‹ La nuit finira; romanChapitre 1 sur 2 · La nuit finira; roman · texte numérisé non relu

La nuit finira; roman

'jEs temps les plus difficiles de I notre vie ne sont pas toujours ceux qu'agitent de grands évé- ^Ar^A% nements, inoprévus et rares. Le 4^-^^-^^J>ti jour à jour de l'existence ordinaire... et, dans cette paix apparente, l'incident le plus futile se répercutant en angoisse, en

émoi, en souffrance sur nos cœurs devenus irritables et comme à vif: voilà les instants pathétiques entre tous de la destinée humaine.

Ni les cris ni les larmes ne sont alors permis, comme au blessé dont on débride le pansement; le silence même est interdit, cru parfois se murent les poignantes névralgies : le silence serait suspect. Il faut aller, venir, parler, écouter les paroles, sourire. Jusqu'à quel degré d'intensité s'active alors la vie intérieure ! Comme nos âmes se découvrent à nous-mêmes, nous montrant ce que nous p'y soupçonnions pas ou ce que nous ne voulions point y apercevoir!...

L'on pense : a: Cela ne peut durer, c'est intolérable... 3) Mais les heures coulent, et cela dure... Puis, un jour, la tension des événements se relâche. Le calme se restaure peu à peu. La vie redevient normale. Le cœur se guérit. On cherche alors à se rappeler pourquoi les heures furent si mémorables. Et l'on ne retrouve que le courant monotone de la vie : une promenade, un repas, des gens assis qui causent dans un salon, une main qu'on serre au moment où l'on

se sépare pour la nuit, une phrase dite, une pause, la rencontre évitée ou soutenue d'un regard, le bruit d'un pas qui s'approche ou s'éloigne...

C'était donc cela, ces événements ? Ces dates grandioses, c'étaient ces jours pareils à tous les autres? Avec de si petites choses, si peu singulières, comment notre cœur a-t-il pu nous façonner tant d'émoi et tant de peine?

Voici, par exemple, sous l'orme géant, vers ce début du premier printemps de la guerre, Charles Teyssèdre assis auprès de sa femme, sur le banc circulaire, un peu avant le souper. C'est un des derniers soirs de sa permission, qui se prolongera trois jours encore. Ensuite, il regagnera son poste aux environs d'Épinal. Il est vêtu de la nouvelle tenue bleue, encore inconnue à Lascos, car il est le premier permissionnaire paru dans le pays. Cette tenue, exécutée par un tailleur du front, accuse son inexpérience du goût britannique. La culotte serre exagérément les cuisses; la vareuse flotte sur les épaules

et bride sur le ventre. Néanmoins, à TOrme et à Lascos, il est admis que, selon l'expression d'Alida, Charles, dans son uniforme bleu, est beau comme un Jésus. Charles lui-même s'y complaît; il n'a pas voulu le quitter en permission; il est content que Claire, Alain, l'abbé, les Ribière et tout le pays le voient habillé de bleu, au retour du front. D'ailleurs, la mine fraîche, l'œil vif; il a engraissé.

— Ce n'est pas qu'on se repose, expliquet-il : depuis six heures du matin on trime à refaire les routes que ces brutes d'Allemands ont démolies... Mais voilà : on a faim; la popote est excellente; notre cuistot est un patron d'hôtel d'Aix-les-Bains. On mange trop...

A Claire comme à Alain et aux gens du château, il est apparu toujours aussi bon, aussi gai, toujours le même : mais un peu plus « peuple », un peu délustré de cette patine qu'il devait à son éducation, puis à son mariage dans un milieu aristocratique. Son langage s'émaille de l'argot des poilus. Il est devenu bavard, habitué à parler à des inférieurs qui

jamais ne l'interrompent. Ses gestes, moins disciplinés, s'étalent.

En ce moment, le buste penché, les doigts joints entre les jambes écartées, le nez en l'air, il regarde la maison feuillue de glycine, le toit d'où monte un jet de fumée, le ciel qui pâlit avec lenteur... C'est un de ces crépuscules d'avant-printemps, où l'air, la clarté, la couleur des choses ont tant d'attraits qu'on ne peut se décider à rentrer dans la maison jusqu'à ce que la cloche du souper vous y convie.

— Qu'on est bien ! murmure Charles en s'étirant. Plus que pour trois jours, hélas!

Il tourne son regard vers sa femme, assise à ses côtés, et qui rêve, elle aussi, le regard évadé. Claire est en bas blancs, en souliers fauves; une jupe courte de drap bleu découvre ses chevilles et le commencement de ses mollets croisés; son buste s'épanouit sous une simple blouse transparente de mousseline de soie d'un bleu plus clair que la jupe. Ses lourds cheveux châtains semblent tirer sa tête en arriére, l'appuyer au dos-

sier du banc; le visage, un peu maigri au rebours de celui de Charles, a repris une finesse virginale.

Elle n'a pas entendu Texclamation de son mari; elle n'y répond pas. Alors il tourne ses yeux vers elle, il la contemple. Instinctivement, comme le coq se cambre et pointe sur ses ergots quand l'image d'une poule s'imprime dans son œil rond, il se rassemble, dégonce son cou d'un geste de la tête, ravale son ventre, sourit en contemplant la tentante créature si proche de lui, et dont la possession lui est rendue.

Il saisit la main gauche qui traîne sur le banc, y pose ses lèvres, remonte sur la chair du poignet, puis du bras. Elle essaie doucement de se dégager, résignée pourtant et soucieuse de ne point lui déplaire. Mais lui, dont les narines et les lèvres frôlent maintenant le gonflement du sein, le pli de l'aisselle sous la mousseline transparente, s'aflble, devient pressant. Sans savoir au juste ce qu'il veut, il roule sa tête sur ce buste palpitant, il serait seul avec elle qu'il arracherait

les étoffes légères pour atteindre la peau odorante, la substance ferme et mouvante de la gorge... Elle supplie :

— Charles! Charles... Alain est dans la bibliothèque, je viens de le voir à la fenêtre.

Charles cède; il s'écarte. Mais Claire, qui d'un sourire, tout en se rajustant, le remercie de sa docilité, voit avec une stupeur un peu dégoûtée, — sur ce visage ordinairement placide et doux, — comme un rouge masque de Pan soudain posé par le désir. Dans ce regard de mari, le vœu du mâle se lit si nettement qu'elle détourne le sien.

Heureusement tinte le second appel du souper. Le couple se lève. Claire pense, le cœur serré : « Alain était à la fenêtre de la bibliothèque, l'instant d'avant. A-t-il vu? »

Parmi ces mêmes six jours de permission, il y a le mercredi des cendres. Ce n'est pas l'abbé Bacqué qui dit la messe : il est en retraite à Agen; un confrère le supplée. Mais, à la messe, puis à la sortie de l'église, on retrouve des gens

de connaissance, bourgeois, châtelains, quelques métayers des environs.

Chacun s'extasie sur la bonne mine du lieutenant Teyssèdre. On le complimente; on lui fait fête, (c Et alors, mon lieutenant, ces Allemands, on va les avoir, pas vrai?... » Alain et Claire sont un peu fiers de lui. Il n'a rien accompli d'héroïque, c'est vrai : nulle occasion d'héroïsme ne lui fut d'ailleurs offerte. Mais il a fait son devoir et il a passé huit mois au front. Si les obus des canons ne tombent pas sur son cantonnement, du moins il y tombe parfois des bombes d'avion. Enfin, là où il a vécu, c'est la guerre. On l'interroge; on l'écoute. Et en le quittant, c'est comme une litanie, chacun fait une allusion à la reprise de sa lune de miel interrompue. Allusion discrète ou lourde, suivant l'interlocuteur : mais on n'y manque guère. Le commandant Saint-Edme dit :

— Alors, lieutenant, on a délaissé Bellone pour Vénus?... C'est bien votre tour, mon camarade, comme on disait au régiment,. et le tour de madame...

M"'^ de Prade embrasse Claire et lui murmure de tout près :

— J'ai beaucoup pensé à vous, ces jours-ci... Il n'y a que la guerre pour mettre de pareils entr'actes dans une nuit de noces... Moi, il me semble qu'il aurait fallu tout me rapprendre.

Et le métayer du Cayron, un gros joyeux de cinquante ans, connu pour la liberté de son verbe, dit tout crûment :

— Ma foi, mon lieutenant, on voit bien que vous en aviez de reste, car vous n'avez pas l'air bien fatigué, tenez... Mais la pauvre madame, elle! Elle a les traits bougrement tirés depuis que vous êtes de retour.

Et il ajoute, s'adressant directement à Claire :

— Il faut l'excuser, madame. Ils n'ont pas beaucoup de camarades de lit tournés comme vous, là-bas, nos poilus...

Claire est obligée d'ébaucher un sourire : mais elle sent le regard d'Alain sur elle; elle sent qu'il entend, qu'il écoute, et elle est comme empoisonnée de honte.

lO LA NUIT FINIRA

A la vérité, l'instinct de tous ces gens ne les trompe guère. Depuis que Charles est revenu, son amour conjugal a quelque chose d'impétueux et de tyrannique qui suffirait à martyriser Claire, même si elle le subissait sans témoins, sans se sentir guettée.

A distance, c'est la curiosité de tous, parents ou voisins; de près, c'est la sympathie bavarde et larmoyante d'Alida, ou l'observation aiguë, hostile et muette d'Alain. Charles, qui n'est plus tout à fait le même en quoi que ce soit, n'est plus le même en amour conjugal. Il était, naguère, discret, timide, presque suppliant.

Aujourd'hui, l'on dirait qu'il s'est attablé devant sa femme comme, après une longue et dure étape, le piéton devant un repas : pour lui comme pour ce convive affamé, le repas n*aura de limite que son propre appétit.

Or, même aux premiers jours du mariage, alors que la timidité adoucissait et ouatait pour ainsi dire le désir passionné de Charles, la matérialité des caresses avait déçu, chez Claire,

cette vague et chaude attente que toute jeune fille saine apporte à l'amour... Elle s'était résignée à sa déception : (c Tatie a raison... A moins d'être comme cette chèvre de Rosa... :&

Elle fut donc, aux bras de son mari, une épousée un peu mélancolique, un peu humiliée de sa propre froideur, mais s'en attribuant la faute. La bonté, la façon de culte dont s'enveloppaient les caresses faisaient passer les caresses; le bonheur évident de Charles, qu'elle aimait, donnait à l'épouse l'illusion d'être heureuse.

Aujourd'hui, certes, elle était fière encore de créer de la joie pour l'époux revenu à la maison; mais elle ne pouvait plus se dissimuler qu'elle donnait ce bonheur aux dépens de son propre équilibre, de sa paix physique et morale. C'est un des grands mystères de l'amour que le même geste puisse provoquer ou la plus douce volupté des sens ou le plus amer dégoût. Claire, offensée par ce désir qui rôdait sans cesse autour d'elle, et soudain faisait irruption, ne voulait pas s'avouer le dégoût : elle l'appelait lassitude.

inaptitude. Mais, hantée parTappréhension, elle perdait peu à peu Tappétit et le sommeil.

Comment n'eût-elle pas intimement regretté le calme de ses nuits de veuve momentanée, ces soirs où, quand elle pénétrait dans sa chambre, ayant serré fraternellement la main d'Alain, il lui semblait que la blancheur du lit lui souriait, de ce lit qui désormais lui causait presque de l'épouvante?

Cette tyrannie maritale, et la souffrance qu'elle lui vaut, faite à la fois d'écœurement et de remords, elle souhaiterait la dérober à Alain; mais elle perçoit la révolte d'Alain quand Charles devient trop mari en sa présence. N'at-il pas quitté brusquement la place, un matin que Charles, ayant assis sa femme sur ses genoux, lui baisait le cou avec insistance, contre les premiers frisons des cheveux châtains? Ainsi s'établit entre Alain et elle, malgré eux, une secrète entente douloureuse, sur un point tellement intime de la féminité de Claire I

11 s'en établit une autre, avouée celle-ci : en-

LANUITFl N'IRA I^

semble ils ont constaté chez Charles, retour du front, cette aggravation de la personnalité qui étonnera et heurtera tant de femmes, au cours de la guerre, quand le mari reprendra pour un temps sa place au foyer.

Les plus modestes d'entre ces revenants ont conscience de l'énormité du service rendu, du sacrifice accompli. Tous ne formulent pas leur sentiment, mais tous pensent : « Sans nous, il n'y aurait plus rien debout ici! » Et ils régnent dans la maison comme des conquérants.

Charles est un conquérant débonnaire, qui ne se vante de rien, qui ne raconte point de faits d'armes, qui ne parle de la guerre que pour en dire les incommodités et les périls; pourtant, chez lui, il règne. Il arrête, approuve ou modifie, sans supporter la critique, les entreprises commencées par Claire en son absence. Il commande aux domestiques du même ton qu'à ses sapeurs, et les domestiques obéissent. Toujours fraternel et tendre avec Alain, on l'étonnerait bien si on lui disait qu'il ne le traite plus avec la maternité précautionneuse de jadis. Il tranche

14 LANUITFINIRA

net ses élégantes divagations; il le bouscule afiTectueusement ; il lui dit : « Tu verras tout cela d'un autre œil, quand tu auras passé par où je suis. »

En somme, un maître qui était absent est revenu au logis et il est plus maître qu'avant.

Claire et Alain se soumettent; ils jugent valables les motifs du changement, mais ils le constatent; ils se confient leurs observations, et cela encore les rapproche. Par toutes sortes de contraintes légères que leur imposent la présence et l'autorité de Charles, il leur apparaît combien leur vie de frère et de sœur fut pleinement accordée, sauve de tout énervement, de toute discorde, et, en somme, facile et heureuse.

Parfois aussi ils ont en commun d'humbles tristesses à voir bouleversés leurs plans d'organisation pour la terre et pour la maison, qui leur avaient coûté tant d'efforts et dont ils étaient si fiers. Soucieux de leur responsabilité, ils avaient surtout cherché l'économie dans leur gestion, ils avaient navigué avec le moins de toile possible, craignant la tempête. Charles, de qui le

LANUITFINIRA I)'

sens commercial est plus aiguisé et qui a observé de près Tappétit de ce monstre dévorateur : l'armée, — devine l'énorme essor, la prospérité inouïe de l'agriculture française, dès demain. Et voici de vastes projets élaborés, qu'il faudra suivre, avec de grosses dépenses prévues. Tout le modeste édifice du labeur fraternel est à bas.

Encore une autre date, parmi ces journées où rien ne se passa, et qui furent cependant mémorables pour Claire et pour Alain. Tous deux avaient observé que Charles évitait de discuter le projet d'engagement d'Alain. Chaque fois que l'entretien s'orientait dans ce sens, Charles se dérobait sans affectation, disant simplement : ce Nous en causerons... » Et voilà qu'un soir, au moment où tous trois, le souper fini, ont regagné la bibliothèque, Charles aborde la question de lui-même :

— Alors, petit, tu veux t'engager ?

— Oui, « oncle > Charles.

— Et où en sont tes démarches?

— J'ai adressé la demande régulière au ministre; on m'a accusé réception. Tout dépend maintenant de la commission de réforme, qui se réunit à Agen vers la fin de ce mois.

Claire ne dit rien. Quelle chance que l'électricité, depuis la guerre, ne fonctionne plus que par intermittences, et que, ce soir-là, la bibliothèque ne soit plus éclairée que par une lampe à pétrole posée sur le bureau : un cône de clarté jaunâtre dans un grand cube d'ombre. Cette ombre la cache. On ne verra pas si elle pâlit, si ses lèvres tremblent. Ce que va décider Charles, elle sait que ce sera : elle attend l'arrêt de la destinée.

Charles médite un instant. Puis, de ce ton plus sec, autoritaire, dont l'habitude de commander l'a pourvu :

— Quel service te sens-tu en état de faire?

— Tous les services. Même les tranchées.

— Oh! les tranchées, non... Tu n'y résisterais pas.

— Mais si, fait vivement Alain, qui rougit.

— Je te dis que tu n'y résisterais pas... Il y a

d'autres services de l'avant auxquels tu es apte, car, évidemment, tu as pris beaucoup de force, et je comprends ton désir de ne pas t'embusquer...

— N'est-ce pas, oncle Charles, tu approuves?

— Certainement... Il y a les liaisons automobiles... les chemins de fer à « voie de soixante... » la défense contre avions... Je connais le chef du service de la voie de soixante dans mon secteur. Je pourrai m'informer des démarches à faire. Tu dis, Claire?

— Moi?... Mais rien, mon ami.

Elle n'avait pas parlé : mais une sorte de rauque gémissement avait jailli de sa gorge, malgré elle : elle avait eu la vision de l'Orme vide, Charles parti, Alain parti, et elle toute seule... toute seule avec Alida en pleurs.

— Si je suis capable d'y faire quelque chose, reprend Alain, les chemins de fer à voie de soixante ne me déplairaient pas.

— Je vais m'occuper de cela dès mon retour j-M front, conclut Charles. On me dira la marche j. suivre.

l8 LA NUIT FINIRA

(( Il n'a même pas songé à moi, à ma solitude, » se dit Claire, avec une vraie rancune.

Et c'est vrai : Charles n'a pas songé à ce que Claire pourra perdre au départ d'Alain. Il a, bien infusée en lui, la mentalité de ceux du front : quiconque peut servir à l'avant doit servir à l'avant; les gens de Tarrière se débrouilleront... Tranquillement, il abandonne un sujet réglé et demande :

— Je n'ai pas eu le temps de lire V Express tantôt. Que dit le communiqué?...

Ce même soir, au moment ou Alain les quittait au seuil de la chambre conjugale, Claire lui a serré instinctivement la main plus fort, plus longtemps que de coutume : dans cette pression, il y avait de la tendresse et aussi une certaine dureté.

Elle aurait voulu lui dire : « Pourquoi cette hâte à partir? La guerre a-t-elle besoin de vous? Vous imaginez-vous que votre présence au front changera le destin? N'êtes-vous pas utile ici? Et moi, ne suis-je donc rien? i)

Irritée à la fois contre le mari et contre le

compagnon de sa solitude, elle pensait tout en se déshabillant pour la nuit : « Eh bien, c'est cela : qu'ils me laissent seule à l'Orme, toute seule avec Alida. Au moins personne ne me tourmentera plus... d

Elle n'aurait pas su définir de quels tourments il s'agissait, ni de quoi exactement elle accusait chacun des deux beaux-frères. Inquiète, nerveuse, il lui semblait que l'horrible nuit de la guerre se faisait, par leur faute, plus noire et plus menaçante autour d'elle.

Quand le coeur est comme écorché dans la poitrine, un frôlement suffit à le déchirer. Parfois Alain et Claire, pareillement, se demandent à eux-mêmes : « Pourquoi cette angoisse soudaine? Il ne s'est rien passé... Pourquoi cette oppression?... »

Un des matins de la permission de Charles, tous trois visitèrent la métairie de fond en comble : Charles voulait — sans avoir expliqué nettement pourquoi — établir un inventaire minutieux du cheptel et du matériel. Rosa et

Jeanty avaient tout préparé dès la veille : ils guidèrent les maîtres de pièce en pièce, présentèrent les objets : Alain remplissait les fonctions de secrétaire et notait à mesure; Claire, comme un régisseur, rendait ses comptes au patron et, toujours sûre de sa mémoire, disait des dates, des chiffres. Le groupe inventoriait le chai des cuves, éclairé seulement par la porte ouverte, quand une silhouette masculine parut sur le seuil de cette porte; une voix appela, sans crier :

— Rosa!...

Aussitôt, Rosa lâcha les autres, accourut à la porte en disant très haut :

— Té! Monsieur Roland!... Et qui vous amène ici tellement « à bonne heure »?... Monsieur Roland cherche sans doute Madame, qui est là?... Monsieur Roland a passé à TOrme sans la trouver et on lui a dit qu'elle était là?...

Roland, qui jamais ne manqua d'aplomb, saisit la perche tendue. Il passa devant la métayère sans lui répondre et tout de suite rejoignit Claire, Charles et Alain.

— C'est toi que je cherchais, en effet, ma

cousine. iMaman me charge de te demander deux charrois de litière pour Brault... Ou plutôt c'est à vous qu'elle les demande, mon cousin, puisque vous avez momentanément repris les rênes...

Grâce à l'obscurité presque complète du chai, qui empêche de voir les visages, l'incident se clôt sans trop de malaise. Roland ne demeure que quelques instants; l'inventaire se poursuit. Les joues de Rosa sont seulement un peu carminées sous le brun de la peau, et Jeanty, quand il ne se croit pas entendu, lui grogne dans l'oreille, à demi-voix, des monosyllabes rageurs.

On revient à l'Orme, Claire et Alain silencieux, Charles commentant l'incident :

— Cette fille me répugne. Elle a un mari jeune, qui l'aime, qui fait la guerre au plus mauvais secteur du front; il se conduit à merveille. Et elle ne peut pas se contenir! Il lui faut un amant, deux amants... peut-être davantage.

On marche quelques pas sans un mot. Puis Charles reprend :

— On dit qu'il y en a pas mal comme elle, par ici. Je ne peux pas le croire. Celle-ci est une étrangère. Les vraies filles de nos landes sont chaudes... mais elles ont du cœur. Ah! si elles savaient ! Si vous saviez ce que c'est, pour le poilu, que le souvenir de sa femme!... Dans les heures de calme qui n'en finissent pas, c'est toujours à sa femme qu'on pense. S'il y a du danger, on pense à elle encore... J'en ai vu, là-bas, des poilus mariés de toute espèce, des bons, des mauvais, des fidèles, des coureurs, des ivrognes. Et leurs femmes, qu'est-ce qu'elles étaient?... Bonnes ou mauvaises aussi, bien sûr... toutes les catégories. Mais pour le poilu marié, sa femme, vieille ou jeune, laide ou belle, acariâtre ou non, redevient ce qu'elle était à la veille du mariage... C'est elle qui incarne pour lui le pays vivant... tout ce qu'on protège en risquant sa peau... Les femmes qui ne comprennent pas ça, elles mériteraient qu'on les fouette publiquement, comme autrefois...

Encore des pas en silence ; puis :

— Rosa risque gros. Maximin est une brute,

et s'il apprend quelque chose, elle paiera sa dette, la guerre finie.

On atteignait la maison... Claire, se détachant, hâta le pas : elle avait, dit-elle, des ordres à donner à Alida. Le vrai, c'est qu'elle voulait être seule. Tout en marchant vite, elle se disait, le cœur troublé : « Mais j'aime mon mari, moil Toutes mes pensées, comme celles d'Alain, sont pour lui, en son absence. Il n'y a pas un de nos projets, un de nos gestes qu'il ne dirige de loin... Et je voudrais tant qu'il ne parte plus, qu'il reste avec nous... oui... entre nous deux, à nous guider comme à présent, à nous gouverner. C'est lui l'âme de la maison; qu'allons-nous devenir, lui reparti?... y>

A l'oflice où elle avait rejoint Alida, les mêmes soucis la harcelèrent, tandis que bavardait la vieille bonne.

« Le malheur, pensait Claire, c'est mon insensibilité. Par moments, j'envie cette chèvre de Rosa. Oh! moi aussi, bien que fidèle, je ne suis pas une bonne épouse... y>

Ni Claire ni Alain n'osèrent raconter à

Charles comment ils avaient, quelques jours plus tôt, surpris Roland et Rosa. nichés dans la « tuie y> du petit bois. Ils n'avaient même jamais osé en parler entre eux.

A la veille du jour où le permissionnaire allait quitter TOrme, Alain et Claire observaient déjà que leur présence, sans doute, et l'influence de la maison avaient agi sur lui.

Il gouvernait d'une main plus douce. Il était moins chef, moins lieutenant. Alida, bousculée d'abord deux ou trois fois par lui, et projetée ainsi dans un océan de larmes, se rassérénait, respirait, entonnait à nouveau l'éloge du « cher monsieur le lieutenant... », oubliant qu'elle avait déclaré d'abord <r qu'il la ferait mourir, cet homme... oui, oien sûr! avant que leur guerre soit finie, on la porterait au cimetière... > Le sol natal, la douceur du foyer, l'enveloppement des êtres aimés effritaient, dissolvaient le revêtement que huit mois de front avaient appliqué sur Charles Teyssèdrc. A son arrivée, tout en pestant contre la guerre et en critiquant la façon

LA NUIT FI NMR A 2f

dont la conduisaient les grands chefs, il plastronnait, il prenait au sérieux son rôle d'oflicier... Peu à peu, il dépouilla ce faible héroïsme. De nouveau, comme à la mobilisation, on l'entendit protester contre l'iniquité d'arracher au foyer des gens mariés, des hommes de son âge, tandis qu'il y avait tant d'embusqués jeunes et célibataires. Oh! les embusqués! il les exécrait; il les vouait aux pires châtiments. Quand il en parlait, Claire et Alain comprenaient pourquoi il admettait maintenant comme une nécessité l'engagement d'Alain, qu'il eût interdit six mois plus tôt...

Le dernier soir surtout, couché dans le lit commun aux côtés de sa femme, il perdit toute maîtrise de lui; il se plaignit comme un enfant :

— J'en ai assez. Qu'est-ce que nous faisons de bon? Nous ne servons à rien... on ne fait pas la guerre sans canons, sans chemins de fer, sans munitions. Nous n'avons rien et les Allemands ont tout. Jamais on ne percera... Il y en a pour des années : après quoi chacun retournera chez soi, vieux, ruiné, et la France sera finie...

2b LA NUIT FINIRA

Des larmes lui venaient aux yeux : Claire dut le prendre dans ses bras et le bercer, le consoler comme un enfant. Tant de faiblesse la chagrinait, l'humiliait : elle l'aimait mieux autoritaire et résolu, tel qu'il était arrivé.

Que d'épouses auront connu ainsi, dans le mystère du lit à deux, l'envers de l'héroïsme des maris!... Combien ont dû, contre les sentiments profonds de leur cœur, prêcher la vaillance à des héros défaillants! C'est que l'héroïsme des Français, durant cette guerre inouïe, fut plutôt collectif qu'individuel. Les propos tenus dans un train de permissionnaires faisaient dire au civil qui les écoutait : « Comme ils ont mauvais esprit... Vraiment, ils sont à bout!... » Quelques jours après, ces gens à bout, ces mauvais soldats étonnaient le monde par leur fermeté stoïque, indéfectible, sous les rafales^ de fer, de feu, de poison.

Le lendemain matin de cette dernière nuit (qui, du moins, avait épargné à Claire ce qu'elle redoutait le plus), Charles, plus calme, déjeu-

nant près du lit oîi sa femme demeurait assise, racheta sa faiblesse en parlant, non sans mélancolie, mais avec fermeté, des menaces que la guerre suspendait sur lui :

— Mon service consiste à rétablir les routes et les voies ferrées dans le secteur, environ à douze kilomètres des lignes. Ce n'est pas dangereux, mais l'accident est toujours possible : une bombe d'avion sur le cantonnement (j'ai eu un brigadier blessé comme cela), une liaison qu'on me confierait vers l'avant... J'ai prévu le cas, naturellement. Le notaire Gâche, à Gabarret, a dans son coffre mon testament en règle. Je n'ai pas besoin de te dire que tout ce que j'ai est à toi, sous réserve d'une rente à Alain, pour qu'il puisse travailler selon ses goûts : huit mille francs.

— Charles!... Charles!... je t'en prie, interrompit Claire, qui sanglotait.

Il se leva et, penché sur l'oreiller, lui entoura la tête de ses bras.

— Claire, mon amour, murmura-t-il, ne t'alarme pas. Je veux vivre pour toi... pour Alain...

— Oh! dit la jeune femme en baisant les che-

veux de son mari avec une fougue sincère, quand serons-nous délivrés de cette angoisse?...

En ce moment, elle le sentait nécessaire à sa vie, à son équilibre, et, comme ils étaient ainsi serrés tête à tête, joue contre joue, elle tressaillit de bonheur en pensant : « Oh! je l'aime ! je l'aime! )> Lui, cette fièvre, cet ardent contact, passant dans ses veines, se transmuaient en désir. Comment, en un pareil moment, lui résister?... Elle s'abandonna : mais le charme fut brisé, et ce vulgaire aboutissement gâta pour elle le tendre émoi qu'elle avait ressenti, quand leurs visages seuls se touchaient.

Ce même vendredi, l'abbé Bacqué regagna Lascos, ayant achevé à Agen une semaine de retraite. Charles et Alain allèrent le chercher à la gare dans la voiturette bleue. Le visage du prêtre, soucieux au moment où il descendait du train, s'éclaira à la vue de ses deux pénitents : ils s'embrassèrent avec une profonde tendresse.

— Mon vieux bon Charles, disait l'abbé... Te

revoir enfin, et si solide, si brillant. Le bon Dieu soit loué!

La voiturette gagna vivement le presbytère, puis, tandis que Tabbé, nouant à la hâte une serviette autour de son cou, commençait à se faire la barbe (il allait déjeuner tout à l'heure chez les Ribière, avec Alain et les Teyssèdre), le trio d'amis s'abandonna, sans nul motif, par le hasard d'une réplique, à une de ces loyales et joyeuses conversations d'hommes où Ton évoque le passé, les souvenirs de collège, la jeunesse studieuse.

— J'ai retrouvé à Agen votre ancien professeur d'histoire, l'abbé Ritourne. Il est curé de Montclar.

— Ce n'est pas une perte pour l'histoire, fit Alain. Lui en avons-nous fait des misères, pendant ses classes ! Nous nous étions partagés en gauche et droite; nous interpellions, nous prononcions des discours. Le pauvre homme ne savait comment nous gouverner...

— C'est un saint prêtre, reprit l'abbé Bacqué. Il quête comme un mendiant, et il se prive de tout pour restaurer son église... Autre rencontre,

celle-ci sous les Cornières : l'avoué Guiroux, qui a été ton camarade, Charles...

— Ah! ce vieux Guiroux? Un brave type. Pas mobilisé?...

— Si... mais malade du foie. En convalescence.

— Et le gros Berges, vous ne l'avez pas revu ? N'est-il pas fixé à Agen?

Ainsi bavardaient-ils, redevenus professeur et collégiens, oubliant un moment, dans le plaisir de ce retour en arrière, l'affreux cauchemar qui étreignait le monde. Mais le cauchemar les guettait, et soudain, à un tournant de l'entretien, fondit sur eux. Ils reparlèrent de la guerre. Charles émit sa philippique habituelle contre les embusqués; l'abbé, qui l'entendait pour la première fois, l'écouta avec tant d'attention qu'il cessa un instant de se raser : et mal lui en prit de recommencer, car Charles ayant dit : c Aussi j'approuve Alain de partir et je vais tâcher de l'engager dans la voie de soixante... d, un fâcheux soubresaut du rasoir lui entailla légèrement le dessous du menton.

— C'est bien votre avis? insista Charles.

— Je ne suis pas compétent pour l'unité à choisir, dit l'abbé, mais sur le principe je partage ton avis, qui est aussi l'avis d'Alain.

Alain ne disait rien, comme s'il n'avait pas entendu qu'on parlait de lui.

Quelques heures plus tard, le déjeuner s'achevant au château, la conversation tomba sur la religion des poilus. Était-il vrai que la guerre vivifiât la foi des hommes au front?

— Nos séminaristes mobilisés l'assurent dans leurs lettres, dit l'abbé. Qu'en penses-tu, Charles ?

Charles médita un moment, ayant scrupule de mettre les choses au point.

— Dans mon petit coin de secteur, dit-il, je constate en effet que les croyants sont plus croyants, et les pratiquants plus pratiquants. Quant à des conversions d'incroyants en croyants, je n'en ai pas vu une seule : cela ne veut pas dire qu'il n'y en ait pas. Ce que j'ai vu, ce que je vois tous les jours, c'est une

grande tolérance réciproque sur le point des opinions religieuses. Même à ceux qui n'ont point la foi, le danger imminent fait comprendre ce qu'il y a de consolant dans la foi.

Le repas fini, Charles voulut ramener l'abbé à l'Orme, et l'y garder jusqu'à l'heure de son propre départ. Cette présence eut un heureux effet sur tous, sur Claire principalement. On eût dit qu'il rayonnait de l'abbé Bacqué la santé morale, la bonne volonté, la paix... Chacun retint mieux son émotion; on ne pleura point, il ne régna point cet affreux silence des jours de séparation, plus cruel que les larmes. Quand l'heure du départ approcha, l'abbé fit, sans apparat de dévotion, assis comme on était, et comme si seulement on s'adressait à un interlocuteur invisible, une prière au nom de tous : c'est-à-dire que par-dessus le recueillement des fronts penchés, il éleva la voix vers un mystérieux ordonnateur des choses et des événements, et exprima les vœux qui remplissaient le cœur des êtres humains réunis là. Puis on partit pour la station, où Ton retrouva les habitants du

château. La même dignité continua d'être gardée. Le lieutenant, se sentant guetté, plastronnait. Alain, très pâle, maîtrisait ses nerfs. Ce fut Claire la plus troublée, la seule qui pleurât : personne n'en fut surpris. Le curé Bacqué l'observait attentivement et lui seul devina qu'elle pleurait autant sur le désarroi de son propre cœur que sur le départ du mari.

E train paresseux qui emportait Charles était encore en vue, se faufilant entre les verdures lointaines, quand Cyprien, le petit domestique de l'Orme, qui servait à la métairie plus qu'à la maison, rejoignit Claire et Alain sur le quai de la station. Il avait couru, et, son béret à la main, ses cheveux plats de Landais collés au front par la sueur, il haletait entre chaque mot...

— L'homme... l'homme... bonjour, monsieur et madame... l'homme qui a inventé la petite

LA NUIT FINIRA ^ f

charrue... la charrue pour bêcher la vigne... il est arrivé... il est à la vigne avé Rosa et Jeanty... à la vigne.

— Une heure trop tard, dit Roland en souriant. Charles avait une telle envie d'assister à l'essai. Moi aussi, du reste. Veux-tu m'emmener, Claire ?

— Volontiers. Mais comme tu prends goût à l'agriculture, mon cousin? ajouta-t-elle ironi-

[uement.

Roland n'accusa pas le coup. On se tassa à quatre dans la voiturette bleue. L'abbé fut laissé en route chez la femme du garde- barrière qui venait d'accoucher.

Ala vigne de Pélougat, Jeanty, Rosa et l'inventeur de la charrue « décavaillonneuse i> avaient déjà labouré deux rangs de vigne. On attaqua le troisième : Alain, Claire et Jeanty suivaient de près, puis, un peu en arrière, Roland et Rosa.

C'était le déclin doré d'une fraîche aprèsmidi d'avril; le renouveau, qui la semaine d'avant semblait près de s'épanouir, s'attardait maintenant dans l'hiver, mais dans un bel hiver

limpide, sans brise, sans pluie, sans gel; l'air, même dans l'éclat du soleil, avait la saveur d'une lampée d'eau de source au creux d'un rocher.

Sous le soc de la petite charrue, la terre friable s'ouvrait aisément; l'attelage des grands bœufs gascons, progressant d'une allure pacifique, chacun du côté du rang de vigne que le joug franchissait comme un pont, semblait traîner un joujou. A la rencontre des pieds, une came écartait automatiquement de la souche le tranchant du soc.

Alain et Claire, dociles aux monitions de Charles, suivaient attentivement l'expérience : d'ailleurs, cet appel forcé de leur esprit sur un objet précis, en commun et en public, quel soulagement pour leurs cœurs oppressés ! Heureux ceux qui connaissent l'apaisante influence des besognes de la terre! Ils envient parfois le geste uniforme du laboureur : la main gauche au mancheron, la droite tenant ensemble les rênes de corde et la tocadère, l'œil attentif au fil du sillon et à l'allure des têtes lentement oscillantes qu'il gouverne de la voix :

(( c4-à, Laouré!... lié! Caouhé!,.. Haout! ))

— Cela se fait bien, il me semble? dit Roland qui les rejoignait suivi de Rosa.

Claire répondit :

— Oui, quel dommage que Charles n'ait pas vu...

Rosa, souriante, arrêta d'un geste le groupe, de façon que l'inventeur, menant sa charrue, s'éloignât davantage. Quand il fut à une vingtaine de pieds en avant :

— Cela se fait bien, aujourd'hui, parce que la terre est comme du sable. Il a choisi son jour, le Bézuquet... Il faudra essayer son outil dans la terre forte, après le mauvais temps, quand elle colle bien aux pieds, ou quand il fait bien chaud sur le mouillé et que le sol est comme de la pierre...

Roland n'écoutait plus.

— Au revoir, cousine, fit-il; au revoir, Alain. Adieu, Rosa.

— Adieu, monsieur Roland.

Il partit, leste, élégant, dans le clair soleil frais, enjambant les sillons. Claire pensait :

c( Il est venu pour donner un rendez-vous à Rosa. Sans doute ils se retrouveront, ce soir... »

Et Rosa lui inspira un tel dégoût qu'elle s'en écarta. Au même moment Alain se détournait. Claire eut l'intuition qu'il éprouvait la même répugnance. Elle se sentit fraternellement unie à lui par cette délicatesse de leurs tempéraments, qui les excluaient tous deux de l'amour brutal.

Et voilà qu'en effet allait s'ouvrir pour eux, dans les limbes frais de cet avant-printemps, une ère de quiétude. Leur mutuelle affection, libérée d'angoisse et de remords, connaîtrait cette spiritualité angélique qui régna entre l'apôtre Paul et ses acolytes féminins, une Prisca, une Aquila.

Durant le séjour de Charles, la matérialité de l'amour avait été pour tous deux un si douloureux objet d'appréhension et d'écœurement! Alain, secrètement accordé en esprit avec Claire, sans qu'ils eussent besoin de confidences, avait tellement souffert de sa souffrance!

Organisé pour comprendre une sensibilité de femme, son cœur avait alors battu du même rythme : on l'eût bien étonné en lui disant qu'au fond de cette pitié douloureuse, de cette chasteté rebelle, une jalousie virile couvait.

Désormais seul à seule dans la libre maison, dans le domaine récupéré, quelle paix de l'esprit et des sens, pour tous deux I

Ils se rapprochèrent encore, dans cette paix. Claire n'avait jamais éprouvé pour Alain que la tendresse d'une sœur aînée : mais la bizarrerie ombrageuse d'Alain avait, dès l'abord, exclu entre eux jusqu'aux honnêtes privautés d'une sœur et d'un frère, celles que le même Alain avait jadis données à Marie-Rose. Dans cette période immatérielle, qui suivit le départ de Charles, ils furent vraiment sœur et frère. Face à face avec sa conscience, Alain traita de suggestion diabolique l'inquiétude qui le jetait naguère aux pieds de l'abbé Bacqué.

(( Je sais maintenant, pensait-il, pourquoi la présence de Charles me trouble : c'est parce

qu'elle crucifie la pureté de Claire, ma sœur chérie... y>

Sa sœur chérie : ainsi prit-il la coutume de l'appeler, quand nul ne pouvait les entendre. Et comme Claire, toujours sensible aux profonds échos du pays des morts, lui disait un peu angoissée :

— Celle qui a été vraiment votre sœur ne m'en voudra-t-elle pas de prendre sa place?...

Il répondit :

— Non, je sens qu'elle me donne à vous... Ils devinrent simples et joyeux comme ces

petits enfants auxquels est promis le royaume de Dieu. Leurs mains, qui ne craignaient plus de se toucher, et même de se joindre longuement, leur semblaient désincarnées. Ils pouvaient effleurer ensemble tous les sujets sans rougir l'un devant l'autre, sans dérober leur regard. Ils parlèrent de Rosa, de Roland, de Jeanty comme ils auraient parlé de malheureux atteints de maladie répugnante, mais contre laquelle on est soi-même, grâce au ciel ! immunisé. La rancœur affreuse qu'ils avaient subie pendant que le mari

de Claire exerçait lourdement ses droits, ils se l'avouèrent; ils s'étonnèrent d'en pouvoir causer les yeux dans les yeux, et d'être soulagés par leurs confidences.

De cette infernale anxiété qu'ils avaient subie durant la permission de Charles, ils se réfugiaient avec délices dans le blanc paradis de leur affection désexuée. Plus ils évoquaient cette frénésie dégradante observée chez Charles, chez Jeanty, chez Rosa, chez Roland, chez l'oncle Ribière, plus il leur semblait qu'ils montaient, ensemble, les mains et les cœurs unis, vers les sphères sereines où, comme dit le Christ, « l'on n'épousera point, l'on ne sera pas épousée, où l'on sera comme des anges de Dieu... »

— Ah ! s'écriait Claire avec une ingénuité non feinte, comment convaincre ces possédés que la vie est transformée pour ceux qui s'affranchissent? Je veux parler à Rosa : son cœur n'est pas mauvais, elle m'écoutera.

— Oui, sans doute, répliquait Alain. Moi, je m'efforcerai de faire entendre raison à Roland. Quant à Jeanty, il ne tient qu'à nous de le ren-

voyer... Mais Charles, que nous aimons de toute notre âme et dont nous souhaitons la présence à chaque heure, comment, sans le désespérer, lui faire comprendre son véritable devoir envers vous?

— Il écouterait l'abbé, murmurait Claire, comme pour elle-même.

— Oui, fit Alain.

Mais ni l'un ni l'autre n'osaient traiter avec l'abbé de cette question brûlante : Claire, ne se sentant coupable en rien, ne l'abordait même pas en confession. Au contraire elle y revenait sans cesse avec Alain, qui comme elle y semblait attiré par une étrange délectation.

— L'abbé me dira que mon devoir est net, soupirait-elle. L'abbé cite volontiers le passage de saint Paul : « Ce n'est pas la femme qui a le pouvoir de son corps, c'est le mari... »

— Le même Paul dit dans la même épître, répliqua Alain, quelques lignes plus loin : a Frères, le temps est court : il vous esc loisible que ceux qui ont une femme soient comme s'ils n'en avaient pas... »

LA NUIT FINIRA 4'î

Être la femme de Charles et que Charles, d'ailleurs si tendre et si parfait, consentît à vivre auprès d'elle comme s'il n'avait pas de femme : quel rêve pour Claire, et comme son frère d'élection communiait avec elle dans ce rêve ! Car ils ne cessaient pas d'unir l'ardente affection qu'ils donnaient à l'absent : Charles, après comme avant son séjour de permissionnaire, continuait, par ses lettres ou par l'influence de son souvenir, à les gouverner.

Avant d'entreprendre la moindre démarche, sur le point de commencer tout travail nouveau, ils se demandaient : (c Qu'en penserait-il? y> Chaque soir ils lui écrivaient l'un et l'autre, se partageant le large bureau de la bibliothèque. Ensuite ils se communiquaient leurs lettres : mais ils les envoyaient sous des enveloppes séparées, et sans dire au destinataire que chacun avait lu la lettre de l'autre. Ils devinaient que cela n'eût pas été agréable à Charles : mais, de le lui cacher, ils n'avaient aucun scrupule. Ils ressentaient cet étrange orgueil de la chasteté qui fait prendre autrui en pitié affectueuse, l'au-

trui non désincarné, celui que Paul appelle brutalement (( l'homme animalisé » . On le ménage comme un infirme; comme à un malade, on a le droit de lui cacher ce qui ferait souffrir son infirmité.

Au contraire, Charles, écrivant alternativement à sa femme et à son beau-frère, s'adressait en même temps à tous les deux, les unissant comme s'il les eût tenus près de lui et qu'il eût parlé à tous deux ensemble. Claire et Alain lisaient simultanément, penchés joue à joue sur le papier, ces lettres impatiemment attendues, et dont dépendait le bonheur ou le souci de la journée. Ils furent heureux le jour où Charles leur écrivit :

(( Je crois, décidément, que je finirai la guerre dans mon secteur, et dans un rayon d'une dizaine de kilomètres autour de Resteville. On vient d'installer ici une sorte d'école pour former aux travaux de construction ferroviaire les territoriaux qu'on nous expédie non dégrossis

LA NUIT FINIRA 4f

des dépots. Je suis leur professeur de géométrie élémentaire et d'arpentage. Le secteur est plus calme que jamais : pas un avion en vue, pas un blessé depuis deux mois. Quelques malades... y>

Au contraire, la lettre suivante assombrit leur tranquille horizon :

(( J'ai déjeuné ce matin, écrivait Charles, à la popote du chef d'escadron Beauregard, qui commande notre réseau de voie de soixante. Il m'a donné tous les renseignements sur la marche à suivre pour entrer dans son service. Dès qu'Alain aura passé devant la commission d'aptitude, s'il est versé au dépôt, comme il l'espère, il n'aura qu'à écrire au ministre (troisième direction), conformément au modèle ci-inclus... »

Cette lettre mit entre eux quelque chose de bien inaccoutumé : de l'embarras. Claire dit, comme elle l'avait toujours dit : « Cet engagement est inutile et imprudent... » Mais Alain ne

trouva plus en lui l'énergie de protester; il savait bien que sa santé demeurait fragile, et que séparé de Claire il risquait l'écroulement de son précaire équilibre. Ce risque, il l'avait naguère accepté q^and il jugeait périlleux son séjour à l'Orme : rassuré maintenant, il reniait ses scrupules d'alors, il les trouvait injurieux pour Claire, démoniaques, haïssables. Tout cela, il ne pouvait le traduire en paroles pour sa sœur d'élection, mais, devenus l'un pour l'autre comme deux vases de cristal transparent, elle le devinait, et lui savait qu'il était deviné...

D'ailleurs, que faire? Les dés étaient jetés; Alain passerait comme il l'avait demandé devant la commission d'aptitude : s'il était déclaré apte, il partirait. Plus noire, plus oppressante, la nuit qui enveloppait le monde commença de peser sur eux. Et dans l'appréhension de ce sort inflexible qui allait les désunir, leur intimité, sans perdre rien de sa pureté, devint plus tendre.

Au cours ordinaire des jours, nous oublions volontiers que notre vie est faite de morts suc-

cessives, et qu'un peu dç nous, à chaque seconde, tombe dans le néant : au contraire, l'approche des séparations rend cette dure condition perceptible et présente aux êtres qui se chérissent. Alors le glissement du temps frôle le cœur endolori : les plus doux moments nous font un peu de mal.

Claire et Alain savourèrent ce voluptueux chagrin. Us ne se quittaient plus. Leurs occupations communes leur étaient devenues sacrées, aussi bien le terre-à-terre des choses domestiques que ces lectures par lesquelles Alain poursuivait l'achèvement de Claire, ou que ces longues promenades dans la lande, entremêlant la marche et le pédalage, qui constituaient leurs récréations.

Tout cela, d'ailleurs, était fidèlement relaté à Charles le soir même, dans la double lettre écrite en même temps par chacun d'eux sur la table de la bibliothèque. Lettres sincères, oii rien n'était omis ni rien laissé dans l'ombre : mais elles ne racontaient que des conversations, des rencontres, des travaux, des marches, des

randonnées à bicyclette. Ce qu'elles ne disaient pas c'est que tout cela se passait, pour Claire et pour Alain, dans un étrange paradis.

Cependant, la fraîcheur acide de l'air, ralentissant les sèves, retardait le bourgeonnement de la vigne : à peine, sur les rameaux plies au long des fils de fer, de courts bouquets de feuilles triangulaires apparaissaient, à demi enroulés encore. Mais comme les lettres de Charles insistaient pour que le premier sulfatage ne fût pas retardé, Jeanty, Rosa, renforcés d'un couple de journaliers, commencèrent à parcourir les rangs, la pompe de cuivre bleui aux épaules, et le jet vaporisé fit briller sur les jeunes pousses des milliers de petites turquoises.

Claire et Alain, comme ils l'avaient promis à Charles, surveillaient la manœuvre. C'est un travail qui semble aisé; la pompe à sulfater n'est pas très lourde, la main gauche dirige le jet, tandis que la droite actionne le levier. Mais quand les heures succèdent aux heures, le faix s'appesantit aux épaules; le bras droit s'en-

trourdic à force de pomper. Aussi peu de femmes consentent-elles à sulfater.

— Regardez cette Rosa, disait Claire à Alain. Aucun des trois hommes ne fait plus de besogne

qu'elle.

— Et quelle allure! fit Alain.

Jeanty et les deux journaliers, l'un imberbe et l'autre grisonnant, cheminaient courbés et oscillants, leurs sabots butant sur les mottes, d'une allure de bête fatiguée : aux épaules de Rosa, toujours droite et cambrée, la courbure céruléenne de la pompe se bombait comme le bouclier de Diane, et le geste par lequel elle arrosait les ceps avait la grâce d'un amusement.

Alain l'observait :

— Qu'elle cède à Roland, reprit-il, à Roland qui est jeune et joli, qui est un maître, qui sait dire des paroles enjôleuses et dont les galanteries la flattent, c'est une méprisable trahison des engagements de son mariage, mais enfin, c'est un crime dont les mobiles sont compréhensibles. Qu'elle se donne, en plus, à ce Landais malpropre et stupide, à ce Jeanty que Roland

fO LA NUIT FINMRA

appelle si justement un singe boiteux, voilà ce que rien ne peut expliquer.

— Rien, répéta Claire. Et ce singe boiteux représente pourtant pour elle de l'amour, du bonheur... Et il la bat : je l'ai vu la battre.

Le mystère de ces turpitudes suscitait chez eux une répugnance mêlée de curiosité subtile.

— Lui en avez- vous parlé? questionna Alain.

— A Rosa? Oui. J'ai essayé d'aborder la question pas plus tard qu'hier, quand elle est venue à la maison prendre les pompes. Mais vous savez comment elle est : elle se dérobe avec un éclat de rire. « Monsieur Roland?... Oh! Madame sait bien qu'il est pareil avec toutes les femmes, et il faudrait être bien neuve, tenez! pour s'y laisser prendre!... j> Elle m'a assuré que depuis bien des jours il ne venait plus à la métairie.

— C'est qu'ils se voient ailleurs, dit Alain... ou bien la nuit.

Et leurs yeux s'étant rencontrés, tous deux rougirent brusquement, se rappelant le bois Robert, et le nid humain dans la fougère haute.

Le sulfatage se termina sans pluie : c'est l'important : tout le petit vignoble fut bleu comme le ciel de cet avril attardé. Mais à peine avait-on fini que le vent changea, passa du nord au sudouest. Une haleine de chaleur circula dans Tair comme le frôlement d'une main fiévreuse; les rosées disparurent ; je ne sais quoi de gracile, de léger, d'enfantin qui parait la nature s'évapora. Les haies subitement s'émaillèrent de pousses vertes, les marronniers débourrèrent ; dès la première aube, les oiseaux s'égosillèrent dans les branches de l'arbre géant. Les soirs et les matins gardaient de la fraîcheur : mais dès le milieu du jour, le soleil fut insupportable. Et la maison de rOrme commença de vivre à la mode du pays, les contrevents clos tout le jour sur l'ombre fraîche captée durant la nuit par les fenêtres ouvertes.

Dans les villes, cette heure où la sève engourdie des plantes sort de sa léthargie pour renouveler l'enfantement annuel, cette heure pathétique n'est qu'une date joyeuse, une date

5^2 LANUITFINIRA

pour le divertissement et pour le costume, lue sur le calendrier, confirmée par Féclosion de quelques arbres emprisonnés dans des corsets de fer, par le renouvellement artificiel de quelques massifs. Trop d'architecture immobile, trop de stérile géométrie éloigne des yeux humains la vraie nature : le ciel est découpé en tranches par le cadre des toitures ; la terre elle-même est invisible, opprimée par les chaussées de pierre, de bitume et de bois.

Au contraire quiconque vit près du sol, foulant à chaque instant de son pied l'herbe ou l'humus, forcé de discipliner les coutumes de sa vie au caprice du ciel ; celui dont les veines et le cerveau subissent ces influences du clair ou du sombre, du sec ou de l'humide, du chaud ou du froid, qui agencent le drame des saisons, celui-là — qu'il le veuille ou non, qu'il s'en avise ou non — participe aux saisons comme la bête et la plante ; il connaît, non pas seulement pour le contempler, mais pour le ressentir, l'engourdissement de l'automne incliné sur l'hiver, l'ascension du printemps vers l'ctc. Le jeune

LA NUIT FINIRA f )

bouvier le plus lourdaud, la plus obtuse bergère s'épanouissent au renouveau aussi naturellement qu'un bourgeon de chêne au bout de sa ramille ou le grain de maïs enfoui dans le sol.

Claire et Alain vivaient trop près de la terre pour que le grand réveil annuel passât pour eux inaperçu. L'effet sur eux deux fut étrange et pareil : cet élan universel des choses vers la fécondité les oppressa, les troubla sans leur donner du bonheur : ils regrettèrent le printemps frigide qui s'accordait si bien avec leur tendresse insexuée.

Autour d'eux, tout signifiait la réalité de l'amour : des plantes aux insectes, des oiseaux aux bêtes de labour et de celles-ci aux humains, tout célébrait avec ingénuité la fête germinale de Tannée. Ils s'en irritèrent ; leur intimité perdit son aisance tranquille ; au moment où ils se regardaient avec la candeur d'avant, soudain une étrange timidité dérivait leurs yeux. Ils défendirent à leurs doigts de s'effleurer, de s'enlacer : s'ils se frôlaient par mégarde, aussitôt ils s'écartaient.

Avec un bizarre orgueil, ils se complaisaient dans cette résistance à l'ardeur universelle; ils en étaient fiers. Aucun d'eux ne voulait s'avouer qu'elle était déjà une sujétion, et que l'amour universel commençait d'assiéger leur puérile vertu.

Un à un, couvant l'éclosion de la campagne et l'essor mystérieux des âmes, les jours coulaient, étrécissant l'espace qui séparait le moment présent de la convocation d'Alain. Ce serait € vers la fin du présent mois », avait écrit le bureau d'Agen. Le milieu d'avril était proche. Claire et Alain, sans savoir aucunement pourquoi, s'imposèrent une date : le 28. Et ce fut jusqu'à ce terme prévu qu'ils comptèrent les jours. Plus que vingt... plus que seize... plus que quinze... Claire devint nerveuse. Elle reprocha à Alain l'abandon où il la laissait.

— Chacun a sa tâche dans le devoir commun, disait-elle, et certes je ne vous détournerais pas de la votre... Mais elle n'est pas de perdre inutilement votre santé dans des besognes pour quoi vous n'êtes pas fait. Ne faut-il

LANUITFINIRA ff

pas au pays du blé, du bétail, du vin? Qui les fera si tous les hommes s'en vont? En somme, vous vous engagez par respect humain. Vous savez bien que votre vrai devoir est ici. Est-ce que je songe à être infirmière, moi? Non : je sens impérieusement la nécessité de demeurer à l'Orme. L'Orme a déjà donné deux soldats, Maximin et Charles. Que chaque maison en fasse autant.

Alain, humilié, se révoltait.

— Maximin et Charles sont mariés et plus vieux que moi. Je n'accepte pas le privilège de rester en arrière quand ils sont au front.

— Vous voyez bien que c'est une affaire d'amour-propre !

Ils se boudèrent : comme deux enfants, ils se marquèrent l'un et l'autre de l'hostilité : Claire triste et le cœur chargé de rancune, Alain affectant le silence ou l'ironie, redevenu incommode à vivre comme naguère. Mais sous la rancune^u le sarcasme, chacun d'eux ne pensait qu'à l'autre ; pour chacun d'eux sans l'autre, le' monde était désertique; leur brouille fraternelle les désespé-

rait. Ne pouvant trouver le courage de vivre à part l'un de l'autre, ils n'avaient supprimé que les promenades et les lectures en commun : ils feignaient la nécessité de vaquer ensemble à la surveillance du domaine.

Leurs lettres à Charles ne contaient plus les humbles joies des lectures et des promenades ; elles s'étendaient, en revanche, sur le travail agreste. « Le sulfatage est achevé ; on a sorti le fumier de l'étable, on l'a porté dans les champs et l'on s'apprête à semer les pommes de terre. Malheureusement la sécheresse est inquiétante : bientôt, sauf dans les terres sableuses, on ne pourra plus labourer... L'exploitation de trois vaches laitières a été commencée suivant le plan convenu : elle donne des résultats surprenants. Lascos absorbe aisément le produit des trois vaches... »

Le 22 avril passa, et toujours nulle convocation. Le matin du 23, Alida, pénétrant dans la chambre où sa maîtresse avait dormi d'un sommeil secoué par des rêves, commença de parler en pleine ombre, avant même que d'avoir tourné

LA NUIT FINIRA f7

Li première crémone. Elle mêlait dans ses appellations la cérémonie à la familiarité, n'ayant jamais pu s'accoutumer au jeu servile de la troisième personne.

— Je demande pardon à Madame si je te dérange. Mais Yvonne est venue tout à l'heure du château pour prendre le laie, et elle m'a dit : a Monsieur Arnaud n'est pas trop bien. Il croit (( d'avoir » pris un rhume la semaine dernière, que les nuits étaient si froides ; il paraît qu'il est rentré une fois après minuit. y> D'où pouvait-il venir, le pauvre monsieur, sans doute de chez cette garde-barrière... Enfin il a la congestion, il claque des dents, son pouls bat plus de cent... Alors on a téléphoné à Agen pour appeler ce grand docteur, — Madame sait? — ce monsieur Roubiès, Bourriès, qui t'a soignée dans ta scarlatine, que tu étais si rouge, ma perlote, je croyais que ta petite figure éclaterait...

— Est-ce que ma tante m'a fait demander? interrompit Claire dressée sur son séant.

— Non... Mais Yvonne croit que tu ferais bien d'y aller. La pauvre dame ! Qui va l'aider à

yS LA NUIT FINIRA

soigner son mari? Ce n'est pas monsieur Roland bien sûr, ni cette Yvonne qui ne pense qu'à lire des livres et à écrire à des soldats ? Ah ! elle va nous trouver « à dire », je pense, Madame, nous deux qui faisions tant de choses dans la maison! Te rappelles-tu quand l'oncle Arnaud a déjà été malade une fois, qu'on disait qu'il avait trop fumé...

Claire n'écoutait plus. Elle se leva tristement; elle ne put avaler qu'une tasse de lait froid : son gosier était serré par l'angoisse. Au milieu de tant de soucis, est-ce qu'une douleur nouvelle allait surgir?

« Mon pauvre oncle! Il m'aime bien... y>

Tout en s'habillant à la hâte, elle se rappela que souvent, depuis le départ de Charles, elle parlait avec Alain de l'oncle Arnaud. Et c'était toujours pour émettre sur lui des jugements sévères et dégoûtés : le vieux galant grotesque, obstiné à poursuivre les filles et les femmes, irritait leur chasteté présomptueuse. Claire pensait à présent :

« Eh bien! oui... c'est un coureur scnile et

ridicule... Mais il n'a jamais fait de mal à personne, et pour moi il fut bon toujours. Ses conquêtes l'ont exploité et ont tiré de lui du bien-être. Il est, en somme, plus humain, plus affectueux queTatie, qui pourtant est vertueuse. Mon bon tonton, pourvu qu'il ne meure pas !... » Elle rencontra Alain à la bibliothèque : la brouille fut oubliée momentanément ; Alain s'apitoya sur le souci de Claire.

— Dois-je vous accompagner?

— Non, Alain; mieux vaut d'abord que j'y aille sans vous ; arriver ensemble alarmerait Tatie. Faites seul notre tournée habituelle à la métairie. Et venez me chercher au château vers dix heures.

Il ne se sépara point d'elle tout de suite. Il l'accompagna jusqu'à l'entrée de l'allée qui se greffait sur la route. Entre eux, il n'était plus question de sarcasme ni de rancune : le chagrin de Claire emportait tout, et rien que de voir gonflées par des pleurs contenus les paupières de sa sœur d'élection, Alain avait envie de s'agenouiller devant elle, et de lui demander pardon.

6o LA NUIT FINIRA

De temps en temps, les prunelles de Claire se fixaient sur Alain et il y lisait ce reproche :

(( Je vais être plus seule encore et vous allez me quitter, parce que vous l'avez bien voulu! y>

Répondant à cette pensée qu'elle n'exprimait pas, Alain dit :

— Même si la commission de réforme me déclare apte, je ne crois pas que l'incorporation ait lieu sans délai et, vu la circonstance, je pourrai sans doute demander un sursis.

Elle le remercia du regard, sans parler. Ils atteignaient l'allée greffée sur la route. Juste au même moment, la soutane de l'abbé Bacqué apparut au coude de l'allée. Us l'avaient peu vu depuis le départ de Charles. D'instinct, et sans aucun plan arrêté, ils se tenaient à l'écart de ces prunelles si pénétrantes, qui sondaient si bien les cœurs...

Inquiète de cette apparition, Claire courut à lui:

— Hé bien! va-t-il plus mal?

— Non, fit l'abbé. Au contraire, après une mauvaise nuit agitée, il repose en ce moment.

LANUITFINIRA 6l

Va relayer ta tante auprès de lui : elle a bien besoin de soulagement.

Alain demanda :

— Est-il en danger?

L'abbé refit son geste familier, les épaules haussées, les coudes au corps :

— Il est bien usé.

Un moment il médita, les yeux à terre.

— Le bon Dieu le recevra dans sa miséricorde parce qu'il n'avait pas une once de méchanceté et qu'il était charitable. Ce pauvre Arnaud! Votre tante ne lui laissait guère d'argent : et pourtant, que de fois il m'a remis spontanément une petite somme pour tel ou tel. Eleemosynam concludimus in sinu pauperum : et ipsa exorahit pro nohis !

u rez-de-chaussée du château, contre la première marche de l'escalier de pierre, la grande horloge signée Guérard, a Toulouse^ sonna onze coups très lents. Claire sursauta sur le fauteuil où elle s'était un moment assoupie, relayant sa tante au chevet de l'oncle Arnaud.

L'oncle, à cette quatrième nuit de sa maladie, dormait : mais que son sommeil était pénible î Le souffle du malade butait sur une série d'obstacles avant de s'exhaler. Tourné contre le mur dans le vaste lit de palissandre, héritage paternel

de Tatie, Claire ne voyait de lui — à la lueur légère, immobile, de la veilleuse posée sur une table basse, entre les fenêtres — que la mince arête du corps soulevant les draps à peu près comme l'eût fait une planche posée de champ, et, sur le traversin sans oreiller, la petite tache parcheminée du crâne entre des touffes de cheveux gris défrisés.

Avec lui, Claire était seule dans la chambre. Une porte ouvrait sur le cabinet de toilette ; par l'ouverture, c'était du noir absolu, comme un gouffre. Dans ce noir reposait Tatie, sur la chaise longue. On l'entendait ronfler doucement, presque musicalement, de temps en temps ; puis elle s'apaisait et la nuit du château ne contenait plus que les pulsations lointaines, sonores, de la grande horloge, et la bataille du souffle d'Arnaud entre ses bronches et ses lèvres.

Claire se secoua, et, l'esprit vide, avec cette sensation de nager dans l'irréel que la privation de sommeil cause aux êtres jeunes, elle se força à bien ouvrir ses yeux pour regarder autour d'elle.

La veilleuse, derrière son cylindre opalin, diffusait une faible brume lumineuse 011 baignait toute la chambre ; comme elle était posée sur une sorte de tabouret, l'ombre des meubles se cassait sur les murs et sur le plafond.

Les portraits des grands-parents Ribière, du marquis de Plos, père de Tatie, et du chevalier de Lascos, page de Monsieur, n'étaient plus que des rectangles de bitume encadrés... Une petite Notre-Dame de Lourdes, accrochée au-dessus du lit, avec un chapelet de buis, bien plus grand qu'elle, en bandoulière, faisait cet humble miracle d'apparaître nettement dans un halo lumineux, reflété par une glace oblique voisine de la veilleuse.

Une odeur moitié chimie moitié cuisine, où le parfum aigu de la graine de moutarde dominait, survolait la pièce et semblait alternativement s'évader dans le noir de la porte ouverte, puis rentrer et tournoyer à la façon des chauvessouris.

Claire examina tout cela, lentement, la tête immobile et le regard glissant d'un objet à

LA NUIT FINIRA 6f

l'autre. C'était sa deuxième nuit de veille en quatre fois vingt-quatre heures : le besoin de dormir, lourd contrepoids invisible, lui tirait la nuque en arrière.

« Je ne veux pas m'endormir, je ne veux pas... » murmura-t-elle à demi- voix, irritée contre cette léthargie qui la gagnait.

Comme un papillon las qui se heurte aux vitres, sa pensée buta successivement contre tous les sujets d'ennuis de Theure présente : l'oncle qui péniblement s'en allait de la vie, l'absence de Charles, les nouvelles peu rassurantes de la guerre, Rosa visiblement inquiète qui lui avait dit tout à l'heure à la dérobée, en lui passant la garde : « J'ai absolument besoin de parler à Madame, mais pas à la métairie ni ici... Si Madame veut me recevoir à l'Orme?... y> Enfin la convocation d'Alain, toute prochaine... Quatre jours avaient passé encore, et rien n'était venu d'Agen... « Mais cela ne peut pas durer, se disait Claire. Et probablement au courrier de demain matin... » Oh! que la vie se faisait rude à porter!... A quoi bon vivre?

Alors, suivant la coutume de son enfance, jamais abolie, elle se réfugia dans le monde des morts chéris, elle conversa avec son père et sa mère, redevenue une toute petite fille, en son désarroi, pour leur demander secours. Elle invoqua,aussi le fantôme aux yeux bleus, dont elle n'avait plus peur. Si souvent, avec Alain, elle parlait de Marie-Rose! si souvent ils contemplaient ensemble certaine miniature encadrée de noir, qu'elle comptait maintenant cette âme au nombre de ses Ames protectrices.

« Marie-Rose, donnez-moi de la force; faites que je ne me laisse pas décourager... faites que je donne à Charles et à Alain tout ce que je peux leur donner de bonheur. »

Puis, elle perdit la gouverne de ses pensées ; ce furent ses pensées qui la guidèrent, rôdant autour de son frère d'élection...

« Il a été bon pour moi depuis que Toncle Arnaud est malade. Au fond, son cœur est excellent... Si je suis trop malheureuse, je lui demanderai de ne pas me quitter encore, et je suis sûre qu'il tâchera de rester... »

Les quatre récentes journées, par ailleurs si douloureuses, lui donnaient cette espérance. Elles avaient contenu pour elle des moments d'une plus poignante douceur que tout le reste de sa vie. Chaque fois que, la veille achevée, relayée par Tatie ou par Yvonne, elle rentrait à l'Orme, Alida et Alain avaient tout préparé pour qu'aussitôt elle fit sa toilette, se restaurât et se reposât. De les retrouver, elle était si contente qu'elle ne voulait pas dormir dans sa chambre : et, sa toilette faite, elle revenait s'étendre sur la chaise longue de la bibliothèque. Elle y dormait profondément trois ou quatre heures, Alain allant et venant, entre la métairie et la maison, et souvent s'asseyant, un livre à la main, dans un fauteuil proche.

Ainsi disputées à leur tête-à-tête par la maladie de l'oncle, ces heures avaient le charme aigu de brefs rendez-vous; ni l'un ni l'autre ne s'en alarmait. N'écait-il pas naturel qu'Alain eût pour Claire surmenée des attentions de fiancé ou de jeune mari?... Et de fait, elle absente, Alain, complice d'Alida, ne rêvait qu'à préparer

renchantement des heures où Claire reparaîtrait.

... L'oncle sursauta dans son lit, se mit presque sur son séant. Claire distingua sa figure minuscule, rouge comme un tison, ses yeux .très brillants, l'entaille édentée de sa bouche que son râtelier ne meublait plus, et, sur le mur, une ombre de marionnette. Elle se leva en hâte :

— Mon oncle... qu'y a-t-il ?

— Rien, dit l'oncle assez nettement. Je crois que j'ai dormi?

— Oui, mon oncle. Vous reposez assez bien depuis près de deux heures. Voulez-vous boire?

— Tout à l'heure, fit-il.

Et, s'asseyant presque sur le lit, il dit, baissant la voix comme s'il avait peur d'être entendu par d'autres oreilles que celles de Claire :

— Mon Dieu! cela n'irait pas mal, et Césaire est assez vaillant... Mais ce n'est pas facile à cause de ce sanglier... Tu me comprends.

Claire... Il n'y a plus que trois chiens pour chasser. Alors... ce sanglier... ce sanglier...

Il ne put aller plus loin dans ses paroles ni sans cloute dans sa pensée. Depuis la veille au soir, il divaguait par moments : c'était plutôt un rêve éveillé que de la démence. Des souvenirs vieux de plus de vingt ans le hantaient, du temps où les propriétaires de ce coin de lande s'étaient unis pour former un modeste équipage et courre le sanglier... La première fois qu'elle avait entendu son oncle appareiller ainsi des mots sans suite, Claire avait eu peur, comme si, marchant dans la forêt, une crevasse eût soudain ouvert le sol devant son pied levé. Le docteur Salvert, consulté le lendemain, avait haussé les épaules.

— Troubles circulatoires dans le cerveau... effet secondaire de la congestion... Ça disparaîtra tout seul si le malade guérit. Mais il est bien vieux, tellement plus vieux que son âge !

Déjà Claire n'était plus effrayée parles divagations du malade. Il lui apparaissait seulement un peu moins a: lui », un peu moins une per-

sonne, et, bien qu'elle le plaignît de tout son cœur, elle s'intéressait déjà moins à cette enveloppe humaine où l'âme n'était plus libre.

Retombé sur le traversin, M. de Ribière dit d'une voix difficile :

— Ce n'est pas commode. Je ne vais pas bien.

Un long accès de toux spasmodique secoua le malade : tout ce que contenait le pauvre coffre humain abrité sous la flanelle rayée semblait prêt à jaillir en morceaux par le gosier. Claire le soutenait, consternée de ne rien pouvoir pour le calmer; entre chaque effort, un râle exprimait désespérément l'effort de l'organisme pour accomplir cette toux affreuse... Tatie réveillée apparut sur le seuil d'ombre, en longue chemise de nuit et en camisole, un bonnet blanc sur sa puissante tête... Une bougie fut allumée : les deux femmes se coalisèrent contre l'accès.

— A>t-il un peu dormi au moins? questionnait Tatie.

— Oui, jusqu'à tout à l'heure, Tatie...

— Tâchons de lui faire prendre sa potion. On y parvint. Il était tellement épuisé par sa

crise qu'il ne pouvait même plus tousser : puis les principes stupéfiants l'apaisèrent. Il se figea de nouveau dans sa position d'avant, de champ sur le flanc gauche, la tête dans le traversin.

— Allez dormir, Tatie... Cela marchera maintenant jusqu'au matin.

Tatie regardait son vieux mari, tant critiqué par elle, si souvent gourmande. Il y avait encore delà sévérité dans le regard qu'elle lui jetait; elle semblait penser :

— Eh bien ! que te disais-je ? Voilà où cela t'a mené!

iMais sur le visage chevalin, flétri et tanné comme la peau d'un tambour, deux grosses larmes coulaient tout de même quand, ayant souflîé la bougie, elle se replongea dans le gouffre noir du cabinet de toilette.

Claire, qui avait regagné son fauteuil et s'y recoquillait, un plaid sur les genoux (car lar nuit était fraîche), l'entendit bientôt ronfler en chan-

terelle. L'oncle était de nouveau tranquille; il respirait fort, mais d'un gros souffle régulier, sans spasmes. Ces rumeurs, ajoutées au battement sonore, étouffé, du balancier dans la haute horloge, composaient une orchestration régulière qui ne violait plus le silence nocturne. Brusquement, Claire cessa d'habiter la chambre au lit de palissandre; Notre-Dame de Lourdes disparut, et les cadres où figuraient les ancêtres, et la veilleuse, et les ombres des meubles disloquées au plafond... Il n'y eut plus d'horloge, de Tatie, d'oncle. Claire, saisie par le sommeil, fut à l'Orme, un jour ordinaire, non pas même comme les jours ordinaires d'à présent, sur quoi le cauchemar de la guerre s'appesantissait : non, un jour où il n'y avait pas de cauchemar sur le monde, où l'on s'occupait de vivre, tout simplement, dans l'horizon de son logis... Le déjeuner matinal au lit, son mari assis sur une chaise à côté du lit... La toilette, chacun dans son cabinet : de l'un à l'autre, on bavarde. La conférence avec Alida, arrêtant le menu du dîner de midi et du souper de huit heures : long

et minutieux entretien, car le « cher monsieur est tellement connaisseur et difficile... » Le repas de midi... Les gens qui viennent et qu'on va voir, l'abbé, Tatie, l'instituteur, les Saint-Edme, \jme jg Prade. Un peu de lecture... Toute une journée sans sortir du domaine, sans promenade dans la voiturette bleue, sans randonnée à bicyclette dans la lande : et pourtant comme les heures coulent, grand Dieu, et quelles douces heures! A toutes, le compagnon conjugal a été mêlé, on n'a rien fait qu'en sa présence ou sur son conseil, ou pour lui plaire.

Jamais Claire n'a goûté si profondément la saveur pulpeuse de la vie rurale à deux, chez soi, sans autre souci que la terre et la maison.

Voici le soir, déjà. A cause des ramures géantes de l'Arbre, déjà on ne pourrait plus se guider sans lumière dans le salon. On soupe : le tourin blanchi, l'œuf à la coque, un légume, un entremets délicat, un fruit. Ensuite, une courte station à la bibliothèque : on essaye une partie de cartes; mais les yeux s'appesantissent, vainement on voudrait lutter. Dame! on est sur pied

depuis six heures et demie du matin, sans avoir guère pris de repos !

(( c4ou Uit ! au lit ! » dit gaîment le compagnon.

Et l'on y va. Mais pourquoi, dès cet instant, dès qu'on se dirige vers la chambre à coucher, la joie de vivre, pour Claire, s'est-elle abolie? Un poids pèse sur sa poitrine, il lui semble qu'elle ne va plus pouvoir respirer... Pourtant la voilà transportée dans la chambre conjugale, ses cheveux nattés pour la nuit ; elle est dévêtue, son corps n'est plus protégé que par la mince batiste d'une chemise longue... Ah! elle étouffe, elle recule, elle veut s'évader... Qui donc est devant elle?... Qui s'approche? Elle se débat, et d'un effort qui lui arrache un gémissement s'évade à la fois du cauchemar et du sommeil... ' — Tu m'appelles, Claire? questionne la voix de Tatie, de la pièce voisine.

Claire répond, reprenant pied dans le réel.

— Non, Tatie... Tout va bien. Reposezvous.

Ses tempes sont moites, comme d'une peur

LA NUIT FINIRA 7f

intense... Quelle peine à reconquérir la conscience de ce qui l'environne!... L'oncle dort, un peu bruyamment, mais sans mouvement. La clarté de la veilleuse a déserté les murs et le plafond; elle se recueille toute dans sa gaine opaline, qui demeure comme fluorescente. En revanche, deux barres blanchâtres se dessinent en haut des deux fenêtres, diffusant sur les choses une nuance froide, acide, sale...

Claire ramène le plaid sur ses genoux, avec un frisson, a Comme je suis mal à l'aise, se dît-elle. Que m'est-il donc arrivé? Je me suis assoupie... J'ai rêvé... »

Tout le film de son rêve se déroule à nouveau devant sa mémoire, comme il advient quand c'est le rêve lui-même qui a causé le réveil... Elle refait les étapes de l'heureuse journée... Le lever, le déjeuner, la conférence avec Alida... Mais soudain un flux de sang lui monte au visage : elle n'a pas besoin de se rappeler davantage. Elle sait ce qui l'a angoissée : le compagnon de sa vie conjugale, en cette imaginaire journée, ce n était pas Charles^ c'était Alain. A son vrai

mari il s'était substitué pendant le sommeil, et elle, endormie, avait trouvé toute naturelle cette vie conjugale avec Alain, jusqu'à la minute où une épouvante inexplicable dans son rêve, mais qu'elle s'expliquait trop bien à présent, l'avait rejetée au réel.

« Oh! pensa-t-elle. Pourquoi ai-je rêvé cela? »

Avec la stricte discipline mentale que le confesseur enseigne à sa pénitente, elle ne voulait même pas évoquer cette minute fugitive oii il lui avait paru qu'Alain, devenu son mari, s'approchait de son corps à peine voilé... Elle réussissait bien à ne pas vouloir y penser, et sa conscience ne pouvait lui reprocher rien. Mais l'image rôdait autour d'elle.

Elle se dit :

(( Après tout, ce rêve n'est pas surprenant. Voilà des mois qu'Alain et moi nous vivons seuls à l'Orme : j'y ai passé avec lui bien plus de jours qu'avec mon mari... Comme notre pauvre raison déraille, en songe!... >

Elle essayait de se moquer d'elle-même, et de prendre l'incident pour risible... <?. Je raconterai

LANUITFINIRA 77

cela à Alain... » Mais elle s'avoua aussitôt qu'elle ne le pourrait pas.

Pour se distraire de l'obsession, elle commença son ménage matinal de garde-malade. L'oncle s'agitait : l'heure était proche où une nouvelle crise de toux spasmodique allait lui déchirer le gosier. Claire rangea la chambre en silence, sans ouvrir les contrevents.

Le jour grandissant furetait dans tous les coins, dessinait les traits aigus du page de Monsieur, extrayait de son bitume la perruque du marquis de Plos, argentait à neuf la croix du chapelet de buis... Et pareillement, tandis que s'activait la garde-malade volontaire, une clarté impérieuse pénétrait son cerveau, chassait l'obscurité des recoins. Elle avait beau vouloir ne pas penser et ne pas voir, c'était aussi vain que si elle eût voulu ne pas voir, dans le cadre d'or fané, la redingote violette du grand-père Ribière, et sa cravate à la Colin détachée en blanc sous le menton rasé... L'image qu'elle repoussait de toute sa chaste ferveur — Alain s'approchant de sa nudité — l'assiégeait, la cernait de

toute part; il y avait des moments où elle se surprenait en arrêt devant cette image, morose délectation que tous les saints ont connue et redoutée.

Comme elle soufflait sur la veilleuse et que la minuscule étoile jaune s'évanouissait, soudain un bonheur inconnu irradia tous ses membres, l'émouvant au point qu'elle dut s'arrêter, les mains sous les seins; comprimant sa poitrine. Cet étrange bonheur, qui prenait sa source au fond d'elle-même et s'amplifiait de seconde en seconde, devint si intense qu'il supprima pensée et volonté : elle attendit, comme enchaînée sur place, un accomplissement qu'elle ignorait, mais qu'elle pressentait, et que maintenant elle souhaitait de toutes les forces de sa jeune vie.

Et déjà pointait l'accomplissement quand cet émoi délicieux fut arrêté net, freiné par une clameur déchirante qui jaillit du lit; Claire, comme l'épouse de Loth, se sentit muée en statue friable. Brisée, défaillante, elle trouva pourtant la force de courir au malade, de le soulever, de le soutenir... Mais elle agissait en som-

nambule; son cœur bondissait; le sang incendiait ses joues. Tatie accourut dans la chambre au bruit bien connu de la crise. Claire, bourrelée de honte, pensa : « Heureuseme^t que je n'ai pas ouvert les contrevents, et que Tatie ne me voit pas bien... »

La crise fut, cette fois, assez courte : l'oncle, vite retombé sur son traversin, ne toussa presque pas. Mais il demeura secoué de spasmes qui avortaient, les muscles amollis né réagissant plus.

— Cela ne va pas, murmura Tatie, debout, pensive, regardant le misérable organisme tiraillé entre deux faiblesses, celle qui le faisait mourir et celle qui l'empêchait encore de mourir.

— Pauvre cher tonton! fit Claire.

Elle fondit en pleurs, forcée de s'abattre sur une chaise. Elle ne sanglotait pas : elle pleurait comme coule une source, ou comme se fond le ciel, parfois, après un orage d'été. Ces larmes la soulageaient ; son oppression de tout à l'heure, quand le cri d'Arnaud l'avait brusquement figée,

8o LANUITFINIRA

se détendait, se diluait dans ce flux. Tatie, touchée, lui prit les mains : quelques larmes rares mouillaient aussi ses yeux :

— Tu aimais bien ton oncle. Tu es une brave petite... Ah! que le bon Dieu nous vienne en aide. Je crois bien que c'est la fin.

En cet instant, Roland pénétra dans la chambre en pyjama bleu, sortant de son lit, reposé par une pleine nuit de sommeil. Il exhalait cette odeur humaine qui enveloppe au matin, avant leur toilette, les êtres jeunes, sains et propres.

— Eh bien? questionna-t-il.

Sa mère hocha la tête. Claire, pour reprendre sa maîtrise d'elle-même, alla ouvrir les contrevents, qu'elle disposa en biseau. Une lumière dorée baigna la chambre, en même temps que l'haleine savoureuse du matin printanier. Claire s'attarda un peu aux fenêtres, tamponnant ses yeux, rajustant la masse lourde de ses cheveux. Quand elle revint vers le lit, Roland tenait la main de son père, et celui-ci le regardait. Il était moins rouge que la veille : on eût dit que

LA NUIT FINIRA 8l

sa petite figure, déjà si ratatinée, avait encore fondu. Ses yeux luisaient dans un enfoncement brunâtre.

— Eh bien! papa, dit Roland... Vous sentezvous mieux?

Le malade répliqua très nettement :

— Je ne suis pas bien. Je crois que... Enfin, je ne suis pas bien.

Ses yeux se promenèrent sur les trois personnes qui entouraient le lit :

— Odette... Ma petite Claire... vous vous fatiguez beaucoup à cause de moi. Et toi, Odette, ne t'en va pas.

Roland eut un sanglot et se pencha pour baiser les cheveux gris ébouriffés vers les tempes :

— Je ne vous quitte pas, mon père, dit-il. Dans l'attitude du malade quelque chose de

tendu, de ramassé, indiquait sa volonté de recueillir ses idées pour des paroles mémorables. Claire comprit qu'elle était de trop.

— Mon oncle, dit-elle, je vais faire ma toilette. Au revoir.

Avec un essai de sourire qui fut une touchante grimace, il répondit, très bas.

— Oui, c'est ça... je te remercie de ta complaisance.

Elle quitta la chambre, et, telle qu'elle était, coiffant seulement au passage du vestibule son large chapeau de paille, elle s'évada...

Elle s'évada, comme d'une prison, de cette maison sinistre, de cette chambre d'agonie, de ce moribond. La sensation de délivrance qu'elle reçut aussitôt du grand air respiré à toute haleine, du spectacle des arbres rajeunis, de l'odeur de l'herbe verte pailletée de buée, de cette fermentation qu'éveillait le soleil sur la terre en gésine, elle se la reprocha; elle se dit : a: Oh! c'est mal... Pauvre oncle... pauvre Tatie... » Mais la joie de fuir le royaume de mort, la joie de vivre parmi la vie du monde était trop intense; elle pénétrait en elle par tous les pores, imbibait son sang. Il lui parut qu'elle volait à la surface du sol, pareille à la Camille virgilienne; en quelques instants elle fut à l'Orme.

Comme elle arrivait plus tôt que de cou-

tume, Alain n'était pas revenu encore de son inspection quotidienne à la métairie : elle fut un moment déçue, puis contente. Elle renvoya même Alida, et, seule dans son appartement, se baigna, lava ses cheveux, changea de vêtements jusqu'à la chemise, avec un besoin bizarre de dépouiller tout contact avec les choses, les êtres, l'atmosphère du château... Depuis le souper de la veille au soir, elle n'avait pris aucune nourriture, et le jeûne l'hallucinait un peu.

a II va rentrer... Nous prendrons notre thé ensemble... Nous ne faisons rien de mal en nous aimant bien, puisque Charles le saie et qu'il le veut. Pour un rêve absurde que j'ai fait, nous n'allons pas cesser de nous appuyer l'un sur l'autre!... »

Déjà, par un phénomène ordinaire à l'âme féminine, elle reconstruisait d'instinct sa morale pour l'accommoder au nouveau tempérament qui pointait en elle. Il y a quelques hommes naturellement chastes. Il y a des hommes qui s'imi posent une chasteté contre laquelle proteste

naturellement chastes : il n'est pas sûr qu'il y en ait de chastes malgré leur tempérament.

Pendant leur déjeuner, Claire et Alain parlèrent comme de coutume, de la maladie de l'oncle, de la guerre, de Charles, de Rosa, du domaine . Alain eut la même bonne grâce tendre que les jours précédents : pour qu'il ne remarquât en Claire aucun changement, il fallut que déjà la ruse instinctive de la femme amoureuse, que protège sa faiblesse comme la soie du cocon protège la chrysalide, s'exerçât à l'ânsu et certes sans l'aveu de Claire. Claire, d'ailleurs, écouta, répondit, se comporta aussi comme la veille : mais son regard ne quittait pas Alain, et elle pensait :

« Je ne l'ai donc jamais regardé?... Est-ce bien le même enfant timide et dégingandé qui m'est apparu en 19 14? C'est un homme à présent. Quels traits affinés !... Que de race dans la forme de ses membres, que de pensée dans ses yeux! Roland est, dit-on, joli garçon... Qu'est-il à côté d'Alain ? Et c'est moi qui ai accompli cette transformation; je l'ai guéri physiquement

LA NUIT FINIRA 8f

et moralement; j'en ai fait un homme : j'ai bien le droit d'être fière... y>

Et elle était sincère avec elle-même en ajoutant : « J'en suis fîère comme une maman de son grand fils... y> Ainsi l'insidieuse moralité féminine s'adaptait de plus en plus, telle une vigne vierge contre une muraille, aux nouveaux appétits de son cœur. « Que j'étais folle de m'alarmer! C'était cet appareil de mort autour de moi qui troublait mon cerveau... La présence d'Alain me rend la paix. Cher Alain !... »

Le déjeuner fini, elle voulut aller visiter avec lui le travail fait par deux journaliers, installant une clôture au bout de l'allée des suriers : c'était un des articles du programme imposé par Charles... Ils sortirent ensemble. D'un geste qu'elle avait rarement, elle prit le bras d'Alain ; l'ayant pris sans y songer, elle n'osa plus le retirer, et ils s'avancèrent ainsi, lentement, bientôt abrités sous la voûte puissante des chêneslièges. A la première occasion, le prétexte d'une primevère sauvage à cueillir, Claire dégagea son bras, et, revenue près d'Alain, ne le donna

plus : elle avait eu l'angoisse délicieuse de craindre "un émoi pareil à celui qu'elle avait éprouvé le matin même, quand elle éteignit la veilleuse.

Ils continuèrent leur marche cote à côte, paj:lant peu. Derrière eux, la cloche de l'Orme, la même qui sonnait l'heure des repas, tinta : ils s'arrêtèrent. Après la volée, ce furent trois coups isolés : l'appel convenu pour Alain.

Tous deux eurent le pressentiment d'une mauvaise nouvelle. Claire, toute pâle, dut s'asseoir sur un banc.

— Courez, Alain, dit-elle, je vous suis.

D'abord, elle le suivit seulement des yeux; il dévalait l'allée, leste, vers la maison.

« Mon oncle est plus mal, se dit-elle... Bien sûr, c'est cela. Mais cela ne peut pas être fini. Tout à l'heure, il parlait encore, il avait même sa lucidité... »

La cloche sonna de nouveau, plus impatiente. Du côté de l'Orme, Alain avait disparu. Claire ne voyait plus, dans cette direction, que la rude architecture ogivale des chênes qui formaient

voûte; des plans successifs de jeune feuillaison enguirlandaient les nervures de cette voûte avec du soleil, de la pénombre, des transparences vertes. Elle se mit en marche à son tour. Elle remarqua alors que le banc qu'elle quittait était celui même où Charles et elle s'étaient assis, le soir de leur mariage.

Elle s'efforçait de presser le pas, mais il lui semblait que ses pieds collaient à la terre. Dans l'abside verte du fond de l'allée, elle vit Alain reparaître... Ils se hâtèrent l'un vers l'autre. Avant même d'être à portée de la voix, elle essaya de crier :

— Eh bien?... Qu'est-ce qui est arrivé? Mais déjà il la rejoignait. Elle comprit à sa

figure que la nouvelle était douloureuse.

— Mon oncle? murmura-t-elle.

Debout devant elle, il dit :

— Oui. On vient nous chercher.

— Mais, questionna- t-elle, ce n'est pas?... ce n'est pas?...

— C'est fini, dit Alain presque à voix basse. Elle défaillit, prise d'une désolation où tour-

billonnait comme un étrange remous de remords. Elle serait tombée si Alain ne l'avait pas soutenue. Fondant en larmes sur son épaule, elle balbutiait :

— Oh!... pourquoi... pourquoi les ai-je quittés si vite ce matin? Maintenant... c'est trop tard.

— Ma sœur chérie, murmura le jeune homme. Les larmes de Claire lui- mouillaient la joue.

Elle s'enlaçait à lui, disant, comme prise de peur :

— Ne me quittez pas, ne me quittez pas ! Leurs joues s'appuyaient l'une sur l'autre; un

instinct obscur et puissant, où leur volonté n'avait pas de part, rapprochait leurs lèvres. Comme une femme qui se noie entraîne son sauveteur en s'agrippant à lui, ce fut Claire qui, brusquement, d'un geste de sa face transfigurée, monta ses lèvres aux lèvres d'Alain... Leurs deux bouches, sèches de fièvre, se collèrent sans se pénétrer, un long moment, jusqu'à ce que les larmes de Claire, glissant entre elles, vinssent les disjoindre. Us se séparèrent d'un léger recul

et, aussitôt, se mirent en marche vers la maison. Ils n'osaient plus ni se parler ni se regarder. Ils étaient comme le premier homme et la première femme quand ils eurent connu le mal. Derrière eux, ils entendaient le vol de l'Archange, levant son glaive et les excluant pour jamais du tendre paradis où, jusque-là, ils avaient innocemment vécu.

UR la route, entre l'Orme et le château, avec cet air emprunté que le noir donne aux paysans, des gens s'égaillaient encore vers le terrefort ou vers la lande, lorsque Claire, qui venait elle-même de rentrer chez elle, la cérémonie terminée, s'entendit appeler du dehors par Alida. La servante se campait devant les contrevents à demi fermés de la chambre.

— Hé, madame! Tu es là?

Le sanglotcment de la vieille vt>ix, en articulant des mots aussi simples, n'inquiéta point

Claire. Depuis trois jours, — depuis la mort d'Arnaud, — Alida parlait en pleurant, et il en serait ainsi au moins une semaine encore, puis, le temps aidant, toutes les fois qu'elle ferait allusion au « pauvre M. de Ribière y>.

— Oui, Alida... Je change de jupe.

— C'est Rosa qui demande si elle peut parler (c avé D Madame.

— Qu'elle m'attende dans la bibliothèque.

Alida s'éloigna, remâchant ses larmes, célébrant pour elle-même les vertus du « pauvre M. de Ribière... si charitable... et bien meilleur que sa femme... et qui aimait tant le tourin blanchi, et qui me disait : (( Alida, surtout n'y « mets pas de vinaigre... un peu de citron seule- € ment... y> Et le voilà sous terre à présent, que le bon Dieu et la Sainte Vierge le reçoivent, ainsi soit-il ! Et à peine le cercueil couvert de terre, voilà M. Alain obligé de prendre le train pour Agen!... Et on va l'envoyer lui aussi à cette guerre!... Et nous resterons toutes seules, Madame et moi. 'Boudiou! quelle misère... ))

Cependant Claire, déchapeautée, jupée de

court, ayant remis en ordre ses cheveux emmêlés par le voile et lavé ses doigts que les gants avaient un peu noircis, rejoignait Rosa dans la bibliothèque.

Le deuil ne seyait pas à la jolie métayère, dont il durcissait les traits secs et semblait, par contraste, jaunir la peau : d'ailleurs sa mine était défaite, les orbites caves dans deux dépressions presque violettes, le nez pincé. Seuls les yeux gardaient leur fervente beauté, leur volupté douloureuse. Sa voix tremblait un peu, quand elle dit:

— Madame m'excusera de la déranger, tout juste après l'enterrement du pauvre monsieur... Si j'avais pu remettre...

— Cela ne fait rien, Rosa, fit Claire. Assieds-toi.

— Oh... je ne suis pas bien fatiguée, madame.

— Assieds-toi tout de même. Là, sur la chaise, près de moi. A présent, parle, je t'écoute... Il y a assez longtemps que tu me le demandes ; mais je n'ai pas pu...

— Oh! je sais que Madame n'a pas quitté le

cnatcau depuis que le pauvre monsieur est défunt... Et, d'un côté, j'aime autant voir Madame ici, aujourd'hui que M. Alain est dehors.

— Pourquoi?

Rosa eut un demi-sourire.

— M. Alain est tellement, — Madame sait bien, — tellement sérieux ! Il y a des choses dont on n'oserait seulement pas dire le nom devant lui.

« Alors, — pensa Claire, — on peut dire devant moi des choses qu'on ne peut pas dire devant Alain? » Cette idée lui fut désagréable. Puis elle songea : « A la vérité, Alain est un tout jeune célibataire, et moi je suis une femme mariée, plus vieille que lui. »

— Puisque nous sommes entre nous, fit-elle, parle librement.

— Voilà, madame. J'ai bien de l'ennui. On veut exciter Maximin contre moi.

— Et comment?

— Par des choses qu'on lui écrit d'ici... Des lettres d'abomination qui ne sont même pas signées. On lui écrit, sauf le respect que je vous

dois, madame... que je lui « en fais porter ». Tenez, madame; si Madame veut lire.

Elle tendit un bout de papier quadrillé sur lequel étaient tracées trois lignes d'une écriture altérée à dessein :

(( On voit des choses propres à la métairie de Téîougat. On na pas besoin de toi pour le travail, surtout la nuit... ))

— Madame comprend que ce n'est pas bien agréable à recevoir quand on est au front...

— Et tu sais qui a écrit ça?

Elle hésita. Son joli petit visage aux traits durs s'altéra : elle mordit sa lèvre inférieure pour ne pas pleurer; mais les pleurs furent plus forts et jaillirent en perles rondes sur la margelle bistrée des orbites. Soudain, elle se jeta aux pieds de Claire et sanglota :

— Sauvez-moi, madame... Si vous ne me protégez pas, on me tuera. On veut ma mort... Pas Maximin, non, lou paourot, il m'aime bien trop pour me « tomber n seulement un cheveu, mais

LA NUIT FINIRA Çf

lui, le boiteux, qui m'exècre!... Tout le temps, 1 me menace. Il me frappe, tenez, madame, un coup depuarde qu'il m'a donné ici, pas plus tard qu'hier.

Et relevant sa jupe noire, le jupon blanc de dessous, le pantalon, elle montra une place conruse, au bas de sa cuisse dorée, de sa cuisse de ^oureur, moulée et polie, juste au-dessus du genou.

Claire voulut la faire lever; mais Rosa résistait, collant ses genoux au tapis.

— C'est encore trop d'être devant vous comme à l'église, disait-elle, s'exaltant... Je suis plus perdue que les filles perdues des villes, les pires d'Auch ou d'Agen... J'ai laissé ce boiteux prendre mon corps, madame, mon corps fait à l'image de Dieu. Oui, madame, oui, j'ai fait cela, et j'y ai trouvé du plaisir... En même temps que je prenais aussi du plaisir à mon mari. Maintenant, Jeanty me lève le cœur, et je voudrais lui arracher le ventre. Mais il est le plus fort, il me tient... Faites-le partir, madame, faites-le partir; il me tuera.

Rien désormais ne pouvait arrêter sa confession; elle était redevenue belle, belle d'angoisse, de douleur et d'humilité, comme les vierges aux durs méplats, au teint morbide, aux membres secs des primitifs espagnols. Renonçant à la relever. Claire lui mit les mains sur le haut des bras, pour la contenir.

— Voyons, Rosa... calme-toi. Et expliquetoi... Que tu te sois donnée à ce Jeanty, toi si fine, si jolie, je ne le comprends guère, et je conçois ton repentir. Mais lui, de quoi se plaint-il? Et comment te dénoncerait-il à ton mari, puisqu'il se dénoncerait en même temps?

L'expression du visage de Rosa changea subitement, et une véritable béatitude rayonna de ses yeux. Elle dit lentement, avec une sorte de ferveur :

— Il est jaloux parce qu'il sait que j'en aime un autre.

— Mon cousin? fit Claire, lui lâchant le bras.

— Celui-là, reprit Rosa, les mains jointes, je l'adore. Autant le boiteux est laid, grossier, puant, stupide, autant lui est beau, frais, déli-

deux. Ah ! madame, il a la peau d'une femme, si vous saviez... Quoique si fort de tous ses membres, il est doux, il est caressant... Avec lui je suis heureuse. Oh! je sais bien que c'est mal et que je me damne, puisque j'ai un mari. Mais qu'est-ce que ça me fait de brûler en enfer à cause de M. Roland? C'est juste que je brûle, pour avoir eu ce bonheur d'être serrée contre lui, et qu'il me dise : (c Rosa, je t'adore! y> Il me dit cela, madame. Ah ! si c'était lui qui voulait me tuer, je lui tendrais la poitrine et je lui dirais : « Mon chéri, tue-moi ! »

Et comme si la ferveur et l'abnégation de son amour l'eussent rachetée à ses propres yeux, elle se remit debout en prononçant ces mots et prit tout naturellement, sans le moindre artifice, sans rien de théâtral, la posture d'offrir son cœur à l'immolation.

Claire commençait à ressentir un trouble singulier, où le dégoût se mêlait indiscernablement à de la curiosité, et même à une sorte d'attrait bizarre pour cette femme qui appartenait en même temps à trois hommes, et qui le

9ii L A N U 1 ï F 1 N I RA

confessait, et qui de tous trois avait reçu de la volupté, et qui maintenant indifférente à l'un, haïssant l'autre, s'exaltait à la pensée de mourir sous les coups du troisième... (( Voilà donc l'amour, pensa Claire... C'est affreux, mais comme c'est puissant! Que Dieu me l'épargne... » Le goût du baiser clos, salé par les larmes, qu'elle avait reçu d'Alain, revint lui brûler les lèvres.

Elle chassa d'un trusque effort cette réminiscence :

— Jeanty t'a donc surprise avec Roland? demanda-t-elle.

— Oui. A la métairie. Une nuit. Comme je ne voulais plus le laisser entrer... il s'est douté... il a guetté. Il a vu venir M. Roland. Alors il a écrit cette lettre à Maximin, ou bien il l'a fait écrire, peut-être. Et le lendemain il a commencé de me frapper, et de me dire qu'il me tuerait, et qu'il tuerait M. Roland. Oh! madame, pour qu'il n'arrive pas de malheur, faites-le partir, ce boiteux... On trouvera bien un autre domestique... Et vous auriez trop de chagrin, si une

LANUITFINIRA 99

créature de Dieu était mise à mort dans votre maison I

Elle se tut. Claire médita un instant, ou, plutôt, elle s'efforça de méditer. Mais sa tête bourdonnait; les idées s'y entre-choquaient : la mort et l'enterrement de l'oncle, l'appel d'Alain devant la commission, ce drame de baiser et de sang qui se nouait autour d'elle. Elle désira infiniment d'être seule, de se recueillir.

— Je ferai de mon mieux, dit-elle à Rosa. Laisse-moi réfléchir. Ce n'est pas commode de renvoyer Jeanty, car il est bon domestique. Mais, si tu as peur de lui, pourquoi ne viens-tu pas coucher ici?... Tu serais protégée la nuit, et le jour tu ne crains pas grand'chose.

Rosa se dirigeait vers la porte : elle s'arrêta.

— Eh bien? insista Claire. Tu ne veux pas? Elle fit « non y>, d'un signe presque imperceptible de la tête, baissée vers le sol.

— Pourquoi? Parle donc... Pourquoi?

Reprenant de l'assurance, comme tout à

l'heure quand elle avait crié son grand amour, elle répondit :

lOO LA NUIT FINIRA

— Si je ne reste pas à la métairie la nuit... alors... M. Roland... je ne le verrai plus...

Les deux femmes demeurèrent un instant les yeux dans les yeux. Puis Rosa saisit la main gauche de Claire, qui pendait, la baisa furtivement, et s'échappa.

... € Voilà donc l'amour, » se répéta Claire, restée seule en face d'elle-même. Elle s'était assise au bureau de Charles.

Une feuille de papier était devant elle, pour écrire à son mari, pour lui raconter la mort et l'enterrement de l'oncle... Mais sa pensée s'était désorientée. Elle avait déposé la plume. Ses yeux, par les contrevents entr'ouverts, s'étaient complu à la jeunesse du jour. De quelle douceur maternelle la nature enveloppait, ouatait le tumulte de ses pensées I Juste à l'horizon de la bande de ciel découpée entre les contrevents, un bouquet de pins parasols se dessinait sur du bleu de vitrail. Une chatte tigrée de fauve, de noir et de gris se roulait sur le flanc, au pied de l'arbre gigantesque, avec de coquets gestes des

LA NUIT FINIRA lOI

pattes ; elle clignait ses yeux verts dans Fombre pailletée des feuilles naissantes. De temps en temps, une pie grinçait... Des voix de laboureurs, répétant les clameurs modulées par leurs ancêtres, naissaient, se prolongeaient, mouraient dans l'air limpide. La maison silencieuse buvait le printemps par ses ouvertures... Comme à tous ceux qui vivent tout près d'elle, la nature chuchotait à Claire son immuable conseil : « Écoutemoi!... Moi seule suis infaillible... Fonds-toi dans moi!... Moi seule suis éternelle... > Tandis que du fond de sa conscience imprégnée de pudeur et d'abstinences chrétiennes, montait la terreur de la chair, l'angoisse du péché.

Elle ferma les yeux et invoqua ses morts protecteurs. « Père... maman... Marie-Rose... Purifiez ma pensée! » Mais comment fuir le péril des pensées, alors que le devoir évident consistait à penser au péril?

Depuis le baiser dans l'avenue, elle ne s'était plus trouvée seule avec Alain. Les soins de la veillée mortuaire, de l'ensevelissement, des convocations et des préparatifs pour la sépulture

avaient requis sa présence ; pour assister sa tante, elle avait dû coucher et manger au château. Puis, la veille même de l'enterrement, la convocation devant la commission de réforme parvenait à l'Orme : Alain avait eu juste le temps de courir à la gare après la sépulture ; il ne reviendrait que tard dans la soirée. Les deux coupables, séparés par la miséricorde divine, avaient encore pour se ressaisir un jour d'isolement.

— (( Voilà donc l'amour!... y>

Claire redit cela à haute voix dans k silence lumineux. Elle se remémora le récit de Rosa et les paroles qu'elle avait prononcées... « Elle appartient à trois hommes en même temps, » pensa-t-elle, sincèrement dégoûtée. Pourtant, il y avait de la grandeur, de la noblesse, dans l'abnégation de cette fille de joie, maintenant qu'elle était vraiment éprise... L'antinomie contenue dans l'amour humain apparaissait enfin à Claire et troublait profondément son cœur.

Oui, l'amour était ce que disait Tatie, la plus basse animalité humaine, les débordements de

Toncle Arnaud avec les métayères et les servantes, les abjectes caresses d'un Jeanty sur une Rosa... Mais c'était aussi le don total de soi, comme Charles l'avait fait pour Claire. C'était le sacrifice de la vie pour le bonheur d'une étreinte, comme Rosa s'y résignait pour Roland.

Et n'était-ce pas, encore, cet amour dévorateur comme le feu, mais pur comme lui, n'était-ce pas l'ardeur qu'elle sentait croître et gagner en elle, malgré elle, — ce besoin de renoncer à tout, et même de tout détruire, pour se joindre à un être unique et lui dire : « Je t'appartiens 3) ?

La voix insidieuse du désir, complice de toute cette nature heureuse, amoureuse, qui l'environnait, lui suggérait : « Puisque mon affection est parfaitement pure, puisque la matérialité de l'amour me répugne, qu'y a-t-il de coupable dans l'attrait que je ressens? » Toutefois, elle était bien trop saine de cœur pour ne pas réfuter l'insinuation diabolique :

« C'est criminel parce que j'ai promis, et qu'un honnête homme compte sur ma foi...

Évidemment, je n'ai pas promis en pleine connaissance de cause : mais je ne veux pas de cette excuse-là. J'ai promis, je tiendrai. Père, maman, Marie-Rose, aidez-moi à tenir... »

Elle brida résolument son imagination et sa réflexion, et, renonçant à écrire la lettre projetée pour Charies, se leva. Contre la cabale confuse de ses pensées, elle était résolue à chercher un refuge dans le tran-tran minutieux de la vie quotidienne, dans cette obscure dépense des heures que les soins de la terre dévorent aisément.

« Jusqu'à midi, la surveillance des travaux de l'allée, un tour à la métairie... A midi, je mangerai auprès d'Alida : pas de solitude! Ensuite je retournerai au château assister ma pauvre Tatie... Et ce soir, quand Alain rentrera, nous parlerons franchement. Nous sommes d'honnêtes cœurs tous les deux : à quoi bon nous dissimuler ce qui est vrai?... »

Elle renouvela à ses morts protecteurs sa prière intime; elle mit un baiser sur la vitre qui couvrait la photographie de Charles, et elle sor-

LA NUIT FINIRA lOf

tir, résolue, vaillante, puisant de l'espoir dans l'honnêteté de son cœur.

Cette journée que la sage Claire Teyssèdre organisait méthodiquement, afin de lutter contre les pensées dangereuses, les nécessités imposées la firent tout naturellement active pour Alain.

A peine arrivé au chef-lieu, il dut se rendre aux bureaux de la place; de là, des indications contradictoires le ballottèrent de la mairie au recrutement, puis enfin à l'hôpital, où siégeait la commission de réforme. Il y arriva juste au moment où les membres de cette commission levaient la séance pour aller déjeuner. Lui-même déjeuna dans un restaurant voisin, rempli de jeunes gens venus comme lui des environs pour subir la visite. Presque tous étaient joyeux, ou du moins affectaient la gaîté. Alain, seul à sa table, entendait leurs propos, des tables voisines.

Ils parlaient un peu de la guerre, beaucoup des femmes, de celles notamment qu'ils ver-

raient dans la journée, profitant de cette fugue en ville. Leur cynisme révoirait Alain, ravivait en lui cette vigoureuse haine de la luxure qui avait assaini son adolescence. Il se disait orgueilleusement : « Je ne suis pas une brute comme eux... Rien, rien ne saurait me rendre pareil à eux... y> Éloigné de Claire depuis trois fois vingt-quatre heures, il sentait, certes, un désir intense de la revoir, et quand il pensait : « Ce soir je serai seul avec elle, » il défaillait sous le pressentiment du bonheur. Mais qu'il se mêlât jamais à ce bonheur une parcelle de ces ignominies dont on parlait auprès de lui, il ne le redoutait point. En pleine effervescence Imaginative et sentimentale, ses sens demeuraient calmes. Même ce baiser étrange, ce baiser non voulu par lui, que Claire lui avait donné parmi des larmes, ne l'avait pas agité comme il avait agité la jeune femme. Il était sincère quand il se disait à lui-même : « Je ne souhaiterais pas que cela fût de nouveau... » Cependant il y pensait sans relâche. Quelque chose d'indépendant, d'ingouvernable, dans sa mémoire, rôdait au-

tour de ce souvenir, révoquait, le contemplait, le fouillait, pour ainsi dire, comme si dans cette évocation inerte un mystérieux trésor de joie, encore inaccessible, eût été caché.

La commission rouvrit à deux heures. Alain n'attendit guère : il fut examiné vers trois heures et quart. Résolu à se donner comme bon pour le service, il répondit dans ce sens à toutes les questions des majors. L'auscultation révéla un cœur assez régulier, des poumons sains, un foie normal : Alain passa sous silence les insomnies, les céphalées, les subires dépressions nerveuses. Il fut déclaré bon pour le service armé.

Il postula immédiatement d'être affecté à l'aviation, montrant son diplôme de chauffeur. Les médecins acquiescèrent. Quand il entendit cet arrêt, il en conçut un vif orgueil. Puérilement, il s'imagina rentrant à l'Orme et disant à Claire : « C'est fait, je pars. » Une mauvaise joie lui^vint du mal que cette parole ferait à celle qu'il aimait. Mais cette joie fut courte. Comme ces lentes montées de brumes hissées de l'ouest, qui attristent un beau soir en impo-

sant la certitude que le mauvais temps s'avance, la désolation de quitter Claire dans une quinzaine de jours — délai imparti aux récupérés pour rallier le dépôt — noircit l'horizon de sa pensée tandis qu'il regagnait la gare. Un lâche égoïsme protesta : a: Pourquoi ai-je voulu cela?... » Il le fit taire : « Je le veux toujours, parce que je n'ai pas le droit de mettre Claire en péril. y>

Tel était son orgueil de jeune Hippolyte qu'il n'accueillait l'idée du péril que pour Claire seule.

A Port-Sainte-Marie, il changea de train, quittant la grande voie transversale du Midi pour la petite ligne perpendiculaire qui descend vers les Pyrénées. L'humble convoi local qui le recueillit était presque vide; il fut seul dans son compartiment de seconde. La journée, d'abord lumineuse, sombrait peu à peu dans la brume, comme il advient souvent aux rives garonnaises... L'ardente clarté s'opalisait, le disque jaune du soleil, qu'on pouvait regarder en face, descendait dans un horizon ouaté de blanc.

Les récits qu'il avait lus, qu'il avait entendus

LA NUIT FINIRA lOÇ

de la vie des hommes en secteur assaillirent la pensée d'Alain : son imagination exercée par la lecture, par ses essais d'écrivain, dessina devant ses yeux sa propre image de poilu au front. Le danger de la blessure ou de la mort ne l'effrayait guère : comme tous les êtres jeunes, il ne pouvait imaginer pour lui-même l'imminence de la mort. Il s'exaltait même au rêve d'une vie changée, mouvante, périlleuse; l'orgueil le grisait. Ah! s'évader enfin de la caste subalterne des réformés...

Mais, dans quelques jours, c'en était fini de la vie de l'Orme, de la communion avec la sœur élue. « Comme je l'aime, » pensa-t-il... Et puisqu'il accomplissait le sacrifice, puisqu'il s'exilait pour ne point induire Claire en tentation, il laissa son rêve s'attarder sur l'image de Claire, il l'évoqua, ou plutôt il souffrit qu'elle s'évoquât elle-même dans des attitudes diverses.

D'abord, le m^tin, quand ils se rencontraient pour la première fois de la journée... Elle avait trois robes matinales, qu'elle portait selon les saisons : une blanche, une mauve et une troi-

sième, qu'il préférait pour son apparence monacale, en souple jersey couleur de bure...

Puis, à table, quand leurs yeux, face à face, se rencontraient... ou quand elle allongeait la main pour atteindre quelque chose, son avantbras nu...

Il la revit aussi montant lestement dans la voiturette bleue, la pointe du pied gauche encore sur le sol, la jambe ronde tendue sous la jupe... Et encore quand elle lisait près de lui dans la bibliothèque, les sourcils un peu froncés, les lèvres parfois remuant...

Et encore le soir, au seuil de sa chambre, la pression légère de leurs mains...

Le petit train continuait sa promenade à travers le paysage ouaté : on ne voyait rien par les portières, que du blanc dépoli où s'estompaient des linéaments d'arbres; Alain fut seul avec cqs images, comme isolé du monde. Elles l'entourèrent, le captèrent : tout d'un coup il s'en rendit compte. Il tenta de s'évader de leur ronde silencieuse et déjà voluptueuse : mais c'était trop tard, elles le tenaient. Rompu par l'effort in-

conscient de résistance qu'il dépensait depuis le matin du baiser, il ne trouvait plus en lui-même d'appui ni de force pour résister. Le trouble bonheur qui avait saisi naguère Claire assoupie au chevet de l'oncle Arnaud, voilà qu'il pointait dansles veines du jeune Hippolyte découronné... Ce que les poètes ont transmué, dans leurs chants, en un breuvage ensorcelé, et qui, dans la simple nature, est un phénomène aussi ordinaire que l'eau bouillant sur le feu — le philtre d'Isolde et de Tristan opérait en lui, substituant un autre Alain à l'Alain de la veille ou même de l'instant d'avant, comme le feu, juste à un certain degré, fait de la vapeur avec de l'eau.

Ah! dans ces premières pensées coupables, encore indécises, dans ce premier consentement de la chair, encore inachevé, quelle douceur, quel attrait,' quel enchantement !

Vainement ses lèvres balbutiaient les appels au secours appris à l'église et au confessionnal : c Mon Dieu, purifiez ma pensée... Virgo casrissima, ora pro nobis !,., » la ronde malicieuse

tournoyait autour de lui, lui égarait le cerveau ; il lui semblait qu'une vague de fond soulevait son sang dans ses artères.

Soudain l'évocation du baiser dans l'allée se précisa avec une netteté si intense qu'il ferma les yeux, pour absorber de toute la force de son désir la saveur de ce contact souple et ferme, et boire le sel des larmes jaillies des yeux de Claire... Ce que n'avait pas fait la réalité, le souvenir l'accomplit. Il comprit, il connut la profondeur humaine de la caresse, il en gémit de bonheur.

Le voyage s'acheva pour lui dans une sorte de léthargie où l'angoisse et le désir se disputaient un esprit désorienté, des membres rompus comme par une marche longue et pénible. Quand il débarqua à la station de Cabarret, la fraîcheur humide du brouillard, piquant son visage, le dégrisa.

— Monsieur Alain I... Par ici!

Cyprien était là, invisible sous le brouillard, auprès de la voiturette bleue dont le phare unique luisait dans un halo. Alain s'empara du

>lant, content de cette diversion; on n'avançait qu'avec peine, la lumière du phare, au lieu de se projeter en avant, se reflétait comme sur un drap blanc tendu en travers de la route. Redevenu lucide, tout en veillant à la direction, il jugeait son cœur.

« J'ai péché par orgueil... Mais quel châtiment î... Je suis un homme tout comme les autres, une brute pire que ces brutes qui parlaient de femmes, tantôt... Ma pensée a souillé la tendresse qui m'unissait à Claire. J'ai péché contre elle, contre Charles et contre Dieu. Heureusement que, dans une dizaine de jours, je vais partir... Oui... mais d'ici là? »

Avec la fougue naturelle de son esprit ardent il souhaita le départ immédiat, le péril, la mort qui expie et qui délivre... Cependant les taillis nombreux et drus, bordant la route, annonçaient le voisinage de l'Orme. « Je parlerai franchement à Claire, décida-t-il : à quoi bon nous leurrer l'un l'autre? Elle saura le peu que je vaux; elle connaîtra la nécessité de mon départ et elle en souffrira moins. >

Ainsi, par des voies et pour des raisons différentes, cette Phèdre vertueuse et cet Hippolyte déchu de sa farouche pudeur concluaient à la nécessité de dénuder leurs cœurs l'un devant l'autre. C'est dans cet état d'esprit qu'ils allaient s'aborder.

Il en résulta que cet abord fut simple, sans heurt. Deux mains se serrèrent : les questions et les répliques naturelles s'échangèrent dans le vestibule. « — Eh bien?... — Eh bien, je suis admis. — Dans les bureaux du front? — Non, dans l'aviation... y> Claire s'attendait à la nouvelle, et toute la journée elle s'était entraînée à l'affronter. Alain reprit, plus troublé qu'elle :

— Mais nous avons au moins dix jours devant nous.

— Dix jours? fit Claire d'une voix détimbrée.

Alida les tira d'embarras en apparaissant dans le vestibule :

— Madame peut-elle venir un instant à l'office? C'est la marchande d'œufs de canes qui veut te parler.

LA NUIT FINIRA Ilf

— J'y vais...

Alain monta dans sa chambre pour changer de vêtements. Ils se rejoignirent à table. Claire raconta la démarche de Rosa, Alain ses courses dans Agen et la visite médicale.

Tous deux savaient bien que c'étaient là des prolégomènes, que tout à l'heure seulement commencerait le véritable entretien ; ils avaient fixé d'avance, sans se concerter, le même lieu et le même moment : après le souper, dans la bibliothèque. Et cet entretien fut un aboutissement si nécessaire qu'ils n'auraient pas pu dire, après, qui des deux l'avait commencé : ils se rappelèrent seulement qu'il s'était greffé sur la question des préparatifs de départ.

Assis tout proches l'un de l'autre, elle sur son fauteuil accoutumé, lui sur une chaise, ils chuchotaient plutôt qu'ils ne parlaient. Tout ce que chacun d'eux avait pensé durant la journée, il en fit l'aveu. Puis ils remontèrent en arrière, fouillèrent chacun son cœur, s'accusèrent chacun d'avoir entraîné l'autre.

Avec l'humilité de ces catéchumènes primi-

Il6 LA NUIT FINIRA

tifs qui proclamaient en pleine église leurs défaillances, Claire conta le rêve qu'elle avait fait au chevet d'Arnaud mourant; Alain, ses imaginations désordonnées tandis qu'il revenait d'Agen. Leurs aveux, murmurés dans le silence absolu de la maison assoupie, — tandis qu'au dehors la nuit n'était troublée que par Fappel d'amour des chouettes, si musical, si douloureux, — les soulageaient : ils en avaient par avance redouté la peine, et voilà qu'ils y goûtaient une sorte de volupté.

Tout en parlant ils se rapprochaient l'un de l'autre, jusqu'à se toucher; les mots qu'ils pro- •nonçaient exprimaient trop sincèrement leur volonté de ne point faillir pour qu'ils fussent alarmés de ce contact. Ils ne s'avisaient pas non plus que toute cette humilité, toute cette contrition n'étaient qu'une longue et palpitante déclaration, et, traduit dans le vocabulaire du repentir et de la foi, le commentaire de ces trois mots : Je t'aime.

Leurs mains s'étreignaient avec plus de libre ferveur que jamais quand ils se dirent :

— Nous ne céderons pas... nous ne commetrrons pas cette abominable trahison envers rhomme que nous chérissons tous les deux, et qui a mis en nous deux sa confiance et sa tendresse.

Pleins de fortes résolutions, ils se mirent à genoux côte à côte devant un crucifix que le pieux Charles avait accroché au montant de la bibliothèque, juste en face de sa table de travail : une palme de buis jauni l'ombrageait depuis les Rameaux d'antan. Us prièrent ensemble, à demi-voix : quelques prières rituelles d'abord, puis les paroles qui vinrent aux lèvres d'Alain et que Claire répéta :

— Mon Dieu, vous voyez que nous ne souhaitons pas 1^ mal, que nous le détestons, que nous ferions horreur à nous-mêmes si nous succombions. Mais notre chair est faible et pécheresse. Sans votre force, que deviendrons-nous? Epargnez-nous. Sauvez-nous. Purifiez ces journées qui viennent, les dernières peut-être que jamais nous passerons l'un auprès de l'autre...

Ils se séparèrent pour s'aller coucher, dans

Il8 LA NUIT FINIRA

un sentiment d'apaisement, de réconfort. Une chose aurait dû pourtant les avertir que, tout au fond d'eux-mêmes, leur sincérité avait une fêlure : ils avaient eu l'un et l'autre sur les lèvres le nom d'un conseiller, d'un refuge — l'abbé Bacqué — et aucun d'eux ne s'était décidé à le prononcer.

Une nuit calme, baignée de sommeil, leur fut encore accordée par la destinée; trop d'émotions avaient recru leurs corps ; le sommeil impérieux de la jeunesse leur versa l'oubli. A leur première rencontre, le lendemain matin, ils ne parlèrent plus de ce qui les tourmentait : mais Claire avait les yeux gonflés de larmes et les doigts d'Alain tremblaient comme aux mauvais jours de naguère. Ils s'évitèrent jusqu'au repas de midi.

A table, chacun d'eux se força à manger et vit nettement que l'autre se forçait comme lui : les brindilles de paroles par quoi ils essayaient d'allumer la conversation s'éteignaient aussitôt. Le déjeuner fini, ils n'osèrent pas se quitter, et,

comme de coutume, gagnèrent la bibliothèque où le café était servi : il n'était plus question de confidences, d'aveux, de prière en commun. Ils évitaient toute approche aux sujets dangereux : ils ne parlèrent ni de Charles, ni de l'engagement d'Alain. Chacun sentait brûler, autour de son propre désir, le désir de l'autre : ils redoutaient même de se frôler. La fièvre faisait arides les lèvres et la langue de Claire ; Alain posait instinctivement sa main brûlante sur le marbre d'une console. Au bout d'un quart d'heure de ce supplice, il se leva, alla vers Claire : elle eut un mouvement de recul et de supplication qui le désespéra, car c'était pour prendre congé d'elle qu'il s'approchait.

— J'ai un peu de migraine, dit-il, je vais faire un tour à bicyclette jusqu'à la métairie du Broustet, voir où ils en sont du labour des terres. Cela me fera du bien.

— - Bien, dit Claire, qui, après un moment d'extrême pâleur, était devenue pourpre. C'est cela...

Elle disait ces mots au hasard. Il sortit, et elle

dut se contraindre pour ne pas le rappeler. Une imagination subite la tourmentait : « S'il partait pour ne plus revenir?... y> Elle écouta le grelot de la bicyclette, puis, penchée aux contrevents entre-bâillés , le déchirement léger du gravier par le caoutchouc des roues; puis, rien...

(( Oh ! pensa-t-elle, il ne me porterait pas ce coup... il ne disparaîtrait pas sans un adieu... »

Les heures qui suivirent lui furent insupportables. Aucune prière ne parvenait à monter de son cœur à ses lèvres. Ses yeux ne voulaient pas pleurer...

(( Voilà... pensa-t-elle, réfugiée dans sa chambre, errant de place en place comme une démente. Voilà... Je suis perdue. Je suis à lui... Tout à l'heure, quand il s'est levé et qu'il est venu à moi, s'il avait voulu, j'étais sans force... »

Et la pensée mauvaise l'envahit, la jeta pantelante sur son lit : un instant tout son être regretta l'énergie qu'Alain avait eue de s'évader. « Où est-il maintenant, où est-il? » gémit-elle. Il était en pleine lande, déjà loin, tendant ses

muscles à monter les côtes à toute allure. Et lui aussi, pourchassé par le désir, pensait au même instant : « Si j'avais voulu, tout à l'heure, quand elle était assise et qu'elle pâlissait... »

Dès que le soleil déclina, Claire n'y tint plus : elle en était au point où, chez la femme, aucune raison n'est capable de lutter contre le vœu profond de l'être tout entier. Sans se soucier d'Alida qui la questionnait, et qu'elle rabroua, elle guetta le retour d'Alain devant la maison, puis sur le seuil de la grille extérieure. S'il eût tardé jusqu'à la nuit, elle eût couru à sa recherche sur la route même...

Enfin elle le reconnut, de très loin, qui revenait. Elle eut honte d'être surprise ainsi et regagna en courant la maison : mais elle ne put, défaillante, aller au delà du vestibule. Elle entendit qu'il appuyait sa machine contre la muraille; il poussa la porte, le vestibule déjà obscur fut éclairé un instant, ils se virent : ce fut lui qui la saisit dans ses bras et leurs lèvres se soudèrent, cette fois conscientes, assouvissant dans ce baiser quelque chose qui ne pou-

vait même plus s'appeler du désir, mais plutôt un besoin total, confondu avec le besoin même de vivre.

Quand leur étreinte se desserra, ils se regardèrent avec tristesse, mais aucun d'eux n'eut pour l'autre de reproche : ils se sentaient complices indiscernablement. Alain fit briller la lumière du plafonnier, et, regardant Claire en face, dit :

— Nous sommes indignes.

— Oui, dit Claire. Qu'allons-nous devenir?

— Si nous demeurons ensemble, reprit Alain, rien ne peut nous sauver. Je vais partir.

— Quand cela ?

— Tout de suite... N'importe où... Vous trouverez une explication... Vous direz que...

Elle l'interrompit.

— Ne partez pas... Ne me quittez pas avant le moment nécessaire. Nous serons assez forts, vous verrez. Je vous jure de ne plus jamais rester seule avec vous jusqu'à votre départ... Voyez... je m'en vais...

Elle quitta le vestibule. Alain remonta dans

sa chambre... Sous le prétexte du froid, — la brume de la veille avait reparu et glaçait la maison, — Claire fit dresser leurs couverts dans la vaste cuisine, où le feu de chêne flambait dans l'âtre.

Ainsi Alida fut présente à leur repas : aussitôt après, Claire se dit fatiguée et serrant la main d'Alain aussi légèrement, aussi chastement que naguère, se retira. Alain, épouvanté par la solitude de la nuit qui venait, prolongea le plus qu'il put son séjour dans la cuisine, auprès d' Alida ravie de l'aubaine : il lui suffit de la laisser parler.

— La pauvre madame était inquiète ce tantôt « après y> monsieur Alain... Monsieur Alain ne devrait pas rester si longtemps dehors... qu'il n'a plus déjà tant de jours à passer à l'Orme (les sanglots commencèrent de se mêler aux paroles) et nous allons rester toutes seules ici... que si les ennemis arrivent à Lascos, il n'y aura seulement personne pour nous défendre...

Comme elle ne cessait plus de larmoyer, Alain, impatienté, remonta dans sa cellule. Sa

randonnée de Taprès-midi l'ayant fatigué, il espérait forcer le sommeil. Mais, à peine dévêtu, il prévit l'insomnie : en même temps, l'attente confuse d'un événement, quelque chose qui vraiment ressemblait à la peur le contraignit à veiller.

Il se roula tel qu'il était dans une robe de chambre épaisse, car l'humidité du dehors rôdait autour de lui, et, assis dans un vieux voltaire de reps rouge, se mit à lire le volume qui traînait sur sa table : le second tome des Commentaires de Montluc. Il contraignit assez facilement ses yeux à suivre les lignes, sa pensée à comprendre le sens : mais quelque chose le tourmentait qu'il ne pouvait définir.

a: J'ai peur qu'elle ne souffre, se dit-il, et cela me tenaille... O mon Dieu! que faire? Que faire?... y>

Claire ne souffrait pas. Plus calme depuis la résolution prise et tenue de ne pas demeurer seule tête à tête avec Alain, elle se dévêtit posément, fit sa toilette pour la nuit : elle put prier ;

LA NUIT FINIRA I2f

elle se coucha et s'endormit aussitôt couchée. Dans cet organisme en équilibre, la nature compensait aussitôt toute lassitude des membres et de l'esprit.

Elle dormit profondément, sans aucun rêve. Puis, brusquement, elle se retrouva les yeux ouverts dans la nuit, lucide comme si elle était réveillée depuis une heure. Son cœur battait lentement, à coups douloureux. Un silence de tombeau accablait la chambre, la maison, tout.

Claire, dressée sur son séant, pensa comme tantôt : « S'il était parti?... S'il m'avait quittée, pour ne plus revenir jamais?... Une telle décision était si bien dans sa manière I Pour peu que sa conscience lui eût commandé l'évasion, certes il n'aurait pas résisté. N'avait-il pas dit : « Si (( nous demeurons ensemble, nous sommes per- « dus... »

L'instant d'après, elle avait passé une robe de nuit et, laissant la porte ouverte de sa chambre éclairer vaguement les abords, elle écoutait, dans le vestibule... En bas, en haut, partout, c'était le même silence de tombe.

« Il est parti, se dit-elle. Dans sa chambre, il n'y a personne... y>

Elle monta les premières marches, s'arrêta pour écouter, monta encore... De la dernière marche, elle aperçut une raie de clarté sous la porte de la chambre d'Alain...

(c II est là, y> pensa-t-elle, comprimant son cœur qui lui semblait se fondre dans un soulagement inexprimable.

Et elle allait redescendre, quand elle songea : « Mais non... cela ne prouve rien... Il a pu partir pendant que je dormais, sans éteindre l'électricité. >

Alors elle acheva de monter les dernières marches, presque sans précaution, tant elle était convaincue que la chambre était vide. Elle touchait au seuil quand la porte s'ouvrit. Elle balbutia, voyant Alain debout dans le cadre éclairé du chambranle :

— C'est moi... j'ai eu peur...

Lui ne dit rien. Il s'effaça pour la laisser entrer. Elle entra, sans repousser la porte. Depuis qu'elle était là, Alain sentait qu'il Tavait

attendue durant ces longues premières heures de la nuit, que lui aussi, loin d'elle et ne sachant ce qu'elle devenait, avait souffert de la peur. Il murmura :

— Oui... nous ne pouvions pas rester séparés...

Ils se regardaient. Ils eurent la sensation qu'ils étaient seuls au monde. Il n'y avait plus rien, ni guerre, ni lois, ni devoirs, ni remords, ni peine du corps ou de l'esprit; il y avait eux, l'un en face de l'autre et conduits l'un vers l'autre par toute la force des choses. Leur résistance passée leur apparut vaine, infime, le battement d'ailes d'un insecte captif dans les doigts d'un enfant...

— Cette fois, dit Alain, c'est fini.

Il dit cela comme un homme sur un écueil, qui sent la vague montante battre ses pieds. Elle ne répondit rien. Elle était soumise. Elle regardait, dans les yeux d'Alain, une lueur qu'elle reconnaissait pour l'avoir vue, pour l'avoir redoutée dans les yeux de son mari. Elle se rendit compte que dans ses yeux à elle une pareille flamme s'allumait.

Comme il s'approchait d'elle, d'un suprême geste de pudeur, elle arracha du mur le fil de la lampe dont l'attache roula par terre.

Ce fut la nuit.

Page 1