du cœur. La lame , fine comme une aiguille , solide comme une épée, rencontra la main gauche venue à la parade, la perça d'outre en outre et la cloua sur la cinquième côte.

De la main droite Sauvigny saisit celle d'Hé-

lène, et la broyant sur la garde du poignard il la contraignit à lâcher prise.

11 retira ensuite froidement la lame fixée à la double blessure et la jeta dans la fenêtre du milieu ; l'arme brisa la glace de la croisée et tomba sur le balcon.

Madame de Sirey était devant lui frémissante de rage et prête à bondir comme une tigresse. Ses dents serrées grinçaient entre ses lèvres blanches, ses narines dilatées respiraient la fureur, ses yeux bleus brillaient comme deux lames d'acier, et les anneaux de ses cheveux , flottant en désordre sur sa tête , semblaient la couronne de serpents qui ceint le front de la Furie.

Elle était belle ainsi , mais de cette beauté maudite que prête le poëte aux filles de l'enfer, — sublime, mais horrible.

M. de Sauvigny en demeura un instant frappé , mais rappelé bientôt à lui par la sensation de la douleur, il enveloppa sa main blessée dans son mouchoir, et jetant sur l'aventurière un regard plein d'ironie et de dédain :

— Malheureuse! dit-il en levant les épaules , voilà donc où tu en es arrivée ! voilà donc où la sécheresse du cœur et la soif des richesses t'ont conduite! Dépravée avant l'âge, tu entres dans un complot infâme pour te faire épouser par un homme honorable ; tu l'épou-

ses , tu le ruines , lu le trompes , tu le fais mourir. Un autre se prend alors à t aimer d*une passion folle ; un jour lu Timagincs que sa mort te rendra riche , tu le fais assassiner. Enfin tu tends des pièges à un troisième , lu rêves mariage avec lui , bien qu'il soit père et marié ; mais qu'importe tout cela ! on tue Tenfant par accident, on empoisonne la femme par suicide, que dis-je? on fait verser le poison par la main d'un père dans la bouche de sa fille , et puis, comme on ne croit pas eu Dieu . on se met à table en attendant que le mari veuf arrive et vous prenne par la main pour vous conduire à Tautel.... M'esl-ce pas, Hélène Furet , que je sais bien ce que tu es et que je puis maintenant dire ton nom ?

Hélène poussait des hurlements de rage et se meurtrissait les chairs , impuissante à déchirer de ses ongles et de ses dents le visage de Sauvigny.

— Attends , reprit celui-ci , je n'ai pas fini, je veux te montrer qu'il n'est plus pour loi d'espoir. Ton poison était moins implacable que toi-même, il n'a pas tué sur le coup, comme lu y complais , il a permis à madame de Caussade de parler ; elle a pu dire que cetta lettre n'était qu'un mensonge arraché par toi à sa faiblesse... Tiens, je le la rends, celle lettre ; elle ne peut plus te sauver, et si je fei-

gnais de la prendre , c'était pour famener à déceler ton crime de ta propre bouche.

Gustave , en parlant ainsi , jeta la lettre sur la table ; puis , reprenant d'un ton plus grave et presque attendri :

— Tiens, tu me fais pitié , ajouta-t-il , je ne puis te voir tombée si bas sans être ému de compassion et sans être pris du désir de t'arracher au sort qui t'attend.

— Oh ! oui , Gustave , sauve - moi ! s'écria Hélène en saisissant avec transport cette lueur de salut.

— Te sauver! non, tu ne m'as pas compris : je voudrais te sauver que je ne le pourrais pas, je pourrais te sauver que je ne le voudrais pas. Le sort qui t'attend , c'est une mort ignominieuse après toutes les tortures d'un abominable procès Crois -moi, n'attends pas

qu'il commence... c'est le conseil que j'étais venu te donner et que tout à Iheure tu ne voulais pas entendre... Adieu!

M. de Sauvigny resserra son mouchoir autour de sa main blessée et se retira d'un pas grave et lent.

Muette, immobile et comme frappée de la foudre, Hélène était restée appuyée contre la causeuse. La tête penchée sur la poitrine , le regard fixé à terre, les bras pendants, pensaitelle à l'expiation de ses crimes ? une semence

de repentir germail-elle derrière ce front de marbre? une lueur de vérilé avaiNMIe pénétré dans cette àme ténébreuse?... Non, madame de Sirey en ce moment combinait un plan, et, sortant tout à coup de sa torpeur , elle sonna sa camériste :

— Mon châle, mon chapeau! dit-elle de cette voix brève qui n'admettait pas de retard.

Puis, saisissant dans un coffret des bijoux , quelques objets précieux, des valeurs et de For, elle glissa le tout péle-mèle dans un petit sac et s'apprêta à fuir. Mais au moment où elle faisait ses derniers préparatifs, un léger bruit se fit entendre dans la rue et en même temps la sonnette de rappartenient retentit.

— Trop tard ! s'écria-t-elle.

Il était trop tard , en effet, car déjà les gens de police pénétraient dans Tanlichambre.

Prendre dans son coffret un petit flacon , en vider le contenu dans un verre d'eau ri l'avaler d'un trait avait été pour Hélène Furet l'affaire d'un instant. Puis elle s'étendit sur sa causeuse.

Elle paraissait dormir quand le magistrat mit le pied dans le salon. Il alla droit à elle, et la prenant par le bras :

— Hélène Furet, dit-il, au nom de la loi, je vous arrête !

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