‹ La nuit des vengeursChapitre 2 sur 13 · Chapitre vingt-liuUièmf · texte numérisé non relu

Chapitre vingt-liuUièmf

XXVIÏI,

Nanette resiée seule et comme anéantie sous le coup de ce qu'elle venait d'entendre, rassembla peu à peu ses idées. Cette jeune fille avait pour Mathilde une affection de sœur, mieux que cela, une passion de dévouement,

un de ces altachemenls inaltérables et profonds qui unissaient jadis presque tous les serviteurs à leurs maîtres, lorsqu'ils étaient euxmêmes considérés comme faisant partie de la famille.

Nanette avec cette perspicacité singulière qui vient du cœur plus encore que de Tesprit, avait tout d'abord vu avec regret la liaison de sa maîtresse avec la dame Noire, — 'omme on l'appelait dans la maison, — et sans oser manifester sa pensée sur un sujet aussi délicat, elle épiait depuis longtemps les actions de cette femme, désireuse de la trouver en défaut pour donner quelque poids aux insinuations à l'aide desquelles elle espérait un jour dessiller les yeux de Mathilde.

Mais jusqu'alors madame de Sirey avait agi avec une si grande prudence et une si rare habileté qu'il n'avait pas été possible à Na-

nette de recueillir même le plus léger bruit sur sa conduite. Elle avait seulement remarqué que toutes les fois qu'elle venait faire visite à madame de Gaussade, elle ne manquait jamais de se mettre au piano et de chanter au moins le premier couplet de la romance de Don Pasquale. Sans y attacher une grande importance, elle avait observé aussi, -- mais sans en déduire la moindre conséquence, — que le baron, s'il se trouvait à la maison, quittait tout en entendant cet air pour venir saluer madame de Sirey, Elle avait appris en outre que M. de Gaussade descendait quelquefois à l'étage inférieur sous un prétexte ou sous un autre.

Rapprochant tous ces faits des événements qui venaient de se passer, il lui sembla toutà-coup que le passé et le présent s'illuminaient à ses yeux d'une vive clarté. Elle voyait dis-

tinclement les manœuvres habiles de la veuve inconsolable pour attirer chez elle d'abord Tenfant, ensuite le père et la mère; elle se rappelait le billet dérobé dans le corsage de sa maîtresse, le baron devenant rêveur, fuyant sa femme, montrant premièrement de la répugnance et bientôt après le plus vif empressement à nouer des relations intimes avec cette femme ; enfin elle se retraçait avec effroi les derniers moments d'Edouard, de ce jeune enfant enlevé d'une façon si terrible et si soudaine à l'amour de ses parents. A. partir de ce

moment les visites de madame de Sirey étaient

ol devenues plus fréquentes, presque quotidiennes.

Une pensée sinistre traversa l'esprit de la jeune fille, les plans de l'aventurière se déroulèrent à ses regards et la moindre action de madame de Sirey ne fut plus un secret

^ il ^

pour elle. Le souveair de M. Raymoad Roger se mêla dans sa mémoire au nom de madame de Sirey; elle se rappela que l'avocat était fils du notaire d'Aumale, que ee notaire avait été chargé des affaires de M. le vicomte Jules de Solanges, elle se prit à penser que M. Raymond pouvait donner sur le passé de cette femme des éclaircissements qui aideraient à pénétrer dans les ténèbres du présent. N'écoutant que son dévouement, n'obéissant plus qu'à cet entraînement du cœur "i \ A Qui fait d'une faible femme l'être le plus éner- IJ/S j^lgique et le plus courageux, Nanette courut xJ\ p 1^1 chez M. de Longpré. Le petit Pierre lui indiqua sa demeure.

Nanette, nous l'avons déjà dit, était une fort jolie fille que la vie douce de Paris avait rendue gracieuse et élégante. Sous son petit chapeau de satiu noir, enveloppée dans un

manteau de drap marron, bien coiffée, bien chaussée, elle était charmante et M. Raymond fut tout-à-fait de cet avis lorsqu'il la vit paraître.

Al

— A quelle bonne fortune dois-je votre visite, ma belle enfant? dit M. Raymond en la faisant asseoir sur un canapé. Il n'avait pas remarqué l'air effaré de la jeune fille.

— Monsieur, lui dit-elle, vous connaissez madame de Sirey ?

— Pourquoi cette question et que m'importe madame de Sirey lorsque je vois tant de charmes et contemple tant d'attraits?

Nanette ne fit pas la moindre attention aux compliments de M. Raymond.

— Vous la connaissez, monsieur, pousuivit la jeune fille, car vous allez chez elle.

-r^ Sans doute, sans doute; mais qu'y at-il d'extraordinaire à cela? Si vous vouliez me dire un seul mot, je n'irais plus. Sur ma parole, vous obtiendriez de moi tous les sacrifices.

M. Raymond essaya de prendre la jeune yfllle par la taille. Celle-ci se leva rapidement /i-et d'uo geste sévère elle maintint l'avocat dans WJ une attitude plus respectueuse.

'-^Finissez, monsieur, dit-elle. Ces badinages ne conviennent pas à la circonstance. Je ne suis venue chez vous ni pour entendre vos compliments, ni pour souffrir vos insultes...

— Et pourquoi donc êtes-vous venue, ma chère? interrompit M. de Longpré d'un air assez fat. Les agneaux qui se hasardent dans

- va -

la caverne du lion risquent foi't d^êlfe croqués, ^^ ''-^

— Pourquoi je suis venue? Oh! ce n'est pas pour vous, soyez tranquille. Je suis venue parce que vous connaissez cette madame de Sirey, parce que vous pouvez me dire...

La jeune fille hésita.

— Quoi donc? demanda Raymond.

— Parce que... vous pouvez médire quelle espèce de femme elle est.

— Quelle espèce 1 Eh! parbleu, c'est une femme jeune, jolie, aimable.

— Ce n'est pas cela que je vous demande, monsieur, vous le savez bien.

— Alors, ma belle enfant, veuillez vous expliquer, je vous écoute.

■— Eh bien, oui, monsieur, je vais tout vous dire. Il s'agit de ma maîtresse...

— De madame la baronne de Caussade!

fit Raymond en ouvrant des yeux étonnés.

M. Raymond eut une pensée singulière, il crut que ses fréquentes attentions auprès de madame de Sirey avaient éveillé la jalousie de Mathilde. '^'^''*^ '"''

— Ah ! C^est madame la baronne qui vous envoie, reprit- il en se frottant lés mains avec l'accent d'un homme sûr lui.

— Non, mouoicui, ce n'est pas la baronne^ . qui m'envoie ; je viens de mon chef.

— Oui, oui, j'entendsbien...Onneveutpas avoir l'air... Eh'bien, que puis-je faire pour votre maîtresse ? ma belle enfant, je suis prêt à lui obéir.

— Ma maîtresse, monsieur, ne vous demande rien, c'est moi qui vous demande seule quelque chose...

—Diable m'emporte, sijecomprends un mot de ce que vous me dites. Embrassons-nous et que cela finisse.

Déjà monsieur Raymond faisait le geste que sa phrase annonçait.

— Arrière, fit la soubrette. Je vous demande si madame de Sirey n'est pas une aventurière, si elle n'est pas l'ancienne maîtresse de monsieur le vicomte Jules de Solanges, si elle n'est pas la vôtre, enfin.

— Diable! diable! ma belle, comme vous prenez feu. Quel intérêt si grand avez-vous donc à savoir tant de choses?

— Quel intérêt! ah! c'est vrai, vous ne sa-

vez pas, vous, quMl s'agit d'une chose infâme, d'une lâcheté,/ d'un crime peut-être.

— D'un crime! répéta monsieur Raymond en pâlissant. D'un crime, dites-vous?

II se rappelait tout ce que son père lui avait communiqué sur le caractère d'Hélène et sur les soupçons dont elle avait été l'objet relativement à la mort de son mari et à celle de monsieur Jules de Solanges. Monsieur de Longpré sondait tout-à-coup et pour la première fois Tabîme dans lequel il avait voulu se jeter, et un moment il remercia sa bonne étoile de n'avoir pas été plus heureux auprès de la jeune veuve.

— Oui, monsieur, un crime, j'en ai peur, du moins. D'un mot vous pouvez me mettre sur la trace. Dites-moi si cette madame de Sirey qui demeure au-dessous de chez nous est

cette même madame de Sirey qui a fait assassiner monsieur de Solanges par son amant.

— Assassiner, c'est peut-être trop dire.

— Je vous demande si c'est la même.

— Je le crois, répondit enfin monsieur Raymond 4^ Longpré.

lit- : *J

— Ah ! je m'en doutais. Ma pauvre maîtresse! C'est cette femme qui a fait mourir son enfant.

— Grand Dieu, que dites-vous là, Nanette!

— La vérité, monsieur, la vérité, j'rn suis sûre. Venez, venez avec nioi informe la justice, avertir le commissaire.

— Mais avant de faire une pareille démarche il faudrait s'assurer...

— Est-ce que vous seriez son complice,

par hasard ? s* écria la jeune fille en faisant un pas vers monsieur de Longpré.

Celui-ci recula précipitamment. L'air de confiance qu'avait Nanette l'intimidait.

— Atlohs, venez, reprit-elle.

— Il me semble, hasarda Raymond, que le plus prudent serait d'avertir d'abord monsieur de Gaussade, puis madame de Caussade elle-même.

— C'est vrai, murmura Nanette comme par manière de réflexion. Mais madame n'est plus à la maison, elle est chez son père, et cette femme peut aller la retrouver, s'installer près d'elle, lui offrir ses soins comme ceux qu'elle paraissait prodiguer à Edouard, et alors... Ah! quelle affreuse pensée ! Ma pauvre maîtresse.. Venez, monsieur, courons, courons,..

Sans attendre que monsieur de Longpré la suivît, Nanette disparut en courant.

— Elle est folle, dit Raymond en se laissant retomber sur son canapé. Cependant si elle dit vrai, si madame de Sirey est coupable, la justice va informer ; on viendra ici, on m'interrogera, on m'arrêtera peut-être. Le diable emporte la maudite aventure ! Si je prenais mes précautions, si je partais pour la campagne ! Allons, allons, c'est encore le plus prudent. Du moins de là-bas j'aurai le temps de voir venir l'orage.

Monsieur Raymond de Longpré appela son domestique, lui donna l'ordre de faire ses malles, et lui-même se mit à fouiller dans ses papiers, jetant au feu tout ce qui pouvait de près ou de loin faire soupçonner des connivences entre lui et madame de Sirey.

Dans ee temps-là le chemin de fer du Nord n'était pas encore livré à la circulation, et pour aller à Aumale, il fallait prendre la diligence de Beauvais et changer de voiture dans cette dernière ville. Tout cela était bien long, et d'ailleurs la diligence ne partait que le matin. M. de Longpréfut donc obligé de chercher un autre moyen de transport s'il voulait partira l'instant môinc.

— Baptiste, dit-il à son domestique, laisselà ces paquets, je les terminerai. Va-t-en à la ^ poste aux chevaux, rue delà Tour-des-Dames, commande-moi une chaise de poste et deux chevaux pour... Il est maintenant neuf heures... mes préparatifs seront faits dans deux heures... Commande-moi une chaise de poste et deux chevaux pour onze heures. Va.

Qu ind Baptiste fut parti, monsicMir Ray-

montl se mit A faire sa malle avec une ardeur dont lui-même ne se serait jamais soupçonné capable.

(Jlmpitre mgt-mmiême.

Retournons chez monsieur de Caussade, au moment où l'on venait d'annoncer monsieur de Solanges.

— Monsieur, dit monsieur de Caussade, d'un ton froid et hautain, en entrant au salon

où ratlendaient messieurs de Solanges et de Sauvigny, votre visite a de peu d'instants prévenu la mienne. Mais pardon, je vois que vous êtes deux, et je ne m'attendais à trouver que monsieur de Solanges. Lequel de vous deux, messieurs, porte ce nom ?

— C'est moi, monsieur, - dit Ernest d'un ton calme et digne. — Monsieur de Sauvigny qui a bien voulu m'accompagner n'est point de trop dans l'entretien que je vous prie de m'accorder.

— Cependant, monsieur , reprit le baron d'un air presque menaçant, les choses que nous avons à nous dire ne sont guère de nature à être dites devant témoin ; après c'est différent.

— Je vous demande pardon, — continua Ernest avec une fermeté toute polie, — mon-

sieur de Sauvigny est en ce moment même un témoin indispensable, je vous prie de me croire, et d'ailleurs il sait tout.

Monsieur de (Maussade ne put réprimer un geste de colère, et le sang qui jaillit de sa lèvre inférieure témoignait pourtant de l'effort qu'il avait fait pour le réprimer. Mais revenant aussitôt à ses habitudes de bonne compagnie, il montra de la main deux fauteuils aux deux jeunes gens et lui-même s'assit sur le bord d'une causeuse, les deux mains croisées sur l'un des bras du meuble.

— ^ Soit, monsieur, dit-il, et puisqu'il en est ainsi, je vous écoute, pourvu que vous n'ayez point à me parler d*une chose sur laquelle mes intentions sont arrêtées. Vous êtes venu le premier, mon devoir est de vous laisser parler aussi le premier, mais mon honneur ne saurait souffrir que j'entende des explications

sur un sujet qui n'en comporle pas. Vous devez me comprendre, monsieur de Solanges.

— Parfaitement, répondit celui-ci; aussi viens-je au nom même de cet honneur que vous invoquez, et je vous dis : Monsieur le baron, il s'est passé unechose infâmedont vous avez été l'instrument sans le savoir et dont vous êtes la première victime.

Le ton énergique et grave dont ces paroles furent prononcées produisit une vive impression sur M. de Caussade et retint sur ses lèvres une question amère prête à lui échapper. M. de Solanges continua :

— Je crois, monsieur, tenir les fils de cet odieux complot, et vous aurez, j'ose l'espérer, le désir de vous joindre à moi pour le déjouer et pour en prévenir les conséquences, s'il en

est temps encore. Vous connaissez madame de Sirey, monsieur le baron?

A cette demande inattendue, M. de Caussade bondit sur son siège et devint paie. Sa voix prit une singulière intonation.

— Pourquoi cette question ? dit-il.

— Parce qu'elle est indispensable.

— Eh bien, oui, monsieur, je connais madame de Sirey, mais je ne vois pas le rapport qui peut exister entre votre demande et cette dame,

— Vous allez le comprendre, monsieur le baron : cette femme est une aventurière...

— Monsieur! interrompit M. de Gaussade, blême de colère, je ne souffrirai pas que vous insultiez cette dame...

— Je n'insulte personne, j*accuse.

— Mais pour accuser, monsieur, il faut des preuves.

La voix de M. de Caussade était tremblante, et il avait peine à comprimer les écarts d'une émotion qu'il fallait cacher parce qu'elle n'était pas avouable.

Au lieu de répondre, M. Ernest de Solanges tira de son portefeuille une lettre qu'il présenta au baron. Cette lettre était la dernière que M. Jules de Solanges eût écrite à son frère» Elle faisait le récit de sa liaison avec Hélène et des circonstances principales qui l'avaient signalée. Le nom de madame de Sirey, d'Hélène Furet, y était mêlé aux faits les plus accablants et les plus douloureux. M. de Caussade en lisant cette lettre paraissait en proie à la plus vive agitation. Une subite rougeur

avait succédé à la pâleur livide de son visage.

— Mais, dit-il d'un air plein d'embarras en rendant lu lettre à son propriétaire, je ne vois pas en quoi ceci peut se rattacher à votre visite.

Le baron cherchait à faire diversion aux pensées diverses qui se livraient combat dans

son esprit.

— Je vais vous l'expliquer, monsieur le baron, car je n'ai jamais mieux vu que maintenant combien votre bonne foi a été surprise. Cette madame de Sirey, ou plutôt cette Hélène Furet, est la maîtresse de mon ami, M. Gustave de Sauvigny ici présent.

Cette parole fut le feu mis aux poudres , la mine éclata.

— Cela n'est pas vrai, s'écria le baron hors de lui.

Ce fut au tour de Sauvigny à se montrer.

— Je vous demande pardon, monsieur le baron, dit-il, et moi aussi j'ai mes preuves.

Il remit également une lettre au baron.

— Mais, dit celui-ci après l'avoir lue, ce billet n'est pas de madame de Sirey, il est signé Hélène Morisse.

— Morisse, oui, monsieur, c'est le nom sous lequel elle me recevait rue Saint-Lazare, parce que, disait-elle, elle ne pouvait me recevoir ici, dans cette maison.

Et le doigt de Gustave indiquait du geste l'étage inférieur.

— Mais c'est infâme cela ! s'écria le baron avec un accent de rage.

Cette exclamation avait un tout autre sens que celle qu'y attachèrent les deux amis.

— N'est-ce pas, monsieur, que cela est infâme? dit M. de Solanges, mais nous ne sommes pas au bout.

— Parlez, monsieur, parlez, c'est moi qui vous en conjure, maintenant.

M. de Solanges reprit :

•— Cette femme, monsieur, a été auprès de madame de Caussade le conseiller perfide et le démon tentateur : c'est elle qui lui a soufflé à l'oreille la funeste pensée de m'écrire. — Ces lettres que je confie à votre loyauté vous le prouveront.

— 3ft —

Ernest remit en effet au baron les lettres que lui avait écrites madame de Caussade.

— Mieux que toute chose au monde, ajoutat-il, elles vous démontreront l'innocence et la généreuse candeur de cette admirable victime.

— Ce n'est pas tout encore : pour mieux assurer la réussite de ses projets, cette Hélène Furet s'est faite elle-même la messagère de cette correspondance, c'est elle qui sous le nom de madame Morisse, remettait les lettres à mon ami, et c'est elle aussi, — j'en suis sûr,

— qui vous a livré la lettre fatale. N'ai-je pas deviné juste, monsieur le baron?

Celui-ci, quoiqu'interpellé directement, hésitait à répondre. H ne pouvait avouer de quelle façon il s'était approprié cet écrit.

Mais s'il n'était pas vrai de dire que madame de Sirey eût livré la lettre , il ne l'était

pas davantage de prétendre le contraire. Se rappelant toutes les manœuvres de coquetterie et de défense simulée qui avaient provoqué et accompagné les circonstances de la scène du boudoir, un doute cruel tenait son esprit en suspens : devait-il croire à tant de perfidie, devait-il s'avouer la dupe d'une intrigante, ou bien devait -il repousser loin de lui les soupçons odieux qui assiégeaient sa pensée et regarder comme mensongères toutes les accusations qui pesaient sur une femme qu'en définitive il aimait?

Telle était la perplexité où se trouvait le baron. Heureusement une bonne inspiration lui vint : au lieu d'obéir à un mouvement irréfléchi que le cœur plus que la raison aurait sans doute dicté , il suspendit l'explication commencée et demanda pour s'éclairer , avant d'aller plus loin, le temps de lire toutes les

lettres quMl avait entre les mains et de les comparer entre elles pour en tirer froidement, librement, toutes ses déductions..

On le voit, cet entretien , qui avait, dès les premières phrases , menacé de prendre une tournure orageuse, avait, au contraire, grâce à la prudente fermeté de M. de Solanges, pris le caractère d'une discussion calme et sérieuse, malgré les sorties passionnées de M. de Caussade.

Ramené constamment par l'évidence des faits à l'appréciation plus juste et plus sincère des choses, celui-ci , tout en hésitant à passer subitement, — on le conçoit , — de l'exaltation d'une passion folle à l'abattement du plus profond mépris , commençait à débrouiller la vérité à travers le chaos de son esprit et le trouble de son cœur.

La lecture comparée de la double correspondance qu'il avait sous les yeux acheva de la lui montrer , et si ce fut une souffrance pour lui d'être obligé de renier son amour et de flétrir dans son âme cette femme qui avait pu un instant surprendre sa confiance et triompher de sa faiblesse, quelle joie douce, quelle salutaire consolation ne dut -il pas éprouver lorsque Tinnocence et la pureté de Mathilde lui apparurent ainsi éclatantes !

« En vous écrivant, disait une des lettres de «madame de Gaussade, j'ai cédé aux conseils » d'une sage et fidèle amie ; il me semblait que «j'avais tort, mais elle m'a tant de fois assuré »du contraire, que j'ai fini par la croire. »

Après cette phrase, le baron avait arrêté sa lecture.

M. de Gaussade avait Tâme droite et le cœur

honnête. Il comprenait surtout les sentiments généreux, et si son éducation militaire avait eu pour effet de donner à ses habitudes un certain caractère de brusquerie, elle avait eu aussi pour résultat de leur imprimer un mouvement de franchise toute chevaleresque et toute spontanée.

Après avoir replié les lettres de Mathilde à M. de Solanges, il vint droit à celui-ci, et les lui remettant :

— Monsieur de Solanges, dit-il d'une voix émue, reprenez votre bien. Vous aviez raison. Mathilde est un ange , et vous , vous êtes un honnête homme. Si dans cet entretien j'ai pu montrer quelqu'aigreur, si quelque parole offensante à pu m'échapper , je vous en prie, excusez -moi...

— Monsieur, — fit Ernest, ému à son tour

de tant de loyauté, — je n'ai jamais douté de la noblesse de votre cœur.

— Et s'il m'était permis , ajouta le militaire, de solliciter de vous une faveur, tout indigne que je m'en reconnaisse en ce moment, ce serait celle de votre estime et de votre amitié.

En parlant ainsi, le baron tendait à Ernest une main que celui-ci serrait avec effusion.

— Cette amitié, répondit Ernest, je n'aurais jamais osé vous la demander, mais lorsque vous-même venez me l'offrir , non-seulement je Taccepte, mais je vous en remercie, monsieur le baron , comme du bien le plus précieux que le ciel pût m'envoyer.

— Ce n'est pus tout, reprit M. de Cuussade.

— /iO —

Vous ignorez sans doute retendue de mes torts, vous ne savez pas ce qui s'est passé ici : madame de Gaussade. . .

— Est chez son père, — interrompit M. de Solanges, évitant ainsi au baron Taveu de sa coupable brutalité.

— Vous le savez! raison de plus : tous deux, messieurs, connaissez ma faute, il faut que vous soyez les témoins de la réparation.

— Monsieur le baron, votre caractère loyal et généreux vous entraîne trop loin. Madame de Gaussade doit Ignorer ma démarche auprès de vous ; elle pourrait croire que le retour de voire affection n'est dû qu'à des influences étrangères, il ne le faut pas. Et puis devonsnous intervenir dans les choses intimes de votre famille? Tout-à-l'heure, monsieur, quand

vous serez près d'elle vous serez trop heureux que nous n'ayons pas cédé à rentrainement de votre esprit chevaleresque en vous livrant vous-même à l'épanchement de votre cœur.

M. de Solanges prononça ces derniers mots avec un sourire mélancolique sur les lèvres.

— Je comprends votre réserve si délicate, et elle me donne une fois de plus Toccasion de me réjouir en pensant quel noble ami j'ai gagné. Mais vous me permettrez, monsieur de Solanges , ainsi que vous, monsieur de Sauvigny , de vous présenter Tun et l'autre à ma femme demain, un quart-d'heure avant le dîner. Nous fêterons une sorte de second hymen, et il faut bien que vous y soyez. Ce qui s'est passé aujourd'hui entre nous vous a presque fait de la famille.

— J'accepte de grand cœur , monsieur le

baron, et mon ami monsieur de Sauvigny en fait autant. Mais vous permettrez qu'à mon tour je considère cette fête comme celle des adieux. Je vais partir, monsieur, je vais reprendre mes longs voyages.

— Comment, partir ! N*aurai-je donc enfin trouvé un ami que pour le perdre aussitôt!

— Il le faut, monsieur le baron, et j'ai eu tort de ne pas le faire plus tôt comme c'était mon intention, et le ciel aujourd'hui m'en punit. Sauvigny, n'es-tu pas tenté de partir avec moi?

— Mon cher ami, j'allais te le proposer, répondit Gustave.

~ Vous le voyez, monsieur, reprit Ernest, je ne serai pas seul en voyage, et }e i'espère

- /|5 ^ vous m'autoriserez à vous écrire quelquefois.

— Non, dit le baron, pas à moi... à elle... vous n'en aurez pas moins deux lecteurs pour cela.

Un milieu vrai avait donné au militaire l'instinct des sentiments élevés.

Cet entretien qui durait depuis plus d'une heure allait être terminé par la retraite amicale des deux jeunes gens, lorsqu'un grand coup de sonnette ayant retenti, un laquais vint apporter une lettre de la part de M. du Rouvray C'est en tremblant que le baron la décacheta. Après y avoir jeté les yeux, il la laissa échapper de ses mains et poussa un ori déchirant.

— Mon Dieu l s'écria-l-il^ serait-il possible ! Lisez, monsieur de Solanges, lisez.

- Ai -

Le baron élait tombé jcomrac anéanti sur une chaise, Ernest ramassa la lettre en tremblant à la pensée de ce qu'il allait apprendre, et lut ces mots :

« Monsieur, votre femme se meurt, venez, elle veut vous voir.

» Le chevalier Du Rouvray.»

Ernest ne dit pas un mot, ne poussa pas un cri, mais il mit la main sur son cœur comme pour l'empêcher de lui briser la poitrine. M. de Caussade au contraire était dans un état d'exaltation extrême.

— C'est moi qui l'ai tuée, s'écria-t-il, c'est moi qui l'ai tuée !

— Non, monsieur, dit Ernest, pas vous, mais cette femme*

- Û5 - El du geste il indiquait l'étage inférieur.

—Et votre fils, continua- t-il d'une voix forte et lugubre, qui l'a tué ? cette femme^ toujours cette femme.

En prononçant ces mots il frappa le parquet de son pied, comme s'il eût tenu sous le talon de sa botte la tête du serpent.

— Eh bien ! reprit-il en s'adressant cette fois à Sauvigny, ne te le disais-je pas, cette femme partout où elle passe laisse toujours derrière elle le déshonneur ou le deuil. — Maintenant, monsieur le baron, je ne vous quitte plus, je vais avec vous, et si ce que je redoute s'est réalisé, malheur à elle !

Ernest avait grandi d'une coudée. 11 prit par la main M. de Caussade que ces révélations tombées sur lui coup sur coup avaient

frappé de stupeur, et il l'entraîna avec Sauvigny jusqu'à sa voiture qui l'attendait à la porte.

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