‹ La nuit de vengeursChapitre 8 sur 12 · LA HUIT DES VBNAEOBS · texte numérisé non relu

LA HUIT DES VBNAEOBS

QuandM.de Saiivignyfut parti, madame de Sirey appela la dame Morisse, et lui donna Tordre de se mettre en grande toilette pour sortir avec elle. Pendant que la tante s'apprêtait, la nièce retourna à son coffret de fer et acheva de mettre en ordre ses papiers. Elle avait à peine terminé, que la même voix cachée, qui Tavait avertie de la présence de M. de Sauvigny, lui annonça que la toilette de mademoiselle Rose était terminée. Les deux femmes prirent place dans le coupé qui les attendait à la porte, et madame de Sirey se fit conduire chez M. Raymond deLongpré.

Le fils du notaire ne s'attendait pas à la visite dont il était l'objet ; il commençait même à croire qu'il avait été une seconde fois pris pour dupe par la jeune veuve, et il s'apprêlait à tenter près d'elle un dernier effort, déterminé à mettre ensuite ses menaces à exécution si elles restaient sans résultat. Quelles ne furent donc pas sa surprise et sa joie lorsqu'un petit domestique, qui lui servait à la fois de groom et de valet de chambre, vint lui annoncer que madame de Sirey l'attendait dans son salon.

— Madame de Sirey! s'écria-t-il ; est-il possible? Ah ! je savais bien qu'à la fin je triompherais. Vite, mon pantalon neuf, mon habit, un mouchoir brodé et de l'essence surtout, de l'essence ; les femmes adorent les parfums. C'est égal, il lui a fallu une fameuse vertu pour résister si longtemps. Ah! j'oubliais, un coup de brosse à mes cheveux et de la cire à mes moustaches.

Pendant que M. Raymond faisait à la hâte ces apprêts ridicules pour paraître dignement devant la beauté de sa pensée, madame de Sirey parcourait d'un regard moitié distrait, moitié curieux, le mobilier d'assez mauvais goût qui garnissait le salon du jeune avocat. C'étaient des meubles de slyle bâtard, des étoffes de couleurs criardes, des bronzes en

zinc, des dorures en cuivre estampé, des vases de Chine en carlon, un tapis représentant des rideaux, des rideaux représentant des sculptures, luxe de mauvais aloi, splendeur de pacotille. Un regard avait suffi à madame de Sirey pour reconnaître le personnage suffisant de M. dcLongpré jusque dans le moindre détail de Tappartement.

Enfin le maître parut. Il complétait admirablement son mobilier, à ce point qu'on l'eût pris lui-même pour un de ses meubles détaché de la muraille et mis en mouvement par un ressort caché.

— Enfin, s'écria-t-il en entrant, vous avez donc voulu mettre fin à mon martyre!

Il avait à peine prononcé ces mots qu'il aperçut dans un coin du salon la figure de la dame Morisse. Il recula d'un pas comme s'il eût marché sur un aspic. Il avait espéré trouver madame de Sirey seule; la présence d'une tierce personne refroidit à l'instant même son enthousiasme.

— Ah! pardon, madame, dit-il en saluant profondément mademoiselle Rose qu'une toilette plus brillante que solide rendait infiniment respectable aux yeuxde M. Raymond. Je ne vous avais pas aperçue d'abord.

La dame Morisse fit une grande révérence et ne souffla pas «n mot.

— Madame est une des anciennes amies de ma famille, dit madame de Sirey, et elle a bien voulu m'accompagner chez vous. Car, vous le comprenez bien, il n'est pas décent qu'une jeune femme aille seule visiter un jeune homme.

— Sans doute, sans doute, fit Raymond pour cacher son désappointement. Cependant, madame, vous n'aviez aucun risque à courir en venant choz moi.

— Je le sais bien, M. de Longpré, aussi n'estce pas pour moi, mais pour le monde, que j*ai pris mes précautions. Vous êtes trop homme d'esprit pour ne pas approuver ma conduite.

— Cerlainement, madame, fit l'avocat en se rengorgeant.

Madame de Sirey avait touché la corde sensible.

— M. de Longpré, poursuivit-elle, ma visite vous étonne peut-être, mais vous êtes déjà pour moi une ancienne connaissance et j'aime à vous traiter en ami.

— Madame, c'est de l'honneur et du bonheur que vous me faites.

— J'aurais bien pu vous prier de passer chez moi, mais vous êtes venu tant de fois, sans me trouver, que franchement je m'en suis fait scrupule et j'ai préféré venir vous voir amicalement, sans façon.

— Je vous remercie de cette faveur, dit Raymond en pressant contre ses lèvres la main que lui tendait madame de Sirey. Quel service puis-je vous rendre? parlez; vous savez bien que vous n*avez pas d'esclave plus soumis que moi, pas même M. de Sauvigny.

— Encore ce nom sur vos lèvres, M. Raymond ! Vous mériteriez que je m'en allasse sans vous dire l'objet de ma visite.

— Je me tairai dorénavant si mon silence peut vous engager à me visiter quelquefois.

— Oh ! je n'aurai pas toujours un motif aussi grave...

— C'est donc bien grave, madame, ce que vous avez à médire?

— Très-grave, M. Raymond. Vous êtes avocat, à ce que je crois.

— Oui, madame, et j'ose prétendre que je me suis même fait au Palais assez bonne réputation.

— Vraiment, je ne l'ignore pas ; le bruit de vos succès est venu jusqu'à moi, et il faut pour cela, je vous assure, qu'ils aient bien du retentissement, car personne ne s'occupe moins que moi des choses extérieures, des affaires publiques, des nouvelles de cour d'assises et de tribunaux.

— C'est sans doute madame de Caussade qui en aura dit quelques mots.

— Justement. Je parlais hier à Mathilde d'un procès que j'allais avoir à soutenir, et je lui manifestais mon embarras sur le choix d'un avocat. « Que ne prenez-vous M. de Longpré? 5> me dit-elle.

— Elle a dit M. de Longpré? fit Raymond avec un accent de satisfaction difficile à exprimer.

— Sans doute.

— Ah ! elle a dit M. de Longpré et vous a parlé de mon talent?

— Vous comprenez que sur-le-champ le choix de mon avocat a été fait et c'est pour cela que je suis chez vous en ce moment. Voulez-vous vous charger de mon affaire?

— Vous n'en sauriez douter. Quel soin je vais mettre à l'étudier! Avec quelle chaleur je la plaiderai! Le succès n'est pas douteux, madame.

- Mais vous ne la connaissez pas encore.

— Cela ne fait rien. Je suis très-bien vu des magistrats ; et puis il y a toujours une certaine manière de présenter la chose qui fait que l'on doit nécessairement gagner.

— J'aime à voir votre assurance ; elle se communique à moi et me donne bon espoir.

— Oh ! avec moi, madame, vous pouvez être tranquille.

— Mais je vous avertis que je suis mauvaise

— 8« — plaideuse; je nVntends pas le premier mot aux affaires. Il faut que je m'en rapporte complètement à votre intelligence.

— Vous n'aurez à vous en occuper que pour recueillir les fruits de ma victoire.

— Il faut que votre esprit et votre perspicacité suppléent à mon insuffisance.

— Vous pouvez compter sur moi pour cela.

— C'est une affaire difficile et délicate.

— Nous la traiterons avec toute l'habileté qu'elle exige.

— Elle réclame toute votre discrétion.

— Vous savez si j'en manque.

— Un mot, un geste suffira pour tout gâter.

— Je suis silencieux sur ce sujet comme sur un autre qui m'intéresse plus vivement encore; vous comprenez ce que je veux dire.

— Serait-ce un reproche que vous voudriez m'adresser?

— N'en aurais-je pas un peu le droit?

— Ah! prenez garde, M. de Longpré, vous allez me faire douter de votre esprit si fin, si délicat. Avec un homme comme vous, il n'est pourtant pas besoin d'appeler les choses par leurs noms. Gagnons d'abord mon procès, nous parlerons après des honoraires de l'avocat.

— Vous savez bien ce que je désire, dit le

jeune homme à voix basse pour n*être pas entendu de la demoiselle Rose.

— Vous me croyez donc bien mauvaise mémoire pour ravoir oublié !

— Il y a des oublis volontaires.

— Comme il y a des demandes inopportunes.

— Et la mienne est de ce nombre?

— Je n'aurais pas osé le dire.

— Vous serez donc toujours cruelle pour moi?

— En ce moment vous témoignez de Tingratitude. Si j'avais cette cruauté dont vous m*accusez, serais-je venue aujourd'hui chez vous?

~ Allons, il faut que je sois de votre avis.

— Parlons sérieusement. Il faut que je vous explique mon alTaire, mais auparavant j'attends des pièces indispensables.

— Quel jour voulez-vous que j'aille prendre vos ordres?

— Venez quand il vous plaira.

— Mais il me plaira toujours.

— Toujours, c'est trop; venez la semaine prochaine. Maintenant que vous êtes mon avocat, je puis vous recevoir plus souvent, mais a une condition.

— Laquelle?

— C'est que vous ne mettrez plus les pieds chez madame de Caussade.

— Que me demandez-vous là ? II y a du resfe bien longtemps que je n'y suis allé.

— Vous hésitez? Vous ne pouvez pas me faire ce sacrifice?

— Y tenez-vous beaucoup?

— Sans doute, et j*ai mes raisons pour cela. Quelques mots échappés m'ont donné à penser que vous n'avez pas toujours été sur le ton de la réserve avec Mathilde. Ai-je deviné juste?

M. Raymond sourit d'un air fat et joua avec les breloques de sa montre comme un homme qui veut se donner de l'aplomb.

— Allons, allons, avouez-le, reprit madame de Sirey, vous avez été fort bien dans le temps avec la baronne.

— Hum ! hum ! fit Raymond que cette supposition flattait infiniment.

— Cela suffit, j'exige qu'à partir d'aujourd'hui vous ne la revoyiez plus.

— Elle est jalouse, se dit l'avocat en se frottant les mains. Puisque vous le savez, ajouta-t-ii tout haut, je ne vois pas la nécessité de vous en faire un mystère. J'avoue qu'autrefois... mais c'est fini depuis longtemps.

— Fort bien, je sais ce que cela veut dire. Le feu peut couver encore et se réveiller un jour. Il ne faut qu'une occasion, et je ne veux

pas qu'elle naisse. Ainsi donc vous me promettez...

— De ne plus voir madame de Caussade.

Vous commandez et j*obéis.

— Vous savez bien à quoi ce droit m'engage. Allons, parlons, ajouta madame de Sirey en se retournant du côté de sa compagne, qui avait été un témoin sourd et muet de tout cet entrelien.

Un mot qu'elle lui souffla à l'oreille lui fît prendre les devants. Hélène resta seule un moment avec M. Raymond.

— Au revoir, dit -elle en lui tendant la main.

Celui-ci la saisit par la taille et la renversa sur le canapé. Hélène se défendait tout juste assez pour enflammer davantage l'ardeur du jeune homme.

— Laissez-moi partir, M. Raymond. Que va penser cette dame si je ne la rejoins surle-champ?

Et s'échappant tout à coup des bras de M. de Longpré, elle s'enfuit et arriva à sa voiture en même temps que la dame Morisse.

Le jeu qu'elle venait de jouer avait eu un plein succès. D'une part Tamour-propre de M. Raymond était singulièrement chatouillé par la confiance que semblait mettre la jeune femme en ses talents pour un procès imagi-

Daire ; d'autre part il voyait dans la démarche d'Hélène une preuve d'amour non équivoque. Ses paroles, ses réticences, ses promesses, les baisers qu'elle s'était laissé ravir, tout cela avait mis l'avocat dans un état d'exaltation que l'on comprendra aisément. Désormais madame deSirey pouvait compter sur le silence le plus absolu de sa part. Elle avait su le lier à ses projets assez efficacement pour qu'elle n'eût plus rien à redouter de lui ; elle put continuer de nouer ses trames et de poursuivre ses œuvres de ténèbres.

La même journée devait voir aux prises les trois amants de madame deSirey avec l'astuce de celte femme. Le soir était venu. Hélène repassait dans sa mémoire les intrigues ourdies pendant le jour, lorsque M. le baron de Caussade se fit annoncer chez elle.

Quel démon avait donc poussé M. de Caussade dans la caverne de la sirène? Un démon tout-puissant et perfide, l'Isolement.

Malhilde était allée passer la soirée près de son père qu'un accès de goutte retenait au lit. La pauvre femme ne quittait un chevet q»e pour courir à un autre.

Resté seul, M. de Caussade avait un moment promené ses regards attristés autour de lui. Le souvenir de son enfant était empreint sur tout ce qui Tenvironnait, sur ces meubles, sur ces tapis, sur ces murailles.

— Edouard ! Edouard l dit le militaire en regardant le portrait de l'enfant suspendu devant lui.

Une larme brilla sur ses joues mâles et fières. Dix fois il prit son chapeau pour sortir, pour aller au dehors chercher une distraction à sa douleur, dix fois il remit son chapeau sur la table pour regarder encore le portrait de son fils. Tout à coup un son mélodieux arrive jusqu'à lui ; le cœurlui bat plus vite; ilécoute; c'est la voix de madame de Sirey.

— Oui, s*écrie-t-il, je ne serais pas seul.

Et s'arrachant à l'image de l'enfant qui jusqu'alors avait été sa force contre son amour et qui n'était plus là pour le retenir par un de ses regards, par une de ses caresses, il descendit les vingt-cinq marches qui conduisaient au précipice.

Au moment de tirer à lui le bouton du timbre, sa main hésitait encore, mais des pas retentirent dans l'escalier. Un instant après, la soubrette olivâtre faisait pénétrer M. de Caussade dans le sanctuaire. Il n'y avait personne.

L'autel ne fut pas longtemps désert; la

déesse entra précédée de deux lampes voilées qui faisaient ressortir sur la décoration sombre de rapparlement l'éclat merveilleux de son teint.

C'était vraiment une déesse que madame de Sirey ce soir-là, mais non une déesse hautaine et farouche, roulant ses grands yeux comme la Minerve d'Homère ; c'était une de ces puissantes divinités de l'Olympe qui domptaient les dieux avec un doux regard, et dont le sourire charmant appelait le sourire sur les lèvres de Jupiter.

H y avait tant d'élégance dans ce corps souple et ondoyant sous les plis d'une longue robe de chambre de mousseline blanche, tant de grâce dans cette tête à demi décoiffée, et balançant les longues boucles de cheveux blonds sur des épaules que l'on avait à peine pris le temps de voiler, tant de nonchalance dans ces allures à moitié surprises, tant de séduction dans cette bouche entr'ouverte, tant de langueur dans ces yeux noyés, que M. de Caussade en fut enivré. Son salut embarrassé fut un aveu de défaite.

— Eh ! quoi, lit la déesse en se laissant aller dans son fauteuil, c'est vous, M. le baron î Qui se serait attendu à votre visite ce soir, à cette heure? Vraiment c'est une bonne fortune. Mais je suis au désespoir de vous rece-

voir dans ce négligé. Je savais madame de Caussade chez son père, et n'allendant personne, je m'étais presque déshabillée. Vous m'excuserez, n'est-ce pas, M. le baron?

— Hélas! madame, répondit M. de Caussade, vous êtes si belle ainsi !

— Comment, « hélas ! »

— Pardonnez-moi, madame, j'ai le cœur si triste que malgré moi toutes mes pensées prennent le deuil, même lorsqu'il s'agit des roses et du printemps.

— Je comprends votre douleur, et vous savez si je la partage.

En parlant ainsi, madame de Sirey tendit d'une façon tout amicale et toute charmante sa jolie main à M. de Caussade. Celui-ci, dans son trouble, y colla ses lèvres avec une ardeur extrême. La sirène feignit de n'y point prendre garde.

— Mais comment se fait-il, reprit-elle en examinant le nœud de sa cordelière comme pour se donner contenance, que vous, époux attentif et prévenant, vous n'ayez pas accompagné madame de Caussade chez M. du Rouvray?

— Deux tristesses ensemble se font mauvaise compagnie.

— Vous auriez mis l'amour de la partie et l'amour guérit bien des blessures.

— Quand il n'en ouvre pas de nouvelles.

— En ménage ces blessures-là ne sont pas dangereuses ; le remèdeesisur les lèvres, près des yeux qui les ont faites.

— Je vais encore dire « hélas! » et vous allez encore vous moquer de moi ! Vous me parlez d'amour et vous mêlez ce mot à celui de ménai»e. Vous croyez donc qu'il n'y a pas de ménage sans amour?

— Dieu me garde d'une pareille témérité, et si j'en crois ce que l'on dit, c'est le contraire qui est la règle, ce qui ne vous empêche pas de former à vous deux une belle exception.

— Oh ! bien belle en effet.

— De quel ton dites-vous cela?

— Du ton d'un homme qui n'a guère d'illusions sur ce chapitre.

— Ah ! prenez garde, M. de Caussade, vous savez que Mathilde est ma meilleure amie, n'allez pas en dire du mal; Mathilde vous aime.

— Mathilde est résignée à ses devoirs; elle les remplit avec sévérité, voilà tout. Eh! mon Dieu, je ne lui en demande pas davantage !

— Vous vous calomniez maintenant! Vous chérissez votre femme, tout le monde le sait bien, et c'est par pure coquetterie ce que vous en dites.

— Plût au ciel ! Oui, je Taime comme une sœur el de toutes les forces de mon âme; je donnerais volontiers ma vie pour lui épargner un chagrin, mais croyez-vous que cela suffise à mon cœur?

— Du moins je l'avais cru jusqu'ici, et j'avoue que rien dans votre conduite ne m'a donné lieu d'en douter.

— Ah! c'est qu'alors depuis un mois vous n'avez pas daigné jeter les yeux sur moi.

— Ma foi, vous ne m'en avez pas fourni souvent l'occasion ; chaque fois que je vais chez vous, c'est à peine si vous venez me saluer pour vous éclipser aussitôt.

— Eh! madame, n'avez-vous pas compris que si je vous fuyais c'est que j'avais peur de vous.

— Quoi! je vous faisais peur, moi, à vous! Je ne m'en serais jamais doutée., Mais vous avez donc triomphé de cette grande frayeur aujourd'hui?

— Ah ! madame, je vous en supplie, quittez ce ton de hadinage qui me déchire le cœur?

— Aimez-vous mieux que je prenne au sérieux tout ce que vous me dites et que je me fâche ?

— Eh bien ! oui, fàchez-vous, montrez-moi de la colère, j'aime mieux cela que ce calme

qui me désespère, que celte indifférence qui me tue.

3Iadame de Sirey fixa sur M. de Caussadc des regards où se peignait bien plus la joie que la colère.

— Non, dit-elle, je ne veux pas me fâcher, ni badiner davantage ; cis deux jeux sont trop difficiles à jouer, et le plus fin risque souvent d'y perdre. J'aime mieux faire appel à votre raison, vous rappeler ce que vous devez à votre femme, ce que vous vous devez à vousmême...

— Je sais tout cela, madame, et vous ne m'en direz jamais autant que je m'en suis dit en secret, loin de vous, quand vous n'étiez pas là pour raviver de vos regards la flamme qui me dévore, quand je n'entendais pas votre voix qui pénètre jusqu'au fond de mon âme, quand je ne pouvais pas repaître mes yeux du spectacle enivrant de votre beauté, et pourtant je n'ai pu arrêter les batlemenis de mon cœur, ni étouffer cette voix qui criait sans cesse : Je l'aime! je t'aime!

M. de Caussade avait saisi la main de madame de Sirey, et celle-ci avait peine à la dégager de l'étreinte de ses lèvres.

— Monsieur,... dit-elle d'une voix affaiblie.

— Laissez-vous attendrir, ayez un peu de pitié pour celui que vous avez réduit au triste

état où vous me voyez. Je ne vous demande pas de m'aimer; mais, je vous en prie, à vos genoux, ne me repoussez pas ; laissez-moi vous regarder, vous contempler, vous adorer comme une idole.

— C'est de la folie ce que vous dites là.

— Oui, c'est de la folie, c'est du délire; appelez-le comme vous voudrez : mais c'est aussi de l'ivresse, une ivresse qui brise toutes mes forces et qui me précipite à vos pieds, faible et tremblant coninie un enfant. Je sens là que je vous aime assez pour immoler ma volonté à vos moindres désirs et pour me faire l'esclave soumis de vos caprices. En échange de tant d'amour, je ne vous demande rien que le droit de vous admirer et de souffrir.

— Un pareil droit, monsieur, n'est-il pas toujours funeste à celle qui l'accorde? L'amour n'a-t-il pas sa contagion quand on l'çcoutede trop près?

— Ah! madame, ne m'ouvrez pas de pareils horizons s'ils ne doivent être que des mirages trompeurs.

— Non, je ne veux pas encourager des espérances qui ne pourront jamais se réaliser; car, enfin, vous êtes... marié, et... une honnête femme ne doit pas, ne peut pas vous écouter sans... danger.

Ce dernier mot avait été dit presque tout

bas, comme un aveu et en baissant les yeux, comme dernière défense. En fallait-il davantage pour inspirer ces espérances contre lesquelles on feignait de lutter?

— Quoi! serait-il vrai, madame? votre cœur ne serait donc pas invincible? et vous pourriei un jour...

Le son d'un timbre, qui retentit dans le boudoir, coupa la parole à M. de Caussade.

— Silence, monsieur, de grâce! fit la jeune femme en posant son doigt sur sa bouche. Voici quelqu'un, et Ton pourrait nous entendre.

Un instant après, la servante olivâtre entra et remit à sa maîtresse une lettre que Ton venait d'apporter. Celte lettre fut présentée sans appareil pompeux, et non dans un plateau d'argent, comme cela se fait encore au théâtre et chez les parvenus. Il était aisé de voir que madame de Sirey avait traversé le monde vraiment comme il faut, et qu'elle savait en reproduire au besoin les usages simples et naturels.

Madame de Sirey prit la lettre du bout de ses deux doigts effilés, et jetant les yeux sur l'adresse, elle reconnut l'écriture de M. de Sauvigny. C'était la réponse de M. de Solanges qui lui arrivait déjà. Un sourire de satisfaction courut sur ses lèvres, et elle laissa tomber la

lettre sans l'ouvrir sur la table à ouvrage où son coude était appuyé.

Le regard de M. de Caussade avait suivi ce mouvement avec une espèce d'inquiétude. La pensée que cette lettre pouvait venir d'un rival lui traversa peut-être l'esprit. Il avait eu le temps de concevoir une espérance; il pouvait craindre maintenant de la voir s'évanouir, et il sentit le démon de la jalousie lui mordre le cœur. Ce fut donc un soulagement pour lui quand il vit madame de Sirey jeter négligemment cette lettre sans l'avoir décachetée, et revenir d'elle-même à l'entretien qu'un moment auparavant elle voulait rompre.

— M. de Caussade, dit-elle, nous ne sommes plus des enfants ; nous ne pouvons nous embarquer ainsi à la légère sur une mer orageuse.

— Ah ! madame, interrompit le militaire, ne cherchez pas, je vous en prie, à reprendre l'aumône que votre bouche a laissée tomber; ménagez les illusions que j'ai pu concevoir.

— Mais c'est au nom de mon repos, de celui de votre femme, que je vous conjure d'abandonner ces chimères.

— Ces chimères sont maintenant toute ma vie, et vous voulez que je les sacrifie!

-- Il le faut... s'il est vrai que vous m*aimiez.

— Et n'est-ce pas justement parce que je vous aime qu'il m'est impossible de renoncer au culte que je vous ai voué ?

— Et cVst ainsi que vous êtes cet enfant tremblant et soumis dont nous parlions tout à l'heure?

— Demandez -moi tout, madame, excepté de vous oublier.

— Non, je ne pousserai pas la rigueur jusque-là, je n'en ai ni le pouvoir, ni le désir : ce serait me châtier moi-même.

— Dites-vous vrai?

— Quel intérêt aurais-je à vous faire un pareil aveu ? Oui, vos sentiments pour moi m'honorent et me rendent fière; mais pour qu'ils gardent à mes yeux ce caractère de dignité et de délicatesse, il faut savoir leur imposer un frein. Je ne puis être à vous, vous le savez; nous devons donc rendre le plus rares possible des entretiens comme celui d'aujourd'hui. Ne nous exposons pas au péril si nous ne voulons pas y succomber.

— Ne plus vous voir, quedemandez-vous là? ~ Je vous ai fait une concession, n'est-il

pas juste que vous m'en fassiez une aussi? Nous nous verrons et ce sera pour moi un plaisir ; vous voyez que je ne vous dissimule rien de mes pensées ; mais nous nous verrons chez votre femme ou chez moi, devant ma- 3. 9

dame de Caussade. Je veux, j'exige qu'elle soit en tiers dans tous nos entretiens; elle sera le palladium qui vous sauvera... vous et moi, de la défaite.

— Il y a tant de promesses dans tout ce que vous dites, que j'accepte les yeux fermés toutes vos conditions.

— Des promesses, non, je serais coupable d'en faire ; tromper mon amie, manquer moimême à tous mes devoirs et cela pour tenter les hasards d'un amour dont tous deux nous n'aurions qu'à gémir, causer enfin le malheur de trois personnes, sans espérance de pouvoir jamais le réparer, même pour l'une d'elles, c'est ce que je ne ferai pas. J'aurais pu vous aimer peut-être, je ne sais, mais comme une femme honnête doit le faire. Une barrière infranchissable s'élève entre nous, sachons toujours la respecter.

— Ah ! madame, c'est la raison qui parle par votre bouche ; elle frappe mon esprit, mais elle n'atteint pas mon cœur.

— II faut alors que votre esprit sache imposer silence à votre cœur, ou du moins lui commander assez pour l'arrêter dans ses écarts.

— Que ne vous ai-je rencontrée plus tôt! Madame de Sirey à cette exclamation ne put

dissimuler un éclair de joie.

— Plus tôt! dit-elle, qui sait si vous ra*au« riez aimée?

— Ce doute ne vous est pas permis, après ce que vous avez pu voir de ma triste passion. Mais quelle preuve donc en voulez-vous ?

— Ne reprenons pas notre entreîien par le commencement, il faut d'ailleurs qu'il ail une fin, comme votre amour lui-même en aura une.

— Ne le croyez pas.

— Soit, il est éternel. Hélas! si vous étiez libre, vous ne parleriez peut-être pas avec autant d'assurance. Les obstacles irritent la passion et lui donnent des forces.

— Non, madame, si j'étais libre, je ne vous parlerais pas autrement que je ne le fais.

— Et vous m'offririez votre main?

— Je solliciterais le bonheur d'obtenir la vôtre.

— Allons, allons, assez rêvé ; nous sommes encore éveillés, il ne faut pas empiéter ainsi sur les droits du sommeil. Adieu.

Et la déesse tendit gracieusement la main à l'homme qu'elle tenait sous son charme.

— Au revoir! dit .M. de Caussade en déposant un baiser encore respectueux sur cette main charmante.

Quand madame deSirey se trouva, seule elle se laissa entraîner au courant de ses réflexions.

— iOO —

— Le ferait-il comme il le dît? murmurat-elle.

Elle doutait encore de l'énergie de cet amour qu'elle avait fait naître, et l'image de Malhilde se présentait importune à son esprit.

— Ah ! cette lettre, dit-elle, voyons !

Elle brisa le cachet de l'enveloppe qui devait contenir la réponse de M. de Solanges à Mathilde.

Grâce à rintervenlion officieuse et en apparence dévouée de madame de Sirey, la correspondance entre Mathilde et Ernest était devenue très-active. On s'habitue aisément à ce qui flatte une passion et entretient une espérance. Peu à peu les lettres d'Ernest avaient pris une allure plus vive, elles s'étaient dégagées peu à peu de cette teinte de mysticisme qui les avait fait regarder d'abord comme innocentes et leur avait ouvert l'accès auprès de madame de Caussade.

Celle-ci, sans avoir conscience deTinfluence qu'elle subissait, avait elle-même laissé tom-

berde sa plume des phrases où ne se peignaient que trop bien le désordre de ses idées et la passion qui les dictait. Sans que le mot d'amour fût jamais prononcé, il se faisait sentir à chaque ligne, et le perpétuel refrain de la douleur marquait bien le vague désir de la faire cesser.

On arriva enfin, tant le cœur est ingénieux ! à imaginer des formules qui exprimaient tout ce que l'on n'osait se dire et à se dire tout ce que l'on n'osait penser. Une fois sur celle pente, il est rare que l'on s'arrête, ou bien si l'on veut s'arrêter, l'impulsion donnée est trop forte, elle vous entraine malgré vous, quoique vous puissiez faire, jusque dans l'abîme que vous aperceviez à peine d'abord et qui maintenant s'ouvre béant sous vos pas.

Madame de Caussade était loin encore de cet abîme, cl sans doute même elle se croyaitassez d'énergie et de vertu pour s'arrêter à temps si elle le voyait poindre au-dessous d'elle; mais il en est de ces chemins- là comme des chemins de fer, le moindre obstacle jeté en travers de la voie par une main malveillante, et vous déraillez.

Le ton des dernières lettres d'Ernest était profondément sentimental, il tournait même à la tendresse, et Malhikle, sans s'en apercevoir, s'était mise au diapason.

Elle écrit en ce moment et ce qu'elle écrit est destiné à M. de Solanges. Lisons donc pardessus son épaule :

« Vous ne sauriez croire, mon ami, combien votre dernière lettre m'a donné de consolation. Je suis sûr que vous-même vous vous êtes senti plus léger et plus joyeux après l'avoir écrite. Vous aviez cru découvrir chez moi une arrière-pensée que Tégoïsme seul aurait pu inspirer. Vous n'avez pas attendu ma réponse pour rétracter votre phrase téméraire, c'est bien, et vous me rendrez celle fois justice en me faisant l'honneur de croire en moi comme en vous-même.

« Oui, mon ami, vous pouvez y croire. Ne m'a-t-il pas fallu longuement combattre avant d'engager cet échange de nos mutuelles pensées, avant de faire taire cette grande voix de ma conscience et de succomber à cette tentation trop forte pour moi qui étais si faible? Vous ne saurez jamais quels rudes combats mon cœur a livrés à ma raison. Le cœur a triomphé, et parfois il me semble, au bien-être que j'éprouve en lisant vos lettres et en vous écrivant les miennes, que ce n'est pas la raison qui a été battue dans cette lutte, mais le préjugé. Oui, je ne sais ce qu'il y a entre nous de suave et de pur, mais il me semble parfois que

nos deux cœurs se chantent des hymnes et que de nos entretiens s'exhale un concert digne du ciel et de Dieu.

« C'est une sainte union que la nôtre, mon ami; elle eut le malheur pour la consacrer et les larmes de nos yeux lui ont servi de voile nuptial. Il faut bien croire que le ciel Ta voulu, puisque après tant et de si cruelles épreuves nous vivons encore.

« Vous le voyez, je ne vous sépare plus de moi dans ma douloureuse pensée, je vous donne la moitié de mes peines comme je veux que vous me donniez toujours la moitié des vôtres. Ainsi nous porterons plus aisément le fardeau et nous arriverons plus sûrement au terme du voyage.

« Y songez-vous à ce terme , mon ami? Moi j'y pense à tous les instants du jour et de la nuit, surtout depuis que la main avare du Créateur m'a repris le trésor qu'elle m'avait conGé. Je me surprends quelquefois à penser que peut-être je n'étais pas digne de ce dépôt et que je ne méritais pas un si grand bienfait. Cette pensée est affreuse et j'essaye constamment de la chasser de mon esprit sans jamais y parvenir. Elle s'y attache obstinément, comme, hélas! toutes les douleurs s'altîiclient à notre àme. C'en est une de plus à porter, voilà tout. Je vous la confie pour que vous en

preniez votre part si vous ne pouvez m'aider k ra*en délivrer tout à fait.

« Adieu, mon ami, je ne vous dis pas de m*écrire; vous le savez maintenant, chaque ligne tracée de votre main est une journée de bonheur pour moi. Qu'ai-je fait ? il vient d'échapper à ma plume ce mot que je ne croyais plus pouvoir prononcer. Vous failes des miracles, mon ami, et je n*ai pas besoin que vous soyez près de moi pour voir Tauréole qui brille sur votre front.

« Mathilde. j»

Cette lettre où l'amour et surtout le sentiment d'admiration éclatent à chaque ligne, n'était pas d'un commentaire difficile pour celui qui en avait la clef; mais le voile transparent qui en cachait si peu le fond suffisait pour le rendre invisible aux yeux prévenus de Mathilde. Elle n'y voyait que les sentiments avouables qu'elle avait voulu exprimer, sans s'inquiéter si d'autres n'y découvriraient pas autre chose.

C'est pleine de cette confiance qu'elle venait d'achever cette lettre. A peine avait-elle écrit la dernière ligne que madame de Sirey se fit annoncer.

— Ma chère amie, dit Mathilde en allant

— ioe —

âu-devanl d'elle, que vous arrivez bien ! tenez, lisez.

Pendant que les yeux de madame de Sirey parcouraient la lettre, un bon observateur aurait pu surprendre dfans les traits de cette femme une expression maligne et méchante qu'un perpétuel sourire ne suffisait pas à dissimuler.

-»- C'est bien, dit-elle en rendant la lettre à Mathilde après l'avoir lue deux fois, c*est bien ; au moins, aujourd'hui, c'est le cœur qui parle.

— Hélas ! si j'avais écrit tout ce qu'il me dictait !

— Ce sera pour la prochaine fois ; il ne faut pas donner d'un coup tout ce que l'on possède.

Ces mots furent prononcés avec un accent étrange qui porta le trouble jusqu'au fond de rànie de Mathilde, mais celle-ci se remit aussitôt en voyant le calme angélique empreint sur le visage de son amie.

^ 11 ne faut pas relarder d'une minute le bonheur que l'on peut faire, reprit celle-ci. Allons, vite, cachetez votre lettre, que je l'emporte avec moi.

Et pendant que Mathilde écrivait l'adresse, madame de Sirey se mit au piano cl chanta la Bérénade de Don Pasquale. C'était son air ha-

bituel quand elle voulait avertir M. de Caussadedesa présence. A peine sa voix vibrante eut-elle relenli dans Tappartement, que tout à coup M. de Caussade arriva. Mathilde tenait encore sa lettre à la main ; elle n'eut que le temps de la glisser dans un cahier de musique. Heureusement son trouble qui l'aurait pu trahir échappa à son mari, trop occupé de madame de Sirey pour songer même à sa femme.

— Quoi ! madame, vous étiez ici, et je n'en savais rien ! dit-il. Mais voire voix est parvenue jusqu'à moi, et, moins sage qu'Ulysse, je me suis laissé attirer par le chant de la sirène.

— Eh ! monsieur, répondit madame de Sirey en souriant, vous faites des compliments qui datent d'Homère.

— C'est qu'à vous voir on se prend à croire aux divinités de l'Olympe.

~ Allons,maclière, continua la jeune femme avec enjouement en s'adressant à Mathilde, nous voilà transformées en immortelles, vous êtes Vénus qui glisse dans son char de nacre sur la cime des flots, et moi, la nymphe des eaux qui chante pour vous désennuyer.

— Fort bien, dit M. de Gaussade, mais pour rendre en tous points la chose vraisemblable, il vous faudrait chanter un air mieux en si-

— i08 — tuation, celui de la Sirène , par exemple.

Et voilà aussilôt M. de Caussade cherchant parmi les cahiers de musique celui qui contenait cet air.

Malhilde, en entendant ces mots, pâlit et se troubla ; le livre où elle avait glissé sa lellre était justement la partition de la Sirène, Elle voulait allonger la main pour retirer la lettre accusatrice, mais ses bras demeuraient sans mouvement et comme paralysés ; ses jambes se dérobaient sous elle. Elle s'affaissa dans son fauteuil.

Pendant ce temps-là, M. de Caussade cherchait toujours, et madame de Sirey frappait d'un air distrait quelques accords sur le piano.

— Ah ! le voici I fit M. de Caussade en apercevant la partition sur la table.

Mathilde poussa un léger cri qui fut bien compris de madame de Sirey; cette femme n'avait pas perdu un geste, un mouvement de cette scène et elle Tavait laissée s'engager comme si elle y eut été complètement étrangère.

Mais l'heure était venue pour elle d'intervenir. M. de Caussade avait saisi le cahier, et il le feuilletait du doigt pour trouver l'air en question.

Tout à coup la lettre tomba sur le tapis.

— Qu'est-ce? dit-il en se baissant pour la ramasser.

Madame de Sirey se retourna.

— Cette lettre est à moi, dit-elle en tendant la main pour la recevoir.

— A vous? fit M. de Caussade d'un air étonné.

— Je vous répète qu'elle est à moi ! ajoutat-elle d'une voix qui semblait trabir de l'embarras.

M. de Caussade hésitait, et ce fut pour Mathilde un cruel moment d'angoisse.

— Puisqu'elle est à vous, madame, la voici, dit-il enfin.

Et M. de Caussade la lui remit, mais non sans avoir jeté un coup d'œil à la dérobée sur l'adresse.

Il y avait là deux femmes, deux femmes dont il pouvait, à des titres différents, être jaloux ; l'une des deux était nécessairement l'auteur de cette lettre sur l'enveloppe de laquelle on lisait un nom d'homme, Krnest, et rien de plus.

Cet Ernest était-il l'amant de Mathilde ou celui de madame de Sirey?

Dans ce cas comme dans l'autre, M. de Caussade voulait s'en éclaircir, mais la position exceptionnelle dans laquelle il se trouvai! au vis-à-vis de madame de Sirey ne lui per- Lâ RuiT DES venaEiing. 3 10

meltait pas de le faire sur-le-champ, en présence de sa femme; il ne pouvait devant elle retenir une lettre que madame de Sirey réclamait comme sienne. Il la rendit donc, et Mathilde se sentit renaître ; mais la pâleur répandue sur son visage n'échappa point, celte fois, au regard du baron.

— Que vous êtes pâle ! dit-il ; vous souffrez, Mathilde?

Il y avait dans sa voix une émotion qui trahissait une lutle intérieure.

— Non, répondit la jeune femme avec un embarras mal dissimulé, je ne souffre pas, mais je suis faible encore et... j'éprouve une lassitude...

— Il faut vous reposer, mon amie, dit madame de Sirey.

Et mettant son chapeau et son chàle :

— Allons, je vous laisse. J'ai moi-même quelques courses à faire, et auparavant il faut encore que je donne des ordres chez moi.

Ces derniers mots n'étaient pas prononcés sans intention.

— Adieu, continua-telle, soignez votre sanfé, ma chère amie, vous en avez besoin.

Madame de Sirey déposa sur le front de Mathilde le baiser de Judas et se dirigea vers la porte.

M. de Caussade offrit le bras à madame de Sirey pour la reconduire ; et Mathilde, restée seule, tomba dans un morne et douloureux abattement.

Cependant M. de Caussade, arrivé dans l'antichambre avec madame de Sirey , au lieu de lui lâcher le bras, le retint comme s'il eût craint qu'elle ne lui échapj)ât. Il se fit apporter son chapeau et descendit avec elle.

— Où donc allez-vous? dit celle-ci avec un accent de feinte surprise.

— Chez vous, madame. N*avez-vous pas dit que vous aviez des ordres à donner chez vous?

— Sans doute, mais est-ce là une raison pour m'y accompagner?

— Certainement, madame, et si vous le per-

le.

mettez je serai votre cavalier servant dans les courses que vous allez faire.

— Très-volontiers, dit madame de Sirey en souriant, mais je ne permettrai pas que vous m'attendiez au dehors. Donnez-vous la peine d'entrer.

Ils entrèrent en effet, et, quand ils furent dans le salon, M. de Caussade Tarréta d'une main tremblante et lui dit :

— Madame , j'ai compris voJre générosité tout à l'heure. La lettre que vous avez là n'est pas de vous.

— C'est possible, mais elle est à moi.

— Elle n'est ni de vous ni à vous. Tenez , n'essayez pas de me donner le change ou bien je croirai que vous vous entendez avec elle pour me tromper.

— Vous pourriez supposei*!...

— Non, je ne veux rien supposer, et j'aime mieux, ne voir dans tout ceci qu'une preuve de bonté et de dévouement de votre part. Votre mouvement est naturel; mais encore une fois, je sais à quoi m'en tenir.

— Est-ce que vous seriez jaloux, M. le baron?

— Jaloux ou non, il y va de mon honneur; je vous en prie, donnez-moi celle lettre.

— Mais je ne \v. puis, je ne le dois pas...

— Vous avouez donc qu'elle n'est pas de

vous ! Je ne m'étais pas trompé ; c'était récriture de ma femme.

— Ali ! monsieur, je ne vous ai pas dit cela.

— Non, mais moi je le sais, et quand même je ne l'aurais pas vu, ne le devinerais-je pas à voire embarras? Je vous en prie encore une fois, donnez-moi celte lettre.

— Non, monsieur. Celte lettre est à moi, vous ne l'aurez pas.

— Eh quoi ! vous aussi vous me trompiez donc! Oh! je saurai bien découvrir tous les fils de celte trame. Je m'attache à vos pas , je ne vous quitte plus, et au moins si je ne puis vous contraindre à me donner ce billet, je vous empêcherai de l'envoyer à son adresse.

— Mais c'est de la tyrannie cela! Est-ce ainsi que vous prétendez m'aimer?

— Oui , je vous aime , et mainlenant plus que jamais ; je sens, à ce mot que votre bouche vient de prononcer, s'éveiller toute la |)assion qui me dévore, je sens... Ah! prenez garde, madame, l'amour secondera ma jalousie, et ce billet que vous me dérol>ez à l'abri de vos charmes , j'irai le prendre oîi vous l'avez mis.

— De la violence !

— Oui, de la violence, et cette lettre alors ne sera plus qu'un prétexte pour vous étreini\re dans mes bras.

— Je crierai.

— J'étoufferai vos cris sous mes baisers.

— No me regardez pas ainsi, vous me faites peur.

— Alors , donnez-moi celte lettre , ou bien j'oublierai tout, respect, pudeur, amour ; je m'oublierai moi-même.

— Quoi! un gentilhomme!

— Oui, madame, un gentilhomme. Dans ma famille le sang espagnol bout dans nos veines. Une passion, nous savons encore la combattre, mais deux... elles nous emportent, elles nous rendent fous.

— Un peu de calme, au moins, et laissezmoi vous dire, vous expliquer... Mais non, je ne puis pourtant pas ainsi trahir l'amitié! Vous n'aurez pas cette lettre, monsieur, vous ne l'aurez pas.

En parlant ainsi, madame de Sircy s'accula près de sa causeuse, dans un angle du salon, en croisant les deux mains sur son sein. C'était exciter le baron à braver la défense.

— Je l'aurai, vous dis-je.

Et saisissant d'un bras vigoureux la taille fine et souple de la jeune femme, il la fit ployer en arrière comme un roseau. Mais cette étreinte était bien plutôt une caresse qu'un acte de violence. Cette belle tête à demi renversée dessinait d'admirables contours; ses longs cheveux blonds roulaient leurs soyeux anneaux

jusque sous la main nerveuse du jeune homme; ses yeux, noyés de langueur, avaient plus de tendresse que décolère; sa bouche enlr'ouverte laissait briller l'ivoire de ses dents entre des lèvres humides de volupté ; en6n la robe tendue sur le sein s'arrondissait comme sur un marbre de Praxitèle.

Tant de charmes, tant de trésors... à deux doigts de la bouche! La lettre de Mathilde pouvait-elle trouver de plus puissants défenseurs ? Un ange aurait succombé, et M. de Caussade n'était pas un ange. Un moment il fut ébloui, il eut le vertige; la lettre fut oubliée et les deux bouches s'unirent dans un ardent baiser.

Mais aussitôt M. de Caussade releva la tête comme s'il eût senti sous ses lèvres les écailles d'un serpent.

Je ne sais quelle étincelle avait jailli à ce contact; il crut lire à sa lueur la perfidie cachée au fond de cette âme, il lâcha sa proie et fixa sur elle un regard inquiet. Celle-ci le sentait pénétrer comme une froide lame.

Elle se déroba à cette inquisition en cachant son visage dans ses mains.

— Qu'avez-vous fait? dit-elle en feignant d'étouffer ses sanglots.

Mais cette lutte ou quelque mouvement adroitement dissimulé avait fait glisser sa lel-

tre hors du corsage; elle tomba et M. de Caussade la ramassa sans que cette fois madame de Sirey y mit aucun obstacle.

A voir cette femme en pleurs, toutes les défiances du baron s'évanouirent; il détacha doucement une des mains qui voilaient ces beaux yeux humides, et se mettant aux genoux de madame de Sirey, il lui demanda pardon.

Il avait honte de ce qu'il venait de faire, mais bien plus encore de ce qu'il venait de penser.

— Pardonnez, dit-il, pardonnez à mon égarement, à ma passion, à mon amour.

— Comment voulez-vous que je vous pardonne... maintenant? répondit lajeune femme d'une voix mouranlequi bouleversa M. deCaussade jusqu'au fond de l'âme. Ne m'avez-vous pas dérobé le secret de ma faiblesse? Oh ! non, je ne puis plus, je ne dois plus vous revoir.

— Madame, je vous en prie, épargnez l'insensé !

— Et elle, poursuivit la jeune femme, que va-l-elle penser? Elle va croire que je l'ai trahie.

— Rassurez-vous, je vous en conjure, elle saura ce qui est vrai , que je vous ai pris violemment celte lettre.

— Oh ! de grâce, vous serez indulgent pour die, n'est-ce pas? et j'oublierai tous vos torts.

~ i\9 — Ne lisez pas cette leUre, croye«-moî, jetez-îa au feu. Mathilde n*est pas coupable, je vous le jure.

Dire qu'elle n'était pas coupable, c'était insinuer qu'elle l'était. Le visage du baron trahissait l'agitation de son esprit.

— Comptez que j'aurai tout mon calme, difil, et que je ne ferai rien dont un honnête homme puisse avoir à rougir.

— Vous me le promettez ?

— Je vous en donne ma parole. Mais vous, dites-moi a votre tour que vous serez indulgente pour moi et que vous oublierez ce qui vient de se passer.

— L'oublier ! dit madame de Sirey de cet air charmant et séducteur qu'elle savait si bien prendre, le pourrai-je?

— Vous êtes adorable, fit le baron.

Il prit sur la jolie main qu'on lui tendait en signe de paix un dernier baiser, ef se retira en emportant la lettre qu'il croyait en toute conscience ne devoir qu'à sa brutalité.

A peine avait-il tourné les talons qu'Hélène Furet étancha avec la fine batiste de son mouchoir la légère humidité de ses yeux, et se mil à réparer gaillardement le désordre que la lutte qu'elle venait de provoquer et de soutenir avec tant de perversité avait apporté à l'économie de sa toilette.

— Allons, dit-elle en rajustant devant la glace les boucles de ses cheveux blonds, la journée a été bonne jusqu'ici ; voyons comment elle finira.

M. de Caussade était rentré aussitôt chez lui. Dans son agitation, il allait et venait d*un pas rapide, s'arrétanl quelquefois pour jeter un regard sur la lettre qu'il tenait à la main.

Il n'avait pas encore osé la décacheter.

Et de quel droit l'aurail-il fait, lui qui venait de fouler aux pieds ses devoirs? De quel front se présenterait-il devant sa femme pour lui reprocher de les avoir elle-même oubliés? Un moment il avait eu la bonne pensée de lui ren> dre la lettre sans l'ouvrir. C'était le premier mouvement, il le réprima pour prêter l'oreille au second.

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