‹ La nuit de vengeursChapitre 7 sur 12 · LA HUIT SES YBRCBURS · texte numérisé non relu

LA HUIT SES YBRCBURS

mes qu'il lui faudrait dépenser pour posséder et conserver une belle maîtresse.

Les sacrifices devaient être considérables, mais l'objel avait une incontestable valeur. La seule crainte de M. Jules de Solanges était qu'après les avoir faits , il pourrait bien lui échapper encore.

Hélène avait jusque-là entretenu la passion du jeune homme par l'espérance. Il était résolu à la faire sortir de ses retranchements et à brusquer une fin qui ne pouvait plus être retardée désormais que par une arrière-pensée de ruse et d'astuce. Ce fut plein de cette intention qu'il entra chez madame de Sirey.

La coquette semblait avoir deviné toutes les pensées de M. Jules de Solanges. Elle l'attendait dans un simple déshabillé auquel l'art et le calcul n'étaient pas étrangers. Un long peignoir de mousseline blanche , orné de dentelles, enveloppait de la tète aux pieds son corps souple et délié. Toutes ses formes s'accusaient comme celles d'un marbre antique sous les plis de l'étoffe. Ses épaules, ses bras, son sein, laissaient deviner leurs plus secrets contours, et l'incarnat rose de sa peau se révélait au regard à travers le tissu diaphane.

Elle était étendue sur un divan , les pieds chaussés dans de petites pantoufles qu'un enfant aurait tenues dans la main, les cheveux

dénoués sur les épaules, les mains occupées à ef6ler le gland de soie de sa cordelière.

M. Jules de Solanges fut ébloui à Taspect de celle belle créature, et il sentit renaître au fond de son cœur cette flamme ardente qui le dévorait depuis si longtemps. Mais ellen*avait plus comme autrefois le respect pour la contenir, l'estime pour en modérer les mouvements. Le jeune homme aimait, mais d'un amour acre et brûlant, d'un amour matériel et tout égoïste , d'une passion violente, mais sans illusion, d'une tendresse fiévreuse, mais sans dévouement.

Il arrivait avec l'intention de traiter madame de Sirey de très-haut, comme une marchandise achetée dans un bazar de Constanlinople; mais, à la vue de cette grande et séduisante beauté , il s'arrêta devant elle et craignit un moment de profaner par un acte indigne tant de charmes et tant de splendeur. L'œuvre était trop belle ; l'acheteur n'osait plus songer au prix qu'il la payait, et il se prenait à penser que ce prix , quelque considérable qu'il pût être, resterait toujours au-dessous do la valeur de l'objet.

Il obéit au geste gracieux que lui fit la jeune femme et prit place auprès d'elle sur un canapé.

— Vous m'excusez , n'est-il pas vrai , dit-

elle, M. le vicomte , si je n*ai pu avoir hier le plaisir de vous recevoir? Brisée de fatigue, je m'étais mise au bain. Mais j'espérais bien que vous me dédommageriez aujourd'hui.

«c Elles s'entendent , » pensa M. Jules de Solanges en jetant sur Hélène un regard d'homme façonné de longue main aux ruses féminines.

Il attendit que madame de Sirey eut dit, et, comme il restait silencieux, celle-ci faillit se déconcerter.

— Eh bien ! reprit-elle , vous ne me dites pas si vous m'avez pardonné.

— Je ne vous pardonnerais jamais, madame, de me priver du bonheur de vous voir , si tout en vous, même vos caprices, n'avait des droits absolus sur ma volonté. Et, toutefois, je vous l'avouerai , j'ai hésité à venir.

-— Vous avez hésité?

— Oui , madame ; j'ai failli quitter Aix-la- Chapelle sans vous revoir.

— Sans me revoir! Et puis-je savoir la cause de cette hésitation , de ce beau projet , qui, heureusement pour moi, ne s'est pas réalisé?

— Il serait plus vrai peut-être de dire : « Malheureusement pour moi! »

— Jules, vous ai-je donné le droit de parler ainsi?

— Au moins vous ne m'avez pas donné celui de vous parler autrement.

— Soyez juste; j'étais mariée; que pouvaisje faire? Trahir mes devoirs? Vous m'auriez méprisée , et j'aurais perdu votre affection en oubliant celle que je devais à mon mari.

— Mais maintenant votre mari n'est plus là. Et moi je suis prés de vous, votre main dans la mienne , et , encore une fois , je vous le demande, m'aimez-vous?

— A quoi bon cette question, ne le savezvous pas ?

— Non, Hélène, je ne le sais pas; et, voulez-vous que je vous dise, je ne crois pas que vous m'aimiez.

— Jules...

— Ce n'est pas votre faute , je le sais bien ; vous ne pouvez pas aimer, et j'ai eu tort , encore une fois, de vous faire cette sotte question. J'aurais mieux fait de vous demander si vous voulez me permettre de vous accompagner en Italie... où vous allez, je crois.

— Qui vous a dit?

— Parbleu! vous le savez bien.

— Je vous assure que je l'ignore.

La réponse fut faite d'un ton affirmatifsî absolu que M. de Solanges fut sur le point de croire que la démarche de mademoiselle Rose avait été faite sans le consentement d'Hélène.

Il s6 reprochait déjà de Tavoir cru ; mais il se repentit presque aussitôt de celte bonne pensée.

— Au surplus , qu'importe? reprit la jeune femme. Oui , je vais en Italie , mais si vous conservez à mon égard les doutes qui outragent mon cœur, à quoi vous servirait d*y venir avec moi ?

— A mon tour, je dirai : « Qu'importe? n Je vous aime, et partout où vous irez, j'irai.

— Pourvu que je vous le permette.

— Oh ! je ferai si bien que vous me le permettrez.

— Il ne faut jurer de rien.

— Pas même de vous plaire en faisant naître les plaisirs sous vos pas.

— Oh ! les plaisirs passent si vile !

— Mais ils se renouvellent.

— Ils laissent après eux tant de regrets!

— Et tant de souvenirs !

— Les meilleurs souvenirs, Jules, sont ceux du cœur.

— Oui, mais il n'est pas donné à tous de les connaître.

— Jules, il y a de l'ironie dans votre langage.

— Hélène , il y a dans le vôtre une pensée qui se cache. Croyez- moi , jetons nos masques et montrons-nous tels que nous sommes : vous,

tlne femme jeune et belle, désireuse de le montrer, avide de vous l'entendre dire ; une de ces femmes faites pour régner partout et sur tous, pour inspirer toutes les folies, pour voir tomber à ses pieds tous les trésors et tous les orgueils. Moi, je suis homme capable de vous comprendre, de satisfaire, pour un temps du moins, toutes vos fantaisies, de vous aimer jusqu'àlaruine,de vous adorer jusqu'àrivresse. Vous le voyez , nous sommes faits pour nous entendre. Quittons donc ces airs d'emprunt et ces beaux semblants de vertus que nous n'avons pas. Si vous n'avez pas cédé à mes vœux jusqu'à présent , c'est que vous vouliez des conditions. Je vous les accorde toutes, toutes et au delà. Que voulez- vous encore de moi ?

— Votre main , Jules. Foi de gentilhomme , vous ferez ce que vous dites ?

— Foi de gentilhomme, je le ferai.

— Vous savez à quoi vous vous engagez?

— Je le sais. Je m'attache à vous comme un avare à son trésor.

— Vous savez les conséquences de l'engagement que vous prenez?

— Je les connais, et je m'y résigne à l'avance.

— J'aurai tous les droils sur vous, vous n'en aurez aucun sur moi.

— C'est entendu.

— Jamais vous ne me demanderez compte de mes actions?

— Jamais.

— Le jour où notre chaîne nous paraîtra trop lourde, nous la briserons.

— Soit, elle sera toujours légère pour moi.

— Vous ne me reprocherez jamais le présent ni le passé, et je resterai toujours maîtresse de mon avenir?

— Accordé.

— A ces conditions , je vous abandonne le droit que vous sollicitez. Vous m'accompagnerez, et, pour vous prouver que je ne suis pas un tyran bien sévère , je vous laisse fixer le jour et l'heure de notre départ. Vous savez que nous allons en Italie.

— Je le sais.

— Mais en passant par Paris.

— Pourquoi faire?

— Une question ! Je ne vous l'ai pas permis.

— J'aimerais mieux éviter celte ville.

— Il ne s'agit pas de ce que vous aimez le mieux. Il s'agit de ce qui me plaît davantage. Or, il me convient d'aller d'abord à Paris. J'ai besoin dans la capitale, et si vous ne voulez pas m'y accompagner, il faut le dire. Il est encore temps, je partirai seule.

M. Jules de Solanges se frotta le front et garda le silence.

— Dites, reprit la jeune femme avec un aimable sourire, voudriez-vous me prouver en me refusant que vous ne m'aimez pas , que vous ne m'avez jamais aimée?

— Vous savez si bien le contraire que vous en abusez.

— N'étes-vous pas ma propriété exclusive à partir de ce jour?

— Sans doute.

— J'ai donc le droit d'user et d'abuser, ^"est-ce pas le Code qui parle ainsi?

— Oui, mais le cœur tient un autre langage.

— Ne m'avez-vous pas dit que je n'en avais pas? Je tiens à justifier vos paroles.

— Vos actes suffiront à le faire.

— Vous n'avez donc aucune illusion?

— Aucune.

— Eh bien, ni moi non plus.

— Nous devons alors nous entendre à merveille, et je ne suis étonné que d'une chose...

— De quoi donc ?

— C'est que nous connaissant l'un l'autre si bien, nous songions à parcourir ensemble les mêmes chemins. Lequel de nous deux conduira l'autre ?

— Belle question ! je croyais l'avoir déjà résolue. C'est la première condition que nous ayons stipulée au contrat.

— Vous avez mille fois raison , mais que

— iO — voulez-vous ! je ne suis pas encore habitué à mon esclavage.

— Cela viendra. Ainsi donc nous passerons par Paris.

— Puisque vous le voulez...

— Vous voilà comme je vous aime et tel que je vous avais rêvé.

— Prenez garde au réveil.

— Bah ! j'y suis préparée. Un jour vous aurez assez de moi et un petit mot bien poli m'annoncera que je ne dois plus vous revoir.

— Je ne veux pas plus que vous répondre de l'avenir , mais je jurerais volontiers qu'un beau matin un petit billet parfumé me fera voir que vous êtes partie, emportée sur les ailes d'un nouvel amour.

— Au moins nous sommes avertis , et que cette fantaisie prenne à l'un ou l'autre de nous, nous n'en serons pas étonnés.

— Un homme averti en vaut deux.

— Une femme sur ses gardes en vaut quatre.

— Je ne puis rien vous apprendre.

— Vous êtes trop savant pour que je puisse vous enseigner quelque chose.

— Entre nous point de fausse pudeur, point de fausse délicatesse. Promettez-moi de mettre toujours les points sur les i,

— C'est le moyen d'être toujours d'accord.

— Ou du moins de nous brouiller à bon escient.

— Pour commencer, voici un portefeuille que macjame votre tante m'a bien recommandé de vous apporter. Elle prétend que sa vue aura sur vous plus d'influence que mes paroles.

— Ma tante est une femme pleine de jugement.

— Il y a un mot à son adresse.

— Vous êtes un homme charmant.

— Et vous, une femme précieuse.

— Vous m'estimerez ce que je vous coûte?

— Non, madame, ce que vous valez.

— Vous êtes encore galant au milieu de votre franchise.

— Un reste d'habitude.

— Que vous garderez, je l'espère.

— Aussi longtemps qu'il vous plaira.

— Vous parlez d'or et vous agissez de même.

— C'est vous qui m'inspirez, madame, et je puise dans vos yeux toutes les idées que j'exprime et toutes celles que je pratique.

Le jeune homme s'était penché vers Hélène, et ses lèvres effleuraient les boucles dénouées de la jeune femme. Celle-ci ne se défendit pas, et elle permit aux bras de M. de Solanges d'enlacer sa taille souple que le simple vêtement de mousseline défendait du contact de

la main. Sous celte pression le corps d*Hélène s'inclina sur l'épaule de Jules, et les deux bou ches s'unirent dans un long baiser.

Le marché fut ainsi conclu , et les conditions en furent sur-le-champ scellées.

Le lendemain deux chaises de poste entraînèrent les deux amants vers Paris , où ils ne s'arrêtèrent que trois jours, et de là ils gagnèrent les frontières de l'Italie. Nice fut leur première relâche.

Cependant , fidèle aux engagements qu'elle avait pris, mademoiselle Rose resta à Paris, se réservant seulement le droit de rejoindre sa nièce lorsque celle-ci l'appellerait auprès d'elle.

M. Jules de Solanges, en entrant dans cette vie d'aventures, savait donc parfaitement ce qu'il faisait, où il allait, quel était le triste but auquel il tendait. Ce qu'il regardait au premier jour comme un simple lien de galanterie qu'il pourrait briser d'un mot comme il l'avait scellé d'un baiser , devait bientôt prendre une extension, une force dont il n'avait pas soupçonné le germe dans son cœur. Nous allons suivre cette passion dans ses développements, et montrer à quelles sources impures elle puisait l'énergie qui allait, un jour prochain, aboutir & une catastrophe que tous nos lecteurs ont prévue.

Un bouquet et ses conséquences.

A Nice, à Florence, à Rome, à Naples, à Palerme, où les deux jeunes gens habitèrent successivement pendant un an que dura leur voyage d'Italie, il ne se donna pas une fête, pas un bal, pas un spectacle où Hélène ne parut triomphante, splendide, belle à faire pâlir d'envie toutes les femmes, séduisante à ravir le cœur de tous les hommes, capricieuse à les faire damner tous.

Partout où elle paraissait, un essaim de

^ 44 — jeunes gens formait son cortège habituel; à son appel, les salons devenaient déserts, et le sien s'encombrait de tout ce qu'il y avait d'illustre et d'élégant dans la ville. Elle exerçait enfin une séduction si grande que parfois une partie de son cortège l'accompagnait dans sa nouvelle résidence lorsqu'elle quittait une ville pour une autre.

Néanmoins, M. Jules de Solanges était constamment auprès d'elle. 11 s'enorgueillissait, au lieu d'en gémir, des ovations dont Hélène était l'objet; il en prenait sa part comme d'une chose à laquelle il avait contribué et dont il avait fait en grande partie les frais. Son attachement pour celte femme se mesurait aux sommes immenses qu'il avait dépensées pour elle. Il croyait l'avoir achetée assez cher pour qu'elle fût devenue son bien, et il avait complètement mis en oubli les conditions qui avaient été faites de part et d'autre a l'auberge d'Aix-la-Chapelle; ou plutôt les rôles étaient complètement changés. Jules commandait et c'était Hélène qui obéissait.

Disons-le, pour ne pas donner le temps à nos lecteurs de prendre le change, Hélène obéissait sans répugnance, avec empressement même, non que l'amour eût enfin jeté des germes dans le terrain stérile de son cœur, non que l'habitude eût consacré pour elle une

liaison sans base et sans valeur ; mais M. Jules de Solanges, s'il prétendait posséder Hélène comme on possède un objet d*art ou de luxe, pour en user et le montrer, avait en même temps pour elle les soins et les précautions d*un fin collectionneur pour un beau tableau original, pour une médaille rare et précieuse. Il ne négligeait rien pour la mettre en relief, pour faire valoir sa beauté, pour faire briller son esprit, pour l'environner de tout ce que le luxe, le confortable et l'opulence ont pu imaginer de plus splendide et de plus parfait. Les moindres désirs d'Hélène à cet égard étaient toujours satisfaits, souvent prévenus, quelquefois même provoqués. Elle n'avait pas la peine de songer à se rendre belle, M. de Solanges y pensait pour elle, mieux qu'elle et plus qu'elle.

Ce genre de vie convenait parfaitement à la nature vaine et ambitieuse de la jeune femme. Jamais elle n'aurait pu trouver chez un autre que M. Jules de Solanges cette générosité sans bornes, cette libéralité sans limites, celle satisfaction complète de tous ses goûts, de toules ses fantaisies, de tous ses désirs. Elle tenait donc à M. le vicomte de Solanges par les seuls liens qui pussent avoir un peu de solidité dans cette àme mercenaire ; elle y tenait parce que son second était introuvable. M. de Solanges y

dépensait les sommes considérables qu*il avait reçues du sort en traversant Ems et Bade, il y jetait sans compter celles que son père lui envoyait. Hélène était son luxe, sa gloire, sa folie pour laquelle rien ne lui coûtait, pour laquelle tout sacrifice devenait une joie, une fête, un plaisir. Jules passait littéralement ses journées à rêver de nouvelles dépenses et à inventer de nouveaux moyens de prodigalités, à imaginer de nouvelles magnificences. Mais aussi, en propriétaire jaloux d'un bien qui lui coûtait si cher, il avait l'œil ouvert sur tous ceux qui approchaient Hélène; son regard surveillait avec soin ses moindres démarches, étudiait ses moindres gestes, ses moindres paroles. Souvent Hélène s'était plainte de cette sorte d'inquisition dont sa conduite était l'objet. H se contentait de lui répondre froidement :

— Je vous paye assez cher, madame, pour que vous soyez tout entière à moi.

Alors madame de Sirey rongeait son frein d'or et gardait le silence.

Vis-à-vis des courtisans d'Hélène, M. Jules de Solanges était encore plus net et plus explicite. Lorsqu'il soupçonnait l'un d'eux d'un attachement trop sérieux ou trop vif pour la belle Française, il allait droit à lui, le priait ]»oliment de «'occuper d'une autre femme, et si l'amoureux persistait dans ses prétentions,

il lui envoyait deux amis, deux espèces d*estafiers qu'il traînait après lui pour l'obliger de leur présence dans ces petites rencontres. M. Jules de Solanges était de première force à toutes les armes, et il était rare que ses adversaires s'en revinssent sains et saufs des parties de campagne auxquelles il les avait conviés.

La renommée de ces exploits n'avait pas tardé à se répandre dans le pays qu'il visitait, et elle l'avait même précédé dans la plupart des cités où il vint successivement s'établir. Cette sinistre réputation avait un peu diminué la cour de madame de Sirey et attiédi l'ardeur de ses adorateurs. Celle-ci en soupçonna la cause lorsqu'il était trop tard déjà pour la faire cesser. Un incident insignifiant en apparence devait lui ouvrir les yeux sur sa position et lui faire mieux sentir la pesanteur des fers qu'elle s'était donnés.

C'était à Palerme , un soir qu'après une journée brûlante, elle se faisait traîner en calèche découverte , parmi les autres élégantes de la ville, sur la promenade de la Conca d'Auro.

Son équipage était le plus brillant, sa toilette la plus belle, sa beauté la plus splendide. Chacun l'admirait au passage et jetait sur sa route des exclamations enthousiastes. M. Jules

— iS —

de Solanges, à cheval auprès de sa voiture, semblait Tescorte obligée du trésor que traînaient quatre magnifiques chevaux barbes.

Cependant, au milieu de la promenade, M. de Solanges rencontra deux cavaliers de sa connaissance qui le retinrent quelques minutes à causer. Pendant ce temps-là, le regard du vicomte, qui n'avait pas quitté un instant la calèche de madame de Sirey, vit un jeune cavalier s'approcher de la voiture et saluer courtoisement Hélène. M. de Solanges reconnut en lui un jeune Anglais qu'il avait rencontré quelques jours auparavant à un bal chez le prince P***, et qui avait paru absorbé durant toute la nuit dans la contemplation des charmes de madame de Sirey. C'était un de ces jeunes enfants d'Albion, blanc et blond, aux yeux bleus, à la taille fine et élancée, au regard doux et fin. Il était beau. Le duvet de l'adolescence ombrageait à peine sa lèvre. Ses blonds cheveux flottaient au souffle tiède de la brise, et un dernier rayon du soleil couchant dorait son front pâle comme les vieux marbres d'Agrigente.

Que se passa-t-il dans le cœur de madame de Sirey en reconnaissant tout à coup auprès de sa voiture le gracieux étranger dont elle avait su captiver les regards à la fête du prince P*** ? quel souvenir traversa cette

froide pensée en retrouvant près d'elle ce jeune homme, cet enfant, dont elle s'était plu, suivant ses traditions habituelles, à troubler rame par ces mille jeux de coquetterie dont elle possédait le terrible secret? Un sourire erra sur ses lèvres et sa main serra plus vivement l'éventail qu'elle balançait. Dans les yeux bleus du jeune homme, elle vit briller l'éclair d'une passion naissante, et la bouche tremblante du jeune lord n'avait plus rien déjà à lui apprendre.

— Madame, lui dit-il, en s'exprimant avec aisance en français, permettez-moi de profiter de cette heureuse rencontre pour me mettre à votre disposition et à votre service. Quoi qu'il arrive, si jamais vous aviez besoin de moi , souvenez-vous de lord A***.

Le nom du jeune homme eut un écho chez madame de Sirey qui le répéta tout bas. Le cavalier après avoir salué la jeune femme allait se retirer. La voix d'Hélène le retint. La curiosité, un autre sentiment peut-être la poussait à retenir prés d'elle le jeune insulaire et à profiter d'un instant de liberté pour s'ouvrir à tout hasard cette nouvelle relation.

Le sable de la promenade était uni, les chevaux allaient au pas, on pouvait échanger quelques mots sans craindre qu'ils fussent entendus des passants.

— Pacceplo, dît-ellp, mais de grâce éloignezvous bien vile.

— Est-ce un ordre, est-ce une prière?

— Ce que vous voudrez , choisissez, mais éloignez-vous, j'ai peur... pour vous.

— Pour moi ! oh ! alors je reste.

Le jeune homme avait à peine dit ces mots que M. Jules de Solanges arrivant au galop de son cheval atteignait l'autre côté de la calèche. 11 salua poliment le gentleman, et celui-ci lui rendit froidement son salut.

— Madame, dit-il h Hélène qui était devenue pâle comme une morte, j'avais le dessein de vous présenter le jeune lord A*** qui vient de nous arriver à Palerme, mais je m'aperçois qu'il n'a pas attendu ma présentation et qu'il s*est présenté de lui-môme.

Puis s'adressant au jeune Anglais :

— Lord A***, lui dit-il, vous plairait-il de faire avec moi un tour de promenade?

— Volontiers, fit le gentleman.

— Monsieur! s'écria Hélène en regardant avec une sorte d'effroi M. Jules de Solanges.

— Eh ! quoi donc, madame, reprit celui-ci en souriant ; quel intérêt prenez-vous à notre promenade? Oh! soyez tranquille, nous suivrons votre voiture, et si vous n'entendez pas notre conversation, du moins entendrez-vous toujours le fer de nos chevaux.

Les deux cavaliers laissèrent passer on avant la calèche de madame de Sirey et se mirent à cheminer lentement derrière. Le sujet de leur entrelien était-il bien sérieux? Les passants n'auraient pu décider cette question à voir la bouche rieuse et Pair dégagé de M. de Solanges auprès du front soucieux et de la tournure sévère et digne du jeune lord. Après quelques minutes d'enlrelien, ils se saluèrent et chacun d*eux prit sa route de côtés opposés; l'Anglais tourna le dos à la calèche et M. de Solanges, au contraire, continua de la suivre. Mais en retournant à la ville, à l'endroit où la foule des promeneurs commençait à s'épaissir, un cavalier passa comme un trait auprès de madame de Sirey. En même temps un bouquet tomba aux pieds de la jeune fomme. Elle le ramassa et sous les fleurs elle trouva un billet sur lequel elle lut les mots suivants tracés au crayon :

«t Je vous aime! Demain peut-être je ne pourrai plus vous le dire. Pardonnez-moi donc aujourd'hui mon audace, et si je meurs pour vous, conservez ces fleurs en mémoire de celui qui aurait voulu vous affranchir et vous rendre heureuse.

« Lord A***. >»

Hélène sentît son cœur se gonfler en lisant ces lignes, et, pour la première fois de sa vie, elle devint triste et rêveuse à la pensée qn*un homme allait risquer sa vie pour elle. L'image de ce bel adolescent la poursuivit jusqu'à son hôtel ; sa voix retentissait incessamment à son oreille. Une singulière envie de le revoir, de l'entendre encore, saisit le cœur de la jeune femme ; elle forma mille projets pour atteindre ce but, et, dans sa préoccupation, elle froissait une à une les fleurs du bouquet qu'on lui avait jeté. Enfin, elle parut prendre son parti. Elle écrivit un seul mot sur un billet : « Venez, » et le confia à une camériste en qui elle avait confiance. Elle attendit.

Tout à coup la porte de sa chambre s'ouvrit lentement ; le cœur de la jeune femme battit plus vile; elle se retourna pour saluer du regard le gentleman qu'elle attendait. Ce fut M. Jules de Solangcs qui se présenta devant elle.

Madame de Sirey se leva de son fauteuil comme poussée par un ressort, et ses yeux effrayés se fixaient sur le visage impassible de son amant. Elle avait peur. Celui-ci lui fil signe de se rasseoir, et lui- môme, sans proférer une seule parole, tira un fauteuil et s'assit près d'elle. Puis, s'accoudant de son côté avec le flegme d'un homme sûr de lui :

— Vous êtes étonnée de me voir, dit-il : ce n'est pas moi que vous attendiez.

— D'où savez-vous? s'écria Hélène.

— Ce billel, fit Jules en tirant de son sein la lettre qu'elle venait d'écrire à lord A***.

Il alluma le papier à la bougie et le jeta enflammé sur les dalles de marbre de la chambre, où il se consuma.

Madame de Sirey avait eu le temps de reprendre son assurance et son énergie. Ce fut elle qui entama l'explication.

— Monsieur, dit-elle, vous savez que nous ne sommes pas mariés.

— Je le sais, répliqua froidement le vicomte.

— Vous savez que j'ai le droit de rompre, quand je le voudrai, les liens fragiles qui nous unissent.

— Je le sais ; mais ces liens vous ne voudrez pas les rompre.

— Pourquoi, s'il vous plaît ?

— Parce que si vous les rompez, je tuerai le jeune lord A*** qui vous a jeté ce soir les fleurs que vous effeuillez en ce moment.

— Vous le tuerez, monsieur; cela n'est pas dit.

— Non, cela n'est pas dit, si vous consentez à quitter Palerme demain.

— Jamais, monsieur ; c'est assez de fai-

blesse comme cela. Je me réveille enfin ; je redeviens moi-même, et je m'affranchis du joug sous lequel je gémis depuis trop longtemps...

— Vous n*aimez donc pas ce jeune homme?

— Que vous importe?

— Il m'importe beaucoup vraiment. Je souhaite, mais je n'ose me bercer d'une aussi folle espérance, je souhaite que vous l'aimiez, et que vous l'aimiez véritablement.

— Eh bieni oui, je l'aime... je l'aime de toute mon âme.

— En étes-vous bien sûre?

— Vous en doutez ! Attendez...

Madame de Sirey fit retentir un timbre. Sa camériste parut.

— Andréa, dit-elle, faites mettre mes chevaux, et préparez ma toilette de nuit.

— Qu'allez-vous faire? reprit le vicomte.

— Vous avez empêché lord A*** de venir chez moi lorsque je l'appelais, je vais chez lui.

— Vous n'irez pas !

— Et qui m'en empêchera?

— Moi.

-— Point de violence, monsieur; si le gentilhomme a oublié nos conventions d'autrefois, l'homme, du moins, se souviendra que je suis une femme.

ignorez que ce que je veux, Dieu le veut !

— Je vous jure que si je ne vous donne pas ce tableau, personne au monde ne vous le donnera.

— Je vous jure que s'il n'est pas ici dans deux heures, apporté de votre main, il le sera dans trois de la main d'un autre.

— C'est ce que nous verrons.

— Mon Dieu ! oui, c'est ce que vous verrez. Sur ces mots, Hélène se retira et laissa

M. Jules de Solanges seul en proie à ses réflexions.

— Serpent lié à sa proie! s'écria-t-il . En vain j'essaye de dénouer ses anneaux ; plus mes efforts sont grands, plus je les sens se multiplier et m'étrendre. Celte femme me fascine et m'énerve. Je l'ai achetée si cher que je redoute de la perdre, alors même qu'elle excite ma colère et que je me surprends à la délester.

Le jeune homme se laissa tomber dans un fauteuil et pencha son front sur sa main. En ce moment, un valet de chambre entra et informa le vicomte qu'un homme demandait à lui parler.

— Il se nomme Abraham, dit le domestique.

— Abraham ! c'est la Providence qui ramène. Faites-le entrer.

Maître Abraham était un juif à qui M. de

U HUIT DES VBSGEURS. 3. i

Solanges avait ordinairement recours dans les moments difficiles.

— Monseigneur, dit le juif en entrant, vous m'avez fait demander?

— Non, mais qu'importe ! Vous arrivez à merveille.

— Monseigneur a donc besoin de mes petits services?

-— Peut-être bien. Pouvez- vous me procurer vingt mille écus ?

— Vingt mille écus, c'est une lourde somme.

— Je le sais, mais sur de bons gages...

— Sur de bons gages, monseigneur?

— Oui, sur des bijoux, sur des objets d'art précieux. Vous me trouverez cela aisément.

— Aisément, c'est facile à dire.

— Vous êtes trop habile, maitre Abraham, pour que ce ne soit pas pour vous aussi facile à faire. Mais je vous averlis que je suis pressé.

— Combien de temps me donnez-vous pour réunir cette somme ?

— Une heure.

— Une heure! c'est trop peu.

— Dites alors le temps qu'il vous faut.

— Il me faut jusqu'à demain matin.

— Alors, l'affaire est impossible.

— Ce soir?

— 11 sera trop tard.

— Dans cinq heures?

— Trop tard encore.

— Dans trois heures?

— Trop tard, vous dis-je, trop tard.

— Cependant, il faut bien que j'aie le temps de chercher, et, ce qui est plus difficile, de trouver.

— Cela ne me legarde pas, M. Abraham ; arrangez-vous pour me donner la somme dans une heure et demie au plus tard, sinon ne vous en occupez pas.

— Au moins, si vous me donniez deux heures entières,

— Deux heures! bah! de la menace à Faction il y a loin, dit le vicomte en se parlant à lui-même. D'ailleurs, qui donc serait là tout prêt à sacrifier soixante mille francs au caprice d'une jolie femme? Les gens qui me ressemblent sont rares. Allons , maître Abraham, va pour dans deux heures.

— Si monseigneur voulait maintenant avoir la bonté de me montrer les joyaux sur lesquels il compte emprunter la somme?

— En voici quelques-uns, fit M. de Solanges en vidant sur la table tous les bijoux qu'il possédait pour son usjjgo particulier.

Le juif les prit un à un, les examina avec le plus grand soin, et les remettant dans le cof-* fret :

Oui, dit-il, ceci peut répondre pour la

moitié de la somme, mais pour le reste?

— Pour le reste, maître Abraham, je vous donne ce christ de Donatello, un chef-d'œuvre que j'ai payé quinze mille écus, cette madone du Pérugin, ces deux dessins de Raphaël , ce croquis de Michel-Ange, ces trois enfants d'Annibal Carrache, et ce que j'ai de plus beau, ce Bassan que vous voyez dans ce panneau.

— Ce n'est pas assez, monseigneur. Les objets d'art, vous le savez bien, n'ont qu'une valeur de convention, et je ne trouverai jamais plus de cinq mille écus de tout cela. C'est donc encore une somme pareille qu'il faut couvrir. Que vous importe, d'ailleurs, est-ce que vous ne reprendrez pas tout cela au bout de quinze jours?

— Dans quinze jours, non ; dans un mois, oui.

— Dans un mois! fit le juif en reculant de trois pas. Dans un mois ! comment voulez-vous que je propose à mes confrères une affaire à si long terme?

— Vous appelez un mois un long terme?

Allons! allons! maître Abraham, je vois que vous ne voulez pas faire l'affaire.

— Est-il possible de dire cela, lorsque vous me voyez faire tout ce que vous voulez pour vous obliger? Mais un mois, c'est trop long.

— Je n'aurai d'argent que dans un mois.

ainsi donc il faut bien que vous en passiez par là si vous voulez conclure.

— Mais songez donc que pour un mois on va me demander un escompte considérable, et vous savez bien que je n'aime pas à écorcher les personnes qui m'honorent de leur confiance.

— Je sais, maître Abraham, que le plus grand désintéressement préside à toutes vos actions et que si vous prêtez de l'argent à gros intérêt , c'est uniquement pour obliger l'humanité; mais laissez vos scrupules, je payerai l'escompte qu'il faudra.

— Du moment que vous l'exigez... Mais c'est vous-même, monseigneur, qui le voulez absolument. Ajoutez donc à ces objets cette petite vierge de Vinci, ce panneau de l'Albane, cette bataille de Jules Romain, ce naufrage de Tempesta, ce martyre de saint Laurent par Giorgione et enfin cette petite sculpture de Benvenuto, et vous aurez vos vingt mille écus dans deux heures.

— En voilà déjà une que vous passez à discuter les conditions de notre marché. Mais hàtez-vous donc.

— Tout de suite, monseigneur, tout de suite; mais dans un mois, jour pour jour, vous vous engagez à payer la somme de quatre-vingt mille livres.

— Vingt mille livres d'escompte, pour un mois, y pensez-vous?

— A tout autre qu'à vous j'en aurais demandé quatre-vingt-dix mille.

— Allons, j'ai hâte d'en finir, je vous rendrai soixante et quinze mille livres, pas un sequin de plus.

— Oh ! vous ajouterez bien deux mille livres pour la commission. C'est mon petit bénéfice,

monseigneur.

— Oui, oui, maître Abraham, je les connais vos petits bénéfices. Vous aurez mille livres, voilà tout. Maintenant allez vite.

Maître Abraham sortit en faisant force salutations et en promettant de revenir dans une heure.

— Allons ! fit le vicomte, encore ce sacrifice, mais ce sera le dernier.

La fin d'une liaison dangareute.

Le juif fut exact au rendez-vous. Les deux heures n'étaient pas encore écoulées que sa gondole s'arrêtait au pied de l'escalier de marbre du palais habité par M. Jules de Solanges et sa maîtresse. Il remit au vicomte les soixante mille livres, lui fit signer un acte de vente à réméré des objets donnés en nantissement et se hâta d'enlever joyaux, bijoux, tableaux et sculptures. En moins d'un quart d'heure tout fut terminé. L'appartement particulier de M. de Solanges ressemblait à un désert.

Le vicomte avait commandé sa gondole. Il descendit au Grand-Canal presque sur les talons de maître Abraham et ne tarda pas, grâce à la vigueur de ses barcarols, à le laisser derrière lui. Il se fit conduire chez le marchand auquel appartenait le Corrège si ardemment désiré. Il arrivait trop tard, le tableau venait d'être vendu.

— A qui? demanda le vicomte.

— A un étranger dont j'ignore le nom et la demeure. Il a acheté, il a payé et il a emporté.

Telle fut la réponse du marchand, elle parut rassurer le jeune homme.

Toutefois il se ravisa au moment de quitter la boutique.

— Comment était cet étranger? demanda-t-il.

— Grand , très-jeune et blond, répondit le marchand.

— Grand, très-jeune et blond, répéta M. de Solanges en s'éloignant. Qui ce peut-il être? Que m'importe! c'est toujours soixante mille livres de gagnées. Mais comment annoncer à Hélène cette fâcheuse nouvelle? Nous allons avoir un orage terrible.

Cet orage, M. de Solanges était décidé à le braver et même â en profiter pour rompre enfin ses chaînes. Il avait retrempé son courage pendant sa course chez le brocanteur. Il revenait plus ferme et plus sur de lui.

— Madame, dil-il à Hélène en pénétrant presque à Fimproviste dans le petit salon de madame de Sirey, je suis arrivé trop tard ou plutôt le marchand s'est trop hâté. J'allais chercher le tableau pour lequel il vous a pris une si belle passion. Il était vendu.

— Je vous l'avais bien dit, monsieur, répondit Hélène d'une voix nonchalante, dans deux heures il sera trop tard. Vous n'avez pas voulu me croire.

— Soyez sûre, Hélène, que je le regrette pour vous.

— Pour moi l je n'ai rien à regretter, sinon qu'une autre main que la vôtre ait été obligée de me l'apporter.

— Que voulez-vous dire ?

— Rien que vous ne deviez fort bien savoir. Ne vous avais-je pas averti ?

— Comment ! Vous auriez...

— Accepté ce beau présent? Pourquoi pas?

— Non, madame, je ne veux pas vous croire, vous voulez rire de ma crédulilé.

— Vous en doutez! Venez plutôt voir.

En parlant ainsi madame de Sirey entraîna son amant dans sa chambre et lui montrant le tableau suspendu au fond de son alcôve :

— Regardez, dit-elle.

Toute l'indifférencedont M. de Solanges avait fait provision pour affronter la tempête s'éva-

nouit à cet aspect. Un autre avait été plus généreux, plus empressé, plus magnifique que lui. Cette pensée lui rendit loule sa fougue et toute sa jalousie des premiei-s jours.

— Ah! c'en est trop! s'écria-t-il. Le nom, le nom de celui qui vous a fait ce cadeau ?

— Et si je refuse de vous le dire ?

— Je le découvrirai et, sur ma parole, je ferai payer cher à cet homme le plaisir de faire des folies pour vous.

— Vous êtes donc bien sûr de vous ? fit la jeune femme avec un froid sourire sur les lèvres.

— Madame, priez pour lui, car s'il n'est pas un lâche...

M. de Solanges n'eut pas le temps d'achever sa phrase. La parole s'arrêta dans son gosier en voyant soulever une portière devant lui et apparaître un jeune homme grand, très-jeune et blond. C'était l'acheteur désigné par le marchand, c'était l'Anglais de Païenne, c'était lord A***. Il était pâle, mais calme et immobile comme une statue.

— Non, monsieur, je ne suis pas un lâche et je me charge tout à l'heure de vous le prouver.

— Ah ! c'est vous , s'écria le vicomte en se croisant les bras surla poitrine. J'avais un poids 8UP le cœur ; je vais donc pouvoir me soulager.

Ne comptez plus comme à Paleriiio sur les prières de votre maîtresse. Désormais celle femme est sans pouvoir sur moi et se trainàtelle suppliante à mes pieds, je ne vous ferais pas de grâce.

— Et qui donc vous en demande? s'écria Hélène en se précipitant au-devant de M. de Solanges.

Elle avait les lèvres crispées, le sourcil plissé, rœil étincelant comme un glaive. Jules recula d'un pas.

Le jeune lord profita de ce moment pour s'approcher du vicomte.

— Monsieur, dit-il d'un Ion froid et sec, vous savez bien qu'à Palerme ce n'est pas moi qui ai fui. Aujourd'hui, comme alors, je suis à votre disposition.

— Ah ! je n'aurai garde celte fois de vous laisser échapper.

— Tout a l'heure...

-- A l'instant même, ici.

— Comment! dans ce palais?

— Dans cette galerie. Ne la trouvez-vous pas assez grande ?

En parlant ainsi , M . de Solanges avait ouvert une porte et montrait a l'Anglais une vaste salle où jadis toute l'aristocratie vénitienne avait pu tenir à l'aise.

— Pardon, monsieur, fit le jeune lord ; mais

il nie semble qu'ordinairement ces sortes d'affaires se traitent en plein air et par devant témoins. Si je succombais chez vous, on pourrait croire...

— Soyez tranquille ; nous allons prendre nos précautions. Nos armes seront celles des gentilshommes d'Angleterre, le pistolet.

— Soit. D'ailleurs le choix vous appartient.

— Oui, mais vous ignorez peut-être que jamais je n'ai manqué mon coup à cette arme et que je puis mettre à quarante pas ma balle dans l'anneau de madame.

— Que m'importe! Trêve de bravades, s'il vous plaît. Si vous êtes pressé, je le suis autant que vous.

— Mes paroles sont si peu des bravades que j'ai résolu de rendre les chances égales. Nous nous placerons à huit pas l'un de l'autre; un seul pistolet sera chargé.

— A huit pas, monsieur, c'est un assassinat! interrompit vivement Hélène.

— Qu'importe , puisque les chances sont égales de part et d'autre? C'est vous d'ailleurs, madame, qui choisirez l'arme de monsieur ; je prendrai celle que vous aurez laissée. Ah! prenez garde; c'est à vous d'avoir la main heureuse.

— Mais encore une fois, monsieur, si je succombe ainsi chez vous, vous serez exposé

— Je n'ai garde de l'oublier, et ]a violence n'est pas ce que vous avez à redouter. Vous savez bien que je n'en userai pas. Mais je me bats demain matin avec lord A***, et je vous donne ma parole d'honneur que si vous passez le seuil de celle porte, je le frapperai à mort... Si, au contraire, vous voulez bien entendre la voix de la raison, eh bien! vous savez que je ne suis pas impitoyable, je lui ferai une simple saignée au bras, ou, mieux encore, je suis homme a retirer ma provocation. Grâce au ciel, ma réputation n'est pas à faire, et je peux fort bien ménager cet adolescent sans m'exposer au sarcasme d'une mauvaise langue.

— Savez-vous, monsieur, que la tyrannie que vous exercez sur moi est une chose indigne? Savez-vous bien que je ne vous aime plus?

— Je sais, du moins, que vous ne m'aimez pas ; mais moi, madame, je vous aime ; mais moi j'ai besoin de vous ; vous êtes essentielle à ma vie, vous en êtes le complément indispensable. Si je ne vous avais plus là pour vous voir, pour jouir de votre beauté, pour mettre au pillage tous ces trésors que les autres convoitent, mais dont ils ne peuvent approcher ; si je ne vous avais plus à étreindre dans mes bras, à serrer contre mon sein, à presser con-

tre mes lèvres, je crois que j*en mourrais. Comprenez-vous maintenant pourquoi je suis jaloux?

— Ce que je comprendrais, monsieur, c'est que vous me teniez quitte de vos sentiments égoïstes.

— Ne parlez pas d'égoïsme, Hélène ; tout ce que j'ai n'est-il pas à vous?

— Oui, vous savez parer votre victime. Mais je vous en avertis, ma patience est à bout, et que ce soit aujourd'hui, que ce soit demain, je suis décidée à rompre ma chaîne.

— Non, vous ne romprez rien, croyez-moi, pas même la tige de cette rose que vous maltraitez si fort. Elle doit vous être chère cependant.

— Oui, monsieur, car je la paye au prix de ma liberté.

— Liberté, liberté, c'est un mot, Hélène. N'êtesvous pas la plus libre des femmes?

— Libre d'adorer qui je déteste et de fuir qui j'aime.

— Vous devriez au moins ménager davantage mon amour.

— Votre amour, c'est comme ma liberté, un vain mot.

— Soit, mais vous ne sortirez pas ce soir, n'est-ce pas?

— Si vous me promettez...

— De ménager ses jours? Ah ! Hélène, vous Taimez donc bien?

— Je vous l*ai dit.

— Bah! pourquelquessemaines; le caprice d*un wouient.

— Pour jamais, monsieur; la passion de toute ma vie,

— Bon, je n'en crois rien. Mais n'importe, je tiendrai la promesse que je viens de faire, et pour preuve...

M. Jules de Solanges se mit à tracer à la bâte quelques lignes sur le bureau de madame de Sirey. Quand il eut terminé, il les présenta à Hélène.

— Lisez, dit-il, et jugez ensuite.

Madame de Sirey lut. C'était une lettre

adressée à lord A***, dans laquelle M. de Solanges s'excusait de sa provocation et le priait instamment de la considérer comme non avenue.

— Sans conditions ? demanda Hélène.

— Sans autre condition que celle que je vous ai faite tout à l'heure ; demain vous quitterez Païenne. Vous hésitez?

M. Jules de Solanges avait repris la lettre des mains de madame de Sirey. H Cl le geste de la déchirer par le travers. La main d'Hélène arrêta la sienne.

— Non, Jules, dit-elle, jen*hésite plus. Nous partirons demain.

L'accent dont Hélène prononça ces paroles avait quelque chose de sombre et de sinistre qui aurait frappé tout homme moins préoccupé de son triomphe que ne l'était M. de Solanges.

— J'étais sûr, s'écria-t-il, que vous finiriez par entendre raison.

Il plia la lettre, la glissa dans une enveloppe, et la remettant à Hélène après l'avoir cachetée ;

— Je ne veux pas même être soupçonné, Hélène, ajouta- t-il. C'est vous qui ferez remettre cette lettre à son adresse.

Jules porta galamment la main de la jeune femme à ses lèvres et sortit.

A peine avait-i! franchi le seuil de la chambre que madame de Sirey, laissant tomber sur son pupitre la lettre que son amant venait d'écrire :

— Oui, dit-elle, je la lui ferai remettre; mais elle ne sera pas seule.

Elle se mit à son bureau, et, d'une main rapide, elle écrivit une seconde lettre. Puis elle brisa le cachet de celle de Jules, glissa les deux billets dans une nouvelle enveloppe qu'elle s'empressa de cacheter, et remit le pli à sa camérlste qu'elle avait appelée.

— D*où vient, dit-elle, que la lettre que je vous ai remise tantôt n*ait pas été portée à son adresse?

— Je l'ai confiée au valet de pied de madame, dit Andréa. Si elle n'est pas parvenue, c'est à lui qu'il faudrait s'en prendre. Madame veut-elle que je le fasse venir?

— Inutile, fit Hélène. Rcmeltez-lui cette lettre, et dites-lui celle fois que c'est de la part de M. le vicomte.

Andréa disparut emportant la lettre.

— Je vis ici dans un cercle d'espions, murmura Hélène. Mais ils auront beau faire, je saurai tromper leur surveillance.

Le dernier sacrifiée.

Le lendemain, le Palermo entraîna les deux amants vers Naples, et de Naples, ils se dirigèrent sur Venise. M. Jules de Solanges avait résolu d'y passer Télé.

Il y trouva des lettres de sa famille. Ces lettres étaient pleines de reproches. On savait quelles folies il avait faites, quelles folies il faisait; on savait pour qui, et les conseils d'une mère, les paroles graves d'un père essayaient d'arracher Jules aux bras de la femme étrange qui consumait et sa vie et sa fortune. M. le

comte de Solanges avait encore fait des sacrifices pour son fils, il lui envoyait une somme assez considérable, mais, disait-il, ce serait la dernière s'il ne rompait sur-le-champ sa liaison ruineuse.

Hélène, en effet, était un gouffre, et on aurait pu la surnommer le Crible, comme jadis cette Phryné d'Athènes dont les mains laissaient échapper l'or à mesure que les voluptueux contemporains de Périclès le faisaient tomber do leurs mains dans les siennes.

Depuis son départ de Palerme surtout, elle avait affiché mille goùls extravagants et provoqué des dépenses devant lesquelles la prodigalité même de M. de Solanges avait reculé. C'était la première fois.

En arrivant à Venise, elle voulut avoir un palais sur le Grand-Canal, et il fallut le louer fort cher, parce que ces habitations royales étaient en ce moment très-rares. Dans ce palais immense, tout peuplé de grandes peintures et de marbres séculaires, il fallut un train proportionné et un mobilier considérable. Puis vinrent les gondoles, gondoles de jour, gondoles de nuit, gondoles de promenade, gondoles de visite, gondoles de fêtes, avec leurs barcarols en pelite ou en grande livrée, suivant les circonslanccs. Dans les gondoles de promenade, on voulait des musiciens pour

~ 55 — bercer sur les ailes de l'harmonie les réves inspirés par l'Adriatique. Quant aux toilettes, on n'eut rien à ajouter pour les rendre les plus belles et les plus élégantes de la ville des doges. Venise n'avait pas une princesse de sang royal qui pût lutter avec Hélène de luxe et de magnificence.

Devant ces exigences sans cesse renaissantes, M. Jules de Solanges était sans force pour résister. Depuis la dernière aventure dePalerme, il s'était repris à aimer Hélène d'une passion ardente. C'était chez lui comme un vertige. Cette femme aspirait par tous les pores la vie du jeune homme.

Une pareille existence ne pouvait longtemps durer. Les dernières largesses paternelles furent bientôt englouties avec tout le reste, et un jour M. Jules de Solanges se trouva dans l'impossibilité de satisfaire une fantaisie nouvelle de sa maîtresse. Madame de Sirey avait envie d'une madone du Corrège dont on demandait vingt mille écus. Jules n'avait que la moitié de cette somme, et il avait fait deux fois déjà la sourde oreille au caprice d'Hélène. Celle-ci ne se tint pas pour battue et revint à la charge une troisième fois.

— C'est singulier ! dit-elle, je croyais trouver en me réveillant cette vierge du Corrège dont j'ai tant envie, suspendue au mur de ma

chambre. J'avais rêvé que vous m'aviez fait celte galanterie.

M. de Solanges ne répondit pas.

— Ah! Jules, qu'ils sont loin de nous, poursuivit-elle, ces temps où je n'avais pas même la peine de rien désirer, où tous mes vœux étaient comblés avant que je les eusse formés, où vous alliez au-devant de tous mes caprices, où vous devanciez toutes mes fantaisies... Mais alors, Jules, vous m'aimiez.

— Et aujourd'hui, je ne vous aime plus, voulez-vous dire ? fit le vicomte.

— C'est, en effet, ma pensée.

— Regardez autour de vous, voyez ce luxe qui vous environne, voyez ces bronzes, ces marbres, ces peintures, cet or qui ruisselle partout, mirez-vous dans celte glace, énumérez toutes les richesses de votre toilette, de vos parures, dites s'il y a au monde de plus belles dentelles, de plus belles étoffes, de plus riches écrins que les vôtres? Interrogez le premier cavalier ou le premier barcarol qui passe, demandez-lui quelle est la femme de Venise qui étale le plus de faste, qui jette autour d'elle le plus de splendeur, qui satisfait le plus aisément ses coûteux caprices, tous vous répondront : « C'est la signera Hélène, c'est madame de Sirey! » Que voulez-vous de plus? N'ai-je pas fait assez pour vous, ne suis-je pas

prêt encore à tenter pour vous les sacriOces possibles ?

Madame de Sirey avait écouté cette énumération les mains croisées, avec un mouvement de fébrile impatience. Quand le vicomte eut fini, elle secoua tristement la tête et un sourire d'ironie crispa ses lèvres effilées.

— Vos reproches ne m'atteignent pas, monsieur, dit-elle, et je négligerais d'y répondre, si mon silence ne devait être considéré par vous comme un acquiescement tacite à vos paroles. Vous me parlez des dépenses que vous avez faites pour moi, du luxe que vous m'avez donné ; et moi, monsieur, n'ai-je pas dépensé ma vie avec vous, ne vous ai-je pas donné le luxe de ma beauté et de mes dix-huit ans, ne vous ai-je pas enrichi, moi aussi, de mes triomphes et de mes caresses ? Cette existence dorée que vous m'avez faite, un autre me l'aurait faite comme vous ; je vous ai rendu tout ce que vous m'avez donné , partant nous sommes quittes. Vous devez vous estimer trop heureux d'avoir obtenu la préférence.

— Hélène, je ne vous reproche rien, je vous fais seulement observer que jusqu'à présent tous vos vœux ont été comblés à souhait.

— Oui, même lorsque vous m'interdisiez à Palerme le droit d'écouler les inspirations de mon cœur.

— Hélène , n'évoquez pas ce souvenir, croyez-moi.

— Oui, tous mes vœux ont été comblés, vous avez raison, mais vous m'avertissez qu'à l'avenir ils ne le seront plus.

— Ils ne le seront plus lorsqu'ils ne seront pas raisonnables.

— Raisonnables ! voilà votre grand mot, à vous autres hommes, quand vous voulez rompre avec vos maîtresses.

— Et qui donc vous parle de rompre ?

— Vous, parbleu ! N'est-ce pas vouloir rompre que de me refuser une bagatelle que je désire et que je vous ai demandée déjà trois fois?

— Cette bagatelle, comme il vous plaît de la nommer, Hélène, est trop coûteuse pour moi en ce moment ; ce caprice de belle peinture qui vous prend tout à coup, je ne suis pas en position de le satisfaire en ce moment.

— A la bonne heure! voilà qui est plus franc et plus clair. Vous ne pouvez plus faire de sacrifices pour moi; eh bien, n'en faites plus ; vous ne pouvez plus satisfaire mes goûts, mes caprices, qu'importe! un aulre les satisfera; vous ne pouvez pas me donner ce tableau, un autre me le donnera ; je le veux, je l'aurai.

— Hélène, vous me connaissez, vous savez que de telles paroles sont téméraires.

— Jules, vous ne me connaissez pas, vous

— égaux invesligalions de la justice, et je ne puis consentir...

— Attendez donc, monsieur, que je vous aie tout dit. Chacun de nous va écrire une lettre conçue en termes qui puissent faire croireàun suicide. Voici du papier, de l'encre, qu'attendez-vous encore? Ces conditions ne vous semblent-elles pas acceptables?

— Tout au plus, mais je n'hésite pas à y souscrire; vous avez le droit de me les dicter.

Les deux jeunes gens prirent une plume et tracèrent quelques lignes qu'ils échangèrent ensuite pour garantir leur sùrelé personnelle.

Pendant cette scène, madame de Sirey était restée immobile, appuyée comme une statue contre l'une des colonnes d ebène de son lit. Elle paraissait presque complètement étrangère à tout ce qui se passait, ou du moins si elle y prenait part, c'était par un sourire dédaigneux et cruel qui aurait trahi le secret de ses pensées à des regards moins préoccupés que ne l'étaient en ce moment ceux des deux adversaires.

M. de Solanges alla prendre chez lui une boîte de pistolets. Pendant ce temps-là le jeune lord, resté seul avec Hélène, prit la main de celle-ci et fixant sur elle un regard plein d'amour :

— Madame, lui dit-il, je suis peut-être au 3. 5

bord de la tombe ; voulez-vous que je meure sans avoir effleuré votre front de mes lèvres? Madame de Sirey jeta ses deux bras au cou du jeune homme et serra étroitement sa tête dans ses deux mains.

— Vous ne mourrez pas, dit-elle ; vous vivrez pour m'aimer et pour être aimé.

— Doux oracle que je voudrais payer mille fois du prix de mes jours ! s'écria le jeune homme en couvrant de baisers le visage et les mains d'Hélène.

— Mais surtout point de faiblesse, point de fausse générosité, reprit celle-ci avec un accent terrible dans la voix. Si le hasard met dans sa main Tarme chargée, il n'aura aucune pitié pour vous; n'en ayez aucune pour lui. A ce prix, je suis à vous.

M. de Solanges rentrait en ce moment, apportant une paire de pistolets.

— Passons dans la galerie, dit le vicomte, et nous chargerons une des deux armes pendant que madame attendra chez elle l'heure d'accomplir sa mission.

Les deux jeunes gens entrèrent dans la galerie; le vicomte prit un des deux pistolets et présenta l'orifice du canon à lord A***, pour que celui-ci y versât la charge de poudre. Puis il bourra lui-même et répéta la même opération pour la balle. Quand le pistolet fut chargé :

— Voyez maintenant vous-même, monsieur, dit Jules, s'il est possible de distinguer Tarme mortelle de Tarnie innocente.

— Impossible en effet, dit l'Anglais.

Mais pendant ces préparatifs, madame de Sirey n'était pas restée inoccupée. Elle avait écarté avec précaution un pli de la portière et son regard n'avait pas laissé échapper un détail; ses yeux s'étaient attachés sur larme chargée et ne l'avaient plus quittée jusqu'à ce que M. de Solanges l'eût posée sur la table à côté de celle dont le canon était vide.

Un instant après, M. de Solanges souleva la portière, et il trouva Hélène assise au fond de sa chambre, loin de la porte de la galerie, dans l'attitude de la réflexion et de la douleur.

— Madame, dit-iJ, nous n'attendons plus que vous.

Hélène se leva sans répondre, s'avança d'un pas jupidedans la galerie, et, marchant droit à la table, elle saisit une des deux armes d'une main ferme et la présenta à lord A...

Celui-ci la prit; le vicomte jeta un regard de défiance sur celle qui reslait : mais il n'y avait pas à balancer. Les deux adversaires se mirent en face l'un de l'autre; la table mesurait à peu près huit pas et les séparait. La main gauche appuyée sur le marbre, ils attendaient le signal. Ce fut Hélène qui le donna. Mais

auparavant elle enveloppa de son regard pénétrant toute la personne du jeune lord, et lui communiqua, dans cette sorte d'action magnétique, toute sa haine et toute sa soif de vengeance.

Les trois coups fatals furent frappés par ces deux petites mains familières aux caresses. Le coup partit, et M. Jules de Solanges s'affaissa sur le marbre de la table. La balle avait brisé le front, et la cervelle avait jailli jusque sur les épaules de madame de Sirey.

— Il est mort, dit celle-ci d'une voix sombre. Partez vite, je me charge de tout.

Lord A*** jeta sur le parquet la lettre que le vicomte avait écrite avant de se battre, et s'arrachanl à ce triste spectacle ;

— A demain, dit-il.

— A ce soir, répondit Hélène.

Le jeune homme frissonna d'épouvante; mais un baiser de sa maîtresse effaça cette impression pénible.

Dans la ville se répandit bientôt la nouvelle de la mort funeste de M. Jules de Solanges. Les magistrats s'émurent; mais ils s'arrêtèrent devant ce qui leur semblait l'évidence, et, après avoir pris connaissance de la lettre, ils déclarèrent que cette mort violente ne pouvait être attribuée qu'au suicide.

Néanmoins il circulait des bruits étranges.

et la plupart des personnes qui connaissaient les deux amants firent certaines conjectures qui prirent plus de poids encore lorsque l'on vit, quelques jours après la catastrophe, madame de Sirey quitter précipitamment Venise en compagnie du jeune lord A***.

Ces bruits, ces conjectures, recueillis plus tard par des amis de M. Jules de Solanges, parvinrent jusqu'à sa famille, et se répandirent même k petit bruit dans le pays. Le notaire de M. le comte de Solanges, M. Roger, avait été envoyé à cette époque à Venise pour recueillir les débris de son luxe et ses restes mortels. Voilà comment le notaire d'Aumale avait pu donner à son fils des renseignements peu équivoques sur madame de Sirey ; voilà comment M. Raymond Roger s'était trouve posséder le fil de ses intrigues, et voilà pourquoi aussi madame de Sirey avait pâli et avait tremblé la première fois qu'elle avait entendu prononcer à son oreille le nom de M . le vicomte de Solanges.

Explications indispensables.

Après révénement qui avait mis fin d*une façon tragique à la liaison de M. Jules de Solanges avec madame de Sirey, jusqu'à l'époque où nous l'avons retrouvée dans la contre-allée des Champs-Elysées, la vie de celte femme ne fut plus qu'un tissu (raventures moins dignes d'occuper nos lecteurs que d'aller grossir les volumineuses archives de l'histoire de la galanterie. Transplantée en Allemagne par le blond enfant de l'Angleterre , abandonnée par

lui aux bras d'un boyard, passée de là à ceux d'un riche Magyar , Hélène fut tour à tour la reine de ce monde léger qui, à Vienne, à 31unich , h Berlin, à Saint-Pétersbourg et à Pesth aussi bien qu'à Paris, consume la vie des jeunes gens et l'héritage des familles. Pendant trois ans son existence ne se rattache en aucune façon aux faits de cette histoire.

Il nous suffira de dire qu'en Russie comme en France, on Allemagne comme en Russie, Hélène fut la femme sans cœur et sans entrailles, la femme prodigue et fastueuse, nouant et dénouant ses intrigues suivant les inspirations de ses intérêts , de sa vanité et de son égoïsme.

Environnée d'esclaves dociles à ses moindres volontés, comblée de tout ce que l'opulence peut donner de précieux et de beau , riche enfin de la richesse de ses nombreux amants, elle semblait ne pouvoir plus rien désirer, et cependant un regret pesait sur sa vie. Elle ne se rappelait pas sans amertume le temps où elle avait une position nette et respectée. Au milieu de ces somptueux boudoirs, sous l'éclat de l'or et des diamants, elle sentait le mépris des hommes peser sur son front, et elle se surprenait souvent à regretter des jours moins brillants et d'un éclat plus solide. Alors son imagination s'exaltait, son ambition des temps

évanouis se réveillait, elle sentait le rouge de la honte lui monter au visage et Tenvie lui ronger le cœur.

Le monde, le vrai monde, celui qui regarde les gens en face avant de leur tendre la main, n'avait jamais ouvert ses salons à Torgueil de la jeune femme et il lui en était resté au fond de l'âme un levain de haine implacable. Elle s'était toujours promis qu'un jour elle se vengerait de lui en le forçant à s'incliner devant elle. Son rêve était d'entrer de force dans ce monde qui l'avait repoussée et d'y conquérir par sa ruse et par sa beauté le droit d'insolence et de mépris.

Mais pour cela il fallait serrer des nœuds plus étroits et moins fragiles que ceux dont elle avait pris l'habitude depuis trois ans. En Russie, en Allemagne , en Italie même, cette espérance ne pouvait devenir une réalité. Hélène y était trop connue. Il fallait revenir à Paris, dans la capitale des plaisirs et de l'intelligence, où tout ce qu'il y a de grand, de riche et de puissant se donne rendez-vous.

Résolue à tenter encore une fois les chances d'une fortune solide, veuve , portant un beau nom, munie d'épargnes qui pouvaient lui assurer le nécessaire pour toute la vie, mais dont elle aimait mieux faire le superflu d'une année, elle partit, et prit dès lors un rôle qui

lui coûtait sans doute, mais qui pouvait lui rendre au centuple l'intérêt de son capital et de Tennui qu'elle s'imposait.

C'est aux premiers jours de cette résolution que M. Raymond Roger l'avait rencontrée à Spa, où, pour se dépayser avant de rentrer en France elle se donnait pour la veuve d'un Hollandais.

Elle espérait rencontrer quelque part un homme riche, d'un nom connu et maître d'une position libre, assez jeune pour lui faire honneur, assez âgé pour commander le respect. Les jeunes gens épousent peu les veuves, ils dépendent presque tous d'une famille, presque tous manquent de cette autorité qui pouvait seule lui ouvrir les salons. Madame de Sirey savait tout cela. Elle n'avait à sa portée aucun moyen de pénétrer dans les maisons où elle aurait pu tendre avec avantage ses pièges et ses filets. Elle se trouvait donc réduite à ses propres forces, obligée d'attendre tout de sa beauté, de son habileté et du hasard.

Elle ne se découragea pas; elle connaissait le pouvoir de ses charmes cl de sa séduction. Elle s'étudia à s'entourer de mystère, à se draper dans la tristesse, à se faire remarquer, non comme autrefois par ses légèretés, par son luxe, par ses prodigalités, niais au contraire })ar une conduite irréprochable, par une vie

calme et cachée. Tôt ou lard ces manœuvres devaient attirer Taltention sur elle, lui faciliter des connaissances, lui amener des relations. Au pis aller, elle en serait quitte, si son rêve tardait trop à se réaliser, pour mordre au fruit moins savoureux qu'elle avait déjà goûté, et — pour appeler les choses par leur nom — à prendre un riche amant à la place du riche mari qu'elle aurait préféré.

Ce calcul fait, elle s'était confiée à son étoile, qui, pour le malheur d'une honnête famille, l'avait conduite dans la maison habitée par M. le baron de Caussade et sa femme.

Le baron était riche, avait ce grand nom souhaité, celle position enviée, cet âge nécessaire; mais le baron était marié. Quel dommage! elle connaissait si bien les secrets de cette famille, elle pouvait si aisément faire jouer les ressorts cachés qu'elle tenait dans sa main... Il est vrai que la santé de madame de Caussade était chancelante , il est vrai qu'un malheur pouvait l'atteindre, et alors...

En fallait-il davantage pour enflammer l'imagination de cette femme aventureuse? Toujours est-il que dès le premier jour son plan fut conçu. Redoubler de mystère et de tristesse, renchérir sur la vertu la plus éprouvée de tenue et de régularité, se faire pieuse et dévote s'il en était besoin , arriver à la mère

par le cœur de Tenfant, exercer dans une certaine mesure la force de ses charmes sur le mari, préparer ses trames dans l'ombre, perdre la jeune femme s'il en était besoin , et ensuite...

Mais tout à coup à la traverse de ses plans était venu se jeter M. Raymond Roger qui la connaissait et qui avait à se venger de ses dédains. Il avait donc fallu feindre avec ce jeune fat une tendresse qu'elle n'éprouvait pas, il lui avait fallu composer avec lui ; il faudrait dans l'avenir acheter un silence nécessaire par des complaisances et même par des faveurs dont elle ne pouvait pas prévoir les limites. Les atermoiemenls dont elle avait usé jusqu'alors avec lui devaient avoir une fin , et celle fin approchait. Maîtresse des secrets de la famille de Solanges et de l'amour d'Ernest pour madame de Caussade, elle sentait son propre secret aux mains d'un homme léger, sans scrupule, sans discrétion. D'un moment à Taulre Raymond pouvait la trahir. Son silence, on le comprend, ne pouvait être payé trop cher.

D'un autre côté il fallait ménager M. Gustave de Sauvigny. M. de Sauvigny était le lien de toute l'intrigue, l'œil ouvert sur M. Ernest de Solanges, le fil secret au moyen duquel elle comptait égarer les deux amants et les livrer

sâDS défense un jour aux funestes attractions de leur mutuel amour. M. de Sauvigny était réclio fidèle des pensées et des projets d'Ernest. Sans lui les plans de madame de Sirey avortaient. On le comprend aussi, ses indiscrétions ne pouvaient être trop chèrement achetées.

Quant il M. de Caussade, il était le pivot de toute rintrigue, la pierre angulaire de cet édifice d'orgueil que bâtissait sournoisement la jeune veuve. M. de Caussade était le but, les autres n'étaient que le moyen. Entourer le baron des mille réseaux de la séduction, tisser autour de lui cet inextricable filet dans lequel on espérait le prendre, telle était la grande occupation de madame de Sirey. Tous les obstacles qui pouvaient se dresser entre elle et lui s'aplanissaient comme par miracle. Peu à peu tous les liens qui l'unissaient à la baronne se relâchaient ou se brisaient. Le seul fruit de leur mariage, Edouard, avait disparu d'une façon si opportune qu'on aurait pu croire sa mort le résultat d'une machination infâme. L'amour de madame de Caussade pour Ernest avait été réveillé et sollicité avec tant d'astuce qu'il pouvait d'un moment à l'autre faire éclater l'orage sur la tète de Mathilde et briser de fait une union que n'avait jamais cimentée l'amour. Alors madame de Sirey se trouverait 3. «

à peu près maîtresse de la position. Il ne s'agissait plus que d'atlendre une nouvelle catastrophe. Ces événements funestes redoublés coup sur coup devaient porter une atteinte mortelle à la frêle existence qu'Hélène tenait en ce moment entre ses mains.

Telles étaient, sans doute, les pensées qui sillonnaient ce front ordinairement si calme et si uni de madame de Sirey. En feuilletant un à un les papiers de M. Jules de Solanges, elle a retrouvé des traces de tous les personnages qui ont joué un rôle dans la première partie de ce récit, et qui doivent le continuer jusqu'aux dernières pages. Par eux , elle a connu Ernest, le frère de sa victime; par eux elle a su son amour pour mademoiselle du Rouvray, son amitié pour M. de Sauvigny; elle a appris à manier le cœur croyant de Mathilde et l'esprit léger de Gustave ; elle a même suivi, jusqu'à un certain point, les traces de M. le baron de Gaussade.

C'est avec ces débris d'un amour étouffé dans le sang qu'elle essaye de reconstruire l'édifice de sa nouvelle fortune. Nous la retrouvons assise devant cette table où nous l'avons laissée pour remonter le courant de ses aventures. Les projets qu'elle médite sont terribles sans doute , car souvent l'arcade de son sourcil se crispe sous la tension de l'es-

— esprit, et ses lèvres déjà minces disparaissent sous l'émail de ses dents.

La dam(^ Morisse elle-même, — nos lecteurs l'ont reconnu sans doute , — c'est la Grande Rose. La (anio est devenue la servante de sa nièce, et pis que cela encore. L'âge et le bienêtre ont arrondi sa carrure et garni les angles de ses membres aigus, son caractère et sa volonté se sont assouplis à tous les caprices d'Hélène ; l'ancienne maîtresse est devenue l'élève, car chaque jour elle apprend une ruse nouvelle au service de sa nièce, chaque jour elle se voit \lépassée en fourberie, et elle peut s'applaudir, car c'est elle qui a guidé dans cette voie les premiers pas de la jeune fille.

Ces deux natures perverses devaient un jour s'unir comme autrefois et forger ensemble de nouvelles armes.

N'anticipons point sur les événements et retournons à la petite chambre où nous avons laissé l'aventurière à la fin d'un de nos derniers chapitres. Elle esttoujours assise devant la table où sont répandues toutes les lettres des Solanges. Elle achève de ranger ces papiers si précieux pour elle, et de temps en temps elle pousse une exclamation d'impatience.

— Il ne viendra donc pas? s'écrie-t-elle. Enfin une voix invisible retentit :

— Hélène , il est là ! dit cette voix.

C'est un tuyau acoustique qui avait fait parvenir ces paroles jusqu'à madame de Sirey^

Celle-ci se hâta de serrer le reste des papiers épars dans le coffret de fer ouvert devant elle et de placer ensuite le coffret dans Tarmoire dont elle retira la clef.

Un instant après elle entrait dans le salon, réclair dans les yeux et le sourire sur les lèvres.

M. Gustave de Sauvigny attendait madame de Sirey en jouant avec le bout de sa canne sur les fleurs du tapis.

— Vous vous êtes fait attendre, dit la jeune femme.

— Veuillez me pardonner et me permettre de prendre sur votre jolie main acte de mon pardon, réondit M. de Sauvigny.

— Vous parlez comme un avocat, aujourd'hui. Sur quel dossier avez- vous donc marché?

— Plût au ciel que j'eusse marché sur tous

les dossiers du palais ! cela vaudrait mieux que' de rencontrer en chemin un amoureux. Règle générale : si vous voyez de loin un amoureux venir à vous et que vous soyez pressé, faites volte-face et prenez le long tour, cela sera toujours plus court que d'écouter ses jérémiades. Cest lui qui m'a retardé. Figurez-vous qu'il m'a tenu une demi-heure sur le trottoir à me conter ses doléances, à me dire qu'il avait écrit deux fois, qu'on ne lui avait pas répondu, qu'on avait éprouvé un malheur, qu'on ne l'en avait pas averti , qu'il était au désespoir, qu'il allait s'embarquer, partir pour l'Amérique, pour les Grandes Indes, quesais-je,moi ! Mais je suis bien sot de vous conter tout cela; qu'est-ce que cela vous fait?

— Au contraire, cela m'intéresse vivement.

— Non, non, j'ai près de vous meilleur emploi de mon temps.

— Est-ce donc perdre son temps que de compatir aux souffrances d'un ami?

— Vous avez raison et je suis injuste pour ce pauvre Ernest que j'aime tant. Parce que je suis heureux, ou du moins à peu près, je m'imagine que tout le monde doit l'être. J'ai tort, cela est vrai , cependant je ne puis pas toujours vous ennuyer des plaintes d'un ami que vous ne connaissez pas et auquel vous ne pouvez prendre aucun intérêt.

~ Peut-être !

— Comment, peut-être! vous connaissez So...

— Solanges, n'est-ce pas? Encore une fois ne me l'avez-vous pas présenlé et n'étes-vous pas venu chez moi sous son nom ! comment voulez-vous après cela que je l'oublie?

— Une si douce parole n*est pas trop payée de mon étourderie. Cependant je iie vous ai jamais dit que Solanges fût l'amoureux dont je vous parle sans cesse.

— C'est justement parce que vous m'en parlez sans cesse que je sais que c'est lui. A quel autre qu'à votre ami le plus intime prendriezvous un si vif intérêt? Mais je veux aujourd'hui mettre votre conscience en repos sur toutes vos indiscrétions passées, présentes et futures. Je sais l'amour de M. de Solanges et j'en connais l'objet.

— Ah ! pour le coup, ce n'est pas moi qui vous l'ai dit.

— Je vais même vous dire son nom.

— C'est inutile, je le sais. Vous êtes donc un démon pour tout savoir ainsi?

— Oui, je suis un démon et je vais vous entraîner dans l'enfer avec moi en vous rendant mon complice.

— Pourvu que ce soit avec vous, je suis prêt à me damner.

— Rien n'est plus facile, il suffit pour cela que vous remettiez aujourd'hui même cette lettre à son adresse.

Madame de Sirey prit dans son corsage la lettre de Mathilde et la donna à Gustave. Celui-ci recula d'un pas en lisant le nom de Solanges.

— Comment! madame, s'écria-t-il , vous écrivez à Ernest?

— Vous êtes fou, mon ami; regardez donc, est-ce mou écriture?

— C'est vrai, l'adresse n'est pas de votre écriture , mais à rintérieur?

— Pas davantage. Voyons, faites ce que je vous demande, ou bien nous nous brouillerons.

— J'obéis, j'obéis, il n'est pas besoin pour cela de faire vos yeux méchants et de me cacher vos belles dents ; je voudrais seulement savoir...

— Curieux et indiscret, deux vilains défauts ; mais je veux vous satisfaire. Cette lettre est de cette dame que M. de Solanges aime ; qu'il vous suffise de savoir que cette dame est mon amie et que je n'ignore aucun des secrets de leurs cœurs. Vous direz cela à votre ami, mais toujours en lui cachant mon nom, ou, s'il tient absolument à le savoir, vous me désignerez sous celui de madame Morisse. Qu'il

vous remette désormais ses lettres, je m'en chargerai ; cela vaut mieux que de se fier à des laquais et à des soubrelles. Étes-vous salisfait maintenant?

— A peu près. Je remarque avec chagrin que tous nos enlreliens roulent sur les amours des autres et que vous ne me laissez jamais vous parler du mien.

— Est-ce que je ne sais pas tout ce que vous pouvez avoir à m'en dire?

— Il est vrai que vous devinez toutes choses à demi-mot ; mais il est en amour des choses qu'on ne dit pas.

— Alors on n'a pas la peine de les écouter. Allons, j'ai besoin de prendre l'air et vous m'empêchez de sortir.

— Comment, sitôt î

— Il y a une heure que vous êtes ici.

— Vingt minutes à peine.

— C'est déjà dix de trop.

— Et vous les reprochez !

— Vous mettez toujours les choses au pire. Vous savez bien à quels ménagements je suis condamnée. Voulez-vous donc que je me compromette?

— J'avoue mon égoïsme , je ne serais pas fâché que vous vous compromissiez un peu pour moi.

— Grand merci. Vous êtes fou, je crois.

— Ouï , fou de vous, fou de vos charmes, de vos yeux bleus, de vos cheveux blonds, do ces bras arrondis, de ce visage adorable, de cette bouche faite pour les amours, de ces épaules qui appellent les baisers, de cette taille si souple, de...

— Quand aurez-vous terminé votre énuméralion ?

— Jamais, car plus je vous regarde, plus je découvre en vous de })eautés, et quand je crois avoir tout vu, je m'aperçois que je commence à peine à les connaître.

— Flatteur! Qu*avez-vous donc à me demander?

— Mille choses que vous devez comprendre et que je n'ose vous dire.

— Je ne puis pas, je ne dois pas vous comprendre.

— Vous voulez donc me désespérer, me voir mourir d'amour à vos pieds?

— On n'en meurt plus, vous le savez bien. Soyez donc de votre siècle, mon cher.

— Volontiers, si vous consentez vous-même à être du vôtre.

— Ah! parbleu! vous allez peut-être me persuader que je date d'un autre âge !

— Oui, madame, vous datez de l'âge d'or par vos charmes et de l'âge de fer par votre cruauté. Votre sévérité envers moi est peut-être

digne des temps antiques . elle ne Test pas du nôtre. Vous vous complaisez à mes tourments, vous me refusez tout ce que je vous demande : un baiser, une main pressée dans les miennes, la moindre faveur, t'nfin, il faut l'acheter par mille supplications, par cent assauts livrés à votre inébranlable vertu. Est-ce donc lace que vous m'aviez laissé espérer? est-ce là ce que j'avais le droit d'attendre de vous? Soyez donc de votre siècle, madame, soyez de votre siècle*

— Vous me ripostez par mes arguments; c'est de bonne guerre et j'en ris de tout mon cœur.

— Ah! si vous m'aimiez, Hélène!

— Ceci vous regarde, c'est votre affaire : faites-vous aimer. Vous voyez bien que je ne demande pas mieux, puisque je vous admets à une intimité... presque mystérieuse et dont tout autre que vous serait flatté.

— Flatté? oh ! je le suis! Je suis excessivement flatté, mais, vous l'avouerai-je? la question d'amour-propre est celle qui me préoccupe le moins auprès de vous. Je voudrais d'autres faveurs que celles qui satisfont ma vanité, et j*aimerais h ne pas laisser sans fruit tant d'entretiens si bien couunencés.

— Vous êtes trop exigeant.

— Comment ne pas l'être lorsque Ton vous voit, lorsque la tête penchée sur la vôtre, on

respire votre haleine, on s'enivre de vos regards, on effleure de ses lèvres vos longs cheveux...

— Gustave , finissez ; vous êtes insupportable.

El la jeune femme repoussait d'une main rapide les entreprises de M. de Sauvigny. Mais celui-ci redoublait d'efforts pour enlacer la taille de madame de Sirey. Elle se leva.

— Gustave, dit-elle d'un ton sévère, celte conduite n'est pas celle d'un homme comme il faut. Vous mériteriez que je ne vous revisse jamais.

— Ne me faites pas une si terrible menace.

— Vous le mériteriez, vous dis-je. Vous à qui je donne tant de preuves de confiance.

Hélène savait bien qu'en faisant appel à la délicatesse de M. de Sauvigny, elle se débarrasserait de ses périlleuses tentatives. En effet, le jeune houmie abandonna le bras d'Hélène qu'il retenait encore et qu'il couvrait de baisers.

— Votre coniiance ne sera pas trahie, madame, vous le savez bien , et jamais la pensée d'un acte qui pût vous déplaire n'entrera dans mon esprit.

— A la bonne heure! lit madame de Sirey en tendant la main à Gustave, c'est ainsi que j'aime à vous voir, toujours obéissant etsoumls

— Mais celle obéissance, celle soumission ne mérilent-elles pas leur récompense?

— Cesl ce que nous verrons. Ayez donc un peu de palience et surloul plus de demandes indiscrèles.

— Voyons, je me lais, mais du moins quand vous reverrai-je?

— Je vous averlirai. Si votre ami fail une réponse à la lellre que je vous ai conGée , envoyez-la-moi de suile, sous mon couvert, et pas ici, chez moi.

— C*est entendu.

— Surtout gardez-vous de prononcer mon nom.

— Oui , belle mystérieuse.

-- Si vous aviez le malheur de le faire, je ne vous reverrai de ma vie.

— En ce cas, mettez vous-même le sceau sur mes lèvres.

-Allons, capricieux que vous êtes!

Un baiser scella la promesse de Gustave, et un instant après, il disparut dans l'escalier.

— A l'autre, maintenant, dit madame de Sirey.

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