HUGO GROTIUS
Je louerai, de Machiavel, d'abord, malgré les trahisons du traducteur, la langue nette et corrosive. J'en louerai moins la complexion atrabilaire, le ton permanent d'amertume, la mélancolie, le penchant à ne voir partout que des coquins : Beaucoup de mouches, peu de miel.
C'est que la pensée machiavélique repose, non pas sur la Justice, mais sur la Guerre, art de la Force, seul vrai métier de celui qui commande.
Dans tons les pays, dit-il, la Force acquiert aisément les titres, tandis que les titres ne donnent pas la Force ; les capitaines naissent avant les philosophes ; c'est la nécessité qui oblige les rois à leur parole, et non les traités. Et enfin : « Il ne faut jamais laisser subsister un désordre pour éviter une guerre ».
De la Justice, jamais il n'est question. Aux actions humaines, ce qui importe c'est l'ordre final, le résultat. Les moyens seront toujours honorables
si l'autorité du chef est maintenue. Ainsi linjustice est désordre, et la Justice, discipline.
Quant aux lois, ce sont des instruments de lutte, des armes; elles frappent d'un fil plus ou moins tranchant, glaive ou hache.
Ouvrons Le Prince au chapitre dix-huitième : « Il est deux méthodes de combattre : l'une avec les lois, l'autre avec la force ; la première, celle des hommes, la seconde, celle des bêtes... un prince doit savoir agir en homme et en bête », coudre à la peau du lion, celle du renard. Pour finir en homme, il faut donc commencer en bête ; servir d'abord la nécessité, la guerre, la force et le bon plaisir, pour jouir, plus tard, du succès, de l'obéissance aux lois, et du règne des Juges, luxe de la paix.
En un mot, cela signifie qu'il n'existerait pas de Justice, en dehors du Caprice et de la Volonté des hommes.
Epicure. Nouvelle Académie. Erreur familière aux païens. Achille est audessus du Droit. Nature ne peut séparer l'iniquité du Juste (Horace). Hommes et animaux, tous ne recherchent que leur utilité propre aux dépens d'autrui. (Carnéade). S'il existait une Justice, étant contraire à notre intérêt, elle serait le comble de l'extravagance. Ainsi, de droit naturel, point.
Mensonge, répliquaient déjà les gens du Portique. La Volonté n'enferme point le Droit. 11 préexiste. Essaie de t'en châtrer. L'organe tranché, l'appétit du Juste demeure. Pourquoi? Les Hommes ne sont pas des Bêtes. Ils sont doués de la parole. Ensemble, ils vivent domestiquement ; instinct ou fraternité chrétienne, ils se ruent en société.
La loi n'est pas un glaive au bout de mon poing. Invisible, présente, immanente, elle dépend non de la Force du bras, mais de l'œil de l'Esprit. Divinité du Verbe, parole d'abord, elle est lien ensuite et puis contrat. Elle accorde plus à celui-ci, moins à l'autre et selon la nature de chaque chose, arrête un juste prix. Contrats. Argent. Le nouveau né, dès son berceau, subit leur discipline, et s'il faut la contrainte pour bien le lui faire comprendre, aussitôt la Justice se matérialise en droit, et la Force se met à leur service.
Ces lois découvertes par notre intelligence, ce droit immanent, sont formés des principes de la droite Raison, qui pétrissent l'Univers. Selon les Stoïciens, Cléanthe notamment, est tenu pour droit naturel, tout acte, moralement nécessaire à une nature raisonnable, conçu comme obligatoire, et commun à toute la Société du Genre humain. Droit de l'homme, il suit de cette universalité divine qu'il est immuable, jusque-là que Dieu même n'y pourrait rien changer. Seule la puissance souveraine de l'Etat, corps parfait d'hommes libres, dont les lois, d'origine céleste, ne peuvent être annulées par aucune volonté humaine, en possède, en ce monde, la délégation divine.
Voilà la Vérité. Hérésie hors ce précepte!
Hélas! pour Machiavel, pas un mot, ni de l'ordre naturel, ni de l'intelligence divine, ni des archétypes de la Raison,- ni du Droit commun, ni de la Justice, ni
même de l'Etat, avoué de Dieu. Non, pour lui, rien qu'un prince, des puissances souveraines, la pire, avec son vain orgueil au-dessus des lois ! Non, rien que des jeux de bêtes sauvages qui, ayant frappé du glaive, périront par le glaive!
{Hugo Grotius est sorti de son flegme, jusqu'à ponctuer son discours d'un coup de poing, Il en rougit, et se tournant vers Ignota, d'un air gêné :)
Excusez-moi, Madame!
IGNOTA
Merci. Résumons. Vous êtes adversaire des sceptiques (Carnéade) et pour les stoïciens (Gléanthe). Les architectures idéales du Droit naturel seraient suspendues dans l'Empyrée, invisibles à nos regards de taupes. Mais qu'un oeil d'aigle, déchiffrant leur dessin, en fasse la copie, la Justice descendra sur terre dans les palais de l'Etat souverain, conservateur de la collection, gardien du Musée des lois. Tandis que, pour Machiavel, institutions éphémères, règles instables, orgueils de princes, sont le pénible produit du travail, de l'énergie, de la sueur humaine.
DE RICCI-MACHIAVELLI
Oui, madame, de la « virtu ».
{Maître Cachelou apporte, dans une marmite de cuivre, le civet fumant.)
DE MOUCHERON {réjoui)
Est-ce que les effluves et les délices de ce gibier proviendraient des recettes suspendues dans l'Empyrée des dieux culinaires, ou bien de l'Art, de la Virtu, de Madame Cachelou?
IGNOTA
Grave problème : Arrêtons ce débat en son honneur.
{Un silence. Ils mangent.
La tenture s'est entr' ouverte . On perçoit clairement du cabaret la voix d'Emmanuel.)
EMMANUEL
Après la farce, vous voulez une Parabole? Soit! la comprendrez-vous ? L'obscur est divin, mais difficile.
Donc, en quittant Port-Désire, nous étions pleins d'amertume; notre jolie fuste, le Hoorn, mise à terre en carénage, s'y était incendiée et perdue. Ses vingt-deux hommes transbordés sur la Concorde, nous y étions entassés à plus de quatre-vingts. Nous piquâmes au large des côtes, de crainte des écueils, vers la Croix du Sud ; mer brumeuse, houle énorme et terrifiantes bourrasques. La maie chance nous persécuta. Schouten tomba malade à tel point, qu'il demeura des semaines sur son lit, étendu et privé de sentiment. Jacques Lemaire, notre jeune chef, le suivit, et avec lui plusieurs des meilleurs, si bien qu'il ne restait, pour nous guider, que le bosseman et le subrécargue, qui
ne pouvaient se souffrir. Entre l'un, Borchegrave, bon marin, tête obtuse, et l'autre, le sous-commis Claesen, esprit clair mais sans pratique, couteau contre écritoire, l'équipage entier se divisa. Trois fois, le bosseman vira vers le Nord, effrayé, non par la vague, mais par l'inconnu. Trois fois, Lemaire, chancelant, sortit de sa couche, à l'appel de Claesen, pour dompter la grumèle, et reprendre, au Sud, la chasse à l'incertain passage occidental.
Enfin, nous le découvrîmes, le 24 de janvier 1616, entre la terre ferme et une grande île baptisée : Pais des Etals. La joie de ce succès nous rendit quelque énergie. D'une voix unanime, nous donnâmes à ce détroit, un des buts de notre odyssée, le nom de notre chef. Inlassable, il nous fit poursuivre jusqu'à un archipel, auquel nous accolâmes la gloire du Remonstrant Barneveld; puis vint un grand roc isolé, que nous appelâmes Hoorn, du joli bâtiment perdu.
Là, nouvelle mutinerie; livide, furieux, demi-mort, Lemaire la dompta; et, derrière sa volonté têtue de courir au Sud, sur un océan plus terrible encore, houle monstrueuse, bouchée de grêle, de neige et de brume, nous glissâmes entre de hautes glaces errantes, vers un mystérieux rayonnement céleste, aurore qui blêmissait à l'horizon.
Des jours sombres suivirent, qui étaient déjà des nuits, et des nuits pâles qui appelaient en vain le jour. L'écharpe de buées, traînant sur les moutons d'écume, étranglait notre angoisse de lumière. Prison de brouillard à l'évasion impossible, des spectres de pétrels blancs ou d'albatros au bec noir, des giboulées de frimas ou de grêle, et des glaçons phosphorescents la rendaient plus lugubre encore. Parfois, sur ces limbes, s'estompait le fantôme de falaises monstrueuses. Au-dessus de la nuée basse, surgissaient des architectures colossales, arcades et plateaux, grottes, châteaux fantastiques, améthystes, nacres, saphirs, qui étincelaient, suspendus dans un éclair de soleil. Mais, le plus souvent, dans une demi-somnolence, engourdissement troublé de vertiges, on entendait les choses sans les voir, cris stridents des goëlands, hurlements des phoques, crissement de glaces entrechoquées et roulement lointain du tonnerre de leurs écroulements. Tout à coup, dans cette hallucination, clair obscur de fin du monde, éclatait la vigie en alarme : « Ecueil à tribord! », les jurons du bosseman dans la manœuvre précipitée, et, sur toutes choses, dans le halo nocturne, le scintillement insoutenable, infernal d'un feu bleuâtre, pareil à la foudre. L'alerte passée, le désespoir et l'accablement étendaient à nouveau leur main noire. Irritation, hostilité, rancunes montaient en murmures, puis blasphèmes. Les injures crevaient; des gaines jaillissaient les couteaux.
Un navire est un Etat dont, maître après Dieu, le capitaine est Roi. D'une stricte obéissance à l'unité des ordres, dépend le salut commun. Qu'il y ait plusieurs têtes au corps politique, anarchie; deux chefs à bord, navire en perdition .
Autre affaire aussi : le subrécargue se disait Remonstrant : Vive Arminius ! Le bosseman, Contre-remonstrant, tenait pour Gomar, En disputant sur la
prédestination, deux fois nous courûmes sur des écueils. Tout l'équipage, au lieu de manoeuvrer, invectivait. Ah ! que ce bon navire mérita son nom de Concorde! De sa grosse voix éraillée, le bosseman répétait : « Folie de courir au Sud ! Nous avons trop arrondi le Cap Hoorn ». Mais le subrécargue, halluciné, vers l'aurore grandissante, tendait sa dextre : — « Là, sous la Croix du Sud, selon la prédiction, se dresse le haut pays des vérités éternelles. Paroles gelées. Utopie. Alcofribas Nasier dixit : C'est écrit dans un livre : 't Is geprint : Savoir d'abord. Agir ensuite. Eclairons, avant tout, nos esprits obscurs. Finie la brume. Voici la Science, clé magique de tout mystère, et, avec la vraie course de notre Nef, toutes les routes radieuses de la Terre, de la Mer et du Ciel. Savoir : félicité suprême ; regarder la Vérité, face à face, entrevoir l'éternité, se mirer dans les yeux divins de la Raison... »
Le fausset criard du subrécargue n'eût entraîné personne, si, à ses côtés, n'avait retenti l'ardente voix de Souza, le Marano.
— « Tout est accompli. Voici l'Alpha et l'Oméga, la fontaine d'eau vive, le Tabernacle de Dieu avec les hommes. »
Et, comme il montrait la nue, il parut qu'elle se tendait, et qu'une bande de lumière diffuse la couronnait jusqu'au sommet du Ciel.
— O mes Frères, regardez : au milieu des sept candélabres, l'Humain, plus qu'humain, longue robe, ceinture d'or, barbe et cheveux blancs, pieds d'airain, visage de soleil. Il nous donnera l'étoile du matin sur la mer de verre et de feu, la Nouvelle Jérusalem, descendant du Ciel et de Dieu, comme une jeune épouse, parée pour son époux, source de Vie et de Vérité!
Avec lui, nous regardâmes, et il nous sembla distinguer une ville lumineuse, de nacre et de cristal.
— « O mes frères! Voici la Cité d'or pur, la Cité de Dieu. Et aussi l'Ange au roseau d'or. Le voyez-vous? — les douze pierres angulaires des douze apôtres. à mi-côte, toutes précieuses, jaspe, saphir, calcédoine, émeraude, sardonyx, sardoine, chrysolithe, béryl, topaze, chrysoprase, hyacinthe, améthyste: audessus, les douze portes de perle toujours ouvertes ; le fleuve d'eau de Vérité toujours jaillissante du trône de Dieu ; voici, d'un côté, les Chérubins, les Séraphins, les Trônes et les Dominations ; de l'autre, les Patriarches, les Prophètes, les Apôtres et les Docteurs; et enfin, voici l'arbre de Vie et de Justice, toujours en fleurs, où mûrit, douze fois l'an, le fruit bienfaisant des lois, la manne divine.
» Sur ces merveilles, jamais ni soleil ni lune; une clarté intérieure, la gloire du Seigneur, illumine le manoir de la Vérité. »
. Haut dans le ciel, à travers une luminosité surnaturelle, nous distinguions, en effet, profils nacrés et glaciaires, des temples au fronton triangulaire, et des figures colossales ; puis, vers la base embrumée qui s'éclairait, les contreforts de la montagne, futaies, hêtraies, breuils, halliers et taillis, emmêlement de maquis filigrane de givre. Là, pendaient en tintinnabulement de pendeloques, paroles, idées et portraits, raidis et gelés, de toutes lois passées et futures; de .Minos et de
Dracon. de Lycurgue et de Solon, d'Hermodore et Papirien, de Julien et Tribonien, des Barbares et Vandales, du Pape et des Décrétâtes; s'entrechoquant et bilbotant, elles faisaient déjà une étrange confusion, une rumeur bizarre de Babel et de robins. Mais, au dessous, roulant de lents anneaux flasques, un grouillement de monstres amorphes, lémures blanchâtres, géantes larves, exhalait, enlacements et querelles, une haleine de râles et de sifflements, en cacophonie si hideuse, que, d'effroi, la sueur nous arrosa les omoplates.
A ce moment, dans la basse brume qui touchait les fîots. nous vîmes surgir un navire exactement semblable au nôtre, même mâture et voilure, focs, trinquettes, misaine et huniers, venant droit sur nous. Il était si proche qu'on distinguait à son gaillard, comme reflétés dans un miroir, les mêmes êtres qu'à notre bord. Mais, horreur! mort et cadavres, tout un équipage de squelettes.
A cette vue, Lemaire, surgissant du château d'arrière, demeura sur place, lui, l'impavide, hébété, les yeux dilatés, le poil hérissé, et, comme nous tous, transi et sidéré d'épouvante. Dieu seul sait ce qu'il en serait advenu, si Borchegrave, le bosseman, jurant à la diablerie, n'avait, mèche allumée, bondi au gaillard d'avant et fait feu du canon de chasse. Un même éclair nous répondit et nous sentîmes le vent du boulet. Mais le nôtre porta : Le vaisseau fantôme pencha et s'ouvrit.
Lemaire s'était ressaisi. — « Pare à virer, cria-t-il, la barre dessous! » Et tandis que la Concorde, obéissante, présentait le travers arrière à son sosie qui coulait, et à toute la fantasmagorie des lois gelées et suspendues, le bosseman tira encore, du canon de retraite cette fois.
Du coup, l'immense montagne pencha. Forêts de givres et de procédures, paroles gelées, prétoires de glace, basculant avec lenteur, s'abîmèrent enfin dans un remous énorme, souffle d'ouragan, coup de tonnerre.
Vers nous accourait une barre écumeuse, un mascaret géant.
— « Force la toile, cria Lemaire. en haut tout le monde ! »
Nous avions compris. Toutes voiles dehors, nous fuyions en vitesse, vent arrière et grand largue ; et quand la vague nous rejoignit, dominant notre couronnement, elle ne nous dépassa qu'avec lenteur, et sans que nous ayons perdu la gouverne, tant le grain était sec et violent.
Dans les épaves charriées par le flot, je vis surnager deux fragments de pavois : sur l'un, était écrit : « Patience passe Science »; sur l'autre : « Aide-toi le Ciel t'aidera. »
Le souffle d'ouragan avait dispersé les bouchons de brume. Une main invisible tira le rideau. Un horizon vaste et pur, devant nous, étalait la sérénité d'une aube ensoleillée, bleue dans le ciel, bleue dans les flots.
Devant notre proue, un astre, étoile ou planète, brillait encore, étincelant et solitaire.
— « Timonier, Nord-Ouest quart Nord. Gouverne sur l'étoile du Matin ! »
Nous écoutions, silencieux, attentifs, les yeux fixés sur le jeune chef qui rayonnait.
— « Fais pénitence, ô zélé subrécargue, reprit-il. Tu t'es trompé d'une heure. Et toi, Souza de Sétubal, regarde!
» Voici la mer du Sud; la mer promise, la mer de verre et de feu, le flieuve d'eau de vérité, la lumière descendant du ciel et de Dieu, comme une jeune épouse parée pour son époux, la sainte lumière du Soleil, sertie de jaspe, d'émeraudes, de saphirs et de béryls. Et la véritable Jérusalem aussi, la Cité d'or pur, la Cité de Dieu, celle de tout à l'heure ou de Demain, espérance vivace qui recule devant la proue de tous les conquérants envolés vers de nouveaux mondes, elle est là, sous la lumière céleste vers laquelle notre timonier gouverne. Tu la vois, elle ne brille encore que pour nous assurer notre course, la belle étoile tardive, pareille à l'astre des Rois Mages »
Nous nous sentions tous, légers et joyeux, débordants de félicité. Le Bonheur n'est-il pas tout entier dans l'espoir assuré d'une possession prochaine?
Tout à coup, Lemaire, dressé sur le banc de quart, scrutant circulairement l'horizon, cria : — « Espagnol en vue ! Branle-bas de combat ! »
A son poste chacun vola. L'enthousiasme était tel que nous aurions affronté une escadre. Nous n'avions plus qu'un cœur, une âme : la sienne. Lemaire était dieu.
A ce moment un grand oiseau blanc, pétrel, mouette, ou goéland, se posa, au-dessus de la proue, sur la civadière. On eût dit qu'il nous remorquait, les ailes ouvertes, portant, dans son bec, un roseau d'espérance et de Paix.
Il ne fut plus question de vaisseau espagnol, ni de branle-bas. Aux applaudissements de l'équipage, Lemaire mit la main longue et maigre du subrécargue dans la poigne énorme du bosseman.
Et, maintenant, compagnons, la morale de l'Apologue?
PINCEMAILLE
Ce que cela prouve? Qu'un subrécargue n'est qu'un âne. Rien qu'un vrai marin pour avoir l'œil!
EMMANUEL Oui, patience passe science! Et vous, Maître Hurtebise?
MAITRE HURTEBISE
Un chef avant tout!
EMMANUEL
Et toi, le fou?
LEHIRE MEN DIABLE
Aide-toi, le ciel t'aidera! La fable prouve qu'il y a une étoile au-dessus des Rois et des Lois.
EMMANUEL
Alors, tout de même, il serait de ce monde, le royaume de Dieu?
(Plusieurs ivrognes se poussent en criant : A boire ! Maître Eleuthère Cachelou, aussitôt, serre étroitement le rideau et, dans l'auberge, les bruits se font confus.)
IGNOTA A votre tour, marquis.
DE RICCI-MACHIAVELLI
M. Legrand du Cornez, Franc-Comtois devenu Hollandais, auteur du « de rébus belgicis », pour vous la grande affaire est de savoir si la guerre est juste.
Cela ne m'intéresse pas. Je ne suis ni docteur, ni avocat, ni robin comme tous les Français et les Belges, Flamands ou Wallons. Je suis Italien. Machiavel eût pu récriminer contre la guerre et non vous, Hollandais, qui lui devez l'existence. Ayant vaincu l'Espagnol derrière ses digues, votre Hollande a été armée Nation du Monde. Notre mère l'Italie, au contraire, violée par l'Allemand ou le Français, Nicolo Machiavelli la montre à genoux, demandant vainement à Dieu un Homme qui la délivre de la cruauté et de l'insolence barbares.
Pas plus que vous, M. Legrand du Cornez, je n'aime ni ne hais la guerre. Mais ayant prémédité de l'asservir au Droit, vous recherchez d'abord si elle est juste. Moi, sachant qu'elle est toute la Vie, et sa nature indomptable, je souris de cette folie.
L'existence la plus pacifique est un combat sans trêve ; les fièvres de croissance, des luttes à mort; notre temps de vivre, un enfer de figures grimaçantes ou joyeuses, entre lesquelles, si on a quelque idéal à défendre, il faut marcher, comme les héros au milieu des monstres, l'épée à la main. Celui qui est désarmé est vaincu.
Ah ! Machiavelli très cher, que je vous comprends ! Vous vîtes notre idéal, notre possibilité de vivre ; notre mère l'Italie, une rayonnante fîamme qu'éteignait la botte étrangère et, aussitôt, vous ne pensâtes plus qu'à 1' « Arte di Guerra », à tirer vaillamment l'épée.
Sûrement, sictiro, il faut exister d'abord, vivre avant de légiférer. On lit, dans Le Prince, que les fondements de tous les Etats sont, plus que les bonnes lois, les bonnes armes. Mais qui manie ces armes? Des idées, des textes? Non. Des hommes. Et parmi eux, les docteurs, les avocats, les robins? Non. Des mains durcies à la poignée des sabres. Et encore, se peut-il que plusieurs soldats d'égale autorité y concourent? Non. Il faut aux armées la décision foudroyante d'un seul. Ainsi le glaive de la Guerre pend au poing du Chef : £)ux. La guerre,
force du fer, force de l'argent. Les hommes et le fer trouvent l'argent; l'argent ne saurait trouver ni les hommes ni le fer.
Qu'importe, au reste? Ces deux forces n'en sont qu'une. L'or très puissant anime les poignards parce qu'une volonté les dirige. L'Epée, plus puissante encore, arrache les trésors aux lâches parce qu'un poing la brandit. A tous deux est commun le même feu qui luit, puissance active concentrée, au-dessus des combinaisons de l'Esprit, dans l'énergie du caractère humain, diamant de l'âme. Machiavelli, tel un Romain, l'appelle virtu.
Cette virtu^ génie des fondateurs d'Empires, maîtrise du Chef, don de Dieu, Souveraineté, voilà le fondement de l'Etat et du Droit. Ah ! que je cherche en vain, à cette première heure héroïque, votre instinct de sociabilité, affectio societatis ! Caractère acquis, peut-être don de Nature, non pas. Dictateurs et Consuls n'ont point bâti le Droit de Rome sur des sourires, mais sur les piques des légions !
En un mot. Guerre, Glaive et virtu du Prince créent des Etats et c'est seulement, plus tard, ces Etats qui feront le Droit. Comment, en cette transmutation, y jaillit la Justice? Problème analogue. Descend-elle miraculeusement d'un Empyrée, Olympe où seraient suspendus en modèles les archétypes de la Raison? Non. L'Etat abstrait n'est qu'un monstre froid, un cadavre glacé, des paroles gelées. Quand il dégèle et fond, ce qui coule n'est pas du Droit, sang de vie, mais un liquide immonde, une abominable putréfaction. La Justice, au contraire, est une belle aiguë marine, claire et bleue, qui s'épanche des mêmes profondeurs qui ont créé l'Etat. Sur quel rythme sa propulsion évolue et grandit? Hé mais ! toujours les mêmes qui alternent en se complétant, comme deux jambes sur lesquelles progresse le Corps de l'Etat. C'est encore la force du Glaive, mais cette fois grandit la Force de l'Argent, le nerf qui le meut.
Qu'est-ce que la Victoire a apporté au Prince et à l'Etat ? De l'argent. Danaro. Voilà votre affectio societatis. Instinct de sociabilité, non pas. Amour de l'Argent. Danaro. Un Roi a ses Juifs et sa Cour. Vente et achat des offices. Rivalité du luxe et des arts. De l'argent. Danaro. Les courtisanes suivent armée, Juifs et Cour. Que veulent-elles? De l'argent. Danaro. Ce que fait la Cour est imité par la ville. Prodigalité des bourgeois. Dépenses des Chrétiens, Enrichissement des Juifs. Encore et toujours de l'argent. Danaro.
Ces appétits discordants, vous l'avez dit, M. de Groot, exigent pour chacun sa part de butin. Appelez-le comme vous voudrez, étalon de valeur, juste prix. Justice distributive, quel est son vrai nom? De l'argent. Danaro. Un idéal pur, votre Etat, votre Droit? A d'autres! Vous êtes en aveu : c'est un contrat de société. Traduisons : des larrons en foire. Lotissements du vol.
Gare s'il en est maintenant qui n'ont pas reçu assez. Désordre. Rébellion. Le gouvernement est-il oligarchique, monarchique? C'est la démocratie qu'il faut. Pourquoi? Pour que tous les birbanli, tous les voleurs, du plus gros au plus mince, touchent de l'argent. Danaro. Et si, comme souvent, la démocratie
s'épuise en chicanes, voici les sécessions de la plèbe, la révolution, la guerre civile, aboutissement de la force, des lois et de l'argent.
Quand, jusqu'à cette lie trouble et amère, la coupe est bue, tout n'est pas perdu, si, intangible et souveraine, l'Epéc demeure au poing du Chef. Si non, c'est la lutte des factions, ô Florence! Guelfes, Gibelins, gros bourgeois, popolo grasso, plébéiens, popolani! Mais quelle que soit Tissue, né du Glaive, il faut que l'Etat retourne au Glaive. Guerre ou Châtiment, il est la suprême, la seule Raison.
IGNOTA
Merci. Résumons. Pour vous, l'Etat, Droit, Idéal, Conscience, Art humain : éclairs éphémères entre deux massacres. A vous, de .Moucheron.
DE MOUCHERON
Ricci, .Madame, a parlé en bon Italien. Je voudrais, avant l'avocat Grotius, répondre en bon commerçant, moitié Zélandais, moitié Normand, un commerçant in rébus belgicis.
Chacun sa vérité, a dit Machiavel. Possible que, pour Vénitiens ou Florentins, ce soit nécessaire de trembler sous des sbires et que la servitude leur soit une atmosphère de nature, exquise à respirer. Possible qu'un jour une grande Italie sorte trempée du feu de ses défaites, et que l'Epée d'un chef plus que l'argent fasse Loi. Vérité au Midi. Erreur au Nord. Dans la vieille cité où nous sommes, dans tous les Etats-Belgique, Force et Contrainte n'ont point de virtu. Aux vieux pays de liberté, elles sont détestées. Bien que mon oncle, le grand armateur normand, ait été trahi et ruiné par la virtu de .Maurice de Nassau, l'idée ne me viendrait pas que la brutalité du stathouder ait jamais été, aux Pays-Bas, suprême raison. S'il en fut ainsi pour Albe, Farnèse ou Alençon, la manière méridionale ne leur a pas réussi : devant les despotes, étrangers ou non, nous avons toujours été des mutins, muiters.
Voici une anecdote que je tiens de Louis Aubery du Maurier, fils de l'Ambassadeur. En 1615, Louise de Coligni, princesse douairière d'Orange, entreprit, pour le compte de son fils Maurice de Nassau, de gagner le Grand Pensionnaire Oldenbarneveld à sa proclamation comme Souverain. Bien qu'elle lui offrit l'impossible en gratitude, pouvoir et richesse, l'honnête bourgeois, préférant sa vérité, lui représenta : « que son fils, en souhaitant la Souveraineté, préparait sa propre ruine ; que le peuple des Pays-Bas voulait être guidé et non traîné, persuadé et non forcé ; que, désespéré par les atrocités espagnoles, celles d'une petite tyrannie lui paraîtraient plus insupportables encore ; que Maurice étant Capitaine et Amiral Général, la force du Gouvernement était seulement efficace en ce qu'il reposait sur la Convention des Etats et sur leur consentement unanime. »
A la rancune du comte mortifié, conclut Aubery, on eût d'avance pu lire, vengeance froide, l'arrêt d'e.xécution qu'il signa quatre ans plus tard. Cependant la
parole du vieillard fut plus forte que la mort; ni Maurice, ni iFrédéric-Henri n'ont osé se proclamer rois. Pourquoi ? Parce qu'au dessus de l'ambition d'un dictateur, de la Force d'un Prince et de l'épée des grands, il y a, dans nos pays, l'association souveraine des petits. Faibles isolément, nous devenons tout puissants en vivant ensemble. Ici, vivre ensemble, c'est d'abord boire, manger, être à pain et à pot, puis communier, contre l'adversité, dans le total de nos liens avec autrui, tissés étroitement. Affectio societatis, elle est faite de l'association de tous nos espoirs contre tous nos périls. Bannières de nos francs-métiers, Banquets de confréries, Sodalitates, d'où sont sortis la Commune et l'Etat, votre fraternité vivante, talisman, défense plus forte que la Force, est la flamme divine que Dieu fit descendre sur nos têtes. C'est là, vraiment, notre Souveraineté. Autrefois c'était elle qui dressait, contre les ducs, nos communiers, contre le Pape et l'Empereur, nos huguenots. Aujourd'hui, il n'y a plus pareille flamme irrésistible aux armées des condottiers. Mais où donc est-elle? Je vais vous le dire. Elle s'abrite désormais, comme les Athéniens de Salamine, derrière des murailles de bois. Quand les vaisseaux de mon oncle ont quitté l'Escaut sous son pavillon vert à la Croix de Bourgogne, ils emportaient la plus puissante soif de vivre qui fût de leur temps. Ils cinglaient avec ivresse, vers le trésor des riches humanités, vers des âmes nouvelles. Depuis, chaque fois qu'ils rentrent, ils sont chargés de plus d'ardeur à repartir que les galions d'Espagne ne sont remplis d'or. La vraie richesse n'est pas dans le métal, mais dans l'ardeur à croire. Hier, Rome était au-dessus des Princes et des Etats, mais c'était une puissance de la Terre. C'est nous, les corsaires hérétiques, qui avons libéré la Foi. Désormais, sur l'Océan, elle vogue, libre.
Offrons, sans crainte, aux paysans blottis dans leurs chaumières, son horizon immense. Leur timide vigueur sera bientôt sans limites comme lui. Sur quoi repose notre république batave, si puissante? Sur les reîtres de Nassau? non pas, sur nos Gueux de mer. Un Peuple n'est Nation du Monde que s'il vi d'abord sur l'Océan, chemin commun des hommes. Les Princes qui, dans les temps futurs, rayonneront sur la planète entière, ne le feront plus qu'avec des flottes.
IGNOTA
O Mare supremum! Amen!
La Florence de Machiavel avait mis toute sa foi dans des murailles de pierre et des tours. Elle est morte. La République de Venise est toujours debout.
L'Eau est plus forte que la Terre. Pour vous, audace des marins, risques et profits des marchands, communauté sur mer, voilà la Souveraineté.
Qu'en pensez-vous, M. de Groot?
HUGO DE GROOT
Madame, il se fait tard et je n'ai plus grand chose à dire. M. de Moucheron n'a point raison, qui couve ses Etats dans un nid de pirates, ni M. de Ricci, qui les tire d'une caverne de brigands.
Pour établir qu'au coramencemen, é.ai, ^^^'''^'''IZlTElZ'tl S k , ..„■ „r,P tible rase ïn v posant un pjaive de théâtre? bst-ce que les sophiste sur ™= '"f'j. / p',;",^ ^a jamais vu de table rase, pas n^éme D.eu, LTo""de''rcrarn;M:Sel d,t' plus justement qu'en toutes choses ,, cX„. de s'accommoder à son temps. Mais s'il fallait s'amuser à plj.losopher sur es oriRines, je dirais volontiers qu'au commenceiiieut «ta.t le chaos c'est à dire le mèu ouge et l'erreur. Chaque pas que nous faisons nous en déBage ver t. Vérité, c'est-à-dire vers une adaptation des choses extérieures et de la nI u e aux règles durables et invisibles de l'Esprit et de la Raison. Venté ÏÏue' Non Vérité relative. Est-ce que les décrets des Rois, ou les arrêt d« ^^gt son, réalités vraies! Hélas nonl Ces demi-dieux ne sont que d pauvres dïables Qu'importe! ils font ce qu'ils peuvent et c'est l'essentiel. \ aille que vlm letu- pro-vérités adaptem toujours un peu moins »-' '« ,^PP»-"«;^'^=^ laVie aux réalités de l'intelligence ; de là vient notre ,uste inclination à les tenir pour exactes quand même et de parti pris.
11 n'y aurait pas de Droit naturel, dites-vous» , . j
Comment serait-ce possible, puisque ces jalons de vérité dépendent du nortrait que préalablement nous en dessinons, dans notre intelligence. "^ Où les cherchons-nous, ces images? Où, sinon dans les ressources intérieures de ce Verbe qui nous distingue du Monde animal; dans cette Raison divine qui nous ouvre ses horizons plus immenses que la mer et le Ciel .
Froides copies, les archétypes; vérités suspendues, ™'-6" ^e ''^^^^P 'f,:, ' même pourriture au toucher? Soit! à faire les anges nous faisons parfois la be e. Mararpremier mécompte, faut-il tout faire à rebours et pour la faute d un sous-diacre, changer la messe blanche en messe noire?
Ainsi Rois luges. Docteurs ou simples hommes, tous aveugles, tous égaux en cécûé!' rirni nous distingue dans la nui,, sauf notre esprit, ou brûle la
™'"",l'no,reœiles. divin dans sa soif de lumière. Mais s'il fau, pourtant lui apprendre à oujours mieux voir, où est le maximum de ce,.e clairvoyance ? ''oui vau, mieux» Celui qui se souvien. ou celui qui prévou? Le f.rrc,que nui réci,e ou l'aigle qui plane ; le doCeur m ulroqtie ou le devin qm révèle un Teu dans l'eau de la coupe? Vraiment, mes amis, je me demande si le tréfonds d'os discussions n-aboutit point à la même course de nos mtelligences vers la
'"""ÏÏ sluiem::" Imposeraient les bases de la vérité polirique les fondement du
^mb^ries'i;™S.^t=--^^^^
inextinguible, l'œil aigu des jeunes aigles... . . . , •
Jien ,ue <;rotius continue son discours, sa .oix est couverte par les irurts du cabaret ou, autour d'Emmanuel, le cercle s'accroît.)
MAITRE HURTEBISE
Par deux fois, tu as répété qu'il serait de ce monde, le royaume de Dieu? Qu'as-tu voulu dire, hérétique?
[Rumeurs, interruptions. Maître Fournier frappe sur la table. Silence.)
EMMANUEL
Mes amis, je vous répondrai pourquoi j'ai passé par Tournay. Je suis venu chez Dugoslier qui met des bateaux sur chantier, pour y œuvrer en charpentier. Dugoslier se mettait à table...
{Vacarme. La phrase se perd. Maître Hurtebise l'interrompt. Il reprend.)
EMMANUEL
Je veux apprendre à Dugoslier à tailler pour la mer ses vaisseaux, mais il préfère ses vieilles nefs.
MAITRE HURTEBISE
Il a raison. Benoit, ne mets sur ton doigt que de l'herbe que tu connois.
EMMANUEL
N'existe-t-il donc es vérités que les tiennes? A côté de celles qui sont blotties près de toi, il y a les autres, les lointaines. Si elles se heurtent, que feras-tu ?
Oui, il y a ta basse-cour, tes dindons et tes oies. Mais il y aussi les hirondelles et les cigognes qui portent bonheur à la maison.
J'ai passé ce soir, au couchant, par les prairies inondées de Marvis. Elles étaient peuplées d'oiseaux de mer, courlis, goélands, mouettes aux pieds bleus, qui avaient remonté le fleuve avec la marée, comme des vaisseaux. Ils se tenaient en l'air, étalés, immobiles, le bec au vent. As-tu songé à l'Orient où volèrent leurs ailes?
Tu préfères les ignorer? Le pourras-tu? Tous les bateaux sont des oiseaux. Gare aux tjalks, aux flûtes, aux otters, aux hooghaerts, aux fustes, qui volent à la fois sur l'eau douce et salée. Ils sont plus agiles que tes grosses bélandres de rivière qui craignent le flot et n'ont pas d'ailes. Malgré toi, déjà ils remontent ton propre fleuve avec, à leur bord, des compagnons comme moi, Dévoirants ou Loups-garous, trop libres à ton gré, et qui t'empoisonnent.
Que vas-tu faire? Subir à chaque marée la loi hasardeuse de ces étrangers; ou seulement les rançonner en bon pireman et, qui sait, enivrer et dépouiller leurs matelots?
Insensé ! Jusqu'à l'heure où ils te pilleront à leur tour ! On ne construit rien sur l'immédiat et l'injuste !
Corporations embusquées à l'étape, principautés qui butinent au péage,
souverainetés de piremans et royautés de hameau ont désormais les pieds pourris. Sortez de votre fange, ro.s aveugles ! N'y pataugez plus, jeunes gens ! ^Tâchez plutôt d'éclairer vos yeux fermés! Allez aux autres hommes de la Terre' Vous verrez, ô lièvres, que le salut n'est point tapi dans vos gîtes, mais
'^"situs Z vX pas être dévorés par le pullulement des races, vous les construirez enfin, ces vaisseaux à vous, qui, de votre maison, iront au bout des mers ave vos gars, porter vos exemples. En honnêtes gens, recevant le cadeau de miirvérités iaunes ou noires, ne leur rendrez-vous pas au centuple, en bons chrétiens, les vôtres toutes blanches?
Et prends ton vol, navire, oiseau!
{Daus l'auberge, les quatre soupeurs écoutent.)
DE MOUCHERON
Il a raison, le gars!
IGNOTA
Quel étrange discours!
. j ^.h^^ ^n«<: la rue au loirt, la rumeur d'une foule en marche. Emma-
le bruit.)
EMMANUEL
Car voici l'essentiel enfin : j ^« „^„9 r«ia A<it «ii
O mes amis, si vous pensiez à devenir les maîtres du Monde Cela est si
facile lUurd'aller à lui, comme votre Escaut à la Mer, comme le croyant à
^'^"car écoutez ma parole. Sachez quels sont les maîtres du Monde.
C s nt c .1 çrlle veulent tout entier, ceux qui osent passer par d-sus les terres les fleuves et les mers, telles des mouettes aux pieds bleus, et enfin ceux quT, osant passer aussi par dessus le temps se dressent à régner sur Demain, nouvelle Jérusalem où le Royaume du Monde est celui de Dieu.
Royaume sans territoire ni limites, qui. vivant d'audace aux cœurs, grandi avec ^'audace de ces cœurs et dont tous ceux qui ont la même flamme sont citoyens quel que soit leur poil ou la couleur de leur peau.
Ma s quelle est donc la force suprême, la lumière irrésistible qui unit en communauté souveraine, en Etat des Etats du Monde, tous ces compagnons
''"Ept;:^^^ Epiphanie, tu es sous le signe de l'Incarnation, symbole des nln, Dures splendeurs, celles qui commencent. Comme toi. la lumière qui ^or^ine le mo'nd est celle qui ra'yonne aux heures de la Vie où on se sent band na^un i réTistible élan; heures de lumière où on n'a pas besoin d'espoir pour en multblier oJ usemen la flamme, audaces armées de chance qui se redressen Tou 1' ou "haque fois un peu plus entreprendre, heures de foi ou l'on suit
une étoile, la Jeunesse enfin. Jeunesse qui, d'un pas élastique, monte à l'ascension des nouveaux Empires.
{Dans l'auberge où ce discours a été attentivement suivi, Hugo Grotius marque de l'impatience.)
HUGO DE GROOT
Ce capucin prêche bien
DE RICCI-MACHIAVELLI
C'est un homme, Monsieur !
IGNOTA
Oui — et c'est bien rare, un homme !
(Ici la porte s'ouvre toute grande. Mais il n'entre avec le coup de vent que le bruit grandissant de la rue et aussi un oiseau effaré, mouette aux pieds bleus, qui volète et se pose sur l'épée du fou, au-dessus et à côté d'Emmanuel, qui le désigne de la main.)
EMMANUEL
Esprit Saint de l'éternelle Jeunesse, Esprit de Demain, que tu règnes sur l'épée des Princes, la révolution des idées ou l'amour des Hommes, que tu sois Aigle, Mouette ou Colombe, je t'invoque : Symbole, Oiseau qui plane au Ciel de Dieu !
Pétrel hier venu des mers lointaines, un brin de roseau vert et le bec au vent, tu vas repartir avec moi, au bout du monde. Mais tu es la Force, tu es la Jeunesse. Tu es l'Esprit, tu es Demain, tu reviendras. O Nouvelle Jérusalem des nouveaux matins! Quand donc tous les jeunes hommes du Monde se mettront-ils ensemble pour se donner la main?
{De Ricci- Machiavelli et de Moucheron se lèvent brusquement.)
IGNOTA {agitée et émue)
N'est-ce pas lui le juge diseur? Il ne me laissera donc ajouter rien ! {Elle se lève.) Ma foi, tant pis, je veux le voir !
{Elle colle un œil à la fente du rideau.
La porte de la rue s'ouvre et un colosse, cramoisi de peau, rouge de barbe, accoutré d'écarlate comme un bourreau, entre avec lenteur, une hallebarde sur l'épaule.
Derrière lui dansent deux chinchins galopant sur des chevaux d'osier. A coups de vessie, ils contiennent une demi-douzaine de ribauds et ribaudes, bras dessus bras dessous; le plus grand est un hercule vêtu moitié de noir et de blanc, les autres, gringalets à chausses multicolores. Des ribaudes, deux, fanées, fardées, dépoitraillées, l'une râle et tousse et l'autre est saoule ; la troisième, très jeune, les cheveux dénoués sur une figure de cire.
Derrière, trois comparses : une tête d'âne, une tête de bœuf et Brun l'ours, escortent, avec des marques excessives de respect, les trois Rois du Cortège. Melchior, qui va devant, est un bien bel homme à la barbe fleurie. Il porte, d'un air glorieux, le grand manteau rouge et la couronne d'or. Des deux mains il tâtonne, la tête rejetée en arrière, comme pour mieux voir.
Gaspard s'accroche à lui, frisé, ventru, petit magot bouffi, aux traits épatés. Ses gros yeux roulent vides et blancs dans la face noircie. Elargie, la bouche rouge fait rictus de gueule. Il balance de la main gauche un encensoir. Brun l'ours traîne un long Balthasar, maigre, noir, faune, très ivre ; sur le chef, une mitre chargée de fausses pierres, enfoncée de travers jusqu'au ne\ ; la foule des badauds le pousse dans la porte.
Le Hallebardier rouge laisse retomber sa pique avec bruit, se retourne, lève la main. Aussitôt ribauds et ribaudes aient à tue-tête et en choeur :
C'est aujourd'hui la Nuit des Rois.
Jésus-Christ est mort sur la Croix .
Y avoit des gambcs comme des fétus, Marie-Madeleine les a rompus...)
EMMANUEL
Regarde-les, Hurtebise! les voilà, tes royautés!
{La salle du cabaret, mal éclairée, paraît soudain plus obscure.
Le silence y est total et si inattendu que, dans l'auberge, Ignota, mettant son loup, soulève la tenture. Sa robe bleue et son masque rouge éclatent de couleur sur les pourpoints sombres des trois gentilshommes .
Derrière elle, servante, valets ; même l'épagneul blanc est venu.)
MAITRE ELEUTHERE CACHELOU {tirant le rideau)
Voici la farce, messieurs et dames !
{Mais personne ne tourne la tête. Tous regardent Emmanuel.)
LEHIRE MENDIABLE {sautant sur la table) Ohé, l'Aveugle! Ohé! Melchior! tu cherches le fils de Dieu?
MELCHIOR {tendant les bras)
Où est-il?
{Dans le clair obscur, Emmanuel, auréolé, debout, semble transparaître au-dessus du sol. Il est de plus en plus pâle et on ne sait si ses yeux sont ouverts ou fermés. Au-dessus de lui, tout à coup, l'oiseau de mer bat des ailes.)
MELCHIOR {tendant encore les bras) Où est Notre Seigneur? Où est le Christ-Roi?
LEHIRE MENDIABLE {montrant Emmanuel, silhouette diffuse, évanouie déjà) Le voici !
Le 6 janvier 192g.
Epiphanie.