‹ La nuit de vengeursChapitre 4 sur 12 · il · texte numérisé non relu

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close voit-elle passer de doux rêves d'amour ; peut-être, se rappelant toutes mes paroles de tantôt, son imaginationluicrée-t-elle un avenir de félicités ! Et je viendrais dans ce moment faire évanouir d'un mot un si brillant mirage ! Non, jamais. Plutôt mille fois braver le courroux d'un père, plutôt ra'exposer à toutes les privations, à toutes les vicissitudes de la vie ! Après tout, que nous faudra-t-il pour vivre heureux dans la retraite? Quelques milliers de francs, et j'ai eu soin de les réunir; si c'est trop peu, je ne manque , Dieu merci , ni d'amis pour m'aider , ni de crédit pour me mettre à l'abri du besoin. Mais peut-être aussi n'ai -je produit sur cette jeune fille qu'une impression passagère? peut-être l'empreinte d'un souvenir éphémère est-elle le seul fruit que je doive recueillir de mon sacrifice et de mon amour? Elle est bien jeune, et à son âge sait-on ce que c'est que d'aimer? Je crois qu'elle pense à moi en ce moment , et si mon regard pouvait pénétrer jusqu'à sa couche, je verrais sans doute ce beau front penché par le sommeil , ses yeux clos , je sentirais son haleine calme et régulière effleurer ses lèvres enir'ouverles. Mon image est loin d'elle, et la pauvre fille dort comme on dort à quinze ans, sans souci du présent , sans préoccupation de l'aveoir.

Eugène en était là de ses réflexions lorsqu'il crut voir l'un des rideaux de la fenêtre d'Hélène s'agiter doucement. Sa respiration s'arrêta, son cœur battit plus vite, et ses yeux se fixèrent sur la croisée à travers les ténèbres. La perception des objets par la vue avait pris immédiatement chez lui une singulière extension. C'est ainsi que l'oreille devient plus habile à entendre les pas de l'objet aimé , la main à reconnaître la main chérie ; le regard également acquiert une puissance étrange pour deviner à travers les ténèbres les formes de la femme adorée.

Eugène devina plutôt qu'il ne vit la silhouette d'Hélène derrière le rideau de mousseline.

— Elle veille, s'écria-t-il, et son regard cherche à pénétrer l'ombre pour arriver jusqu'ici! Elle aussi pense à moi, elle aussi m'aime; j'ai donc le droit de l'aimer, j'ai le droit de la contraindre au bonheur qu'on voudrait nous ravir. 0 ma bien-aiuiée! si, à travers l'espace qui nous sépare, ma voix pouvait arriver jusqu'à ton oreille, je te redirais ces mots pleins d'ivresse et d'espoir : Je t'aime, je l'aime !

En parlant ainsi, Eugène s'était détaché de l'arbre contre lequel il était appuyé, et il avait fait quelques pas pour se trouver dans les rayons de la lune qui venait de se lever.

Sans doute Hdlène Taperçut, car un instant après un léger bruit se fit entendre du côté de la fenêtre, et il sembla à Eugène que la croisée s'était entr*ouverte. Il avança encore, et il vit en effet la blonde tète d'Hélène se pencher sur le balcon.

Tout reposait , le silence régnait en maître sur le château et sur le jardin ; le bruit du vent dans les arbres et le cri plaintif de la chouette se faisaient seuls entendre par intervalles; nul regard indiscret ne paraissait à craindre. Eugène s'approcha le plus près qu'il put de la fenêtre et posant la main sur son cœur :

— Hélène, dit-il à voix basse, m'entendezvous?

La jeune fille pencha son joli front qu'argentait un rayon de la lune et fit un signe affîrmatif.

— J'en prends à témoin cette belle nuit qui nous prête ses voiles , ajouta le jeune homme, Hélène, ma chère Hélène, je vous aime.

Eugène crut voir alors la blanche main de la jeune fille se poser sur ses lèvres, et avant de se rendre compte de la véritable signification de ce geste , il lui envoya un baiser qu'il eut voulu poser lui-même sur cette bouche vermeille qui lui souriait dans l'ombre.

Les blanches dents de la jeune fille brillèrent

à la clarté de Tastre des nuits et la brise apporta à l'oreille d'Eugène ces cinq mots qui le firent tressaillir :

— Moi aussi je vous aime.

En extase devant cette douce vision vers laquelle toute son âme s'était envolée , Eugène demeurait sans voix et sans paroles pour exprimer son ivresse. Un moment il lui sembla que pour franchir les trente pieds qui le séparaient du balcon un seul élan lui suffirait. La main placée contre la muraille , il se croyait déjà le pied posé sur la saillie de la fenêtre, et s'il n'essaya pas un effort pour enjamber jusquelà, ce fut moins en raison de l'impossibilité de l'entreprise que parce qu'il vit tout à coup la main d'Hélène agiter un mouchoir blanc audessus de sa tète.

Le mouchoir fut abandonné au souffle capricieux de la brise, qui le porta sur un buisson de rosiers du Bengale en fleur. Eugène le saisit et le porta à ses lèvres avec une rapide expression d'enthousiasme et de tendresse.

La tête d'Hélène se pencha sur le balcon.

— A demain , dit la jeune fille, vous me le rendrez demain.

— Oui, demain, répondit Eugène.

H allait continuer, mais la tête blonde se retira, et la croisée se referma aussitôt. Un instant Eugène songea à abréger les

heures qnî devaient encore le séparer de celle qu'il aimait en cherchant du côté de la bassecour une échelle, une poutre, un bâton, n'importe quoi qui pût l'aider à escalader le balcon. S'il ne le fit pas, c'est qu'au fond il restait dans son cœur un sentiment de respect pour la jeunesse d'Hélène , et sa passion , dont il n'eût pas été le maître de modérer les élans s'il se fût trouvé en ce moment auprès de la jeune fille, se tempérait pas la dislance et par le lemps qu'il avait mis à sa recherche.

Enfin il ramena ses pas du côlc de la croisée d'Hélène , mais cette fois le balcon resia muet à ses appels et le rideau demeura immobile.

C'en avait été assez pour rendre à Eugène toute la fougue primitive de son amour que les dures paroles de son père avaient un moment refroidie. Le jeune homme, s'il avait pu hésiter encore avant cette vision de la personne aimée, se sentait prêt à tout braver, à accomplir toutes les folies depuis qu'il avait entendu cette douce voix faire elle-même appel à ses promesses en lui jetant ces paroles ;

« A demain. »

— Oui, à demain , répétait tout bas Eugène en égarant ses pas désordonnés sous les bosquets touffus du parc ! A demain ! Que de choses dans ces deux mots! Demain mon sort sera fixé pour la vie! demain je serai le plus

heureux des hommes ! demain j'aurai ouvert pour elle et pour moi la carrière d'une vie nouvelle! demain j'aurai de nouveaux devoirs à remplir, je me serai fait une nouvelle famille.

Et comme si ce mot de famille eût évoqué l'image d'un triste fantôme, il secouait la tète en disant :

— Non, je ne veux pas penser à cela ; j'aime mieux rêver qu'elle est là, près de moi, sa main dans la mienne, ses regards dans mes yeux, sa bouche muette de plaisir, ses lèvres tremblantes d'émotion , son cœur battant contre le mien, et moi brisé par l'ivresse, succombant sous le poids de mon bonheur. C'est ainsi que nous serons demain soir. Demain ! que cette journée va me sembler longue, et maintenant qu'Hélène n'est plus là, que cette nuit passe lentement !

Sans cesse poursuivi par les menaces de son père, sans cesse poursuivant ses rêves d'amour à mesure qu'ils s'évanouissaient, Eugène parcourut ainsi loutes les allées du parc, et le calme ne s'était pas encore fait dans son esprit lorsque l'aube naissante vint effacer une à une toutes les étoiles du firmament.

En voyant le jour, Eugène se ressouvint des ordres de son père , et , d'un pas lent, la tête penchée et le regard incertain , il se dirigea

vers les écuries de la basse-cour. Les palefreniers n'étaient pas encore levés. Le jeune homme alla frapper à la porte de son domestique et monta ensuite chez lui pour achever ses préparatifs.

L'inquiétude fiévreuse qui le dévorait ne lui permit pas d'attendre que les chevaux fussent sellés. Puisqu'il fallait partir au lever du soleil, puisqu'il ne pouvait ni parler à Hélène, ni la revoir avant son départ, il n'avait plus aucune raison pour prolonger son séjour et gagner quelques minutes. Au contraire, il lui tardait maintenant de s'éloigner du château pour préparer et assurer l'exécution des projets qu'il avait conçus. Sa voix plus brcveet plus netteque de coutume ranima la nonchalance du laquais, et lui-même brida son cheval afin d'aller plus vite.

Quand il fut en selle , il hésita un moment par quelle route il prendrait. Deux chemins s'offraient à lui, l'un tout droit et tout naturel par la porte de la cour, l'autre plus long et moins usité surtout à pareille heure à cause d'une grille qu'il fallait ouvrir à l'extrémité du parc. Mais ce dernier à travers le parc lui permettait de passer encore une fois sous les fenêtres d'Hélène, et qui sait? la jeune fille guetterait peut-être son départ à travers Içs rideaux.

Ce fut ce dernier chemin que choisit Eugène.

Lorsque son cheval se trouva au pied de la terrasse, le jeune homme leva les yeux vers la croisée où la nuit il avait vu flotter le mouchoir qu'il portait sur lui. Rien ne remuait, rien n'apparaissait. Un coup d'éperon fit cabrer le cheval dont les sabots retombèrent bruyamment sur les dalles de l'escalier. Eugène releva une seconde fois la tête et il vit la blanche main de la jeune fille froisser les plis de la mousseline. Eugène tira de sa poche le mouchoir de la veille et le pressa contre ses lèvres ; puis , serrant son coursier de vSes deux genoux , il disparut derrière les arbres après avoir jeté sur la croisée un dernier regard et un dernier adieu.

L'enlèvement.

Henriette n'avait pas oublié le chagrin qu'elle avait causé la veille à son amie. Pour sécher cette larme que ses reproches avaient fait couler, son excellent naturel lui suggéra mille prévenances , mille petits soins charmants, mille mots affectueux. Mais à toutes ses caresses et à toutes ses preuves d'affection Hélène restait comme insensible et paraissait préoccupée d'une idée étrangère à ce qui se passait autour d'elle. Mademoiselle de Sirey redou-

— i32 — blait alors d'efforls pour reconquérir ce cœur qu'elle croyait avoir blessé.

Enfin, quand l'heure vint où Hélène devait regagner la ville pour rentrer au pensionnat, Henriette se sentit l'âme brisée et voulut retenir son amie encore un jour ou deux, offrant de retarder elle-même son départ et projetant de faire avertir la supérieure par un petit mot de sa mère.

La jeune fille ne redoutait plus pour Hélène la présence de son frère, et sa bonté pouvait se manifester librement.

Tout paraissait convenu dans la famille, mais, chose singulière, ce fut d'Hélène que vinrent les obstacles. Elle souleva mille objections, disant que la supérieure lui en voudrait si elle commettait Tindiscrélion de rester plus longtemps chez son amie, qu'elle attendait la visite de sa tante pour le lendemain, offrant enfin de revenir plus tard, quand Henriette serait de retour. Rien ne put vaincre cette détermination, et ce fut pour madame de Sirey une nouvelle occasion d'admirer la sagesse et la discrétion de la jeune fille.

Quant à Henriette, lorsque son amie monta en voiture, elle se mit à fondre en larmes comme si elle eût redouté de ne plus la revoir.

Une lieue et demie environ séparait la campagne de M. de Sirey de la ville de Metz. Une

grande route passait à l'extrémité de l'avenue; il n'était donc pas besoin de tant se hâter pour se mettre en chemin.

Il allait faire nuit close quand la voiture partit. Elle était conduite par un vieux serviteur de la maison, un cocher expert et prudent qui conduisait toujours les dames de Sirey. Auprès de lui s'était assis pour retourner à la ville, où il avait laissé son maître, disaitil, le domestique particulier de M. Eugène. Il était revenu dans la journée à la maison , à pied, sous prétexte de prendre un petit nécessaire que son maître avait oublié. En réalité son retour n'avait d'autre motif que de lui donner l'occasion de prendre place sur le siège de la voiture quand on reconduirait mademoiselle Hélène au pensionnat.

A peine les chevaux furent-ils lancés sur la route que la conversation suivante s'établit entre les deux domestiques.

— Dites donc, père Thuillier, fit le jeune Scapin de M. Eugène, ça n'est pas gai pour vous tout de même le temps que les maîtres passent à la campagne.

— Pourquoi ça, Etienne? demanda le vieux cocher.

— Tiens , pardine , parce que vous êtes obligé de laisser votre ménage à la ville.

— Ah! ça c'est vrai. Mais bah ! à mon âge !

Li nUIT DES VENGEURS. 2. 12

— N'importe, père Thuillier, ça doit vous ennuyer tout de même de venir si souvent à Metz sans seulement pouvoir aller passer une demi-heure chez vous.

— C'est juste, mais que veux-tu que j'y fasse, mon enfant? C'est une nécessité du service.

— Une nécessité, une nécessité, c'est bon à dire, mais il y a des fois où vous pourriez bien manger la consigne de quelques minutes.

— Je ne veux pas forcer mes chevaux, car, vois-tu bien, ces bêtes, ça n'est pas habitué à travailler dur, et si je voulais presser leur allure,je risquerais de les faire tomber fourbus.

— Vous avez raison, père Thuillier, faut ménager les bêtes, surtout quand on est dans une maison où l'on ménage les gens. Ça ne fait rien, je suis sûr qu'il y a bien trois semaines que vous n'avez vu madame Thuillier.

— Si tu disais un mois, tu parlerais plus juste.

— Un mois, c'est long un mois, et je gage que vous ne seriez pas fâché d'aller lui dire tout à l'heure un petit bonsoir.

— Pour ça, non , et c'est bien ce que je compte faire avant de rentrer au château.

— Hum ! hum ! fit Etienne en regardant à sa montre , m'est avis que votre visite ne sera pas pour aujourd'hui.

— Pourquoi donc?

— Parce qu'il est à présent huit heures et demie, que vous ne serez pas à la porte de la pension avant neuf heures et quart, et que les portes de la ville se fermant à dix heures, vous n'aurez juste que le temps de crier bonsoir du haut de votre siège et de passer au trot devant la porte de votre maison.

— Tu pourrais bien avoir raison.

— Parbleu, si j'ai raison ! Je vous dis que vous ne verrez pas encore votre femme aujourd'hui si je ne viens pas à votre aide.

— Comment ça, Etienne?

— Dame ! les hommes et les domestiques surtout sont faits pour s'entr'aider. Quand on entre en condition dans unemaison, on devient presque de la famille, et pour lors tous les gens sont frères.

— Sans doute, mais tout ça ne me dit pas...

— Attendez donc, père Thuillier, attendez donc. Vous voilà bien pressé à présent. Je voulais donc vous dire que si vous le vouliez, à la porte de la ville vous me donneriez vos rênes, vous sauteriez en bas de votre siège, que je reconduirais la petite qui est là dedans à la pension, et puis que je ramènerais vos chevaux à votre porte après avoir fait l'affaire.

— 11 n'y a qu'un petit malheur à ça, Etienne, c'est que j'ai promis à madame de ramener la

petite à la pension, et que si ce n'est pas moi qui la ramène jene pourrai pas direàmadame que je me suis acquitté de ma commission.

— Belle différence ! Que ce soit vous ou moi, est-ce que ce n'est pas la même chose? Est-ce que la petite en sera moins bien reconduite pour ça?

— Je ne dis pas, Etienne ; je sais bien que pour ton âge tu sais bien tenir des chevaux, d'autant plus qu'il ne sera pas nécessaire d'aller vite; mais n'importe, c'est moi qui dois conduire, il faut que je conduise.

— A votre aise, père Thuillier, à votre aise! Ce que j'en disais, c'était pour vous rendre un petit service, mais du moment que votre devoir s'y oppose, c'est tout; ça sera pour une autre fois. Est-ce qu'elle va mieux votre femme, père Thuillier?

— Ma femme ! elle n'est pas malade.

— Ah ! tiens, c'est vrai, bête que je suis ! j'oubliais qu'il y a plus d'un mois que vous ne l'avez pas vue.

— Oui, il y a plus d'un mois, mais si elle avait été malade elle me l'aurait fait dire.

— Bah ! bah ! Elle n'a pas eu le temps cette femme, depuis ce matin !...

— Depuis ce matin, Etienne; tu dis que ma femme était malade ce matin?

— Dame, je ne l'ai pas vue non plus, moi. Je

suis arrivé ici de bonne heure avec M. Eugène. Mais tout à coup au moment où nous allions partir pour la Lobe, M. Eugène s'est aperçu qu'il avait oublié son nécessaire. Pour lors , afin de ne pas fatiguer mon cheval je suis retourné au château à pied , et me voilà seulement de retour. Demain matin je partirai pour rejoindre mon maître.

— Mais ma femme , qu'est-ce que tu disais donc que ma femme...?

— Ah ! c'est vrai, j'oubliais. Oui, on m'a dit comme ça que votre femme n'était pas trèsbien portante depuis deux jours.

— Et qu'est-ce qu'on disait qu'elle avait ?

— Je ne sais pas, quelque chose comme des migraines, ou bien de la fièvre.

— Bon Dieu ! pourvu que ce ne soit pas sa sciatique qui l'ait reprise!

— La sciatique , dites-vous ? oui , ça pourrait bien être la sciatique.

— Pourquoi donc ne m'avoir pas dit ça plus tôt? J'aurais demandé à madame la permission de passer ici la nuit avec mes chevaux.

— Bah ! si vous l'alliez voir votre femme, peut-être n'est-ce pas aussi grave que vous le pensez,

— Oh! si, Etienne, la sciatique c'est grave, c'est très-grave.

— Raison de plus, alors, pour vous en as-

surer par vous-même, sauf à revenir demain matin s*ii y a lieu.

— C'est juste ça, et si tu veux me promettre de ne pas faire courir mes chevaux...

— Je sais bien ce que c'est que des bêles , allez, père Thuiliier ; il ne faut pas vous inquiéter. Allez voir votre femme ; vous aurez au moins trois quarts d'heure à vous.

— Vrai ça, trois quarts d'heure?

— Sans doute ; votre femme habite de ce côté-ci de la ville, le pensionnat est de l'autre côté, il y a toute la ville à traverser pour aller et pour revenir, et pour peu que je pose au pensionnat seulement dix minutes...

— C'est dit; quand nous serons à l'octroi, je descendrai; mais surtout aie soin à Cocotte, tu sais qu'elle aime à danser.

— C'est une maladie de jeune fille, père Thuiliier.

— Tu n'oublieras pas de faire dire des compliments à la supérieure de la part de madame.

— Allons donc, pas si bête d'oublier ça. Des compliments, ça se fait toujours.

— Il y a dans le coffre un petit paquet à la petite ; ne manque pas de le donner.

— Soyez tranquille, père Thuiliier.

— Ah! encore une recoin mandalion. C'est monsieur qui me l'a faite avant de partir ; il

m*a ordonné de ne laisser personne au monde parler à mademoiselle Hélène.

— Tiens ! pourquoi donc ça?

— Est-ce que je sais, moi? Je ne m'occupe jamais de ce qui ne me regarde pas ; ainsi donc motus là-dessus.

— Dame ! père Thuillier, la petite est bien gentille et il peut y avoir des amateurs... Mais vous pouvez être tranquille, les chevaux ne s'arrêteront pas que nous ne soyons arrivés.

La voiture franchissait en ce moment les fossés de la ville. Un instant après elle s'arrêta devant le bureau de l'octroi. Etienne sauta d'un bond à terre, et au lieu de se placer à la tête des chevaux, il passa devant le vasistas ouvert de la voiture et laissa tomber un petit billet sur les genoux d'Hélène.

Celle-ci prit le papier, et reconnut aussitôt l'écriture d'Eugène. Ce billet que nous connaissons déjà ne contenait que ces lignes :

u Hélène, je vous attends. Suivez la personne qui vous remettra ce billet ; elle a toute ma confiance.

« E. DE SlREY. »

Elle en déchiffra le contenu à la lueur incertaine du réverbère, puis elle le cacha dans son cprsage.

— Mademoiselle, dit Etienne, c'est moi, maintenant, qui vais vous conduire. Je prends la place du père Tliuillier qui est allé voir si sa femme est malade.

— Parlons vite, Etienne, dit la jeune fille, mais en passant ne pouvez-vous pas arrêter chez ma tante ?

— Impossible, mademoiselle; nous n'avons que juste le temps d'arriver en courant ventre à terre.

— Je veux voir ma tante, Etienne.

— Je vous le répète, mademoiselle, c'est impossible, et si vous persistez, tout est perdu. Tout ce que je pourrai faire, ce sera en revenant d'aller lui porter un billet de votre part.

— Soit, un billet ; mais où l'écrirai-je?

— Là-bas, quand nous serons à destination.

La jeune fille voulait faire encore quelques objections ; au moment de jeter le dé, elle hésitait. Mais Etienne avait pris les rênes, et la voiture partit au grand trot.

Aux premières maisons de la ville, on rejoignit le père Thuillier qui avait pris l'avance. En voyant ses chevaux lancés à fond de train, la conscience du vieux cocher éprouva un remords.

— Doucement , doucement , cria - 1 - il à

— iU — Etienne ; tu vas mettre mes chevaux sur la litière pour quinze jours. Arrête, arrête !

— Soyez tranquille, père Thuillier, ils sont en haleine, ils filent tout seuls.

La voix d'Etienne se perdait déjà dans le lointain.

— Il tuera mes chevaux, fit le vieillard en hochant la tête. J'ai eu bien tort de les lui confier. Et, cependant, puisque ma femme est malade !...

Pendant que le père Thuillier faisait sur les chevaux et sur sa femme ces tristes réflexions, la voiture avait déjà franchi les fossés de la ville du côté opposé, et elle roulait sur la route de Paris.

Grâce au poignet vigoureux d'Etienne et grâce aussi, sans doute, aux copieux picotins d'avoine dont le père Thuillier nourrissait ses chevaux, ils allaient comme lèvent. Vingtcinq minutes s'étaient à peine écoulées depuis leur sortie de la ville lorsque la voiture s'arrêta. On était à Longueville, village situé à une lieue et quart de Metz, sur la route de Paris.

Un homme enveloppé dans un grand manteau s'approcha de la voiture, ouvrit la portière et tendit la main à Hélène pour l'aider à descendre. La jeune fille reconnut Eugène.

— Quoi ! c'est vous, monsieur, s'écria-t-elle, vous m'aviez promis...

— De ne pas essayer de vous voir avant Tarrivée de votre tante. C'était impossible, Hélène ; à qui pouvais-je confier une mission aussi délicate que celle de vous accompagner? Au surplus, vous le voyez, nous allons nous séparer tout à l'heure ; voilà la voiture où vous allez monter et voici mon cheval qui m'attend.

Les yeux de la jeune fille suivirent la direction indiquée par le geste d'Eugène, et ils aperçurent, dans la cour d'une petite maison devant laquelle la calèche s'était arrêtée, un coupé de voyage attelé de deux chevaux de poste, et plus loin le cheval de M. de Sirey qui piaffait en attendant son maître. Cette vue la rassura.

— A la bonne heure, dit-elle ; je vous rends toute ma confiance. Mais avant de partir, je veux écrire à ma tante.

— Rien de plus simple, dit Eugène.

Et offrant son bras à la jeune fille, ils pénétrèrent ensemble dans la petite maison. Une lampe fumeuse éclairait seule une petite salle déserte. Sur une table se trouvait servie une légère collation.

— Nous n'avons pas d'encre, dit Eugène, mais voici mon calepin et un crayon ; cela vous suffit-il?

Hélène fit un signe de tète affirmatif.

— Un mot encore, ajouta-t-elle. Dites-moi, Eugène, où me conduisez-vous?

— A Verdun, d'abord.

— A Verdun ! où descendrai-je ?

— Un appartement vous est préparé à VH6tel de V Europe,

— C'est bien.

La jeune fille écrivit quelques mots sur une page du calepin, puis elle déchira le feuillet, en ferma le pli avec une épingle et le remit à Etienne en lui recommandant de le remettre en main propre à sa tante.

— Puis-je compter sur la fidélité d'Etienne? demanda-t-elle tout bas à M. de Sirey.

— Comme sur la mienne, répondit celui-ci. Maintenant voici une collation qui vous attend ; me permettez-vous de prendre place auprès de vous?

— Ai-je encore quelque chose à vous refuser? fit la jeune fille avec un gracieux sourire, en abandonnant à Eugène une main qu'il couvrit de baisers.

Au même instant on entendit partir une voiture au grand trot. C'était Etienne qui reconduisait à Metz les chevaux du père Thuillier.

Comment «^accomplit la séduction.

Le père Thuillier, debout sur le seuil de la porte, attendait ses chevaux avec une vive impatience depuis plus de vingt minutes. Enfin, il reconnut le bruit de leurs sabots sur le pavé de la rue, et un instant après la calèche s'arrêtait devant sa maison.

— D'où diable viens- tu comme cela? Tu devais être trois quarts d'heure, et voilà plus d'une heure que nous nous sommes quittés.

— Dame, père Thuiller, vous m'avez dit de ménager vos bêtes.

— Ménager! tu appelles cela ménager ! elles sont couvertes de sueur et d'écume. Il n'est pas possible, il faut que tu leur aies fait arpenter toutes les rues de la ville. Bon Dieu, dans quel état les voilà !

— Et votre femme, père Thuillier, comment va-t-elle? dit Etienne sans prendre garde aux plaintes du vieux cocher.

— Ma femme, maître menteur, elle va bien, ma femme, elle n'a pas été malade.

— Ah! tant mieux; on me l'avait pourtant bien dît.

— On ne t'avait rien dit du tout. Tout ceci ne me semble pas très-clair. Tu as voulu faire courir mes chevaux, voilà le vrai. Je vois clair, va. Pourvu que mes pauvres chevaux ne tombent pas fourbus ! S'ils sont malades, je t'en avertis, Etienne, je dirai ce qui est arrivé.

La menace était inutile ; Etienne était déjà loin. Il avait une autre mission à remplir. Après avoir parcouru quelques rues obscures, il s'arrêta devant une petite porte dont il fit retentir le marteau. Une minute après on entendit un pas précipité et une voix aigre-douce demanda :

— Qui est là?

— Etienne, répondit le laquais.

La porte s'ouvrit sur-le-champ et une femme

d'une cinquantaine d'années, de haute taille, le front flétri plutôt que ridé, les yeux gris et perçants comme ceux d'un chat, parut sur le seuil une petite lampe à la main.

— Entrez vite, dit la Grande Rose.

La porte se referma sur Etienne; mais celui-ci, avant de pénétrer plusavant, saisit la tante d'Hélène par le bras et l'arrêta dans le corridor.

— Inutile d'aller plus loin, dit-il, d'ailleurs je n'en ai pas le temps. Le coup est fait, je viens de conduire votre nièce à Longueville; ils seront à Verdun à huit heures du matin.

— Hélène ne vous a-t-elle rien remis pour moi?

— Au contraire, voici un billet.

La Grande Rose lut rapidement les lignes tracées au crayon sur une page du calepin de M. de Sirey. Ces lignes étaient ainsi conçues :

« Ma chère tante, venez me rejoindre à Verdun. Je n'irai pas plus loin que vous ne soyez avez moi. Je descendrai à V Hôtel de l'Europe,

« Votre nièce affectionnée,

« HÉLÈICE. 31

— Maintenant que vous avez lu, dît Etienne, je n*ai plus rien à vous dire et je pars. Les portes de la ville vont se fermer ; il faut encore que j'aille enfourcher mon cheval que j'ai laissé à l'hôtel. Ainsi donc, adieu !

— Etienne, à quelle heure les voitures partent-elles pour Verdun?

— A cinq heures du matin, à ce que je crois. Au revoir, au revoir. Vous voyez que je vous ai bien servie.

— Je n'oublierai pas ce dont nous sommes convenus.

— Vous n'auriez pas un petit à-compte à me donner?

— Demain, Etienne, à Verdun.

— J'aimerais mieux tout de suite.

— Ça vous retarderait. Partez vite, les portes vont se fermer.

— Vous promettez de m'apporter à Verdun...

— Je vous le jure.

— A demain donc.

Etienne sortit à la hâte et courut à l'hôtel où il avait laissé son cheval. Au moment où il se présenta aux portes de la ville pour les franchir, la cloche annonçait l'heure de leur fermeture; il donna un coup d'éperon, et quelques secondes après, il laissait derrière lui les trois enceintes des fortifications.

La Grande Rose était rentrée précipitamment chez elle, avait jeté sur ses épaules un vieux chàle de cachemire, débris de son ancienne splendeur, posé sur sa tête un chapeau de satin éraillé, et s'était dirigée d'un pas rapide vers le bureau des messageries.

Là le dire d'Etienne fut confirmé. La voiture partait à cinq heures du malin, et n'arrivait guère à Verdun qu'à cinq heures du soir. C'était un retard de neuf heures sur les deux amants, neuf heures, un siècle en matière d'amour! Encore ici mademoiselle Rose dut faire appel à la confiance qu'elle avait en l'instinct d'Hélène, pour ne pas trembler devant la fatale conséquence d'un retard. Sa nièce lui avait écrit qu'elle n'irait pas plus loin que Verdun sans sa tante : mademoiselle Rose était certaine que la jeune fille tiendrait parole.

Ce fut donc sans trop d'appréhension qu'elle alla se coucher, après avoir retenu sa place à la diligence.

Laissons-la se reposer, et rejoignons nos deux amoureux.

Fidèle à sa promesse. Eugène galopait auprès de la voiture qui entraînait Hélène, mais à chaque relais, il mettait pied à terre et venait s'accouder à la portière du coupé, pour causer avec la jeune fille.

Enfin au dernier relais, le cheval de M. de Sirey n'en pouvait plus. Brisé de fatigue, ruisselant de sueur et d'écume, la pauvre béte tremblait des quatre membres et refusait d'avancer. Il fallut prendre un parti, laisser le cheval à la poste et prendre un cheval de relais pour continuer la route. Un moment, Eugène avait espéré attendrir la jeune fille et obtenir d'elle une place dans la voiture. Hélène refusa obstinément, et force fut à Eugène d'enfourcher un gros cheval dur au trot, dur à la main, et qui avait toutes les peines du monde à suivre la chaise de poste.

Au relais suivant, ce fut bien une autre aventure. Il n'y avait que deux chevaux dans l'écurie ; ces deux chevaux furent attelés à la voiture, et Eugène se retrouva à pied. 11 voulut faire doubler la poste à son coursier, impossible; d'abord le postillon refusa d'abandonner son cheval, ensuite la pauvre bête elle-même soufflait si fort qu'on ne pouvait pas raisonnablement lui demander ce double service.

Cette fois encore Eugène essaya de parlementer avec la jeune fille.

— Hélène, vous le voyez, dit-il, si vous ne m'accordez la grâce de prendre place auprès de vous, nous serons obligés de coucher

— Coucher ici, pourquoi donc? demandât-elle.

— Parce que je ne pourrai pas aller plus loin.

— Qu'importe, pourvu que je puisse continuer ma route?

— Comment toute seule?

— Pourquoi pas?

— Non, cela est impossible, et je n'y consentirai jamais. Vous livrer seule aux hasards d'un voyage de nuit, avec des postillons grossiers, ivres quelquefois, il ne faut pas y penser. Encore s'il y avait un siège au coupé.

— Oui, mais il n'y a pas de siège, et je présume bien que vous n'allez pas monter derrière comme un laquais.

Le jeune homme essaya de sourire à la bonne humeur de sa maîtresse, mais il était visiblement contrarié.

— Allons, dit il, il faut bien s'y résoudre; je vais faire dételer et chercher un gîte. Vous serez bien mal dans ce village.

Ils se trouvaient alors à Harville, à dix lieues du terme de leur voyage.

La perspective de passer la nuit dans un méchant cabaret flattait peu les goùls déjà délicats de mademoiselle Hélène. Elle se prit à réfléchir pendant que M. de Sirey s'informait auprès des postillons s'il existait près de là une

auberge habitable. Leur réponse avait été négative, et lorsque Eugène revint auprès de la jeune fille, celle-ci avait déjà pris son parti. -- Eh bien? dit-elle.

— Pas une auberge, pas un lit où vous puissiez vous reposer. Il faut ou continuer votre route, comme je vous l'ai dit, ou se résigner à passer le reste de la nuit à la belle étoile.

C'était un cas de force majeure qui n'avait pas pu être prévu. Cependant, comme il convient qu'une femme mette toujours dans son tort l'homme qui l'aime, afin de garder sur lui une certaine supériorité, Hélène qui avait déjà l'instinct de toutes les manœuvres de la coquetterie, Hélène ne laissa pas échapper l'occasion d'accuser son amant d'imprévoyance.

— Comment n'avez-vous pas pensé, dit-elle, que votre cheval ne pourrait fournir trente lieues d'une seule traite?

— Je n'ai pensé qu'à vous, répondit Eugène. Et vous le dirai-je, j'avais espéré!...

— Quoi donc?

— Que vous auriez moins de cruauté pour moi.

— Eugène, vous savez nos conventions, vous m'aviez promis que vous ne chercheriez pas à me voir avant que ma tante nous eût rejoints. Ma tante n'est pas là, et cependant je vous permets de ne pas tenir compte de vos promessesj

vous causez librement avec moi , c'est déjà trop.

— Trop, dites-vous! ne devons-nous pas être bientôt unis pour la vie?

— Alors, Eugène, je vous obéirai comme une esclave fidèle; mais jusque-là, c'est à moi de commander. Laissez-moi partir seule.

— Vous êtes sans pitié, et je vous l'ai dit , jamais je ne vous abandonnerai aux hasards de la route.

— Voyez, déjà l'aube blanchit l'horizon à l'orient.

— Raison de plus pour me permettre de prendre place à vos côtés. Que pouvez-vous craindre?

— Tout de moi, sinon tout de vous.

— Que vos paroles sont douces à mon cœur ! Pourquoi faut-il qu'une rigueur extrême que je vous jure de respecter vienne jeter l'hésitation et la douleur dans mon âme ? Vous m'aimez pourtant, Hélène, n'est-ce pas?

— Si je ne vous aimais pas, serais-je ici?

— Achevez donc votre œuvre et laissez-moi vous prouver que mon amour n'est pas moins pur qu'il est profond.

— Dois-je vous croire, Eugène?

— Il serait bien tard pour douter de mqi.

— Vous avez raison, et cette parole me mon-

tre toute retendue de ma faute. Pourquoi vous ai-je écouté?

Et la jeune fille laissa tomber sa tête dans ses deux mains et se mit à sangloter.

— Hélène 1 s'écria M. de Sirey, Hélène, je t'en prie, chasse de ta pensée ces tristes et inutiles regrets! ne jelte pas un voile de douleur sur celte route nouvelle où nous entrons ensemble, la main dans la main ; laisse à notre amour toute la fraîcheur de son parfum printanier, et ne Irouble pas par de vaines larmes la première ivresse de nos cœurs.

En parlant ainsi, Eugène avait franchi le marchepied de la voiture, et, penché sur la jeune fille, il la soutenait dans ses bras.

Tout à coup, prenant son parti, il fit signe au postillon ; la portière se referma, et les chevaux prirent le galop.

Hélène releva la tête, voulut se débattre , crier ; il était trop tard; le coupé volait plutôt qu'il ne roulait sur le macadam de la route.

— Eugène, c'est une trahison! s'écria la jeune fille.

— Qu'appelles-tu trahison? répondit M. de Sirey. Est-ce de t'aimer, de te le dire, de te serrer contre mon cœur, d'épancher dans ton sein tous les secrets de mon amour? Oh ! alors, oui, je t'ai trahie, oui, je suis déloyal et félon ! Mais s'il est vrai que tu m'aimes, s'il est vrai

— 155 -^ que ta main tremble sous une douce étreinte, que ton cœur balle plus vile au contact du mien, s'il est vrai que tes yeux, tout à l'heure baignés de larmes et armés de courroux, n'ont plus pour se défendre des miens que leur enivrante langueur; s'il est vrai que tes lèvres que les miennes effleurent ne fuient pas le baiser qui les presse, as-tu le droit de dire : « Trahison? » As tu le droit de repousser ma flamme que ton cœur partage?

— Eugène! Eugène! fit la jeune fille d'une voix troublée ; vous oubliez toutes vos promesses et ces serments qu'à l'instant même vous me faisiez.

— Est-il d'autres serments que ceux qui nous lient ?

— Eugène, vos étreintes me tuent ; prenez pitié de moi !

— De la pitié! non, de l'amour, de l'ivresse, du bonheur!

Lejeunehomme tenait toujours la jeune fille enlacée dans ses bras, et celle-ci ne faisait plus que de faibles efforts pour se dégager. Cette fois encore les sens éveillés lui faisaient oublier les entraves de la prudence et de la ruse. Quelques minutes encore, et l'amant allait être maître de sa proie.

— Hélène, s*écria-t-il dans le paroxysme de rivresse et de la passion, à la face du soleil

qui se lève à l'horizon, je te jure de t'aimer toujours et de m'unir à toi pour jamais !

Les yeux d'Eugène brillaient d'un éclat inconnu aux regards de la jeune fille ; son front, illuminé par l'enthousiasme et aussi par les premiers rayons du jour, était vraiment beau à voir; sa bouche entr'ouverle et ses lèvres tremblantes exhalaient l'amour et appelaient les baisers.

Hélène fut frappée par cette étrange beauté ; émue, fascinée, ses regards plongèrent avec tendresse dans les regards du jeune homme, son front s'inclina sur son épaule, ses yeux chargés de langueur se voilèrent à demi sous leurs paupières diaphanes ; ses deux bras jetés autour du cou d'Eugène attirèrent sa tète sur son sein, et ses lèvres cherchèrent ses lèvres pour s'unir à elles et se confondre dans un long baiser.

Un cri sorti de sa poitrine fut l'accent suprême de cette enivrante agonie.

Quand la voiture s'arréla au relais de Manheullers, Hélène, suspendue aux lèvres de M. de Sirey, pleurait son printemps flétri, et cette fois ses larmes étaient sincères.

Le jeune de Sirey, dont les plaisirs faciles n'avaient pas éteint les sentiments généreux, versait dans le cœur de la jeune fille toutes les consolations que lui inspiraient les circon-

stances. Protestations, promesses et serments, rien ne coûtait à son amour. Il aimait véritablement Hélène, et il pensait très-sérieusement à remplir tous les engagements qu'il avait pris. L'accent de vérité qui régnait dans toutes ses paroles apaisa un peu les alarmes de la jeune fille, et lorsque Ton arriva à Verdun, les plans de la vie future étaient déjà tracés.

Restait le plus difficile : il fallait amener M. de Sirey père à donner à ce mariage extravagant le sceau de son consentement. L'avenir inquiétait déjà l'esprit du jeune homme ; mais d'autres s'étaient chargés malheureusement pour lui de réaliser tous ses projets et de lui rendre facile l'accomplissement de ses promesses.

Attendus à l'Hôtel de l'Europe, nos jeunes voyageurs pensèrent d'abord à prendre un repas que la route avait rendu nécessaire. Il n'y avait plus de raison pour qu'Eugène usât des mêmes réserves qu'à Longueville ; il s'assit donc auprès de sa jeune maîtresse et redoubla pour elle ses soins et sa sollicitude.

Hélène était brisée de fatigue; elle manifesta le désir de prendre du repos. M. de Sirey l'accompagna dans la chambre qui lui était destinée, et, passant le bras autour de la taille élancée de la jeune fille :

— Belle enfant, lui dit-il , laisse ta belle tête

s'appuyer sur ma poitrine, regarde-moi bien, et que le sourire de tes lèvres fasse tressaillir mon cœur d'allégresse.

— Mon ami, vous savez si je vous aime, répondit la jeune fille; accordez-moi une grâce, car maintenant je prie, je ne commande plus.

— Qu'importe ! Hélène, vos prières sont toujours des ordres pour moi.

— Eh bien, mon ami, vous m'avez promis d'attendre l'arrivée de ma tante avant de continuer notre route ; laissez-moi vous demander de me laisser seule jusqu'à son arrivée.

— Hélas ! ne serons-nous pas séparés lorsqu'elle sera venue ? Saisissons au contraire ce moment de bonheur puisqu'il s'offre à nous.

— Ce bonheur, Eugène, il nous est défendu.

— Et pourtant nous avons trempé nos lèvres à sa coupe.

— Gardons-nous de l'épuiser de suite.

— Gardons-nous au contraire de l'épancher sans l'avoir bue. Je ne sais, mais la venue de votre tante m'inquiète. Si je n'écoutais que mes pressentiments, je vous prendrais dans mes bras et je vous emporterais loin de ces lieux.

— Ce sont des pensées coupables , Eugène. N'est-il pas juste que ma tante nous accompagne pour couvrir de sa présence l'irrégularité de notre position?

— Mais êtes-vous bien sûre que votre tante ne voudra pas vous ravir à mes bras?

— Sans doute; ne m'avez- vous pas promis de m'épouser ?

— Et j'en fais encore le serment.

— Alors l'intérêt de sa nièce l'oblige à veiller sur elle, et déjà, n'est-il pas trop tard, Eugène?

— Trop tard, oui, tu dis vrai; il est trop tard pour que l'on t'arrache à mon amour, car maintenantje Je possède, et devant Dieu je suis déjà ton époux. Va, sois sans crainte, Hélène; penche ton front fatigué sur ce chevet, et si à ton réveil lu me trouves près de toi, c'est que j'aurai veillé pendant ton sommeil sur ta tête chérie.

Après ces paroles, Eugène serra la jeune fille contre son cœur et se retira, mais une demiheure après il rentrait dans la chambre et se penchait sur la couche d'Hélène pour saisir au passage le souffle de son haleine embaumée. La jeune fille avait succombé à la fatigue, elle dormait.

H était près de sept heures du soir lorsqu'un coup violent frappé à la porte la réveilla en sursaut.

Ce qu'il avint d'une visite inattendue.

La manière dont on avait frappé à la porte n'avait rien d'usité. C'était un coup brusque, presque impérieux.

Eugène sortit de l'extase où il était plongé, et regarda Hélène qui essayait de chasser le sommeil de ses yeux.

— On frappe, dit celle-ci d'une voix craintive.

— Qu'importe ! répondit le jeune homme. Ferme ta paupière, mon enfant, et repose ton front fatigué.

Un second coup plus violent que le premier se fit entendre, et une voix d'homme prononça ces mots :

— Ouvrez, monsieur, ouvrez!

— Quiêtes-vous? demanda Eugène.

— Ouvrez, vous dis-je, au nom de la loi, ouvrez.

— Au nom de la loi ! que veut dire?

— Evitez le scandale, monsieur, répéta la même voix d'homme.

— Comprenez-vous un mot à tout ceci? fit Eugène le front pâle en se retournant vers le lit où reposait la jeune fille.

Celle-ci s'était cachée sous sa couverture.

— Au moins, reprit Eugène, donnez-moi quelques minutes.

— Qu'à cela ne tienne , répondit la voix derrière la porte.

Eugène voulut faire lever et habiller Hélène, mais en vain ; la jeune fille tremblait de tous ses membres, et blottie sous ses couvertures, elle refusait de montrer la tête. Le temps se passait, et l'on entendait déjà murmurer les voix dans le corridor de l'hôtel.

— Monsieur, reprit le personnage qui avait parlé la première fois, nous vous avons donné le temps nécessaire; notre devoir nous oblige à pénétrer maintenant chez vous de gré ou de force. Choisissez.

Il ne fallait pas songer à la fuite ; d'ailleurs à quoi aurait-elle servi ? Eugène se résigna et ouvrit la porte.

Un homme vêtu de noir el décoré entra; il fut suivi seulement d'un autre personnage, et fit signe aux autres quïls pouvaient se retirer. En même temps une femme d'un certain âge et de grande taille pénétra aussi dans l'appartement et referma la porte.

— Que veut dire tout ceci? demanda Eugène en croisant les bras sur sa poitrine.

— Vous allez le savoir, répondit l'homme décoré. Vous êtes M. Eugène de Sirey, n'est-il pas vrai ?

— Oui, monsieur.

— Je suis, moi, le procureur du roi, et je viens ici, à la réquisition de madame (il montrait la grande femme), constater le crime de rapt et de séduction sur une mineure âgée de moins de seize ans.

— Mais, monsieur !

— Niez-vous le fait? fit le magistrat d'une voix sévère.

Et s'approchant du lit, il allait découvrir le front de la jeune fille lorsque Eugène se précipita sur lui et le saisissant au poignet :

— De grâce, monsieur, vous ne forcerez pas celte jeune fille à rougir.

— Il faut que j'accomplisse mon devoir et

que je constate l'identité. Engagez-la vousmême à nous laisser voir son visage.

Eugène se pencha vers le chevet et pria Hélène de découvrir elle-même son front. Il s'attendait à trouver un visage bouleversé par la terreur. Les traits de la jeune fille étaient calmes au contraire, et son regard n'exprimait aucune crainte.

— Madame, veuillez approcher, dit le magistrat.

La Grande Rose, car c'était elle, vint se placer au chevet du lit.

— Reconnaissez-vous cette jeune fille?

— Oui, monsieur, c'est ma nièce, Hélène Furet.

— Elle n'a pas encore seize ans, m'avezvous dit?

— Voici, M. le procureur du roi, son extrait de naissance qui le constate. Elle aura quinze ans dans six semaines.

Eugène, pendant ce temps-là, avait le regard fixé sur la Grande Rose.

— Sa tante, sa tante, s'écria-t-il, je tremble de comprendre. Mais, toi, Hélène, ne savaistu rien de cette trame odieuse?

— Eugène, dit la jeune fille d'une voix caressante, ne vous souvenez-vous plus que je vous avais prié de me laisser seule? Si vous m'aviez écouté!...

— Elle a raison, fit Eugène en laissant retomber sa tête sur sa poitrine.

— Eh bien î monsieur, reprit le magistrat, vous ne niez plus maintenant.

— Je n'ai jamais rien nié, monsieur, répondit le jeune homme en relevant le front, et jamais le mensonge n'approchera de mes lèvres. Cette jeune fille est ma fiancée, elle est ma femme devant Dieu. J'ai juré de l'épouser, je tiendrai ma promesse.

— C'est bien, jeune homme, dit le magistrat, voilà de nobles sentiments qui réparent un peu la faute que vous avez commise. Mais cette faute n'en existe pas moins et la loi est inflexible.

— Comment, monsieur, la loi est inflexible lorsque deux jeunes gens unis par l'amour veulent resserrer devant elle les liens contractés sans elle? Mais Hélène m'a suivi volontairement, monsieur, Hélène partage mon affection , Hélène m'a promis aussi qu'elle serait ma femme. N'est-ce pas, Hélène, que je ne t'ai pas arrachée par violence au sein de ta famille? n'est-ce pas que tu es venue ici librement avec moi?... Mais réponds donc, tu vois bien qu'un mot de ta bouche peut seul nous sauver !

— Non, jeune homme, vous vous trompez, le consentement, tacite ou autre, donné par

celte jeune fille à raction que vous avez commise en atténue peut-être la gravité, mais il ne saurait Teffacer aux yeux de la loi.

— Mais, si nous devenons époux?

— La loi encore s'y oppose ; mademoiselle est trop jeune, à moins que les parents ne demandent des dispenses; mais pour cela il faut que les parents consentent, et je ne sais si madame, qui est à la fois la tante et la tutrice de mademoiselle, est bien disposée à faire cette démarche. J'avoue que ce serait le meilleur moyen d'apaiser cette triste affaire, et pour ma part je vous promets mon concours.

— Ah! monsieur, que de grâces! s'écria Eugène ; et vous, madame, seriez-vous plus cruelle que ce digne magistrat? Ne consentirez-vous pas à combler des vœux qui sont ceux de votre nièce aussi bien que les miens? Aimez-vous mieux flétrir cette jeune fille?

— Que parlez-vous de flétrir, monsieur?

répliqua mademoiselle Rose. N'est-ce pas moi, maintenant, qui aurais fait enlever nuitamment ma nièce pour la jeter dans vos bras?

— Je ne dis pas cela, madame, mais puisque le mal est fait, songez maintenant à le réparer.

— Je le veux bien, mais votre père est riche, il est fier ; voudra-t-il jamais permettre que son fils épouse la jeune fille qu'il a séduite ?

— Il faudra bien qu'il le permette; je me jetterai à ses genoux, je lui dirai que s'il nous sépare je me donnerai la mort.

— Belle manière de réparer les choses !

— Ma mère le suppliera pour moi, ma sœur le suppliera pour son amie.

— Faibles ressources quand il s'agit de faire céder l'orgueil.

— Que voulez-vous que je vous dise alors? Si nous échouons, laissez-moi atteindre l'âge auquel j'aurai le droit d'exiger un consentement que l'on m'aura refusé.

— Quatre ans, monsieur! et pendant ce temps-là que deviendra ma nièce?

— Vous le voyez bien, monsieur, reprit le magistrat, il faut que la justice ait son cours, et quel que soit l'intérêt que m'inspirent votre situation, votre jeunesse et surtout la sincérité de votre tendresse, je ne puis plus longtemps transiger avec mes devoirs. Je vous le répèle, votre position est grave, et l'indulgence de la loi ne peut s'étendre sur vous qu'à la condition que monsieur votre père la rende possible.

— Mon père, je vais me rendre sur-le-champ près de lui. Vous viendrez avec moi, madame, et vous aussi, Hélène.

— Cette démarche vous est en ce moment impossible, vous êtes mon prisonnier.

— Votre prisonnier?

— Sans doute, mais soyez tranquille, votre prison vous sera facile; vous resterez ici, dans cet hôtel, mais vous me donnerez votre parole de n'en pas sortir.

— Mais, mon père?

— Vous lui écrirez, et il viendra,

— Permettez alors que je m'informe si mon domestique est arrivé.

— Oui, monsieur, il est ici ; mais vous ne pouvez pas le voir. Accusé de complicité, il est entre les mains de la justice.

— Mais alors qui se chargera de ma lettre?

— Moi, monsieur, dit mademoiselle Rose.

Le jeune homme jeta sur la vieille aventurière un regard de mépris et de dégoût.

— Est-ce que vous hésiteriez à me la confier? demanda-t-elle.

— Peut-être.

~ N'ai-je pas un intérêt aussi puissant, plus puissant même que le vôtre, à ce que cette négociation réussisse? N'y va-t-il pas de l'honneur, de l'avenir de ma nièce?

— C'est juste, et, après tout, qu'importe le messager, pourvu que le message parvienne sûrement et vite? Allons, je vais écrire.

— C'est le plus sage parti que vous ayez à prendre, dit le magistrat. Quant à mademoiselle Hélène, je la remets aux mains de sa

tante qui l'emmènera avec elle, sans que vous fassiez effort pour la revoir avant son départ. Vous me le promettez?

— Je vous le promets.

— Vous me promettez également de ne faire aucune tentative pour vous soustraire à l'action de la justice.

— Je vous en donne ma parole.

— A cette condition je vous laisse. Vous ne sortirez que si le juge d'instruction vous faisait appeler. Quant à moi, si j'ai à vous parler, je viendrai moi-même.

— Que vous êtes bon, monsieur!

— La justice humaine a ses jours d'indulgence comme celle de Dieu; elle pardonne beaucoup à ceux qui aiment beaucoup.

Le magistrat saliia et se retira avec son greffier et M. de Sirey ; mademoiselle Rose resta seule avec Hélène.

— Eh bien ! mon enfant, dit-elle, remercie ta tante, elle vient d'assurer ton bonheur.

— Ah ! ma tante, cette scène m'a fait mal pour lui. Il a vraiment le cœur droit et généreux.

— Est-ce que tu l'aimerais, par hasard ?

— Depuis hier, ma tante, il s'est passé bien des choses !

— Ah ! c'est bien ; je le vois, il était temps que j'arrivasse.

LA NUIT DES VERGEUaS. i. 15

— Non, ma tante, il n'était plus temps.

Et la jeune fille cacha sous les couvertures son front rougissant peut-être pour la dernière fois.

— Raison de plus, murmura la tante sans s'émouvoir, j'ai bien fait d'arriver et de m*y prendre comme je m'y suis prise. Ces jeunes filles ont beau avoir de l'esprit ; en amour, ce ne sont jamais que de petites sottes.

— Vous m'en voulez, ma tante?

— Non, puisque, grâce à moi, le mal sera réparé.

— Vous êtes donc bien sûre?...

— Oui, mais ne va pas faire l'enfant et dire maintenant que tu l'as suivi volontairement. Pour réussir, nous avons besoin de toutes nos armes, et si tu vas te laisser attendrir, tu es une fille perdue.

— Soyez tranquille, ma tante, je ne dirai que ce que vous me dicterez.

— C'est bien ! lève-toi, fais tes paquets ; nous allons partir ce soir.

— Où allons-nous ?

— Nous retournons à Metz, et de là nous allons chez M. de Sirey. 11 faut que tu viennes avec moi.

— Je n'oserai jamais. De quels yeux va-t-on me voir dans celte maison? Je ne pourrai jamais soutenir leurs regards.

— Au contraire, il faut les braver ; tu es leur viclime, entends-tu bien ? ils t'ont attirée dans leur maison, ils ont favorisé la passion de leur fils, ils ont préparé la séduction qui vient de s'accomplir. Tu comprends, n'est-ce pas?

Un dernier scrupule de conscience préoccupait la jeune (ille.

— Mais, ma tante, dit-elle, ce n'est pas vrai, cela!

— Qu'importe ! pourvu que ce soit vraisemblable. Si tu ne parles pas comme moi, je l'abandonne à ton malheureux sort.

— Non, non, ma tante, je ferai tout ce que vous voudrez, je dirai tout ce que vous direz.

— A la bonne heure. En route tu me conteras tous les détails de votre intrigue, tous, sans en excepter un seul... T'a-t-il écrit de nouveau ?

— Oui, ma tante, ce petit billet.

Hélène remit à sa tante le petit mot que nous connaissons. Celle-ci le dévora des yeux.

— Ce billet ne peut pas nous servir, ditelle; il serait même dangereux de le montrer: je le garde jusqu'à nouvel ordre. J'ai sur moi toutes les autres lettres qu'il t'a adressées. Ce sont de bonnes pièces au procès.

— Il va donc y avoir un procès, ma tante ?

— Enfant que tu es ! Non, il n'y aura pas de procès, du moins je l'espère.

On vint avertir mademoiselle Rose que la lettre de M. de Sirey pour son père était prête. Cette lettre contenait tous les incidents de Taventure que nous connaissons. Elle était un aveu complet et sans réserve de la faute commise, et contenait, non l'expression du regret, mais l'espérance de la voir pardonnée. Enfin elle se terminait par une demande formelle de consentement à son mariage avec Hélène, dont il peignait en traits de feu les brillantes qualités et la vive tendresse.

Eugène la lut à mademoiselle Rose qui en fut satisfaite, et la lui remit sans la cacheter. Il lui remit également deux autres lettres, Tune pour sa mère, Tautre pour sa sœur.

Mademoiselle Rose voulait tomber au milieu de la famille comme la foudre, et profiter du premier moment de stupéfaction pour arracher un consentement en règle. Enfin elle se munit d'un double du procès-verbal dressé par le procureur du roi, et, bien que cette pièce ne dût pas lui être livrée, elle l'obtint de la bienveillance du magistrat, en considération de la circonstance exceptionnelle où se trouvait sa nièce, et afin de faciliter un arrangement qu'il regardait comme l'issue la plus heureuse que pût avoir cette affaire.

A dix heures du soir tout était terminé, et elle reprenait la route de Metz avec sa nièce dans la voiture même qui, la nuit précédente, avait amené la jeune fille à Verdun.

Chemin faisant, celle-ci fit à sa tante le récit qu'elle avait demandé, et que nous épargnerons à nos lecteurs puisqu'ils connaissent déjà les événements qui en firent l'objet.

is.

Le ctyipitre de» conjectures.

La famille de Sirey allait se mettre à table pour déjeuner lorsqu'il arriva de la ville un commissionnaire porteur d'une lettre de la supérieure du pensionnat. Madame de Sirey, à qui cette lettre était adressée, brisa le cachet et lut ce qui suit :

« Madame,

« Nous comptions voir notre chère élève , Hélène, rentrer au pensionnat avant-hier soir,

ainsi que nous en étions convenues. Je dois croire que vous l'avez retenue près de vous, et le mal n'est pas grand s'il n'a d'autre cause que votre extrême bonté. Mais il nous serait impossible de prolonger davantage le congé que nous lui accordons de grand cœur jusqu'à ce soir. Si , toutefois , elle était indisposée , veuillez être assez bonne pour nous le faire savoir.

«c Daignez agréer, madame, l'expression de nos sentiments dévoués,

« Sœur Sainte-Elisabeth. »

— C'est étrange ! dit la bonne dame après avoir lu cette lettre. Qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce qu'Hélène ne serait pas rentrée avant-hier soir au couvent? Cest pourtant le vieux Thuillier qui l'a reconduite. Faites venir Thuillier;

Mandé par sa maîtresse, le vieux cocher accourut au plus vite. Il était loin de se douter pourquoi on l'appelait.

— Thuillier, dit madame de Sirey, c'est vous qui avez reconduit mademoiselle Hélène au couvent avant- hier?

Le vieux serviteur se rappela son imprudence, et, bien qu'il ne soupçonnât pas toute la gravité de ses conséquences, il sentit son visage pâlir à cette question , et ses jambes chanceler sous lui.

— Hum î oui, madame; hum! humî oui, oui, fit-il en cherchant à se donner de l'aplomb.

— Vous-même, Thu illier?

— Oui, madame ; hum! hum! sans doute.

— Vous en êtes bien sûr?

— Certainement, hum ! hum ! certainement. Est-ce que madame croirait que j'ai confié mes chevaux à d'autres mains que les miennes? Ces pauvres bêtes se portent bien, madame, elles se portent très-bien; elles ont eu un peu chaud, mais si madame veut les voir, elle jugera bien par elle-même qu'elles ne sont pas fourbues comme il était à craindre par un temps aussi lourd, et après avoir couru si vite...

— Il ne s'agit pas de chevaux, Thuillier, il s'agit de mademoiselle Hélène. Avez-vous vu mademoiselle Hélène entrer à la pension ?

— Oh ! pour ça, madame, je n'oserais pas l'affirmer.

— Comment ! vous ne pouvez pas affirmer avoir vu cette jeune fille franchir le seuil de la porte lorsque c'est vous qui avez ouvert la portière, qui avez tiré le cordon de la sonnette et qui avez même fait offrir des compliments de ma part à madame la supérieure? Allons, père Thuillier, vous avez encore le regard bon et votre cerveau n'a pas encore déménagé. Tout

ceci cache un mystère que je veux éclaircir. Vous me cachez quelque chose, Thuillîer.

— Ah ! ma bonne dame, s'écria le vieux serviteur les larmes aux yeux, daignez me pardonner, c'était la première fois. On m'avait dit comme ça que ma femme était reprise de sa sciatique. La pauvre Catherine, madame, j'ai voulu l'aller voir, et pour lors Etienne...

— Le domestique de mon fils ? s'écria madame de Sirey.

— Oui, madame ; Etienne m'offrit de conduire mademoiselle jusqu'à la pension, pendant que j'irais voir Catherine. C'était bien naturel, madame, après trente ans de bon ménage, une femme c'est comme qui dirait un doigt de la main, quand elle souffre on souffre, et on m'avait dit qu'elle avait la sciatique. Heureusement que ça n'était pas vrai. J'ai trouvé Catherine aussi bien portante que moi...

— Et vousavez confié vos chevaux à Etienne?

— Oui, madame, mais je lui avais tant recommandé de ne pas les faire courir : on avait le temps; c'est égal, ce coquin-là leur a fait faire sans doute le tour de la ville au galop , car lorsqu'il lésa ramenés à ma porte, ils étaient tout couverts de sueur et d'écume. J'ai eu peur pour eux un moment; des bêtes qui ne font quasi rien, ça n'est pas habitué... Enfin, quand j*ai vu ça, je les ai bien bouchonnés avant de

repartir, et puis je les ai fait revenir au petit trot, afin de conserver la circulation. Quand ils ont été rentrés à l'écurie, je les ai bouchonnés encore une fois Je les ai bien couverts, et enfin, grâce à Dieu, il n'en est résulté aucun mal. Ils sont aussi frais qu'auparavant, et comme je disais, si madame veut les voir...

— Non, Thuillier, non, je m'en rapporte à vous sur ce chapitre, dit la bonne dame qui avait écouté ces dernières explications du vieux serviteur d'un air distrait et préoccupé. Il s'agit, reprit-elle, d'une chose plus grave que de vos chevaux. Mademoiselle Hélène n'est pas rentrée avant-hier à ]a pension.

— Est-il Dieu possible ! s'écria le père Thuillier en joignant les mains.

— Oui, mon brave, voilà le résultat de votre imprudence.

— Coquin d'Etienne, va, si je te tenais! Laisse faire, quand tu reviendras, va, tu auras affaire à moi.

— Vous n'aurez pas cette peine, père Thuillier, car après ce qui s'est passé, j'espère bien que le misérable ne mettra plus les pieds dans cette maison !

— Ça ne fait rien, madame, j'irai bien le trouver où il sera.

— C'est inutile. Mais puisque vous êtes en partie cause de ce qui arrive, il faut que vous

m*aidiez à voir clair dans toute cette affaire* Dites-moi, Etienne ne vous paraissait -il pas avoir quelque arriére-pensée en vous demandant de lui confier vos chevaux?

— Je ne saurais dire, madame ; il m*a semblé après qu'il devait avoir de mauvaises intentions, parce qu'il insistait tant pour que j'allasse voir ma femme, disant qu'elle était malade, quand ça n'était pas vrai.

— Savez-vous pourquoi il était revenu au château dans la journée ?

— Pour chercher le nécessaire de M.Eugène.

— Et Eugène, vous ne l'avez pas vu ce jourlà?

\ — Non, madame.

— Savez-vous où Etienne devait le rejoindre ?

— A la ville, je suppose ; car il y avait laissé son cheval.

— Ce sont tous les renseignements que vous pouvez me donner?

— Oui, madame.

— Mettez les chevaux bien vite, père Thuillier ; nous allons partir pour la ville.

— Pardon, madame, je voulais vous demander...

— Quoi donc?

— Si vous m'avez pardonné?

— Mon pauvre Thuillier, dit la bonne dame,

vous vous êtes laissé duper par ce misérable Etienne. Comment voulez -vous que je vous garde rancune? Vous êtes un bon et loyal serviteur ; mais la tète n'est pas toujours aussi ferme que le cœur.

— L'àçre vient, madame.

— Et la prudence déménage, mon brave.

Allons, dépêchez-vous, j'ai hâte de partir.

Après cette conversation, madame de Sirey fit prier son mari de passer chez elle. Elle le mit au courant de tout ce qu'elle avait appris. A mesure que sa femme lui en faisait le récit, le front de M. de Sirey se rembrunissait, et son regard prenait une expression plus sévère.

— Eh bien ! madame, que vous avais-je dit? s'écria-t-il quand elle eut terminé. Je ne voulais pas, vous vous le rappelez, ouvrir ma maison à cette jeune fille. J'avais le pressentiment qu'il n'en résulterait que du désagrément pour nous. Qu'allez-vous faire maintenant? Cette fille chasse de race ; elle s'est vue un instant privée de surveillance, elle a pris son vol.

— Ah ! monsieur, ne soyez pas si prompt à l'accuser. Cette jeune fille s'est toujours bien conduite, elle était le modèle de la pension, et ses belles qualités faisaient aisément pardonner en elle le malheur de sa naissance,

— A merveille, madame, prenez sa défense,

— Savons-nous si elle en est indigne ? Quand 2. 16

nous connaîtrons les faits , nous pourrons les juger.

— Les faits ! oh ! mon Dieu , ils ne sont pas difficiles à deviner. Tl y a là-dessous quelque nouvelle folie de M. Eugène. N'est-ce pas son domestique qui a machiné tout cela ?

— En effet, mais pourquoi supposer qu'Eugène se soit livré à un acte de violence sur cette jeune tille?

— Un acte de violence î oh ! non, soyez tranquille. Ce n'est pas de nos jours qu'on enlève les jeunes filles sans leur consentement.

— Mais ce serait abominable , cela , monsieur !

— Qui vous dit le contraire? Est-ce que l'abominable n'est pas chose assez commune aujourd'hui?

— Non , je ne puis croire encore à tant de perfidie.

— Vous aimez mieux croire à un crime de monsieur votre fils ?

— Un crime !

— Oui, madame, un crime. Le rapt est qualifié de crime par la loi , et je ne sais pas trop si la péronnelle a quinze ans , auquel cas la chose deviendrait plus grave encore.

— Non, elle n'a pas quinze ans, et c'est pour cela que je refuse d'ajouter foi à toutes vos suppositions.

— Nous verrons , nous verrons. Trop heureux serons-nous si nous pouvons nous tirer de ce mauvais pas avec de l'argent.

— De l'argent, elle n'en accepterait pas saas doute, et si Eugène avait commis une pareille imprudence...

— 11 faudrait qu'il la réparât par un bel et bon mariage. Est-ce votre avis, madame?...

— Je n'ai pas dit cela, mais enfin...

— Mais enfin vous n'êtes pas éloignée de le penser. Tenez , madame , votre faiblesse pour les fautes de votre fils l'a encouragé dans une voie déplorable, et si ce que je redoute en ce moment ne se réalise pas, je vous jure que je saurai mettre ce cerveau brûlé à la raison.

En ce moment un grand bruit se fit entendre aux abords de l'appartement de madame de Sirey. Une femme de chambre entra et lui dit que Thuillier demandait à lui parler surle-champ.

Madame de Sirey donna l'ordre de le faire entrer.

— Ah ! madame , s'écria le vieux serviteur en se précipitant tout essoufflé dans la chambre ; ah ! madame, que je suis content ! que je suis heureux ! Madame, je veux dire mademoiselle Hélène...

— Eh bien?

— Elle est là qui vient d'arriver avec sa tante ! Ah! mon Dieu, elle n'est donc pas perdue ! La tante demande à vous voir. Faut-il vous les amener?

— Oui , Thuillier , dites qu'on les fasse entrer ici.

— Y pensez-vous, madame? recevoir ces gens après ce qui vient d'arriver?

— Au moins faut-il que nous sachions...

— Non, madame, laissez-moi faire , je vais les congédier. ïhuillier,dites-leurquemadame n'est pas visible.

— Mademoiselle Rose dit pourtant qu'elle a une lettre à remettre à madame de la part de M. Eugène.

— Eugène ! s'écria M. de Sirey en frappant de son poing fermé la tablette de la cheminée. Eh bien ! madame , quand je vous le disais que votre fils jouait un rôle dans cette affaire.

— Elle en a une aussi pour monsieur, ajouta le vieux cocher.

— C'est bien , dis-lui de te les remettre , tu nous les apporteras.

— C'est ce que j'ai voulu faire d'abord, mais elle a refusé et m'a dit qu'elle ne les remettrait qu'en mains propres.

— Il faut les recevoir , monsieur , hasarda madame de Sirey.

— £h bien ! soit. Cours leur dire qu'elles

peuvent entrer , et tu les conduiras toi-même jusqu'ici. Je ne veux pas que tous mes gens soient fourrés dans cette confidence.

Le vieux Thuillier disparut.

— Surtout , monsieur , hasarda la bonne dame, des ménagements pour cette jeune fille, si elle n'est pas coupable.

M. de Sirey fit un signe de tète affirmatif.

L'article 356.

Mademoiselle Rose entra suivie de sa nièce dans la chambre où se trouvaient M. et ma> dame de Sirey. La jeune fille tenait son mouchoir sur ses yeux et paraissait en proie à une vive douleur. La tante au contraire avait pris une attitude calme et digne qui ne laissait pas de contraster avec son caractère bien connu.

Elle remit à M. et à madame de Sirey les lettres qui leur étaient adressées par leur fils , puis elle attendit debout , en silence , la tête

de sa nièce penchée sur son épaule, Tefifet que les deux épîtres allaient produire.

On pouvait suivre sur le visage de M. de Sirey les impressions qu'il recevait de cette lecture. Son front était plissé , les deux arcades de ses sourcils s'étaient unies, ses lèvres tremblaient et ses yeux lançaient des éclairs.

Quand il eut terminé sa lecture , il regarda sa femme qui achevait la sienne en sanglotant.

— Eh bien, madame, dit-il d'une voix brève, que pensez- vous de cela ? Un enlèvement , un rapt ; ne vous le disais-je pas bien ?

Puis jetant un regard pénétrant sur la Grande Rose :

— Mademoiselle ou madame , dit-il d'une voix stridente , car je ne sais trop quel titre vous donner...

— Madame ou mademoiselle , fit la tante , cela n'y fait rien, monsieur.

— Vous venez , à ce que je vois , chercher mon consentement au mariage de mon fils avec votre nièce ?

— Oui, monsieur.

— En effet , le mariage est sortable , et il ferait beau voir un Sirey épouser la fille de M. Furet!

— Trêve d'ironie, interrompit la tante d'une voix sèche et haute. L'heure est mal choisie

pour plaisanter. La chose est grave, monsieur.

— Malepeste! un enlèvement, et de force encore, cela ne s'était pas vudepuislongtemps. Voyons, mon fils a fait une folie, il s'agit de la réparer , n'est-ce pas? Que comptez-vous exiger de moi ?

— Je compte demander pour ma nièce l'honneur que votre fils lui a ravi.

— J'entends bien, mais à quel taux estimezvous l'honneur dans votre famille?

— Et dans la vôtre, monsieur?

— Dans la mienne, madame , on le garde , ce qui nous dispense de le faire payer.

— Dans la vôtre , monsieur , on vole celui des autres et l'on abandonne à la cour d'assises le soin de ravir le sien.

— Point d'insolence, ou sinon... voici la porte.

— Chassez donc aussi cette enfant que votre fils a flétrie.

Mademoiselle Rose, en prononçant ces paroles, poussa Hélène vers M. de Sirey. La jeune fille se jeta à ses pieds en versant des larmes. Madame de Sirey courut à elle, et la relevant, elle l'attira doucement sur son sein.

— Pauvre enfant! dit-elle, vous voyez bien, monsieur, qu'elle n'est pas coupable.

*- Je n'en sais rien , madame , répondit

M. de Sirey d'uu Ion brusque sous lequel il cachait déjà un retour sur lui-même , mais ce que je sais bien, c*est que jamais je n'aurai de coupable faiblesse pour les fautes de M. Eugène. Voyons, finissons-en, car tout à l'heure je ne répondrais plus démon sang-froid.

— Soit, monsieur , terminons, dit la Grande Rose , et s'il est vrai que vous teniez si fort à votre honneur , tous les obstacles s'aplaniront aisément.

— Grâce au ciel, mon honneur n'est pas enjeu.

— Plus que vous ne pensez.

— Je ne veux pas perdre mon temps à discuter cette question avec vous. Dites, que voulez-vous que je fasse pour mademoiselle votre nièce ?

— Je vous l'ai déjà dit, que vous lui rendiez l'honneur.

— Vous demandez des choses impossibles ! Voulez-vous une dot ?

— Une dot , soit , mais il faut lui donner aussi l'époux.

— Oh ! pour cela, c*est votre affaire.

— Mais pour le moins autant la vôtre. Vous n'ignorez pas que votre fils aime Hélène?

— Bah! cela passera,

— Et qu'il a promis de l'épouser.

— Sans mon consentement sans doute ?

— Sans votre consentement quand il aura rage de le faire.

— Oh! d*ici lors...

— D'ici lors , monsieur , un procès scandaleux fera retentir votre nom dans les tribunaux.

-^ Un procès ! j'aime autant cela.

— Vous ignorez que cette fille n'a pas seize ans et que la loi punit des travaux forcés son ravisseur : article 556 du code pénal.

— Elle n'a pas seize ans !

— Non , monsieur ; en voulez-vous la preuve ? Lisez.

Mademoiselle Rose tendit à M. de Sirey la copie du procès-verbal dressé par le procureur du roi.

M. de Sirey développa lentement le papier, comme un homme qui craint d'en apprendre plus qu'il n'en voudrait savoir ; puis il lut attentivement la pièce d'un bout à l'autre. Lorsqu'il eut terminé sa lecture , il inclina la tête sur sa poitrine.

— Passion fatale ! murmura-t-il tout bas. 31ademoiselle Rose crut le moment venu de

profiter de cet abattement pour frapper un dernier coup.

— De pareils faits parlent-ils assez haut ? dit-elle. Faudra-t-il y ajouter les circonstances qui les ont préparés? Faudra-t-il rappeler que

cette innocente enfant a été attirée dans cette maison , qu'elle a vu votre fils , qu'elle en a été aimée; que c'est dans cette maison, où elle venait contre mon gré , que Ja séduction a commencé ; que c'est d'ici enfin qu'elle a été ravie et emmenée moitié par prières , moitié par violence , toujours par surprise et à force de promesses fallacieuses, jusqu'à trente lieues d'ici , jusqu'à Verdun , où je suis arrivée hier à temps pour l'arracher des bras de son séducteur , mais trop tard pour lui rendre l'innocence qu'elle avait perdue ?

— Mais , madame , on ne croira pas que nous ayons trempé dans un aussi infâme complot.

— Qui en doutera lorsque votre fils luimême témoignera contre vous?

— Il n'oserait. ■■y^ùmu<-

— Il osera tout pour son amour.

— Nous sommes à votre merci et vous en abusez étrangement.

— Et qui donc le premier a donné le droit de prononcer ce mot-là, ou de votre fils ou de moi?

— Je suis prêt à tous les sacrifices, mais celui que vous réclamez n'est pas possible.

— Il le deviendra.

— Jamais!

— £st-ce votre dernier mot?

— De grâce ! fit madame de Sirey,

— Non, c'est mon dernier mot.

— Viens, Hélène, reprit mademoiselle Rose en arrachant sa nièce aux bras de madame de Sirey ; viens , ce n'est plus dans cette maison que nous devons plaider la cause de ton honneur, c'est devant un autre tribunal plus juste et plus sévère.

— Arrêtez, s'écria madame de Sirey en retenant Hélène par la main 5 ne vous en allez pas ainsi sur ces mots échappés à la colère. Attendez au moins que nous ayons eu le temps de réfléchir, que le premier courroux de mon mari se soit apaisé.

Puis, s'adressant à M. de Sirey :

— Mon ami, poursuivit-elle, je vous en conjure, considérez avec calme la situation où se trouve notre fils, où nous nous trouvons nousmêmes en face de ce scandale et de cette honte. Songez que peut-être c'est la vie d'Eugène que l'on agite en ce moment; songez qu'il aime celte jeune fille; que sa passion, si elle n'a pas connu d'obstacles, ne connaîtra pas davantage la volonté paternelle. Voyez enfin cette enfant, comme elle est belle et comme ses beaux yeux inondés de larmes justifient bien l'amour de notre fils pour elle ! Vous savez jusqu'ici quelle a été sa conduite, comme chacun se plait à reconnaître sa distinction et ses

vertus, comme elle a su faire oublier à force de grâces et de qualités le malheur de son origine !

M. de Sirey avait écouté les paroles de sa femme avec une émotion qu'il essayait de dissimuler. Peut-être allait-il trahir ses plus secrets sentiments, lorsque ces derniers mots rappelèrent à sa mémoire le souvenir de l'huissier Furet. Ce souvenir rendit toute sa force à sa volonté épuisée.

— Assez, dit-il, vous m'avez rappelé ce que j'allais peut-être oublier. J'accepte tout plutôt que la honte d'unir volontairement mon sang à celui d'un escroc.

— Vous allez tuer votre fils.

— Mieux vaut sa mort que cette ignominie.

— Songez aux conséquences de cet affreux procès.

— Elles sont moins à craindre que celles d'une pareille alliance.

— Songez enfin que vous avez une fille, et que cette affaire lui rendra l'avenir impossible.

Cette pensée parut impressionner vivement le vieux gentilhomme.

— Ma fille ! s'écria-t-il en laissant tomber son front dans ses mains ; ma pauvre fille !

A ce moment, on frappa à la porte de la chambre. Madame de Sirey courut voir ce que

l'on voulait. C'était Henriette. La jeune fille se précipita dans les bras de sa mère.

— Ma mère! ma bonne mère ! s'écria- t-elle, sauvez mon frère. Tenez, cette lettre; lisez.

C'était celle qu'Eugène lui avait écrite.

Puis, apercevant Hélène appuyée tout en larmes contre l'angle de la cheminée, elle courut à elle et la serra avec effusion dans ses bras.

— Ma sœur, lui dit-elle; car tu es ma sœur à présent.

M. de Sirey regardait ce tableau avec un trouble qu'il n'avait pas la force de cacher. Henriette leva sur lui ses doux yeux, et se jetant à son cou :

— Mon père, lui dit-elle en l'embrassant, tu seras bon pour Eugène , n'est-ce pas ? Tu lui pardonneras ; il sera si heureux avec elle ! Je savais bien, moi, qu'ill'aimait. Viens, Hélène, viens embrasser mon père. N'est-il pas aussi le tien?

Et la jeune fille, avec une naïveté charmante, attirait à elle son amie. M. de Sirey essayait en vain de se soustraire à l'influence qu'exerçait sur lui la parole enfantine d'Henriette.

— Mon enfant, lui dit-il, tu ne sais pas ce dont il s'agit.

— Au contraire, je le sais fort bien : il s'a-

git du mariage d'Eugène avec ma bonne amie Hélène.

— Non, non, ce mariage n'est pas possible.

— Et pourquoi donc? Est-ce parce qu'Hélène n'est pas riche? Qu'à cela ne tienne ; tu donneras tout à elle et à mon frère ; moi, je n*ai besoin de rien, j'ai mes projets.

— La richesse est peu de chose, Henriette, lorsque la bonne renommée ne l'accompagne pas.

— On ne peut rien reprocher à Hélène , j'espère. Est-ce parce qu'elle n'est pas de grande naissance, parce qu'elle n'appartient pas à une noble famille? Qu'est-ce que cela fait? Quand elle s'appellera madame de Sirey, qui est-ce qui lui demandera son nom de fille?

— Henriette a raison, dit madame de Sirey ; la noblesse de l'homme anoblit la femme.

— Vous le voyez, monsieur, reprit la Grande Rose avec adresse, vous êtes seul, même dans votre famille, contre nous. Accordez donc à nos prières ce que la crainte du scandale ne saurait vous arracher.

Sous des dehors fermes et sévères, M. de Sirey était au fond un caractère facile qui redoutait plus l'apparence d'une concession que la concession elle-même. Les dernières paroles de la tante lui offraient un biais pour

sortir de la situation embarrassante où il se trouvait.

Henriette devait effacer dans son cœur le dernier scrupule.

— Tenez, mon père, dit-elle en entraînant Hélène avec elle, nous voilà tous à vos genoux. Résisterez-vous encore à nos supplications , à nos larmes?

La voix d'Henriette tremblait d'émotion. Le cœur du vieux gentilhomme ne put résister à ces accents. Il attira Henriette sur son sein , et dans son embrassement, il confondit les deux jeunes filles, les deux sœurs.

Mademoiselle Rose examinait ce tableau en femme habile qui supputait déjà les bénéfices de la cause gagnée , et madame de Sirey serrait la main de son mari avec une effusion qui trahissait les anxiétés dont son cœur maternel était la proie depuis le commencement de cette scène.

— Maintenant, Henriette, dit son père d'une voix entrecoupée par l'émotion, laisse-nous, et va nous attendre au salon avec Hélène.

Les deux jeunes filles nouèrent leurs bras autour de leurs tailles et sortirent ensemble de la chambre.

— Madame, reprit M. de Sirey d'un ton grave, vous le voyez, les larmes de ces enfants ont agi plus puissamment sur moi que toutes

les menaces. Je cède , mais en cédant je vous impose mes conditions.

— Soyez sur, monsieur, qu'elles seront acceptées par moi et fidèlement remplies.

— D'abord mon fils épousera votre nièce sans bruit et sans éclat.

— Rien de plus juste, et j'aurais été moimême au-devant de vos scrupules.

— Ensuite elle quittera le pays avec son mari. Ils iront habiter soit à Paris, soit ailleurs, mais pas dans cette contrée où leur présence serait un scandale pour notre famille.

— D'accord.

— Enfin, vous vous engagerez vous-même à quitter Metz, sans toutefois que vous puissiez accompagner les nouveaux époux ni habiter la même ville. Vous ne reverrez même jamais votre nièce.

— Que me demandez-vous là, monsieur?

Abandonner mon pays et m'enlever la consolation de voir cette enfant que j'ai élevée? Mais c'est de la cruauté, monsieur.

— Soit, c'est de la cruauté ; aussi ai-je songé à en adoucir la rigueur. Tout le temps que vous remplirez ces conditions, je vous servirai une pension de deux mille quatre cents livres. Étes-vous satisfaite ?

Mademoiselle Rose poussa un profond soupir et feignit d'essuyer une larme.

— Puisque vous l'exigez absolument, il faut bien se résigner, dit-elle. C'est dur, à la fin de sa vie, de quitter son pays et de se condamner à ne plus revoir l'enfant que l'on s'était appris à considérer comme sien. Mais enfin, je ne voudrais pas être un obstacle en cette affaire. Tout ce que je veux, c'est l'honneur et le bonheur de ma nièce, et je me sacrifie volontiers pour cette chère enfant.

— Est-ce convenu ?

— C'est convenu.

— Je vais envoyer à Metz chercher mon notaire pour donner mon consentement.

— Qu'à cela ne tienne , voici un acte tout préparé en conséquence par lui. Les noms sont en blanc, il n'y aura qu'à remplir.

— Diable ! mademoiselle Rose, vous êtes une femme de précaution.

— Monsieur, ce pauvre jeune homme qui est en prison, ne faut-il pas le délivrer le plus promptement possible?

— Bah ! bah ! mieux vaudrait peut-être qu'il y restât plutôt que de faire cette sottise.

— Ah ! monsieur, encore !

— Non, non, c'est fini , le sort en est jeté, a vienne que pourra. Donnez-moi votre papier timbré que je le lise.

L'acte de consentement était en règle. II avait été rédigé par le notaire de M. de Sirey.

Rien ne s'opposait donc à ce qu'il le signât ; ce qu'il fit. Mademoiselle Rose tendait la main pour le reprendre.

— Est-ce que vous douteriez de ma parole? fit le gentilhomme d'un ton sévère.

— Dieu m'en préserve, monsieur 1 mais comme je retourne à la ville, j'aurais reporté l'acte moi-même au notaire pour le faire signer et enregistrer.

— C'est inutile; j'y vais aller moi-même. D'ailleurs, il faut que vous me remettiez un acte pareil ; après quoi je partirai moi-même pour Verdun. Votre nièce va rester ici jusqu'au jour du mariage, c'est encore une condition , mais je ne crois pas que vous y teniez beaucoup.

— Vous êtes le maître, monsieur.

— Votre voiture vous attend sans doute ? Je ne vous retiens plus. A tout à l'heure chez mon notaire.

Mademoiselle Rose salua, fit la révérence et se retira joyeuse du résultat presque inespéré de la démarche qu'elle venait de faire. Dans sa précipitation elle ne pensa même pas à embrasser sa nièce, et celle-ci ne s'aperçut de son départ que lorsque la voiture qui les avait amenées franchit la grille du château.

Dans une autre patrie.

Nous passons sous silence les préliminaires du mariage de M. Eugène de Sirey avec mademoiselle Hélène, ainsi que l'entrevue queM.de Sirey père eut à Verdun avec son fils. Les parties intéressées se trouvant d'accord, le ministère public n'eut plus de raison pour évoquer l'affaire , qui fut aussitôt étouffée. Les dispenses et les pièces nécessaires arrivèrent successivement, et Eugène, libre désormais, revint à Metz avec son père*

On attendit quelques semaines encore pour conclure le mariage, et un mois juste après le jour où Hélène était entrée dans sa seizième année, elle épousa M. Eugène de Sirey dans la chapelle du château. Il n'y avait d'assistants que des amis personnels d'Eugène , un de ses oncles et la tante d'Hélène.

Après la cérémonie une collation les attendait dans la salle à manger; mais une sombre tristesse planait sur tous les fronts, et le repas fut aussi triste qu'un enterrement.

C'est qu'en effet les cœurs étaient soumis à une dure contrainte ; madame de Sirey , la mère, pleurait; Eugène, qui devait s'estimer le plus heureux , avait aussi des larmes dans les yeux, et son père, le front plissé, la bouche silencieuse, se débattait péniblement entre sa tendresse et ce qu'il considérait comme son devoir.

D'après ses ordres , les nouveaux mariés avaient fait leurs préparatifs de départ et une chaise de poste les attendait dans la cour.

En vain, madame de Sirey la mère, en vain Henriette, en vain les deux époux avaient supplié M. de Sirey d'oublier sa rigueur et de laisser au moins les jeunes gens passer au sein de leur famille les premiers mois de leur mariage, M. de Sirey s'était, sur ce chapitre, montré inflexible. Il n'avait répondu à toutes ces

prières qu'en donnant des ordres pour faire hâter le départ. Il semblait qu'il craignît de succomber enfin s'il retardait d'une minute l'heure fatale de la séparation.

Enfin cette heure funeste arriva. Ce fut M. de Sirey qui donna le signal. On se leva, et sans qu'un seul mot fut prononcé, on descendit le perron de la cour d'honneur.

Eugène tenait sa femme par la main et marchait tête baissée, comme s'il eût déjà courbé le front sous le poids de sa nouvelle chaîne. Hélène avait le regard et la bouche souriants ; sa tenue , du reste , était modeste et pleine de dignité.

Eugène embrassa sa sœur , sa mère , son oncle, ses amis, puis il vint à son père :

— Mon père, dit -il, laissez- moi espérer qu'un jour je pourrai revenir avec Hélène vivre auprès de vous.

— N'y comptez pas, Eugène, répondit M. de Sirey d'une voix affaiblie. Ce pays, tant que je vivrai, ne doit point vous revoir. Vous attendrez que ma cendre repose avec celle de mes pères avant d'y revenir. Vous me l'avez promis, et je sais que vous ne faillirez pas à votre promesse.

Eugène embrassa son père en pleurant, et , s'arrachant de ses bras par un effort suprême , il se précipita dans la berline.

Madame de Sirey et sa fille avaient serré sur leur cœur avec une tendre effusion la jeune compagne d'Eugène.

— Hélène, lui dit la bonne dame, vous n'oublierez jamais ce que vous devez à mon fils et à sa famille. Vous le rendrez heureux , n'est-il pas vrai ? Il est bon , il vous aime ; cela vous sera si facile!

— 0 ma mère , répondit Hélène , mon bonheur n'est-il pas à la condition du sien ? Si je n'avais pas aimé Eugène , il n'est pas de force au monde qui eût pu me contraindre à l'épouser. Ah! puisse la tendresse que j'ai eu le bonheur de lui inspirer durer aussi longtemps que la mienne! Elle n'aura d'autres limites que celles de notre union.

— Va, Hélène, murmura Henriette en sanglotant, mon frère n'oubliera pas , lui , que s'il t'a choisie entre toutes , il te doit plus qu'à personne le respect et l'oubli du passé. Je le sens à mon cœur, Eugène te rendra heureuse.

— Bonne petite sœur! s'écria la jeune femme en serrant encore une fois Henriette dans ses bras.

Hélène en ce moment était sincère. Le doux épanchement avait gagné son cœur , et peutêtre serait-elle devenue une femme comme les autres si une sévérité imprudente de M. de Sirey n'eût livré ces deux jeunes époux à l'iso-

lement et aux funestes conseils de leurs passions de jeunesse.

Enfin les derniers erabrassements firent cou- 1er les derniers pleurs, et la chaise de poste s'éloigna au grand trot.

Longtemps attentifs et muets , les hôtes du château la regardèrent du haut du perron s'enfuir à travers les arbres de l'avenue, puis écoutèrent le bruit du fouet du postillon dans le lointain. La voiture disparut , le bruit cessa , mais les larmes continuèrent de couler. Le vieux gentilhomme avait pu retenir les siennes tout le temps que son fils était là. Son fils parti, une vague inquiétude, une douleur poignante lui tordirent le cœur , et deux longues larmes vinrent mouiller ses joues sillonnées par l'âge.

Le soir même, madame de Sirey conduisit Henriette chez les dames du Sacré-Cœur. La jeune fille accomplissait un vœu qu'au milieu de ses alarmes elle avait fait à la Vierge; elle venait prendre la place que devait occuper Hélène dans la pensée des religieuses, et se préparer dans la retraite à prendre bientôt le voile.

Pendant ce temps-là, les jeunes mariés roulaient sur la roule de Paris , car ils avaient choisi Paris pour leur résidence, et M. de Sirey avait beaucoup approuvé ce choix qui lui

Li NUIT DBS VENCBUaS. 2. i8

seuiblait le plus propre à cacher aux yeux du monde ce qu'il persistait à regarder comme un malheur de famille.

M. do Sirey avait été généreux envers son fils , et lui avait assuré une pension de trente mille livres. C'était la moitié de sa fortune. Il est vrai qu'Henriette, se vouant à la retraite et à l'enseignement, avait fait abandon de tous les biens qui pouvaient lui revenir un jour. Une somme de cinquante mille francs formait tout son apport à la communauté dont elle épousait la règle. La noble fille s'était dit qu'il fallait relever par une éclatante fortune un nom qui pouvait avoir souffert d'une alliance fâcheuse et disproportionnée.

Tous les désirs d'Eugène étaient donc comblés, toutes les convoitises d'Hélène étaient satisfaites. A quinze ans elle se trouvait mariée à un jeune homme de haute naissance et riche, digne d'être aimé, et qui l'aimait sincèrement, on le sait. Ces beaux rêves qu'Eugène avait faits, ils s'étaient donc réalisés plus beaux encore qu'il n'avait osé les concevoir. Et cependant une vague tristesse pesait sur son cœur et ternissait l'éclat du bonheur sur son jeune front.

A mesure qu'il s'éloignait du toit paternel, il lui semblait que son cœur s'en allait par lambeaux aux pierres du chemin. L'avenir qui

lui était naguère apparu si gai , si souriant , revêtait en ce moment pour lui comme un voile de deuil et de tristesse. Tous ses vœux étaient comblés , mais il entrait dans une voie nouvelle dont il n'entrevoyait pas l'issue.

Les préoccupations d'esprit peintes sur le front d'Eugène n'échappèrent pas au regard pénétrant de la jeune femme. Elle regarda son mari d'un air de doux reproche et lui dit d'une voix caressante :

— Eugène, à quoi pensez-vous donc? Votre visage s'est obscurci depuis tout à l'heure. Est-ce que déjà un regret se glisserait dans votre cœur?

Le jeune homme secoua sa rêverie , et saisissant avec ardeur la belle main de sa jeune épouse :

— Un regret, dis-tu? s'écria-t-il ; que puisje regretter lorsque je suis près de toi, lorsque je serre ta main dans les miennes, lorsque mes regards s'enivrent de tes regards , et que je puis respirer ton haleine?

— Que sais-je, moi? Vous êtes rêveur, triste même.

— Que veux-tu, mon amie! on ne s'arrache pas aux embrassements de sa famille, au sol de sa patrie sans avoir le cœur serré. Je suis heureux, le ciel m'en est témoin, et cependant je sens des larmes dans mes yeux.

— Ces larmes , c'est à moi de les sécher , Eugène, car il faut que je vous tienne lieu de tout, de patrie, de parents, de sœur bien-aiméc. Cette tâche n*est pas au-dessus de ma tendresse , mais ne sera-t-il pas au-dessus de la vôtre de m'en faciliter l'accomplissement?

— Hélène, ta douce voix pénètre dans mon âme comme une ivresse bienfaisante; parle, parle toujours, et en t'écoutant j'oublierai ce que je perds pour ne plus penser qu'à ce que j'ai gagné.

— A la bonne heure! le sourire est revenu sur vos lèvres et votre front s'est éclairci. Moi aussi, Eugène, je laisse derrière moi des souvenirs. Mêlons nos regrets, ou plutôt effaçonsen la trace en pensant au présent, à l'avenir. As-tu pensé déjà à ce que nous ferions à Paris?

— Je n'ai pensé qu'à toi, à toi seule, et c'est tout pour moi. Mon horizon ne s'étend pas plus loin qu'aujourd'hui, et si demain arrive, mon Hélène, je veux en faire un aujourd'hui nouveau comme de tous les jours que la Providence me comptera.

— Eh bien, moi, j'ai plus de prévoyance que vous, mon ami.

— C'est que tu ne m'aimes pas autant que je l'aime.

— Ne dites pas cela, vous mentiriez. Nan, si j'ai porté ma vue au deln de cette heureuse

journée, c'est que je pense à vous , Eugène , à votre bonheur , et que je veux le faire pour toujours.

— Oui, toujours, fit Eugène en appuyant ses lèvres sur celles de sa jeune épouse.

— D'abord pour cela , monsieur, il faut que vous'me laissiez un peu mener notre vie à ma guise.

— N'es-tu pas la maîtresse?

— Fort bien, mais vous ne me contrarierez en rien.

— Je le promets.

— Je ne connais pas Paris et je prétends y voir tout ce qu'il y a de beau.

— Et moi je veux que les plaisirs naissent sous tes pas.

— Nous aurons un joli petit hôtel, entre cour et jardin, afin que nous soyons bien chez nous et que le bruit des importuns ne puisse venir troubler notre solitude.

— La solitude avec toi me sera plus douce que le monde le plus brillant.

— Oui, mais à la fin la solitude vous ennuierait, elle deviendrait monotone, et votre amour pour moi s'en ressentirait.

— Jamais, Hélène , jamais !

— Je sais ce que je dis, le bonheur lui-même fatigue s'il revient régulièrement tous les jours sous la même forme et de la même manière. Il

faudra donc que nous recevions quelques amis, mais des intimes seulement, pour rompre de temps à autre notre tête-à-tête.

— J'aimerais mieux qu'il durât toujours.

— Est-ce convenu ?

— Puisque vous le voulez.

— Ce n'est pas tout. Pour vous , mon ami , pour vous seul, entendez-vous? je veux être la plus belle, je veux briller, être remarquée, pour que Ton dise sur mon passage : «t Voyezvous cette jolie femme? C'est madame de Sirey. Son mari l'adore et elle n'est si belle que parce qu'elle veut toujours plaire à son mari. » Oh ! mon Dieu, des toilettes simples toujours, peu de bijoux, mais des dentelles, beaucoup de dentelles ; c'est si joli des dentelles ! ne trouvez-vous pas, Eugène?

— Tout est joli, ma bien-aimée, quand c'est toi qui le portes.

— Vous en convenez donc. Vous aurez quelques chevaux, n'est-ce pas , et deux voitures?

— Comme tu y vas! Je n'aurai jamais assez de la pension que me fait mon père si je veux avoir cheval, hôtel et loge à l'Opéra.

— Oh ! pour ce qui est de la loge , je n'en parle pas. Je n'ai jamais mis les pieds au spectacle , je ne sais donc pas si je m'y amuserai. Nous essayerons. Mais sois tranquille, je saurai mettre notre maison sur un tel pied que non-

seulement nous aurons assez, mais nous ferons encore des économies.

— Qu'en est-ii besoin si elles doivent te coûter le sacrifice d'un plaisir? Et quand même le présent ne suffirait pas , l'avenir n'est-il pas là pour compenser le vide?

— Eugène , ce que vous dites là n'est pas raisonnable.

— Qu'importe , pourvu que je puisse ainsi te prouver mon amour !

— Non, je ne veux pas que vous fassiez de folies ; à ce prix mon bonheur coûterait trop cher. Je vous le répète, je veux que vous me laissiez conduire la maison. Je suis jeune, mais j'ai la tête bonne, vous verrez.

Eugène scella sur la bouche de la jeune femme la promesse qu'elle exigeait de lui , et l'entretien prit up tour plus tendre dont nous n'avons pas ici à trahir les secrets.

On voit quels étaient les vues et les projets de la jeune mariée. Elle avait tous les goûts de l'aventurière, la toilette, le luxe, les spectacles; elle voulait briller au premier rang, et dès le premier jour de mariage , elle laissait entrevoir ce qu'elle serait plus tard.

Un homme plus expérimenté et moins épris que ne l'était Eugène eût compris dès lors quel allait être le péril de sa siluation , et quelle vie de douleurs et de regrets il venait

(l'inaugurer. Eugène ne vit rien , ne comprit rien que les tendres regards de la jeune femme, que les cnivranles caresses dont elle abreuvait son amour.

Ils arrivèrent à Paris, couple heureux en apparence, insouciants pour tout ce qui ne louchait pas à leur bonheur, avides tous deux de tremper leurs lèvres à la coupe des joies éphéjnères, prompts tous deux à concevoir une folle pensée, plus prompts encore à la réaliser.

Ils louèrent sur-le-champ dans la rue de Londres un petit hôtel qu'ils meublèrent avec une recherche qui leur coûta cher, car il fallut Irailer avec les fournisseurs pour échelonner le payement en plusieurs termes onéreux. Ces marchés- là doublent ordinairement la valeur des objets. On acheta une voiture et des chevaux , et le même système entraîna aux mêmes sacrifices. Enfin l'entretien de la maison exigea un nombreux domestique , et les dépenses augmentèrent bientôt dans des proportions considérables. Au bout de trois mois, il fallut songer à faire appel à la bourse paternelle. Il en coûtait à Eugène de faire une pareille démarche, et il la remettait de jour en jour. Enfin un incident le contraignit à s'exécuter.

Un malin il était dans son cabinet , occupé

à lire son journal. La portière se souleva doucement derrière lui et le beau visage d'Hélène se reproduisit dans la glace au-dessus de la cheminée. Le frôlement de la soie fit relever la tête du jeune homme qui tendit les bras à la jeune femme dont il venait d'apercevoir l'image.

— C'est vous, Hélène, dit-il en souriant. Quelle bonne pensée vous amène sitôt dans ma retraite?

— Soyez sûr, monsieur, répondit Hélène d'un accent glacial, qu'il m'a fallu une bonne raison pour me décider à troubler votre solitude.

— Troubler, dites-vous? Le mot n'est pas aimable, c'est charmer qu'il faudrait dire.

— Oh ! ce qui me conduit ici n'aura aucun charme pour vous, je vous assure.

— Qu'avez-vous donc , Hélène? et de quel ton me dites-vous cela !

— Mon Dieu, mon ami , je ne saurais vous parler autrement, car j'ai le cœur navré , et pour rien je pleurerais.

— Pleurer , mon Hélène ! mais il faudrait , pour que je le permisse, qu'il me fût impossible de l'empêcher.

— Vous ne faites rien pour cela.

— Que veux-tu que je fasse, dis? Tu le sais bien, tous tes désirs sont des ordres pour moi.

— Oui , excepté quand il s'agit de m'éviter des ennuis, des désagréments, presque des affronts.

— Des affronts I explique-toi.

— Vous deviez écrire à Metz depuis quinze jours ; vous n'en avez rien fait.

— C'est vrai, mais j'attendais...

— Oui, vous attendiez qu'il ne restât plus un louis dans la maison, vous attendiez que je me trouvasse dans l'embarras devant des fournisseurs impatients et des gens insolents.

— Ne peuvent-ils donc attendre quelques jours ?

— C'est ce qui leur a été déjà répondu.

— Eh bien , il faut qu'ils attendent encore.

— Ils se lassent d'attendre, et c'est à moi que leurs plaintes et leur mécontentement s'adressent. Vous devriez bien m'épargner de pareils ennuis.

— Allons, calme-toi , je vais écrire.

— Devriez -vous vous faire ainsi tirer l'oreille, vous qui êtes riche , vous qui n'avez qu'à vouloir?

— Je suis riche, ma bonne amie, pas tant, à ce qu'il paraît. JMous avons beaucoup dépensé et beaucoup payé depuis trois mois.

— Oui, et vous devez encore davantage. On ne s'établit pas non plus avec rien. Votre père aurait bien pu songer à cela.

— Voyons, n'y a-t-il pas aussi quelques dépenses que nous aurions pu nous épargner? Cette loge à l'Opéra, par exemple.

— C'est ma seule distraction.

— Soit, mais cette nouvelle paire de chevaux?

— Les autres ne pouvaient pas ainsi courir tous les jours.

— A votre coupé un cheval aurait suflB.

— Un cheval au coupé de votre femme ! On aurait dit que vous ne m'aimiez plus.

— Tu sais bien le contraire.

— Que sais-je, moi? Vous m'aviez promis une parure en brillants pour la première représentation de Guîdoet Ginevra. C'est demain, monsieur, et je n'ai encore entendu parler de rien. Une parure pourtant ne s'improvise pas, vous le savez bien.

— Ma chère amie, c'est une affaire de trente mille francs pour le moins.

— M. deChanlepie, qui n'est pas aussi riche que vous, en a donné une à sa femme.

— M. de Chantepie n'a pas les charges que nous avons.

— Ces demoiselles de l'Opéra ont ellesmêmes plus de bonheur que moi. J'en ai vu une mercredi, et ce n'était pas la plus jolie, qui avait sur elle pour plus de cinquante mille francs de diamants.

— Bah! cela leur coûte si peuf

— Cela prouve au moins qu'elles sont beaucoup aimées.

— Non, mais qu'elles sont aimées souvent.

— Soit; mais vous, monsieur, esl-ce que vous ne m'aimez pas tous les jours? Vous me le dites, du moins.

— Ingrate, tu le sais bien que je t'aime, tu sais bien que je ne puis rien refuser à ces beaux yeux qui me regardent, à cette jolie bouche qui me sourit.

— Ainsi donc, c'est convenu, vous me donnez la parure?

— Je n'ai pas dit cela. Tu sais bien toi-même que cela est impossible en ce moment.

— Oh ! si vous le vouliez bien, au contraire, rien ne serait plus aisé.

— Ne me disais-tu pas que nous n'avions pas même l'argent nécessaire pour faire marcher le ménage?

— Sans doute, et c'est bien votre faute; mais pour la parure, c'est inutile ; on te connaît bien, on te fera crédit.

— Oui, comme le carrossier, comme le marchand de chevaux. Je sais h quelles dures conditions. D'ailleurs, tu le remarquais avec raison tout à l'heure, une parure de cette valeur ne s'improvise pas.

— Oui, mais quand elle est commandée depuis longtemps.

— Depuis longtemps?

— Oh ! oui^ depuis trop longtemps, car il y a au moins quinze jours qu'elle devait être livrée. Mais vous sachant gêné en ce moment, je n'ai pas pressé le joaillier.

— Comment! c'est toi qui as commandé...?

— Sans doute , ne m'aviez-vous pas prorais de me la donner?

— J'avais parlé de cela comme d'une chose en l'air pour plus tard.

— N'aimeriez-vous pas autant que ce fût pour aujourd'hui?

— C'en est trop, Hélène, et j'en suis bien fâché pour vous, mais dans les circonstances acluelles, cette acquisition ne saurait me convenir.

La jeune femme releva le front fièrement, et le sourire s'effaça de ses lèvres.

— Vous ne m'avez jamais parlé ainsi , Eugène, dit-elle d'une voix triste et concentrée.

— C'est que vous ne m'en aviez jamais jusqu'ici donné le sujet.

— C'est juste, et vous avez raison, continuatelle d'un ton glacial qui frappa vivement le jeune homme ; je n'ai pas le droit de vous imposer de pareils sacrifices. Ne dois-je pas m'eslimer trop heureuse d'être votre femme, et ne

jamais oublier que je ne suis qu'une pauvre orpheline ?

— Hélène, vos paroles me brisent le cœur! s'écria M. de Sirey, je ne vous ai jamais fait un pareil reproche.

— Non, Eugène, je vous rends cette justice, vos lèvres n'ont pas encore eu pour moi de paroles amères ; mais croyez-vous que je ne sente pas qui je suis? Si je pouvais l'avoir oublié, l'heure serait venue pour moi de m'en souvenir.

— Hélène, je t'en supplie, oublie ce que je t'ai dit tout à l'heure.

— Non, monsieur, vous avez bien fait de me refuser cette parure, et c'est moi qui avais tort de vous demander un sacrifice au delà de vos moyens.

—Un sacrifice, mon Hélène, c'en est un cruel pour moi de te la refuser, mais si mon père...

— Non, Eugène, ne parlons plus de cela. Après tout , d'aussi belles choses ne sont pas faites pour moi.

La jeune femme, en parlant ainsi, laissait échapper dé ses paupières deux larmes nacrée» qui brillèrent sur ses joues.

C'en était plus qu'il n'en fallait pour triompher d'une volonté qui ne se défendait plus.

— Tu pleures ! s'écria-t-il. Ah ! puisse le ciel me punir du chagrin que je t'ai causé! Hélène,

pardonne-moi ; tout ce que tu voudras , je le ferai ; tout ce que tu demandes, tu l'auras.

— Non , dit Hélène en se dérobant à peine aux caresses de son mari, j'ai eu tort de prendre au sérieux voire promesse. Il ne faut pas que vous vous obériez pour moi.

— Pour toi, Hélène, il n'est rien qui me coûte, il n'est rien de trop beau, de trop splendide. J'avais tort et je m'humilie à tes pieds ; mais de grâce, laisse-moi effacer sous mes baisers les traces de ces larmes dans tes beaux yeux; laisse revenir sur tes lèvres ton doux sourire. Je veux que tu sois belle demain, mon Hélène, plus belle que les danseuses à la mode, plus belle que les grandes dames, plus belle que toutes les femmes enfin.

— Bon Eugène! tu te fais illusion; ma beauté, s'il est vrai que j'en aie, ne sera pas plus belle pour être ornée de diamants.

— Non, mais je serai plus fier de toi , car je pourrai dire : «t Voyez comme je l'aime ! Les trésors de la terre ne sont rien pour moi quand je puis les mettre à ses pieds. »

— Eugène, je ferai bien des jalouses !

— Et moi, combien de jaloux aurai-je à compter I

— Mon mari, mon maître, je t'aime !

— - Et moi je t'idolâtre.

Eugène, en disant ces mois, tenait la jeune femme contre sa poitrine.

— Et Je joaillier, reprit-il, doit-il venir?

Le bras de la jeune femme se détacha du cou de son mari, et son doigt indiqua la porte.

— Il est là, dit-elle, il attend.

— Ah î il attend , fit Eugène en relevant la tète. Rusée que tu es! mais qu'importe? Je t'aime et je ne veux pas penser à autre chose.

Une minute après, le joaillier étalait sous les yeux d'Eugène un écrin magnifique, dont les formes élégantes trahissaient le goût de celle qui l'avait commandé. Ce fut une nouvelle brèche de trente mille francs faite dans l'avenir de sa fortune.

Il fallut ensuite écrire à M. de Sirey père. Ce fut là le plus long et le plus difficile. Toutefois Eugène en vint à bout. Mais le vieux gentilhomme ne devait pas recevoir celte lettre. En route elle se croisa avec une lettre de madame de Sirey qui apprenait à Eugène une terrible catastrophe. M. de Sirey père venait de succomber à une attaque d'apoplexie foudroyante.

Eugène, abîmé de douleur et de regrets, n*eut que le temps de réunir quelques fonds et de partir sur-le-champ pour Metz, laissant pour la première fois sa femme seule à Paris.

La vie des deux époux commence à se gAter.

Après la mort de son mari , madame de Sirey la mère se retira avec sa fllle au couvent des dames du Sacré-Cœur, déterminée à finir dans la retraite une vie qui n'avait plus d'autre objet que le salut de son âme. M. Eugène de Sirey se trouva donc maître à vingtdeux ans d'une fortune considérable. Nous avons déjà vu de quelle manière il savait en faire usage et comment sa femme s'entendait à mener bon train les revenus et le capital.

Lorsqu'ils se virent possesseurs de soixante mille livres de rente, ïa tête tourna aux deux époux. Il n*y eut plus d'attelages assez beaux pour monsieur, plus de voitures assez brillantes pour madame. L'hôtel de la rue de Londres devint trop petit; on en fit bâtir un dans l'avenue des Champs-ÉJysées. Au lieu de cinq domestiques, on en prit dix; à la loge de rOpéra on en joignit une autre aux Italiens. Les modes nouvelles s'inventèrent pour Hélèni^ ; pour Hélène on imagina des bijoux d'un style exquis et d'une richesse inouïe; pour elle on fabriqua exprès des étoffes précieuses; pour elle on I)roda des châles et des dentelles dont le prix eût effrayé une reine. Mais il fallait élre la plus belle pour être la plus aimée, disait-on, de celui dont on voulait faire le bonheur.

Bientôt il fallut hypothéquer des biens que M. de Sirey avait en mourant laissés libres de toutes dettes; il fallut payer des intérêts et toujours faire face aux besoins de la maison. Le printemps se passa ainsi, et l'été on voulut jouir d(» la fraîcheur de la mer sur les rives de la Manche. Au lieu de se rendre dans l'un des ports que le monde élégant fréquente habituellenuînt sur le littoral , à Trouville , à Dieppr ou à Boulogne, madame de Sirey voulut aller au Havre. C'était un caprice, une

fantaisie ; qu'importe ! elle se l'était mis dans la tête, il fallait bien que l'on obéit.

Eugène, d'ailleurs, ne fit pas de sérieuses objections à ce plan de campagne. Au Havre il pensait rencontrer en moins grand nombre ces jeunes désœuvrés dont l'unique occupation est de compromettre les femmes et de semer aux quatre vents du ciel leur jeunesse et leur argent. Disons-le, depuis quelque temps Eugène était jaloux , jaloux des triomphes de sa femme , jaloux des mots flatteurs qu'on lui glissait à l'oreille , jaloux surtout des heures que celle-ci passait à recevoir cette jeunesse oisive. Jamais le moindre soupçon ne s'était glissé dans son esprit sur la conduite de sa femme, mais il avait voué à Hélène un amour si ardent et si absolu qu'il ne pouvait pas la voir, sans une secrète douleur, s'occuper d'autres hommes que de lui. Tout le temps qu'elle passait en conversations oiseuses avec ces jeunes gens lui semblait ravi à sa tendresse et à ses droits ; il aurait souhaité enfin qu'elle fût tout entière à lui comme il était tout entier à elle.

H n'osait lui en faire des reproches. Une larme dans les beaux yeux d'Hélène, un sourire effacé sur ces lèvres , un nuage sur ce k front d'albâtre, c'en était assez pour jeter Tin-

du jeune homme; une parole a mère tombée de cette bouche adorée l'aurait rendu fou de douleur. Quand il était loin d'elle, il comptait les minutes comme les damnés comptent les siècles. Où elle posait le pied , il aurait volontiers collé ses lèvres; dans la glace où elle s*étail mirée il cherchait son image ; parmi les voix confuses qui s'élevaient autour de lui en public, il écoutait celle d'Hélène, il reconnaissait le bruit de son éventail, le frôlement de sa robe, le murmure de sa respiration.

Eugène était jaloux, car il aimait d'une passion sans bornes.

Il était sûr de sa femme ; mais si quelqu'un se fût avisé de lui inspirer de l'inquiétude, le jeune homme tendre et dévoué fut devenu impitoyable ; sa main vengeresse eût immolé sans pitié un rival ; qui sait même si, dans le paroxysme de la douleur, il n'eût pas sacrifié son idole à l'amour outragé?

Le séjour du Havre fut d'abord calme pour lui. Les deux époux avaient acheté sur la côte d'Ingouville une de ces charmantes maisons qui planent comme de blanches mouettes sur l'embouchure de la Seine. Là ils passèrent encore quelques jours heureux que ne troublaient niêuie plus les caprices d'Hélène. Elle avait les plus beaux attelages do la ville , les plus riches toilettes, la plus brillante livrée.

On avait fait meubler la villa avec un luxe incroyable. Mais le Havre n'était pas Paris; la société qu'y voyait Hélène était presque nulle; elle n'avait d'autre occupation que de se faire traîner par quatre chevaux sur les routes des environs ou par les rues de la ville. Quelle avait donc été sa pensée en choisissant cette cilé, où tout le monde a ses affaires, pour passer les plus beaux jours de la saison d'été? 31. de Sirey crut bientôt la deviner.

Parmi les jeunes gens qui fréquentaient l'hôtel de madame de Sirey à Paris, il en était un plus assidu que les autres, et qui, pourtant, n'avait jamais donné d'ombrage à Eugène. Ce jeune homme s'appelait M. Jules de Solanges; il était de quatre ans plus âgé qu'Eugène, réfléchi comme on ne l'est pas toujours à trente, instruit, distingué de manières et d'intelligence , habile plus que personne à tous les exercices du corps, d'une élégance et d'une beauté qui auraient pu chez tout autre passer pour superflues , mais qui , chez lui, s'unissaient si étroitement à ses autres qualités qu'elles semblaient comme le cadre nécessaire du tableau.

Ce jeune homme s'était lié assez étroitement avec M. de Sirey pour que ses fréquentes visites ne parussent avoir d'autre objet que leurs relations personnelles. Il voyait souvent

Hélène, presque tous les jours, soit chez elle, soit aux théâtres lyriques, dont il était un fervent habitué. Ce contact habituel ne fut pas sans danger pour lui. A son insu peut-être, il s*éprit des charmes de la jeune femme, et ce qiri devait en résulter arriva ; Hélène ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle était sérieusement aimée. M. Jules de Solanges n'avait pas eu un mot à dire, une ligne à écrire, mais on avait lu à livre ouvert au fond de son cœur.

Cet amour qu'elle avait inspiré devint dès lors la grande occupation d'Hélène. C'était pour elle une partie engagée dans laquelle elle n'apportait que sa coquetterie comme enjeu. Jules au contraire y mettait toute son âme. La jeune femme s'étudia dès lors à cette ruse cruelle qui consiste à éveiller des illusions, à faire naître lentement des espérances qu'un seul mot fait ensuite évanouir. Le jeune homme se laissa peu à peu attirer dans les filets de l'enchanteresse, et le jour où il voulut jeter un regard en arrière , il fut eflfrayé de la distance qu'il avait parcourue depuis quelques mois. Il voulut fuir alors, mais il était trop tard pour oublier.

M. Jules de Solanges avait un parent dans les environs du Havre : ce fut là qu'il tenta de se réfugier; mais ce fut là aussi que la sirène vint réclamer sa proie. Toutefois elle

le Ht avec une habileté (jui ne laissait aucune prise aux suppositions de la part du jeune homme.

Un jour elle se fit conduire à quatre chevaux dans les environs de la retraite que s'était choisie M. de Solanges.

Quatre chevaux de luxe attelés à une voiture, c'était une merveille dans le pays, et jamais on n'avait vu chose pareille. Le bruit s'en répandit à la ronde et parvint jusqu'à M. de Solanges. A Paris il n'aurait pas même mis le nez à la fenêtre pour la voir passer ; à la campagne cela prenait les proportions d'un événement. C'est ainsi que le cadre donne souvent toute sa valeur au tableau.

M. de Solanges se fit donc badaud comme tous les autres, il poussa sa promenade jusqu'à l'extrémité de l'avenue pour voir passer l'équipage de la Parisienne, comme on disait dans le village. En reconnaissant la livrée de madame de Sirey, le cœur lui faillit, il pensa se trouver mal de bonheur et d'émotion. Hélène était seule au fond de sa calèche.

— Eh quoi ! vous ici , M. de Solanges ? s'écria-t-elle en feignant d'ignorer qu'il habitait cette demeure depuis trois semaines. Quel miracle de vous rencontrer dans ces déserts !

~ Et vous-même, madame, répliqua M. de Solanges qui avait repris son aisance habi-

luelle, quel prodige de vous voir si loin de votre capitale !

— Ma capitale , comme vous dites , m'ennuyait, et je suis venue respirer sur ces belles grèves de la Manche que je n'avais jamais vues. Mais j'y pense, vous devez les connaître à fond, vous qui êtes né, m'avez-vous dit, à quelques lieues de ces falaises. Il faut que pendant notre séjour au Havre vous soyez notre guide et que vous nous conduisiez à la découverte des points de vue. Pour commencer je vous emmène avec moi.

— Après que vous-même m'aiurez permis devons présenter le propriétaire de ce caste!, un de mes parents que j'aperçois là-bas.

— Ah! vraiment, vous habitez donc là?

— Sans doute.

— Et pourquoi, s'il vous plaît, nous avoir caché votre retraite? Savez-vous que M. de Sirey sera furieux lorsqu'il saura que vous é(iez là, si près de nous, et que nous ne le savions pas?

— C'est trop de bonté, madame.

Madame de Sirey donna l'ordre à son cocher

de prendre l'avenue, et un instant après elle mettait pied à terre dans la cour du château. Au relour elle exigea <|ue M. de Solanges raccoinp.'jgnàf jusqu'auprès d'ingouville. Elle eut soin toutefois que l'entretien de ce tète-

à-tête roulât sur des questions piseuses qui ne pussent donner occasion aux espérances du jeune homme de se manifester. Lorsqu'il la quitta, elle lui tendit la main à la manière anglaise, puis elle lui dit de ce ton charmant dont elle avait le secret :

— Vous viendrez me voir, quel jour? demain, n'est-ce pas? Je vais annoncer à mon mari la bonne rencontre que j'ai faite. Inutile de lui dire que vous m'avez accompagnée jusqu'ici, il est si jaloux!

Sur ce mot, les quatre chevaux partirent au grand trot, laissant M. Jules de Solanges tout étourdi de cette exclamation.

— Il est si jaloux ! répétait-il en lui-même, si jaloux! Pourquoi donc? Est-ce qu'il se douterait?... Est-ce qu'elle-même braverait cette jalousie pour m'en faire honneur? Mais elle m'aimerait donc, alors !

Ces réflexions étaient naturelles. Jules en suivit le cours en s'acheminant à pied vers l'habitation de son parent, et le lendemain il ne manqua pas d'aller à Ingouville où on lui avait donné en quelque sorte rendez-vous.

On ne saurait dire si l'accueil que lui fit M. de Sirey fut aussi empressé qu'il s'y attendait. Celui-ci paraissait contraint, embarrassé devant le jeune homme. Il avait compté être seul maître de sa femme au Havre. En revoyant 3. 20

un des visages Iiabiliiels de son cercle intime de Paris, il se prit à évoquer tous ses souvenirs, et son humeur soupçonneuse crut reconnaître que le hasard n'avait pas seul présidé à cette rencontre fortuite.

L'entrevue de MM. de Sirey et de Solanges eut donc quelque chose de pénible qui devait tôt ou tard aboutir à une rupture. Hélène le comprit, et elle éprouva un étrange regret en voyant échapper de ses mains l'échiquier sur lequel elle jouait le jeu cruel de l'échec à l'aniour.

— Hélène, lui dit le soir môme son mari, que pensez-vous du séjour du Havre?

— Mais rien, absolument rien. C'est une ville où chacun a ses affaires, et ceux qui n'en ont pas sont bien obligés de s'en créer s'ils ne veulent pas périr d'ennui .

— Vous ne désirez donc pas y rester?

— Longtemps? Non.

— Il y a plus de trois semaines que nous sommes ici.

— Et vous voudriez déjà en être bien loin? C'était bien la peine d'y acheter une maison et de la faire meubler.

— Hien ne nous empoche d'y revenir passer tous les ans quelques semaines.

— Sans doute, mais pour celte année vous en avez assez, avouez-le?

— Je ra\oue sans peine.

— Est-ce que par hasard la présence de M . Jules de Solanges ne serait pas pour quelque chose dans cette détermination subite, jaloux que vous êtes?

— Qu'injporte, Hélène!

— Mais il m'importe beaucoup de le savoir, parce que, si cela était, je prierais M. de Solanges de rendre ses visites plus rares qu'autrefois, et tout serait dit.

— Bonne Hélène !

— C'est bien, j'avais deviné juste. Au surplus, le Havre n'a pas plus d'attraits pour moi que pour vous. Où voulez -vous que nous allions passer le reste de la saison?

— C'est à vous de le dire.

— Voulez-vous en Italie? Non, il y fait trop chaud. Voulez-vous en Allemagne? Oui, en Allemagne, sur les bords du Rhin, à Bade si vous voulez.

— A Bade, société douteuse ; mais, bah ! avec toi, que m'importent les gens qui nous environnent? Au contraire, ce sera une excellente raison pour nous isoler complètement.

— Nous allons donc partir pour Bade.

— Va pour Bade.

— Mais vous me promettez de ne plus être jaloux?

— Je le promeli*

— Faites attention que nous pouvons renconfrep là comme ailleurs, plus qu'ailleurs peut-être, des visages qui vous déplaisent, des gens dont vous vous faites bien gratuitement des épouvantails. Ah ! prenez garde, la jalousie sans cause est un vilain défaut.

— Sans cause, dis-tu? Est-il possible de ne pas être jaloux d'un trésor comme le mien ? Je t'aime tant qu'il me semble impossible que tous ceux qui te voient ne t'aiment pas ainsi, et je suis jaloux de tout le monde.

— C'est mal, monsieur, c'est très-mal ! car je ne vous ai jamais donné, je pense, le droit de douter de ma tendresse.

— Je n'en doute pas, Hélène, car si je venais à en douter, la vie ne me serait plus qu'un fardeau dont j'aurais hàle de me débarrasser.

— Vous m'aimez donc bien?

— Plus que ma vie, plus que mon àme.

— Eugène, si vous le voulez, nous partirons après-demain.

Le lendemain on attendait M. de Solangès à diner. Le visage de M. de Sirey était plus oavert, plus souriant en allant au-devant du jeune homme. Eugène se faisait même un malin plaisir de lui annoncer son prompt départ, et il se promit bien d'étudier la physionomie de Jules lorsqu'il lui ferait part de celte nouvelle.

— Vous ne savez pas? lui dit-il en l'enga-

géant à prendre un verre de xérès après le potage, nous partons demain pour Bade.

— Pour Bade! Est-il possible? s'écria M. de Solanges.

— Si possible que les chevaux sont déjà commandés.

— Et vous comptez y être dans combien de temps ?

— Dans dix jours, parce qu'en passant à Metz il faut que je mette ordre à quelques affaires.

— Ah! tant mieux.

— Tant mieux, dites-vous?

— Sans doute, parce que moi aussi je vais à Bade, mais dans quinze jours seulement, et j'aurais été au désespoir de ne plus vous y rencontrer.

M. de Sirey pâlit et posa sur la table d'une main tremblante le verre de xérès qu'il n'avait pu avaler.

— Oh ! nous y reslerons au moins un mois, n'est-ce pas, mon ami? fit madame de Sirey avec un accent plein d'abandon et de nonchalance.

— Probablement , répondit Eugène d'une voix sourde.

La jeune femme leva les yeux sur son mari ; elle fut frappée de sa pâleur. Elle en eut presque pitié.

— El, sans frop de curiosité, demandal-ello, ptMit-oii savoir ce (|uc vous allez faire à Bade, ce qui vous attire dans ce lieu de perdition ?

— Lieu de perdition est l)ien dit, madame, répliqua M. de Solanges, car l'an dernier j'y ai perdu une somme assez ronde, et je veux tenter de nouveau la fortune pour voir si elle sera toujours rebelle à mes vœux.

— Vous êtes joueur, monsieur?

— Non, madame, mais je puise parfois dans le jeu l'oubli, et c'est beaucoup pour moi.

M. Jules de Solanges, en prononçant ces mots, appuya son regard sur le front d'Hélène, ha jeune femme parut tressaillir, et elle baissa la tête sans ajouter une syllabe.

M. de Sirey était visiblement contrarié de celle coïncidence des projets de M. de Solanges avec les siens. Il essaya toutefois de faire bonne contenance et de chasser les images importunes qui se présentaient à son esprit.

]] était trop lard pour qu'il pût revenir sur ce projet de voyage. Il le tenta cependant auprès de sa femme, mais sans lui avouer la «•ause secrète de cette variation dans ses idées. Celte fois il rencontra chez Hélène un parti pris qu'il fut impuissant à vaincre.

— Nous avons dit que nous allions à Bade devant M. de Solanges; il serait ridicule main-

tenant de revenir là-ilessiis. Que voulez-vous que Ton croie? Que vous clés jaloux! Alors on me plaindra, on vous jettera la pierre et vous serez cité partout comme le modèle des mauvais époux.

Eugène dut se contenter de ces raisons. Il commençait à craindre les conséquences fatales de sa jalousie.

Le lendemain donc une chaise de poste entraîna les deux époux vers la frontière de l'est, et douze jours après ils étaient à Bade où leur train les avait précédés.

La grande affaire qui avait appelé M. de Sirey pendant quelques jours à Mefz était un emprunt assez considérable qu'il venait de contracter pour faire face aux exigences toujours croissantes de sa situation. Sa fortune commençait à s'ébrécher, mais il ne voulait pas même s'en apercevoir.

Les moindres fantaisies d'Hélène passaient pour lui avant tout le reste; et que lui importait de conserver une fortune s'il devait le faire au prix d'une larme de sa femme ou seulement d'un soupir mal étouffé?

D'un écrin perdu et retrouvé.

Cependant les jeunes époux n'étaient pas encore à Bade depuis trois jours lorsqu'ils reçurent la carte de Jules de Solanges. A pard'r de ce moment, le visage d'Eugène se rembrunit et son humeur devint assez maussade pour qu'Hélène s'en plaignît.

Eugène n'était plus maître de lui. Son caractère jaloux se manifestait de mille manières et à chaque instant. Un ruban, une fleur, un regard par la fenêtre, tout lui était suspect. Dans chaque parole il cherchait un sens caché

qui servait de base à tout un édilice d'intrigues chimériques ; dans chaque démarche il voyait une trahison imminente. A force d'amour enfin, il arriva à se rendre le plus insupportable des hounues.

Au commencement il avait su concentrer en lui-même ses inquiétudes et ses douleurs, mais le mal avait faitde si rapides progrès chez lui (ju'il en était bienlôt venu à ne plus pouvoir cacher ses tourments. D'abord ce furent quelques mots tristes, quelques plaintes résignées qui se faisaient entendre ; puis ces plaintes firent place aux reproches, et les reproches eux-mêmes cédèrent le pas aux mouvements de rage et de colère qui aboutissaient parfois aux menaces.

Si elle avait trop souvent donné raison à ces emportements par sa conduite légère, Hélène en était bien punie. Elle commençait à sentir le poids d'un pareil joug, et il ne sérail pas étonnant qu'elle eût un moment pensé à le secouer.

D'autres causes contribuèrent bientôt à aigrir encore le caractère de M. de Sirey. Pour se distraire et pour faire comme les autres, il avait joué, et il avait perdu des sommes considérables. Il voulut ramemîr la chance, demanda à sou notaire les fonds qui lui manquaient et perdit de nouveau.

M. Jules de Solanges au contraire avait un bonheur inouï. Non-seulcmenl il avait rétabli en quelques jours les brèches faites l'année précédente à ses économies, mais il avait réalisé des gains énormes, et avait fait plusieurs fois sauter la banque. On ne parlait que de sa chance insolente, que des sommes folles qu'il réalisait. On allait jusqu'à dire qu'il comptait déjà ses bénéfices par centaines de mille francs.

Argent gagné au jeu tient peu dans la main. Jules de Solanges semait le sien par poignées, mais tel était son bonheur qu'au bout d'un mois de séjour il n'avait pu dépenser le dixième de ses bénéfices. Alors il se passa chez lui un phénomène ordinaire; le jeu ne lui offrant plus cette source de distraction et d'émotions à laquelle il avait voulu puiser, l'indifférence et le dégoût le prirent. Il ne joua plus, et sa passion pour Hélène reprit le dessus.

Celle-ci, cependant, calculait froidement les effets du jeu chez M. de Solanges et chez son mari.

Peu à peu l'attrait du jeu avait absorbé M. de Sirey, peu à peu il s'était relâché de sa sévérité à l'égard d'Hélène; sa jalousie paraissait même sinon éteinte du moins assoupie. Enfin, lui qui avait manifesté tant de répugnance à venir à Bade lorsqu'il avait appris qu'il y rencontrerait M. de Solanges, lui qui avait voulu dès

les premiers jours entraîner sa femme loin du gouffre où il sentait glisser ses pas, il ne parlait plus (le quitter Bade à présent, et un jour que sa femme lui en dit un mot, il pensa lui demander lequel des deux, d'elle ou de lui, était le maître.

Hélène n'ignorait pas quel vide affreux commençait à se faire dans la fortune de son mari; toutefois elle ignorait jusqu'à quel point ses soupçons à cet égard étaient fondés. Un incident vint lui révéler toute la vérité de la situation.

Un matin M. de Sirey entra chez elle une lettre à la main. Son visage pâle et défait accusait une nuit de veille et de souffrances morales.

— Hélène, lui dit«il d'une voix sombre, je suis ruiné.

— Ruiné! s'écria la jeune femme en reculant d'épouvante comme devant le spectre de la Misère.

— Oui, ruiné. Voici une lettre de mon notaire qui m'informe que désormais je ne trouverai plus cent francs sur mes propriétés. Elles sont aujourd'hui grevées pour plus que leur valeur.

— £h bien î que comptez-vous faire?

. — M vous reste des bijoux d'un prix élevé, j'y joindrai les débris de ma fortune. Tout cela

réuni pourra nous donner encore une douzaine de mille livres de renie avec lesquelles nous irons vivre niodeslemenl dans notre petite maison du Havre.

— Y pensez-vous, monsieur? me dépouiller de ce que vous m'avez donné lorsque vous m'aimiez !

— Je t'aime toujours, Hélène, je l'aime plus que jamais, et il me semble à moi que la vi(> sera encore trop belle dans la solitude et dans la médiocrité, pourvu que je puisse te voir sans cesse et t'enlendre toujours.

— Mais ces bijoux sont à moi, monsieur; je ne veux pas m'en dessaisir,

— Hélène, écoutez la voix de la raison.

— L'avez -vous écoutée, vous, monsieur, lorsque vous jetiez votre fortune sur le tapis vert et risquiez notre avenir sur la couleur d'une carte?

— Hélène, j'ai moins perdu que je n'ai dépensé, vous le savez bien.

— Oui, dépensé follement , en emprunts maladroits, en achats onéreux.

— Afin de satisfaire tous vos caprices.

— Dites plutôt pour assouvir vos passions.

— Mes passions se résumaient en une seule, et celle-là suffisait à faire le malheur de ma vie. Maudit soit le jour où je vous ai connue !

— Eugène, une pareille exclamation n'au-

LA NOIT DBS YE1I6EIIRS. 2. 31

rail jamais dû sortir de vo(re bouche. Auriezvous oublié le passé? Est-il nécessaire que je vous le rappelle?

— Oh! ne parlez pas du passé. Quand j*y plonge mes regards, il me prend une sorte de vertige, et je recule moi-même devant ma pensée. Croyez-moi, Hélène, jetons un voile sur ce passé; si je voulais l'interroger, peut-être me dirait-il des secrets que je veux toujours ignorer.

— Monsieur, ne parlons pas par énigmes , s'il vous plaît, je ne saurais les comprendre.

— Votre intelligence était moins rebelle le jour où se préparait le guet-apens de Verdun.

— Eh quoi! c'est vous, monsieur, qui osez me reprocher ce qui devrait me rendre sacrée à vos yeux? Vous osez m'accuser, moi, votre victime, moi, la pauvre fille que vous aviez perfidement séduite et trompée?

— J'avais votre consentement, ne l'oubliez pas.

— Malheureusement pour moi, vos trames étaient lissées avec trop d'art, et, si j'y ai succombé, le ciel m'en punit cruellement aujourd'hui. Oh ! vous n'avez négligé ni la ruse, ni l'astuce pour atteindre votre but, ni les belles promesses, ni les beaux serments.

— Ces promesses,, ne les ai-je pas réalisées? ces serments, ne les ai-je pas tenus? Je vous

ai donné un nom, une position, une vie de luxe et d'élégance ; que voulez-vous de plus?

— Oui, un nom que la justice allait flétrir, une position d'esclave et de paria, une vie de luxe qu'il vous a convenu de compromettre. De tout cela que me reste-l-il aujourd'hui? Votre nom, voilà tout ; je n'ai plus même cet amour qui devait, à vous entendre, durer autant que votre vie !

— Mon amour, Hélène ! c'est mon amour qui m'a perdu, c'est mon amour pour toi qui m'a poussé dans ce gouffre des folles dépenses, et c'est lui encore, c'est ma jalousie qui m'a fait chercher dans le jeu une distraction à mes Inquiétudes, à mes douleurs.

— Est-ce moi qui les ai causées ces douleurs? est-ce moi qui les ai fait naître ces inquiétudes? N'est-ce pas votre humeur jalouse que vous devez seule accuser? Dites, monsieur, vous ai-je donné une seule fois, depuis deux ans que nous sommes unis, le droit, je ne dirai pas de soupçonner ma conduite, mais de douter seulement de ma tendresse?

— Vous le savez bien, si un pareil soupçon s'était glissé dans mon esprit, je n'étais pas homme à le garder stoïquement au fond du cœur. Quant a votre tendresse, c'est un sujet trop délicat, il n'y faut point toucher.

— Au contraire, monsieur, puisque le jour

des explications est venu, ii faut qu'elles soient complètes.

— Vous le voulez? soit. Votre amour, Hélène, si jamais vous en avez eu pour moi, est aujourd'hui effacé de voire cœur. Si vous m'avez aimé, c'était pour ma fortune, pour la position que je pouvais vous donner. Tout à l'heure encore vous avez laissé percer vos secrets sentiments. Vous aimez le luxe, la dépense, les hommages; vous êtes ambitieuse et coquetle, vous aimez à briller; vous reculeriez toutefois devant la pensée de me tromper, non par respect ni par tendresse pour moi, mais par infirmité dénature. Vous avez le cœur sec, Hélène, cl vous n'aimez personne que vousmême. Vous voyez que je vous connais bien.

— A merveille, monsieur, il faut que vous soyez mon mari, et que vous abusiez bien de ce privilège, pour vous permettre de pareils outrages !

— Vous avez voulu savoir toute ma pensée, je vous l'ai dite.

— Mais alors, monsieur, si je suis ce monstre que vous venez de peindre, d'où vient que vous m'aimiez, du moins à ce que vous dites?

— N'aime-t-on jamais que les anges?

— Vos paroles sont vraiment pleines de charme et je les écoute avec ravisscnicnl. C'est san8 doute pour mo conûrmer dans la pensée

de mon bonheur que vous me parlez ainsi.

— Du bonheur! Hélène, nous en pourrions avoir encore si tu le voulais.

— Oui, si je voulais me dépouiller pour satisfaire vos passions.

— Hélène, vous oul)liez une chose, c'est que tout ce que vous possédez vous le Irnez de moi.

— Et vous ne tenez, vous, rien de moi, dites? Ne m'avez- vous pas pris ma jeunesse et ma beauté? Ne vous ai-jepas donné en échange de vos dons tout ce qu'une femme a de précieux, les seize années de mon printemps et mon avenir? Qu'en avez-vous fait?

— Ce sont des biens qui n'ont pas cours.

— La loi les reconnaît cependant.

— Oh! je sais que vous connaissez votre cod<* comme un avocat.

— Injure gratuite, monsieur; si j'avais été celte femme que vous dites, je vous aurais demandé en vous épousant de me constituer un douaire. Je me suis imprudemment mariée sous le régime de la communauté, et votre ruine aujourd'hui entraîne la mienne.

— Vous l'avouez donc, madame, vous n'avez rien à vous, et ces bijoux que vous défendez...

— Je les défendrai même contre la violence.

— La violence ne me sera pas nécessaire.

— Que voulez-vous dire ?

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