Chapitre trentième
Que s'était-il donc passé? nous allons le savoir ; mais il faut que nous reprenions notre récit au moment où madame de Caussade quittait le domicile conjugal sous la protection de son père*
En descendant Tescalier 'la pauvre femme ne cherchait pas h. étouffer les sanglots qui la suffoquaient, et à travers ses larmes elle ne vit pas un œil bleu qui la regardait par un judas ouvert dans la porte de l'appartement situé au premier étage.
Elle arriva chez son père brisée d'émotions et en proie à une fièvre violente.
Un médecin mandé à la hâte ordonna une potion calmante que M. du Rouvray envoya chercher par son domestique, se constituant lui-même le garde-malade de sa fille en attendant que Nanette arrivât, ce qui ne tarderait pas à avoir lieu lorsqu'elle saurait sa maîtresse chez son père.
Mathilde venait de se mettre au lit lorsqu'on lui annonça la visite de madame de Sirey. Celle-ci se précipita en même temps dans la
chambre avec de grandes démonstrations de douleur,
— Mon Dieu ! s'écria-t-elle en prenant la main de Mathilde en l'inondant de larmes hypocrites, devais-je vous retrouver ainsi? Et c'est moi, moi qui suis la cause... ah ! c'est affreux !
Madame de Gaussade se sentit vivement touchée de ce témoignagne affectueux. Elle n'avait pas bien compris comment son mari avait pu contraindre madame de Sirey à lui remettre la malheureuse lettre, et il lui en était resté un sentiment dq vague appréhension et même de défiance contre cette femme. Mais la démarche de celle-ci et surtout le spectacle d'une douleur si bien jouée avaient aussitôt dissipé les soupçons de cette âme pure et candide et l'avaient pénétrée de reconnaissance.
— Non, dit-elle d'une voix affaiblie, ce n'est pas votre faute, je le sais, les menaces ont empêché d'achever votre acte de dévouement,
— - Des menaces, mon amie ! Oh ! toutes les menaces du monde auraient été impuissantes à me faire lâcher prise, Il a fallu la force, la violence...
— Comment! il a osé!... fit madame de Caussade en se redressant péniblement sur son chevet et en fixant sur madame de Sirey un regard inquiet.
— Oui, ma bonne amie, et je ne sais vraiment si je dois vous dire...
— Oui, oui, dites-moi tout ; ne puis-je pas tout entendre maintenant, et ne dois-je pas tout savoir ?
^ Eh bien, figurez- vous..» — c'est très-
embarrassant à raconter, — il m'a prise par le corps, j'ai voulu me débattre, crier, mais il me serait dans ses bras à m'étouffer, et... ensuite..,
— Ensuite? murmura Mathilde haletante d'inquiétude.
— Il m'a renversée sur un meuble, et dans la lutte, la lettre est tombée par terre où il l'a prise.
Mathilde respira ; le récit suspensif et artîficieusement troublé de l'aventurière lui avait fait naître une pensée qu'elle ne croyait pas si fondée ; elle avait entrevu la vérité ; mais au moment de la lui montrer, madame de Sirey la cacha de nouveau, pas assez vite toutefois pour qu'il n'en restât pas un germe dans l'esprit de la malade*
Vi k
— Ah ! dit Mathilde à demi-rassurée, j'avais craint que ce ne fut autre chose.
— Quoi donc? fit vivement madame de Sirey.
— Après tout, continua la jeune femme comme si elle se répondait à elle-même, qu'y aurait-il d'étonnant à cela ? Vous êtes si belle!
Hélène Furet baissa les yeux sans répondre. Sa tactique avait réussi.
Madame de Sirey mieux éclairée par ce silence que par toutes les paroles dites jusquelà, allait sans doute reprendre ses questions sur un sujet qui la louchait de si près, lorsque son père entra dans la chambre tenant à la main la fiole contenant la potion que Ton venait d'apporter.
A cette vue le regard d'Hélène Furet étincela.
— Allons, Mathilde, dit le vieillard, il faut prendre ceci.
— Tout-à-rheure, mon père, je cause un peu avec cette bonne araie, madame de Sirey, et cela me soulage. Il est si doux dans ma position de ne pas se voir abandonnée et de sentir une main amie presser la sienne 1
-— Sans doute, sans doute, — reprit le père qui ne voyait pas sans un peu de jalousie madame de Sirey empiéter sur ses prérogatives de garde- malade et de consolateur, - mais cela ne suffit pas : il faut prendre de demiheure en demi-heure une grande cuillerée de ceci ; tel est, tu le sais, l'ordre du médecin.
— N'en ayez point souci, monsieur, dit Ta
venlurière de sa voix la plus douce et la plus insinuante, j'y veillerai. ^1^^.^
— Je serais fâché de vous laisser cette peine, et j'ai hâte d'ailleurs de lui voir prendre la première cuillerée.
— Qu'à cela ne tienne, mon père ; donnez.
M. du Rouvray versa lui-même la potion et approcha la cuillère des lèvres décolorées de sa fille.
— Je vous remercie, mon bon père, dit celle-ci après avoir avalé le remède. 11 me semble que suis déjà mieux.
— Tu vois! Je vous laisse,mes enfants, dans une demi-heure je reviendrai. Madame de Sirey, je vous en prie, ne la faites pas trop parler, cela lui ferait mal.
• ' "■':'''.. '^ViT) '■/ff"-'
Après celte prudente recommandation M. du Rouvray se retira charmé du résultat que ses soins avaient déjà obtenu.
A peine avait-il fermé la porte que Mathiide posant sa main brûlante sur le bras de madame de Sirey, reprit :
— Ne craignez pas de me faire de la peine en me disant la vérité, ma chère amie; dans ma position, c'est m'obliger, il faut que je sache tout et jusqu'à quel point je puis avoir confiance eu M. de Caussade. — Il vous aime, n'est-ce pas ?
— Que pensez-vous là!
— Je m'en étais presque doutée. Il vous l'a
— Eh bien, oui, il me l'a dit, tout-à-l'heure,
il a osé... Mais n'allez pas croire que j'aie pu souffrir...
— Je vous crois, car autrement, ce serait affreux. — 0 mon Dieu ! il ne me manquait que ce dernier malheur ! Je pouvais espérer qu'il me reviendrait, mais maintenant, c'est fini ; il ne me reste plus qu'à demander la fin de toutes mes souffrances.
Mathilde en parlant ainsi tenait les mains jointes et ses beaux yeux tournés vers le ciel, dans l'attitude de la plus fervente prière.
— - Mathilde, mon amie ! s'écria madame de Sirey en baisant au front la pauvre martyre, ne parlez pas ainsi, n'avez-vous plus vos amis, votre père, moi, et... un autre encore qui vous aime ?
-=> A quoi leur suis-je bonne? A causer leurs
chagrins, à leur donner le triste spectacle de mes peines ! Ne vaudrait-il pas mieux que je ne fusse plus là? Depuis que j'ai perdu mon enfant je sens bien que je n'appartiens plus à la terre et que je verrai s'évanouir sans regret les derniers liens qui m'y attachent.
— Et Ernest?
— Ernest! il ne m'est pas permis de l'aimer, il ne m'est plus permis de prononcer son nom.
— Quoi! vous voulez vous enlever même cette suprême consolation?
— J'ai eu tort, grand tort de répondre à ses lettres, et j'en porte la peine aujourd'hui. Je ne veux pas rendre ma faute irrémissible en la prolongeant.
— Vous êtes-vous bien demandé à quel.