‹ La nuit de vengeursChapitre 5 sur 12 · SI · texte numérisé non relu

SI

— Vos écrîns sont depuis hier entre mes mains. Si je voiisai priée de m'abandonnerces richesses, c'est que j'ai voulu jusqu'au bout rester dans les convenances et faire acte de déférence envers votre volonté. J'avais espéré que la raison...

La jeune femme était devenue pâle et tremblante de colère.

— M. de Sirey, interrompit-elle, vous êtes donc un voleur?

— J'ai bien le droit, je pense, de reprendre mon bien où je le trouve.

— Je vous le répète, vous êles un voleur, et votre conduite est infâme.

— Hélène, il faut céder à la nécessité.

— Et c'est ainsi que vous prétendiez m'aimer? Rendez-moi mes bijoux, monsieur, rendez-les-moi , ou je ne répondrais plus de moi.

— Et, s'il vous plaît, que feriez-vous?

— Belle question! Comment une femme se venge-t-elle d'un mari qui l'outrage?

— Madame!...

— De la colère ! je la brave.

— Non, ce n'est pas de la colère, mais du mépris.

— Votre mépris ! il ne m'atteint pas.

— Ne me poussez pas à bout, car j'oublie rais que je vous ai aimée, et votre beauté ne

serait pas un rempart contre mon courroux.

— Vous daignez encore vous apercevoir que je suis l>elle!

— Mille fois trop bdle!

— D'au Ires que voiis uie l'ont dit.

— Et vous les avez écoutés?

— Non, mais je vous promets de les écouter à l'avenir.

— Tant d'impudence !

— Simples représailles, monsieur.

— Hélène, je t'en conjure, ne me parle pas ainsi.

— Alors rendez-moi mes bijoux.

— Mais songe donc que c'est notre dernière ressource.

— Raison de plus pour qu'ils restent entre mes mains. Aux vôtres ils s'enfuiraient encore entre vos doigts. Voyons, rendez-les-moi.

— Impossible!

— Comment, impossible?

— Écoute, je vais tout te dire. Las de perdre sans cesse mon argent sur le tapis vert de li! banque, j'ai cette nuit provoqué au jeu un homme dont le bonheur insolent m'était à charge, un homme que je hais, que je déteste, parce qu'il réussit partout où j'échoue, parcequ'il triomphe partout où je suis battu. J'ai joué contre M. Jules de Solanges, et j'ai perdu quatre-vingt mille francs. Il fallait les payer ce

matin. J'ai engagé tes bijoux à un juif pour me les procurer.

La jeune femme attacha sur son mari un repfard perçant et froid comme l'acier.

— Ainsi, monsieur, dit-elle, voilà cette vie modeste dont vous me vantiez les douceurs à rinstant même ! Ces valeurs qui devaient vous servir, disiez-vous, à rétablir en partie votre fortune, vous les aviez engagées pour payer vos folies.

— Mais, madame, je vous le répète, ces objets sont à moi aussi bien qu'à vous, et comme chef de la communauté j'avais le droit d'en disposer.

— L'adresse, le nom de ce juif, monsieur?

— Que prétendez-vous faire?

— Me faire rendre mes bijoux.

— Allons donc, il n'y faut pas penser, et à moins que vousn'ayez quatre-vingt mille francs à lui compter...

— Je les aurai, monsieur, je les aurai ; donnez-moi vite le nom de ce juif.

— Ma foi, madame, vous avez donc des économies, ou crédit ouvert chez un banquier?

— Que vous importe? Ce nom, et je consens à ne plus vous parler de cette affaire.

— Vous y tenez! Le voici donc : Samuel Jonathan^ une petite maison de mauvaise apparence dans la rue...

— Cela suJiit, il doit être connu.

— Que faites-vous?

— Vous le voyez, j'écris.

— A ce juif?

— Eh non ! ce serait du papier perdu.

— A qui donc?

— Vous le saurez.

— Mais encore.

La jeune femme avait sonné sa femme de chambre.

— Cette lettre sur-le-champ à son adresse, dit-elle sans même écouter ce que lui disait son mari.

La soubrette disparut. M. de Sirey se rongeait les lèvres d'impatience et de dépit. Il croisa les bras sur sa poitrine, et regardant sa femme en face :

— Madame, fit-il d'une voix sourde, vous avez un amant.

— Pas encore, répondit celle-ci d'un ton leste.

Puis elle franchit le seuil de son cabinet de toilette et poussa le verrou derrière elle. M. de Sirey frappa du poing la console et fit tomber deux vases de Saxe qui se brisèrent en mille pièces.

TrUte fin d'un mariage d'amour.

II y avait ce sair-là grand bal au salon de conversation.

Madame de Sirey fit demander à son mari s*il voulait Ty conduire. Eugène crut que sa femme cherchait un moyen de raccommodement. Il lui fit répondre qu'elle pouvait faire sa toilette.

Vers neuf heures du soir, M. de Sirey vint tout ganté pour prendre sa femme. Il n'avait jamais cru sérieusement qu'Hélène pût rentrer dans les bijoux qu'il avait engagés le ma-

lin même au juif Jonathan. Quelle ne fut donc pas sa surprise lorsqu'il la trouva resplendissante sous l'éclat do tous ses diamanls.

M. de Sirey s'arrêta surpris, et les deux arcs de ses sourcils s'unirent par un mouvement convulsif et menaçant.

— Eh quoi ! madame, s'écria-t-il , ces bijoux?...

— Ah! cela vous étonne! Je vous l'avais bien dit.

— En effet, madame, cela me surprend plus que je ne saurais vous dire, et c'est affaire à vous.

— N'est-ce pas? fit négligemment Hélène en attachant à son bras son dernier bracelet. Vous le voyez, il n'y manque rien.

— Et de quel prix avcz-vous payé ce marché?

— 3fais, mon Dieu, vous le savez bien, quatre-vingt mille francs et quelques menus frais de commission.

— Vous ne me comprenez pas, reprit Eugène d'une voix sourde et tremblante, je vous demande au prix de quelles faveurs vous avez transigé soit avec le juif, soit avec l'intermédiaire.

— Ah ! voilà qui est plus clair en effet. Vous iMe demandez donc si j'ai fait de ma personne le prix de ce marché?

— Justement.

— Je suis trop franche pour ne pas vous dire la vérité ; d'ailleurs je vous ai promis que je vous instruirai de tout ; je tiens parole, moi. Vous avez deviné juste, monsieur, il s'agit de ma personne en cette affaire, et c'est votre honneur qui est en jeu.

— Trêve de railleries.

— Je ne raille pas, monsieur. Vous aviez compromis votre honneur en jouant ce qui ne vous appartenait pas; je vous rends cet honneur en reprenant mon hien.

— Mais la personne, madame, la personne qui vous a rapporté ces bijoux?

— C'est M. Jules de Solanges.

— M. de Solanges! ah! je m'en doutais.

— Ce ne pouvait pas être un autre. Il vous avait gagné ce qui n'était pas à vous ; il s'est empressé de me rendre ces bijoux dès qu'il a su qu'ils avaient servi de gage pour les quatrevingt mille livres que vous lui avez payées. Pour lui, ce n'a été qu'un échange et une nuit perdue, voilà tout.

— Ainsi donc, madame, vous avez l'audace de l'avouer?

— Mais oui, j'ai celte audace, comme vous dites.

— Et vous croyez que je vais boire cette honte? vous croyez que ces diamants qui vous

S. ss

flétrissent, je souffrirai que vous les gardiez? Vous allez sur-le-champ les renvoyer à M, de Solanges, et quant à lui...

— Vous pouvez être certain que je n*en ferai rien.

— Alors ce sera moi.

— Qu'allez-vous faire, monsieur? Un gentilhomme porter la main sur une femme !

— Quand cette femme est la sienne et qu'elle s'appelle Hélène Furet... Mais non, j'ai mieux à faire qu'à vous arracher pièce à pièce ces marques de votre flétrissure ; une séparation...

— Vous avez raison, monsieur, une séparation vaudra mieux, et pour ma part, j'y souscris volontiers.

— Perfide 1

— Le mot est bien choisi ; puisqu'il est convenu que nous nous séparons , ne pourriezvous au moins ra'épargner vos injures?

— Voilà donc le but où vous tendiez?

— Assez sur ce sujet ; et il est temps que nous partions pour le bal.

— Tant d'impudence me passe !

— Voulez-vous ou ne voulez-vous pas me donner votre bras?

— Non, madame, non, je ne vais pas au lui.

— Cest bien, un autre m'y conduira.

— Non, pas du moins tant que je vivrai , s'écria M. de Sirey en frappant de son talon le parquet de la chambre.

— Esl-ce que vous auriez des intentions de suicide? fit Hélène avec un calme à mettre en fureur un ange lui-même,

— Je vous dis que votre amant je le tuerai, s'écria M. de Sirey au paroxysme de la colère.

Il saisit Hélène par le poignet et le serra si fort qu'il brisa le bracelet qu'elle avait au bras. La jeune femme poussa un cri, et le sang coula sur sa main gantée.

— L'homme qui fait lâchement couler le sang d'une femme, dit Hélène d'un ton dédaigneux, est ordinairement ménager du sien.

M. de Sirey se prit la tête dans ses mains comme s'il eût voulu passer sur lui-même une rage dont il n'était plus maître , et se retira sans ajouter un seul mot.

Quand elle fut seule, Hélène détacha de son poignet les débris de son bracelet. La blessure était légère, mais le sang coulait en abondance.

— C'est dommage, dit-elle avec un soupir, ce bracelet était joli et l'on dit que le bal devait être fort beau.

Hélène se déshabilla et se mit au lit. Dans la soirée elle s'informa de ce que faisait son mari. On lui répondit qu'il était sorti.

M. de Sirey était allé au bal.

La première personne de connaissance qu'Eugène rencontra fut précisément M. de Sol anges.

Il alla droit à lui, et l'entraînant dans l'embrasure d'une fenêtre :

— Monsieur, lui dit-il, vous devez comprendre qu'entre nous il y va de la vie.

— Non, monsieur, répliqua froidement M. de Solanges, je vous avoue que je ne le comprends pas. J'ai rendu à votre femme les bijoux que vous aviez perdus contre moi, et c'est pour cela que vous voudriez me tuer?

— Pour cela et pour autre chose.

— En ce cas, expliquez-vous.

— Des explications, c'est cela, vous voudriez m'échapper.

— En aucune façon , monsieur; je suis toujours prêt à faire votre partie, à l'épée comme à l'écarté, si cela peut vous être agréable.

— A la bonne heure. Ainsi donc à demain matin, h six heures : nous nous rencontrerons sous les arbres de la promenade.

— Soit, mais au moins colorez d'un prétexte celte rencontre, car, vous le comprenez, je ne puis pas déranger mes amis sans avoir de bonnes raisons à leur donner ; je ne puis pas leur dire que je me bats par fantaisie et uniquement pour vous faire plaisir.

— Nous avons eu une querelle, je vous ai insulté, vous m'en demandez raison.

— Impossible, j'aurais le choix des armes , et je prétends vous le conserver.

— Qu'à cela ne tienne, c'est vous qui m'avez insulté.

— Non, monsieur, je ne veux point passer pour ce que je ne suis pas, pour un homme grossier et mal élevé.

— Monsieur, vous cherchez des fins de nonrecevoir. Prenez-garde queje ne soupçonne...

— Quoi donc?

— Votre courage.

— Enfin , nous y voilà ! mais ce n'est pas sans peine. Ne cherchez plus d'autre prétexte, il est trouvé. Le doute que vous venez d'exprimer, je ne le permets à personne, et, jusqu'ici , j'ai toujours châtié l'insolent qui avait osé l'exprimer tout haut.

Cela dit, M. de Solanges tourna le dos à M. de Sirey. Celui-ci n'eut plus qu'à chercher ses témoins. 11 prit un de ses compatriotes et un officier badois dont il avait fait la connaissance.

Le lendemain matin , quand les deux témoins de M. de Sirey vinrent pour le prendre, ils le trouvèrent en proie à une fièvre délirante. Il fallut avertir M. Jules de Solanges et remettre la rencontre à un autre jour. Mais

bientôt la fièvre se compliqua et le mal devint a«sez grave pour que Ton conçût des inquiétudes pour les jours du malade.

Il semblait que cette maladie eût rallumé Tamour éteint dans le cœur d'Hélène. Elle passait presque toutes ses journées et ses nuits au chevet du malade; elle ne voulait pas permettre qu*une autre main que la sienne lui versât les potions et les tisanes, et les médecins eux-mêmes étaient soumis par elle à une inquisition de tous les instants.

Eugène de son côté , qui , pendant les premières heures de son délire , prononçait des menaces terribles contre sa femme , était peu à peu tombé dans un état de prostration qui avait fini par le livrer sans défense aux soins intéressés d'Hélène. Celle-ci reconquit en quelques heures tout le terrain qu'elle avait perdu depuis deux mois dans le cœur de son mari.

— C'est un ange ! se disait-il. Quel malheur que ma fortune dilapidée ne me permette pas de lui assurer pour l'avenir une grande existence !

Au milieu de ses regrets , il voulut cependant qu'un si beau dévouement et une si éclatante affection ne restassent pas sans récompense. H fit un testament par lequel il instituait Hélène sa légataire universelle. A partir de ce moment, il parut plus tranquille et le

délire Tabandonna tout à fait, mais ce fut pour faire place à un mal que les médecins crurent devoir qualifier de typhus.

Cependant M. de Solanges envoyait chaque jour prendre des nouvelles de M. de Sirey. Souvent même il venait rôder le soir aux environs de la maison qu'habitaient les deux époux. De mauvaises langues prétendirent plus tard l'avoir vu se glisser furtivement dans le jardin par une porte secrète ; d'autres affirmèrent, au contraire, l'avoir aperçu s'échapper par cette même porte lorsque le crépuscule du matincommençaità blanchira l'horizon. Enfin, il y en eut qui firent courir tout bas des bruits sinistres sur les causes de la maladie de M. de Sirey.

Quoi qu'il en soit, après huit jours de souffrances, M. de Sirey mourut.

Hélène quitta Bade le lendemain des funérailles, emportant avec elle ses bijoux et le testament de son mari. Elle se dirigea vers Aix-la-Chapelle, où elle attendit l'arrivée de M. Jules de Solanges.

Une autre personne encore l'attendait dans la vieille cité carlovingienne; celte personne c'était mademoiselle Rose.

Propositions honnêtes.

Nous avions perdu la demoiselle Rose de vue depuis quelque temps. Obligée, par les engagements qu'elle avait pris, de se tenir éloignée de sa nièce, elle se hâta de s'en rapprocher aussitôt que la mort eut dénoué les nœuds de ce mariage qu'elle avait pris tant de soins à former. Il semblerait même qu'elle eût deviné le jour et l'heure où la tombe allait s'ouvrir pour M. de Sirey, tant elle fut exacte à se trouver à Aiz-la*Chapelle au moment du passage d'Hé-

lèDe revenant de Bade. II est vrai que ce rendez-vous lui avait été donné par celle-ci.

Ce fut donc dans l'appartement de sa tante que la jeune veuve descendit en arrivant.

M. Jules de Solanges, qui habitait un autre hôtel, fit demander le soir même si madame de Sirey pouvait le recevoir. Il lui fut répondu négativement ; mais le lendemain dans la matinée, il vit arriver chez lui une grande femme âgée, au visage osseux et aux yeux gris et de tournure équivoque.

— Je suis mademoiselle Rose, dit la longue créature.

— Mademoiselle Rose ! fit le jeune homme : je n'ai pas l'honneur de connaître...

— Qu'importe ! nous aurons vite fait connaissance.

— Oui, si vous voulez avoir l'obligeance de me faire savoir à quel motif je dois l'honneur de votre visite.

— Je suis la tante de madame de Sirey.

Le jeune homme, à ces mots, quitta le Ion un peu ironique qu'il avait pris, et affecta un air plus respectueux.

— La tante de madame de Sirey ! s'écriat-il.

— Oui, monsieur, j'attendais ma nièce dans cette ville; car vous comprenez que maintenant que roa nièce est veuve, 11 faut près

d*elle une personne de poids pour lui servir de chaperon.

M. de Solanges pensa éclater de rire en observant que le poids de la personne en question ne devait pas dépasser soixante livres. Il se retint toutefois.

— Je comprends, madame, dit-il : une jeune femme qui voyage seule donne lieu à une foule de commentaires que la présence d'une parente d'âge mùr et réfléchi ne permet pas de faire.

— C'est justement cela, monsieur; et puis ces jeunes femmes, ça ne doute de rien; elles sont sans malice et sans défiance. On les captive par de petits soins et on les attrape avec de belles promesses.

M. Jules de Solanges secoua la tète comme s'il eut mal entendu.

— Au surplus, continua la vieille fille, ce que j'en dis c'est uniquement par manière de parler et en thèse générale, car je sais bien qu'avec M. le vicomte une femme n'a rien à craindre sous ce rapport. D'ailleurs, je sais l'histoire des diamants, ma nièce me l'a contée.

— Ah! vous savez l'histoire des..., fît M. de Solanges embarrassé par le langage singulier que tenait la demoiselle Rose.

— Ah ! dame ! des cadeaux de quatre- vingt mille francs, ça ne se voit pas encore tous les

jours maintenant ; il est vrai de dire que vous les aviez gagnés à son mari. Ah! M. le vicomte, de mon temps les hommes étaient bien plus généreux qu'aujourd'hui pour les femmes. Ils leur achetaient hôtel, chevaux, voitures, châteaux. Mais aujourd'hui ils croient avoir fait beaucoup quand ils ont renouvelé un mobilier, donné un écrin, payé quelques dettes. Les temps sont bien changés, M. le vicomte, et si l'on ne rencontrait pas quelquefois des hommes comme il faut comme vous, ce serait à désespérer de l'humanité.

M. Jules de Solanges ne pouvait revenir de son étonnement.

— Comment, pensait-il , est-ce bien là la tante de cette femme si belle, si distinguée, si séduisante ?

La vieille reprit :

— On dit que vous avez gagné beaucoup d'argent à Bade.

— En effet, j'ai été assez heureux.

— Eh bien ! vous faites pourtant mentir le proverbe : « Heureux au jeu , malheureux en femmes , » car j'ose dire qu'en femmes comme au jeu vous ne manquez pas de bonheur.

— Qui donc vous a dit cela?

— Oh î personne ; je le sais bien, moi.

— Hélas ! madame Rose, vous vous trompez ; il est une femme que j'aime , que j'adore

depuis un an de toutes les forces de mon âme, et jusqu'à présent elle s'est montrée insensible à mon amour.

— Insensible, dites-vous! Allons, allons, pas tout à fait. On vous a permis d'espérer.

— Il y a si longtemps que j'espère...

— Que vous commencez à désespérer, je connais le madrigal, on me l'a dit dans ma jeunesse.

— Il n'est pas ici question de madrigal, parlons franc et net.

— A la bonne heure, c'est le moyen de voir tout de suite si nous pouvons nous entendre.

— Vous savez que j'aime madame votre nièce ?

— Je le sais.

— Vous savez aussi combien elle a été cruelle envers moi depuis un an?

— Elle avait un mari, et ses devoirs...

— Sans doute, je les ai respectés, et bien que je fusse prêt à tous les sacrifices pour elle, je n'ai jamais obtenu d'autre faveur que quelques entretiens pleins d'ivresse et de charme dont je sortais toujours plus épris et moins avancé. Mais maintenant elle est libre, et rien ne s'oppose que bientôt un nouveau mariage...

— Ne me parlez pas de mariage. Si ma nièce suit mes conseils, elle ne se remariera jamais.

Pour une jolie femme le mariage est une vraie duperie. J'ai eu la bêtise de donner là dedans quand il s*est agi de la lancer dans le monde 5 j'avais pensé qu'un mariage riche, avec une personne considérable , allait nous rendre toutes deux heureuses pour le restant de nos jours. Eh bien, voyez ce qui est arrivé; le mari s'est ruiné, et s'il n'était pas mort par hasard lorsqu'il s'est trouvé au bout de son rouleau, c'était fini, ma pauvre nièce était réduite à la misère forcée, en vertu de la loi et des bonnes mœurs.

— Mais on ne tombe pas toujours aussi mal. C'était un cerveau brûlé que ce M. de Sirey. J'en sais quelque chose, moi qui vous parle.

— Moi aussi je le sais bien ; mais n'importe, un autre serait meilleur qu'il ne vaudrait pas encore le diable.

— Et votre nièce est déterminée à vivre dans le veuvage?

— Veuve, c'est une assez bonne position dans le monde. Ça vaut bien mieux que demoiselle. Moi qui n'étais que demoiselle, je n'en faisais pas moins mon chemin pour cela , et si j'avais eu le bonheur de posséder auprès de moi une tante pour suppléer à mon défaut d'expérience et pour conduire mes affaires, j'aurais encore aujourd'hui quinze bonnes mille livres de rente.

— Et si je demandais à madame de Sirêy sa main, elle me la refuserait?

— N'en doutez pas.

— Je n'ai donc plus qu'à prendre mon parti et à me résigner, fil le jeune homme en observant mademoiselle Rose du coin de l'œil.

— Est-ce là ce que je vous ai dit? Ne jetons jamais le manche après la cognée.

— Cependant je connais, pour en avoir fait la dure expérience, les principes sévères de madame de Sirey, et jamais son amour ne répondra au mien.

— Une si belle passion m'intéresse et c'est pour cela que j'ai pris la liberté de venir en causer avec vous. D'abord vous avez raison de croire aux principes de ma nièce. Jamais Hélène ne transigera avec ses devoirs.

— Que me reste-t-il donc à faire?

— Beaucoup sans doute , mais le principal est fait. Elle vous aime, je le sais.

— Est-il possible !

— Oui, elle me l'a avoué. Cependant elle ne sait où cet amour peut la conduire, et dans cette crainte elle est résolue à vous fuir.

— Me fuir ! Et que faire pour l'en empêcher?

— Oh ! mon Dieu, pour tout autre que pour vous la chose serait difficile, impossible peutêtre ; pour vous, rien n'est plus aisé*

— Parlez donc, dites-moi...

— Je vais vous l'avouer : entre nous, Hélène a un caprice, une fantaisie... une folie de jolie femme enfin.

— Et laquelle? Dites-la-moi bien vite que j'essaye de la satisfaire.

— Elle veut voyager, aller en Italie, en Allemagne, mais elle veut le faire avec toutes les aises, avec un train digne de son nom et de sa beauté.

— Elle est digne de régner partout où elle ira, et si j'avais une couronne je m'estimerais heureux d'en orner son front. Ce qu'elle désire est plus aisé à lui donner qu'une couronne. Si elle veut me permettre de lui servir d'intendant, elle n'aura pas lieu de le regretter, je vous le jure.

— J'étais bien sûre que nous nous entendrions ! Mais ce n'est pas tout. Il faut qu'elle renouvelle ses toilettes , qu'elle passe à Paris pour acheter mille choses indispensables dont on a besoin en voyage ; il faut qu'elle voie sa modiste, son bijoutier, son carrossier, sa... enfin tout le monde.

— Qui l'en empêchera?

— Fort bien, mais elle me parlait hier de vendre une partie de ses diamants pour couvrir ces frais-là . De si beaux diamants, ce serait dommage!

— Aussi ne le souffrirai-je pas. Que lui faudra-t-il? Soixante, quatre-vingt, cent mille francs?

— Ohî cent raille c'est plus qu'il ne faudra.

— Cest entendu, je les aurai sur moi tantôt lorsque je me présenterai chez elle. Réfléchissez bien, madame Rose, n'avez -vous rien oublié? Pendant que nous y sommes, il ne vous en coûtera pas davantage de me tout dire.

— Vous êtes vraiment la perle des hommes, M. le vicomte, et puisque vous me permettez de vous parler à cœur ouvert , je vous avouerai que je fais les affaires de ma nièce avec le plus grand désintéressement; en conséquence, jamais elle ne me donnerait seulement une tête d*épingle. Je vous prierai donc de ne pas m'oublier, cela vous coûte si peu de penser aux pauvres gens.

— Et que désirez-vous de moi, madame Rose?

— Oh! mon Dieu, mes désirs sont si modestes! Il y a en ce moment à vendre dans mon pays une petite maison qui me convient à merveille.

— Vous voudriez l'acquérir. Combien ce serait-il ?

— Une vingtaine de mille francs tout au plus. Si ça passe, ce sera de bien peu de chose, de trois ou quatre mille francs à peine.

— Et celle somme vous seriez bien aise que je vous la donnasse?

— Me donner, à moi, fi donc ! me la prêter, voilà ce que je demande. Oh ! je vous la rendrai, soyez-en certain.

Je n'en doute pas, madame Rose , je n'en

doute pas. C'est bien, j'aurai aussi sur moi celle somme de vingt-cinq mille francs et je vous la donnerai...

— Vous me la prêterez.

— Soit, je vous la prêterai, mais à une condition...

— Dites, monsieur, je suis votre servante , pour vous obéir.

Éles-vous dans l'inlenlion d'habiter cette

maison que vous voulez acheter ?

— Oui, M. le vicomte, plus tard, sur mes vieux jours.

— Et d'ici lors?

— Oh ! d'ici lors je reste avec ma nièce, et je l'accompagnerai partout où elle ira.

— Eh bien, ma chère demoiselle Rose, notre marché...

— Quel marché? Il n'y a pas de marché dans tout ceci ?

— C'est vrai, j'oubliais, il n'y a pas de marché, il n'y a qu'un échange de bons procédés. Je vous disais donc que votre inlention d'ac-

compagner votre nièce me donnait à réfléchir et m'engageait même à reculer.

— Quoi! monsieur, vous voudriez qu'une pauvre lante séparée de sa nièce chérie depuis plus de deux ans se résignât à la quitter de nouveau au moment où elle vient de la revoir?

— Je ne veux rien qui puisse vous causer tant de peine. Vous êtes libre de ne pas accepter mes conditions comme je le suis de vous les poser.

— J'entends bien ; mais cependant je ne voudrais pas par mon excès d'affection pour Hélène compromettre son bonheur. Car vous aimer, être aimée de vous, je le sais bien, c'est son bonheur.

— Puissiez-vous dire vrai !

— Ah ! monsieur, je ne mens jamais, surtout pour ces choses-là. C'est trop grave : il y va souvent du bonheur de la vie; et cette pauvre Hélène, je la voyais si attentive , si émue hier soir lorsque nous parlions de vous ; ses lèvres tremblaient de plaisir, ses yeux lançaient des éclairs, son sein palpitait. Ah ! M. le vicomte, si vous aviez pu la voir comme je la voyais, à demi déshabillée, la tête penchée, ses beaux cheveux blonds épars .sur ses blanches épaules ! Ah ! c'est pour le coup que vous en auriez été amoureux, et vous vous seriez peu inquiété si une pauvre vieille tante était là tout près,

attentive aux moindres désirs de sa nièce, soigneuse de sa santé comme de la sienne, toujours prête à lui donner de bons conseils et à lui apprendre à conserver le bonheur quand on l'a trouvé.

— Je ne doute pas de l'efficacité de vos soins pour elle, ni de l'excellence des conseils que vous lui donnez, mais j'aimerais mieux à l'avenir que ces conseils et ces soins vinssent de moi.

— C'est entendu, M. le vicomte, je ne veux vous contrarier en rien. Soyez assuré que vos volontés seront toujours des ordres pour moi. Vous mettez tant de grâce dans tout ce que vous dites, que c'est un bonheur devons obéir.

— Madame Rose , vous me flattez ; qu'altendez-vous encore de moi ?

— Rien, monsieur, rien ; je remarquais seulement quelle belle pierre vous avez au doigt.

— Cest un brillant qui n'a rien d'extraordinaire, mais s'il plaît à madame votre nièce, qui en a pourtant de beaucoup plus beaux, je me ferai un plaisir de le lui offrir... tout à l'heure.

La vieille fit la grimace, salua le vicomte et se retira en grommelant quelques mots peu intelligibles entre ses dents ébréchées.

M. Jules de Solanges, quand il se vit débarrassé de cette goule, respira plus à l'aise et se

mit à faire quelques réflexions aussi désobligeantes pour la nièce que pour la tante.

La démarche dont il venait d'être l'objet avait froissé tous ses instincts élevés, tous ses sentiments de délicatesse et de dignité. Dans le premier moment de dégoût, il prit une résolution digne d'un gentilhomme.

Il s'habilla, glissa dans son portefeuille une somme considérable en valeurs et se fit conduire chez madame de Sirey.

Page 1