GROTIUS
Le Prince, par Nicolas Machiavel.
IGNOTA
Un de vos parents, marquis?
DE RICCI-MACHIAVELLI
Oui, madame, un ancêtre de ma femme Hippolyte. Quand vous descendîtes, je lançais pour la défense de son honneur, à Monsieur votre voisin, un amical défi que je maintiens.
Mais j'ai une idée : Telle, dans le Décaméron de Boccacio, Pampinéa, souveraine élue, règne sur Dionéo, Pamphile et Philostrate, permettez, ô Ignota, que nous vous fassions l'arbitre de notre différend. Nous parlerons à tour de rôle, et, quand la lutte sera close, vous abaisserez entre nous votre bâton d'ivoire, pareil au sceptre blanc des juges diseurs, dans les tournois.
GROTIUS (souriant) Je m'y rallie volontiers.
IGNOTA {battant des mains)
Maître Cachelou ! Maître Cachelou ! As-tu encore de cet excellent vin des Iles que je bus, ici même, avec M. de Moucheron, il y a un an?
MAITRE ELEUTHÊRE CACHELOU (apportant une soupière fumante)
Du Malvoisie, oui, Madame la... (Ignota met un doigt sur ses lèvres.) Oui, Madame!
IGNOTA
Apportes-en, nous ferons, avant l'audience, une libation à Minerve. (Maître Cachelou remplit de soupe les écuelles d'étain. Les quatre convives s'attaquent en silence, au brouet varfumé, épais et brûlant.)
(On distingue plus clairement, dans les bruits de la taverne, la voix d'Emmanuel. Il achève une histoire dans un brouhaha d'admiration, troué par la crécelle et les grelots du fou. Celui-ci pend son glaive de bois à la muraille au-dessus de Maître Fournier.)
LEHIRE MENDIABLE Je suis triste.
MAITRE FOURNIER
Pourquoi donc, sapré sot?
LEHIRE MENDIABLE
C'est que, saitte, tout le monde voit quand j'ai bu, et personne quand j'ai soif.
MAITRE FOURNIER
Viens çà, fol, avec ton pot ! (à Emmanuel) Parleras-tu enfin de tes Topinambous? Et nous teras-tu rire, corbleu?
EMMANUEL
Voici la farce.
C'est à l'embouchure d'une rivière. Nous étions descendus, en chaloupe, faire de l'eau, la nôtre étant corrompue. Une plage de sable fin, un pré, de beaux arbres. L'eau embarquée, le bain nous tenta. La lagune était claire, peu profonde, et sans péril de requins. Les autres, me laissant à la garde de l'esquif, leurs hardes pendues aux buissons, s'ébattirent.
Je somnolais. Des cris me réveillèrent. Dans l'eau, mes camarades gesticulaient vers la rive où se trémoussait un carnaval à plumes. Des rondes tournoyaient, de sauvages qui marchaient en cadence. Au milieu, leurs sorciers, dits : Caraïbes, frottés de gomme, enduits de duvet multicolore, et de hautes pennes sur le chef, choquaient bruyamment des calebasses, maracas, ou soufflaient de la fumée de pétun dans des cannes de plusieurs pieds.
Au centre de ces sonneurs de campanes, coiffé de plumes plus hautes, et vêtu d'un duvet plus éclatant encore, leur Cacique ou Roi, enivré du nuage odorant, remuait sa gigue, impassible et sur place.
Mais voici la joie des sauvages, les cris de mes compagnons, et la farce : Ayant agrippé nos hardes, ils s'en étaient accoutrés, si bien que c'étaient les Chrétiens qui étaient nus, et les Sauvages habillés. Toutefois, novice en nos effets, celui-ci s'était coiffé d'une botte, la prenant pour un couvre-chef; celui-là, usant des grègues comme pourpoint, y agitait les bras, le col serré à la braguette; un des sorciers éternuait d'avaler la poussière grenue d'une poire à poudre, dive bouteille à ses yeux ; le Roi, enfin, à qui on avait porté un mousquet, prenant ce tube pour un flageolet, soufflait dans le canon à se crever la gorge.
Or, il y avait parmi nous un Marano de Sétubal, appelé Souza, qui, ayant déjà séjourné à Ganabara, et connaissant leur jargon, réclama notre bien. A quoi, plaisamment leur Roi répartit : « Mair, c'est-à-dire étranger, tout vous sera rendu, si tu réussis à jouer un air sur cette inubia ou trompette ».
Vainement le Marano tenta-t-il d'expliquer qu'un mousquet n'était ni hautbois, ni trompette, mais à la fois un arc, orapatzet Toupan, le dieu du Tonnerre, le monarque fit comprendre qu'ayant une fois parlé, il lui était impossible de se déjuger désormais.
« C'est une trompette, puisque je l'ai dit. » Et les sorciers d'opiner : « C'est une trompette, le Roi l'a dit. » Si bien que le Marano, ayant saisi le mousquet, lequel était chargé, le coup partit à un pied de la figure du Cacique. Celui-ci n'en fut que plus têtu. — « Avoue, misérable, que c'est une trompette ! » Déjà tous ses guerriers, fiers de nous imposer leur vérité nationale, saisissaient des arcs meurtriers, et l'affaire eût mal fini pour nous, désarmés et nus, si, du vaisseau où on veillait, on n'avait dépêché la pinasse avec dix hommes. Ceux-ci, en l'honneur de la Vérité des Chrétiens, lâchèrent une volée de mousqueterie qui, n'étant pas de vaine musique, soulagea notre rembarquement. Véritables trompettes de Jéricho, ces mousquets couchèrent plusieurs dignitaires, dont le Roi. Ils ramas-
sèrent incontinent ce Prince qui répétait en héros : « Ce sont des trompettes. » Et jusque dans la forêt, tout un peuple unanime l'acclama : « Tu es un vrai Roi. Tu n'as qu'une parole. Ton cœur inébranlable est celui d'un dieu ! »
Eh ! là ! vous autres ! Tirez-moi le suc de cette farce ! Sa morale s'il vous plaît?
PIN CEM AILLE {d'une voix forte)
Ce que cela prouve? Pour sûr, qu'un fusil n'est pas une trompette! {on rit.)
EMMANUEL {à Mendiabîe) Et toi, le lou?
LEHIRE MENDIABLE La fable démontre que tous les Rois sont aveugles.
MAITRE HURTEBISE
Blasphème ! leur volonté seule, au contraire, fait, à leur gré, miracle d'erreur ou de vérité !
EMMANUEL
Quoi donc, il serait de ce monde, le royaume de Dieu? {On n'entend pas la suite. Deux buveurs, au fond, se prennent de querelle. Dans l'auberge, les quatre convives ont vidé leur gobelet de Malvoisie.)
IGNOTA
Je vous donne la parole, M. de Groot.