‹ La nuit finira; romanChapitre 2 sur 2 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

L'cA'B'BÈ "BcACÇiUÉ

E N D A N T la nuit du péché, la vieille maison de FOrme avait été complice.

Elle avait, de son silence, abrité les coupables. Les marches de l'escalier de chêne n'avaient point gémi sous les pas. L'épaisseur des murailles avait enseveli le chuchotement des paroles, le frôlement des choses, le halètement des soupirs. Les gonds

des portes, ajustés et limés par cent cinquante ans d'usage, s'étaient gardés de grincer aussi bien quand l'épouse intacte quittait sa chambre sans souci d'être entendue que, moins d'une heure après, lorsque — tremblante, furtive, retenant son haleine et amortissant le glissement de ses pas — la femme adultère refermait sur elle, avec des précautions de voleur, la porte de la chambre conjugale.

Et la vieille maison avait aussi fait peser sa torpeur sur le sommeil d'Alida et de Cyprien, dans les pièces lointaines où ils reposaient, à l'autre extrémité de la bâtisse.

Ce qu'avait vu la vieille maison dans la nuit du péché, elle avait fait semblant de ne pas le voir, afin que la vie de tous les jours pût commencer le lendemain à son heure, continuer et s'accomplir, comme depuis tant et tant d'années : le labeur du sol alentour, les besognes domestiques à l'intérieur, dans l'ordre et la paix.

Et de fait, le matin qui suivit cette nuit se leva sur l'Orme avec sa couleur accoutumée, sa couleur de saison, propice au recommencement

des grands travaux que le printemps ranime, et qui, s'enchainant à ceux de l'été, ne s'arrêteront plus qu'à l'automne.

En ce moment, on s'occupait à semer les fourrages et les légumes de printemps, puis on allait reprendre les labours des vignes, rechausser les pieds des ceps aérés depuis un mois, commencer le second sulfatage. Quand le temps est propice, cette reprise du travail de la terre est joyeuse, après la léthargie de l'hiver, où le paysan se repose, mais s'ennuie. Tout revit, tout repart — l'espoir des récoltes miroite dans les jeunes promesses du sol : blé qui verdit, arbres fruitiers qui fleurissent, bourgeons de vigne qui débourrent. On oublie les déboires d'antan, gelées, grêles, maladies des plantes, des fruits et des bêtes : le soleil implacable qui, de ce paradis naissant, fera peut-être un Sahara dans quelques semaines; la rivière qui, peut-être, sortira de son lit pour ravager tout. Une fois de plus, la trompeuse nature impose à l'homme son illusion. Temps joyeux de joyeux travail, lune de miel du rural avec la terre! Que les heures en

sont courtes! Les jours ont beau croître, le soir semble plus près du matin qu'au temps des brumes de décembre.

Dès l'aube, l'active machine du labeur quotidien avait happé, entraîné Claire comme la veille, comme l'avant- veille.

Elle n'avait pas eu le loisir ni la peine de se demander : « Que vais-je faire pour ne pas penser?... y>

La tâche quotidienne y avait impérieusement pourvu.

« Madame, tu veux venir ? dit Alida à travers la porte, dès la pointe du jour. C'est le charpentier qui arrive pour réparer la toiture du chai... y> Puis, coup sur coup, dès que la jeune femme, vêtue d'un peignoir matinal, apparaît dans la région de l'office : « Madame, c'est le vétérinaire, pour regarder le pied de la vache, » ou : « N'oublie pas, madame, que tu dois parler à Jeanty, que tu l'as promis à Rosa... Madame, je te prie de passer à la cuisine pour cette galantine de canard... Madame... »

Et voilà Cyprien, promu jardinier depuis la guerre sous le contrôle de sa maîtresse. Il la tire familièrement par sa manche et dit : « Tous les pots sont prêts pour les boutures; Madame peut venir?... ï>

Cependant, Claire songe qu'il ne serait pas inutile de donner un coup d'œil à l'agencement de l'allée; même il faudrait pousser jusqu'aux vignes, pour constater comment se fait le labour... « Mais Alain doit y être!... » Claire s'est dit cela à elle-même, tout naturellement, comme elle l'aurait dit la veille ou l'avant-veille... « Alain doit y être... » Et aussitôt ce nom d'Alain lui apparaît avec ce qu'il comporte désormais pour elle de nouveau, de formidable... Elle s'assied, d'émotion, elle va céder au flux de son cœur, elle va penser... La voix d'Alida, derrière elle, endigue le flux :

— Ma perlote, c'est cette femme de Ragegat qui apporte des cèpes de printemps pour la conserve. Ils sont bien jolis, mais bien chers, té!...

Ainsi l'humble tourbillon de la vie quoti-

dienne balayait les heures minute par minute. Au regard de ceux qui l'entouraient, Claire semblait toute pareille à ce qu'elle était la veille, ou un jour quelconque de sa vie. Et vraiment son équilibre physique demeurait intact : tout son corps baignait même dans un profond apaisement, comme si, loin d'avoir été troublé par les événements de la nuit, il avait atteint un aboutissement nécessaire.

Mais cette santé animale, cette santé insolente qu'elle constatait malgré elle et qui l'irritait, n'empêchait pas le déchirement intime, le désespoir essentiel : elle n'avait pas besoin d'y penser pour le ressentir, ni même pour le formuler. Quelque chose de noir comme la mort était en elle : oui, chaque fois qu'elle regardait en elle-même un instant, elle regardait dans une tombe. Quelque chose avait vécu, jusqu'à cette nuit, qui jamais ne vivrait plus. Cette nuit, une âme était morte, l'âme limpide de la petite Claire, de la fille de « don Raymond », de la pénitente de Tabbé Bacqué, de la tendre patronne d'Alida, de l'épouse froide et dévouée de

LA NUIT FINIRA I^f

Charles, de la sœur élue d'Alain. La Claire Teyssèdre qui maintenant respirait et se mouvait à l'Orme était une personne nouvelle, différente, qui avait la sensation d'avoir perdu l'autre, celle d'avant le péché. La survivante, une buée de deuil était tendue devant ses yeux, et le goût de la cendre affadissait sa bouche.

Il y eut certes un peu de lâcheté dans la façon dont Claire, aux premières heures de la matinée, se laissa entraîner sans résistance par les menus soucis de la maison et de la terre. Mais, vers dix heures, elle eut quelque répit. Il fallut penser... Alain n'avait pas paru devant elle.

— Il s'en est allé à la métairie avé le jour (disait Alida) pour mettre en train le bêchage de la vigne. Comme il se donne du mal, le pauvre! Il va bien nous faire faute quand il sera parti, tenez!

A l'heure du repos méridien, il faudrait pourtant le rencontrer, lui parler... « Oh! songea Claire, pourquoi a-t-il fait cela!... Pourquoi... »

Mais sa loyale conscience rectifia aussitôt : « Ce n'est pas sa faute. Ce n'est pas sa faute plus que la mienne. Notre part est égale dans le mal. Et lui vaut mieux que moi. Qu'il doit souffrir, à présent!... »

L'idée de ce qu'il endurait lui fit un moment oublier sa propre misère. Il souffrait, et elle était la dernière à pouvoir le consoler : la consolatrice, la sœur d'élection, cette nuit Tavait tuée. Il souffrait, et dans sa souffrance peut-être il l'accusait, peut-être il la détestait. S'il se réfugiait dans le souvenir d'une femme, c'était dans le souvenir de Marie-Rose.

Claire, pour la première fois, jalousa Marie- Rose. Tout d'un coup elle se dit : « Voilà plus de trois heures qu'il est à la métairie. Sûrement il va revenir! Il va apparaître devant moi, à l'improviste... d Au moment où cette peur lui vint, elle était seule auprès des châssis où s'alignaient les boutures de géraniums et de bégonias, dans leurs petits pots de terre jaunâtre. Cyprien, sa besogne de jardinier finie, avait rejoint Alida à l'office.

Claire ne résista pas au besoin de fuir, pour ne pas rencontrer Alain. 'Elle voulut s'évader du territoire dangereux, des abords de la maison. D'abord, sans projet, elle gagna la route, distante seulement d'une centaine de mètres, et marcha vers Lascos. Le projet ne s'ébaucha qu'ensuite : voir l'abbé Bacqué, joindre le conseiller, le confesseur... Dans la descente vers Lascos, elle courut presque. « Pourvu qu'il soit lu presbytère... Pourvu que je ne le rencontre pas dehors... Dehors, je n'oserais rien lui dire... »

Comme elle souhaita l'ombre du confessionnal! L'aveu dans la nuit, à une oreille invisible... L'aveu non pas à un homme, puisque l'homme auquel on avoue n'aura pas le droit de se souvenir, et ne devra jamais agir comme s'il connaissait son secret. L'aveu à Dieu, qui sait d'avance, puisque le péché a offensé son regard. Et cet aveu proféré, qui n'est point une torture, mais bien une délivrance, rentrer dans la paix, se réconcilier avec Dieu et avec sa conscience, être purifié, pardonné, être comme avant!...

Claire pressait le pas... Les premières maisons

de Lascos... la place avec ses marronniers, la rue qui va à l'église... la porte du presbytère, aperçue de loin comme le but par le coureur...

Mais pourquoi, dès qu'elle l'aperçoit, ce but, dès qu'elle distingue l'antique porte rouge à grosses ferrures, a-t-elle ralenti le pas? Pourquoi, arrivée devant, passe-t-elle outre? Pourquoi, au lieu de frapper au presbytère, va-t-elle plus loin, jusqu'à l'église, où elle entre? La voilà dans la chapelle de la Sainte- Vierge.

Elle y est seule; elle est même seule dans l'église où luisent trois veilleuses : une au maître autel, une à la chapelle de sainte Anne, patronne de la paroisse; la troisième tressaille doucement dans un verre rouge, interceptant au regard de Claire le visage de l'enfant Jésus.

EUe commence à prier; les paroles usuelles chuchotent entre ses lèvres : « Souvenez-vous, ô très pieuse vierge Marie... Mon Dieu, j'ai un grand regret de vous avoir offensé... Notre père... pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés... » Ses lèvres prient; son cœur ne prie point. Du

cœur aux lèvres la sainte communication est rompue, qui donne aux paroles l'élan vers le ciel. C'est la morte de cette nuit qui savait prier : la survivante n'a gardé que les gestes et les mots de la prière.

Oh! sécheresse affreuse, diabolique paralysie de l'âme après la chute! Claire se sent une intruse dans la maison de Dieu.

Se confesser? Promettre la chasteté? Recevoir l'absolution? Renaître, revivre? Ce serait trop commode !... Sa loyauté proteste contre une si facile expiation. Elle n'est pas de celles qui pèchent, se confessent, promettent, s'inclinent sous le pardon divin, et bientôt retournent à leur péché. Elle a de l'absolution une idée trop grave et trop haute. Il faut expier. Il faut détester son péché. Expier? Elle se sent triste, déchue, exclue : mais ce n'est pas expier, cela; viennent les vraies douleurs, celles qui purifient la chair en la consumant! Détester son péché? Un mot de saint Augustin lui revient à la mémoire, — un mot que cite parfois l'abbé Bacqué : Terebam castitatem et timeham ohtinere : je

demandais la chasteté et j'avais peur de Tobtenir... Jamais elle n'en avait pénétré le sens profond; elle le comprend aujourd'hui.

A quoi bon se leurrer? Elle n'est pas sûre d'elle-même. Tout à l'heure elle a fui la rencontre d'Alain; maintenant elle se demande : « Où est-il? Que devient-il? De son âme ardente, qu'aura fait le désespoir?... » Les mots liturgiques se figent sur les lèvres de la pénitente prosternée. Déjà sa pensée n'est plus contenue entre les murs de l'église; elle poursuit, aux alentours de Pélougat, une silhouette fine errant à travers les labours, deux yeux chargés de pensée, si profonds, si émouvants, sans doute noyés de désespoir, en ce moment même! Le rejoindre, le voir, lui parler, le réconforter. Ahl elle ne peut demeurer ici un instant de plus. Finie, la prière I Sa main droite, docile au souvenir, dessine les bras du crucifix; elle se redresse.

— ... Dieu veuille t'accorder ce que ta foi lui demande, mon enfant...

C'est l'abbé Bacqué qui a dit ces mots, à

demi-voix. Debout derrière elle, il attendait qu'elle se relevât. Elle balbutie :

— Vous étiez là?

— Oui. Je t'ai regardée prier. J'ai uni mes intentions aux tiennes...

Elle affronte le regard qui la sonde. Venue ici pour avouer, elle se crispe de toute sa force pour la défense de son secret. L'instinct mystérieux qui est dans la plus honnête femme, lorsqu'elle aime, pour armer sa faiblesse de dissimulation, lui compose une attitude et un visage. Si l'abbé demande : « Pourquoi es-tu descendue à Lascos? i elle imagine la réponse : « Pour m'informer de la vieille Péchaudès, qui s'est cassé la jambe. » Les voilà tous les deux, le prêtre et la pécheresse, qui sortent de l'église : ils remontent côte à côte la rue ensoleillée, vers la placette. Des passants disent : « Adieu, monsieur le curé et la compagnie. » Des enfants se poursuivent aux abords de l'école. Claire et l'abbé causent comme ils auraient causé la veille, des nouvelles de la guerre, des deuils récents, des absents.

— Rien reçu de Charles?

— Rien depuis deux jours. Mais ce n'est pas surprenant. Chaque fois qu'il change de secteur, ses lettres ont un retard, et justement il m'avait annoncé le changement.

— Pour aller où ?

— Il ne le savait pas encore.

— Et notre Alain? Toujours d'aplomb à la veille du grand départ ?

Elle trouve la force de sourire...

— Un peu nerveux, naturellement, dit-elle. Mais il a tant d'amour-propre et de courage !

L'abbé s'arrête de marcher :

— Toi aussi tu as du courage, pauvre petite ! Comme tu vas être seule I Enfin... cela vaut peut-être mieux ainsi. Quand la Providence se charge manifestement de régler les choses, il n'y a qu'à la laisser faire. Et tu vois... les choses se sont agencées d'elles-mêmes.

Il s'efforce de parler tout naturellement, sans marquer d'émotion : mais, au fond, comme il est ému I Claire voudrait qu'il le fût encore davantage; attendri à l'idée de voir partir Alain, il

oublie de la regarder; ses prunelles trop divinatrices ne fouillent plus les yeux de sa pénitente.

Ils se quittent : Claire regagne l'Orme, sans même i^alentir le pas à la montée. Cyprien ratisse devant le seuil. Elle s'informe d'Alain. Alain est venu il y a un instant, il a rôdé dans la maison; il n'a pas « demandé après Madame >, il s'en est allé du côté de la surède. Claire n'a pas le courage de l'y rejoindre; mais elle ne s'éloigne plus. Tout en vaquant avec Alida, comme de coutume, aux préparatifs du repas de midi, elle guette, elle attend. Le chagrin, la contrition sont momentanément abolis par cet unique désir : revoir Alain... Il n'est pas parti... il n'est pas malade. Mais que va-t-il être, pour elle?

Elle tremble de le revoir hostile, le regard et la bouche chargés de reproche... « C'est moi qui ai quitté ma chambre. C'est moi qui suis allée le trouver. Je n'avais aucune intention mauvaise, mais, enfin, c'est moi, c'est moil Oh! il va me haïr!... y>

La peur d'être haïe par son complice, voilà ce qui ravage cette âme tout à l'heure accablée par le remords, et qui courait à la confession comme au salut. Mais la cloche a sonné son premier appel. Va-t-il entendre? Va-t-il venir?... Un grand silence. Des pas... oui, ses pas... Quoi, c'est lui qui vient, comme de coutume? Ils s'abordent.

— Bonjour...

— Bonjour, Claire.

Leurs mains légèrement se serrent ; leurs regards s'entre-croisent, glissent l'un sur l'autre, se cherchant, se séparant aussitôt. Leurs lèvres prononcent les paroles quotidiennes, avec la même voix que toujours... Les labours, l'abbé, Jeanty, Rosa... Et chacun des deux comprend que l'autre est, comme lui-même, soulagé de sa plus cruelle angoisse, rien que parce qu'ils se sont retrouvés, et que nul des deux n'a dit à l'autre : « Je te hais!... » Chacun comprend que l'autre s'accuse lui-même, voudrait s'humilier, demander pardon, dire : c C'est ma faute I... »

LA NUIT FINIRA I4f

Les voilà à table, s'eflTorçant de faire ressembler ce repas aux repas quotidiens, et leur conversation à celle de l'ordinaire : mais cette vaine parade les excède. Ah ! se parler de ce qui les oppresse; se crier l'un à l'autre : « Pardon !...)) Ils croient sincèrement qu'ils ne souhaitent rien au delà, qu'ils seront soulagés après : comment, si neufs l'un et l'autre aux égarements de l'amour, pourraient-ils démêler leur besoin physique de ne plus rester à distance, de se rapprocher, de mêler leurs larmes, de se toucher dans les gestes d'imploration ?

Maintenant, ils sont seuls dans la bibliothèque où tant de fois ils ont, depuis plus d'une année, conjoint leurs pensées fraternelles, toujours en communication avec la pensée de l'absent. La porte est refermée. Le plateau avec les deux tasses, la cafetière et le sucrier sont posés sur la table où Charles travaillait. Aucun d'eux n'y touche. Leur solitude les a d'abord paralysés : ils osent enfin se regarder.

— Claire I dit Alain.

— Mon ami?

lO

Il se rapproche. Il parle bas.

— Ce matin, je voulais partir. Oui, sans vous revoir. J'ai trouvé que c'était lâche. Et puis je voulais vous demander pardon.

Sa voix s'étrangle dans un sanglot sec, et il s'assied sur le canapé de cuir, cachant ses yeux. Aussitôt leur vœu obscur se réalise. Claire est auprès de lui, qui le prend contre son sein, qui le console, qui lui dit :

— Ne t'accuse pas. C'est moi. Oui, c'est moi... Qui est allé vers l'autre? tu sais bien que c'est moi. Tu étais tranquille, tu ne pensais même pas à moi.

— Si. Je t'attendais.

Us ne bougent plus, enlacés, leurs joues se touchant. Us sont désespérés, et un bonheur formidable les inonde. Leur faute les opprime : mais, de la revendiquer ensemble, ils en recueillent une douloureuse volupté. Claire ose dire ce qui est vrai : « Ce n'est ni toi ni moi... C'est nous deux. Il le faUait... » Alain ne proteste pas; il dit : « Nous avons fait une chose abominable. » Et comme, sur ce mot qui la transperce,

L-iaire éclate en pleurs, il Tétreint à son tour, il colle sa bouche au beau visage humide et convulsé, il lui soupire à Toreille :

— Ne pleure pas... Je ne veux pas que tu souffres... je t'aime...

Elle répète, cessant de pleurer :

— Je t'aime. Où prendre de la force l'un contre l'autre, mon Dieu ? Ne me retiens pas si près de toi, je t'en conjure.

Ils s'écartent un peu : le péril qu'ils sont l'un pour l'autre les épouvante.

— Je vais partir aujourd'hui même, dit Alain avec un geste volontaire de ses deux poings fermés. Nous trouverons bien un moyen d'expliquer... Aide-moi.

Claire hoche la tête :

— Tu ne partiras pas. Tu ne me laisseras pas.

— C'est vrai. Et alors, nous sommes perdus.

— Oui.

Alain accroît la distance entre la jeune femme ^^et lui. Il recule jusqu'à la table. Il regarde atten- ^Bdvement le portrait de Charles, comme pour

— Si ce que nous lui devons ne nous arrête pas, murmure-t-il avec une sorte de colère, c'est qu'il n'y a rien de plus vil que nous deux.

Cette fois Claire paraît insensible à l'injure. Sa pensée chemine. Le silence pèse. Elle finit par dire ceci, qui ne répond pas aux derniers mots d'Alain, mais Alain rétablit l'enchaînement secret :

— Même si tu pars tout de suite, rien ne réparera...

« C'est vrai, » pense Alain. Il imagine le retour de Charles dans la maison, dans longtemps, à la prochaine permission; Charles reparaît entre eux deux redevenus frère et sœur, ayant expié leur unique défaillance par la macération de leur chair... Eh bien! même sans rechute, même avec la plus rude pénitence, même avec la certitude du pardon divin, la vie d'avant ne pourra pas recommencer.

— Alors? dit-il.

Claire a un geste vague pour exprimer son ignorance, son impuissance. Le fatalisme que la

révélation de l'amour impose à la femme lui fait voir, avec une évidence impérieuse, qu'elle n'est plus le même être que la veille : la Claire d'aujourd'hui est soumise à d'autres forces; des résistances dont elle était capable sont abolies. Son remords n'est pas moindre que celui d'Alain, ni son vœu moins sincère d'expier et de ne pas retomber; mais Alain, plus imaginatif, garde la puissance de s'illusionner sur sa propre volonté, de croire qu'il veut ce qu'il ne veut pas vraiment. Le voilà qui, plus pour lui-même que pour sa complice, invente et explique comment il échappera au péril.

— Nous avons bien réussi à nous éviter ce matin. Nous ferons la même chose jusqu'au souper... Nous souperons dans la grande cuisine, comme hier.

Il s'arrête : et, entre eux, le, silence s'appesantit. Tous deux, malgré eux, ont accroché leur souvenir à ces mots : « Comme hier... i> Ils parlent du soir qui vient et ils pensent à la veille. Chacun se revoit seul dans sa chambre, tel qu'il fut hier... L'ardente solitude... Puis le mystérieux

IfO LA NUIT FINIRA

appel réciproque, dans l'ombre. Puis... L'évocation se fait si intense qu'aucun des deux ne trouve, de quelque temps, une parole. Enfin Claire soupire :

— Tu vois bien!...

Qu'a-t-elle voulu dire? Elle ne saurait pas l'exprimer clairement elle-même; mais ils se sont compris. S'éviter durant le jour, se rencontrer, s'affronter sous les yeux des autres habitants de l'Orme, même rester tête à tête comme à présent, lorsque tout le monde est en éveil alentour... oui, ce n'est pas trop périlleux : la maison vigilante les garde de la rechute.

Mais dans quelques heures... la nuit tombée... tout ce qui respire devenu pour un temps immobile et aveugle... Alors, quelle force au monde les empêchera de se rejoindre?

Ils l'imaginent ensemble, et un flux soulève leur poitrine, si impérieux qu'ils se rapprochent. De nouveau les voilà l'un contre l'autre, anxieux de la nuit. Leurs mains fiévreuses se frôlent sans se joindre.

— La nuit, murmure Claire...

LA NUIT FINIRA Ifl

— J'ai peur d'elle et je la désire, confesse Alain.

— Savoir que tu veilles et que tu m'attends, reprend-elle... Savoir cela et ne pas courir à toi!

Lîs yeux dans les yeux, il lui répond :

— Je t'aime.

Mais encore une fois sa loyauté se révolte ; l'esprit triomphe en lui de l'homme animalisé. Il se remet debout devant Claire.

— Écoute, dit-il, j'ai trouvé.

— Quoi?

— Le moyen... le sûr moyen de nous contraindre.

— Dis...

Elle écoute, anxieuse et douloureuse. Voilà le moyen : souper dans la grande cuisine, comme la veille. Le souper fini, Claire, toujours comme la veille, prétextera un malaise, un vertige. Elle demandera à Alida de l'accompagner dans sa chambre : là elle dira que le malaise s'accroît, qu'elle craint de rester seule pendant la nuit. Alida étendra un matelas par terre et couchera

dans la chambre. Ce n'est pas la première fois que les choses se passent ainsi. Ainsi, sans le savoir, la fidèle servante protégera contre l'autre chacun des deux complices.

Alain a expliqué cela chaleuieusement, £vec la fierté de triompher du mal et de lui-même. Claire a écouté avec attention : à mesure qu'il parlait, un suaire de détresse l'enveloppait.

Elle pensait : « Il a raison. Son moyen est infaillible. Comme cela, même si l'un de noas voulait, même si nous voulions tous les deax, c'est impossible... Et nous pourrons faire de même demain, après-demain, jusqu'à ce qu'il parte. Ainsi notre crime n'aura été qu'un seul «rime... C'est fini, fini. Oh I comme il est foit contre moi... y>

Elle approuve de la tête, sans trouver rien à répliquer. Ils se quittent. Elle le regarde, par la fenêtre entr'ouverte, rejoindre sa bicyclette et partir... En voilà pour la journée. Elle ne le re verra que le soir.

« Comme il est fort contre moil » se reditelle... Elle admire cette force et elle la déteste.

Elle-même n'est pas forte à ce degré. Elle est vaincue : elle se l'avoue; elle accepte sa défaite... Puisque Alain est si ferme, elle s'en remet à lui de la résistance. Cependant elle lui obéit. Même dans ce qu'il lui a prescrit de douloureux, de contraire à leur tendresse, elle est heureuse de lui obéir. La pieuse comédie qu'il a imaginée pour le soir, elle s'y fait un rôle dès à présent : tout de suite en revoyant Alida elle se dit un peu lasse. Alida ne s'inquiète pas :

— Tu as eu tant de peine ces temps-ci, ma pauvre madame... Ne te fatigue pas. Reste « avé moi », assise sur une chaise, pendant que je repasse ton linge fin — et les chemises de nuit de M. Alain...

Claire, si active, est vite impatiente de ce rôle de malade. « Je vais mieux, y> dit-elle... Et la voilà repartie dans les travaux de la maison, de la basse- cour et du jardin^ plus ardente que jamais, infatigable.

Est-ce étrange I La vague de désespoir qui l'avait submergée tantôt, quand Alain développait son idée, s'est peu à peu retirée, évaporée.

Elle rêve à Alain librement; tout en occupant ses yeux et ses mains du labeur de tous les jours, elle rêve à hier, à l'instant où ils se sont rejoints...

Elle ose se rappeler. « Voilà le vrai mariage, pense-t-elle gravement. Pourquoi m'a-t-on mariée puisque mon mariage n'était pas un vrai mariage? » Sa droite nature se révolte contre l'abus qu'on a fait de son corps et de sa volonté, ce Si j'avais su? Mais pouvais-je savoir!... » Elle pense qu'il y a des femmes dont le devoir est ce qui fut, hier, son crime à elle. « Ah ! ce n'est pas juste... ce n'est pas juste... » Autour de sa faute, comme toutes les femmes, même les plus sincères, elle reconstruit une morale.

Voici venu le soir. Elle a observé scrupuleusement les prescriptions d'Alain. La table est servie dans la cuisine, non loin du flamboiement de la grande cheminée. Elle est contente de lui montrer sa soumission, lorsqu'il rentre. Lui la remercie du regard. Elle se sent d'accord avec lui : elle est heureuse.

Ils soupent. Quelque chose de triomphant est

LA NUIT FINIRA Iff

en eux, qui a raison de toutes leurs raisons de tristesse. Ensemble ils éprouvent qu'au prix de cette journée chaste, et du sacrifice consenti, ils ont acheté le droit de jouir maintenant de leur présence. Nul péril; Alida est autour d'eux, les sert, parle avec eux. Et ne se sont-ils pas garantis contre le danger de la nuit? Leurs yeux rassurés se donnent l'un à l'autre, se caressent, se disent ce que leurs bouches n'oseraient pas se dire.

Le peu de vin qu'ils boivent, peut-être un peu plus de vin que de coutume, tombant sur leur fièvre et leur abstinence, les énerve délicieusement. Ils rient : Alida rit avec eux. Un moment où la vieille servante, penchée vers l'âtre, leur tourne son dos massif, ils rejoignent leurs doigts par-dessus la nappe. Les lèvres de Claire remuent sans articuler de son; Alain comprend qu'elle dit : « Je t'aime... y> Ils ne rient plus; ils ne parlent plus. Redevenus graves, ils se sentent peu à peu cernés par une force qui est hors d'eux, qui est peut-être en eux, — ils ne savent, — mais à quoi l'on ne résiste pas et qui se raille

f6 LA NUIT FINIRA

des résolutions et des artifices. Leurs yeux ne se quittent plus : ils pensent la même chose et n'ont pas besoin de se le dire.

Ils ont la même angoisse...

N'est-ce pas l'heure convenue pour mettre à leur désir la camisole de force, pour donner à l'amante une garde contre l'amant? Claire va parler. Elle va dire : <c Ecoute, Alida... j'ai de la migraine... » Mais Claire n'a rien dit encore, et le regard d'Alain ne lui envoie nulle injonction. Voilà le souper fini. C'est Alida qui parle :

— Sais-tu, madame? Tu devrais aller au lit tout de suite, comme hier au soir, pour bien reposer cette nuit. Tu n'as pas trop bonne mine, pauvrote! M. Alain va rester ici, à fumer ses cigarettes...

— Oui, dit Claire, tu as raison.

Elle se lève. Elle serre faiblement la main d'Alain. Elle passe le seuil : son pas s'éloigne. Un bonheur impétueux fait battre à coups redoublés le cœur d'Alain... Alida achève son humble labeur du soir, allant et venant de la cuisine à l'office... La grosse pendule à poids

LA NUIT FINIRA I fy

rongés bat le tic tac des minutes. L'aiguille chemine... Dans moins d'une heure, le sommeil enchaînera tout ce qui, dans la vieille maison, s'endort docilement avec les bêtes, les arbres et les champs... Et pour ceux qu'au contraire la nuit désenchaîne et fait doublement vivre, une fois de plus, — comme tant de fois sans doute au cours de ses deux siècles d'existence, — la vieille maison redeviendra complice.

IfS LA NUIT FINIRA

la nuit tombante, le train direct de Paris à Toulouse cheminait vers le sud, entre les derniers contreforts des monts du Limousin. Il avait quitté la capitale à ^ heures; l'horaire annonçait son arrivée au but du voyage pour le lendemain matin, vers 6 heures. Mais dès ce soir, il avait cinquante minutes de retard. Des convois de permissionnaires avaient à plusieurs reprises obstrué la voie. A Saint-Sulpice-Laurière, où trois grands itinéraires se croisent, la gare fourmillait d'uniformes.

LA NUIT ilNlRA If9

Sous le casque bossue, sous la capote délavée dont la couleur semblait tissée de ciel ec de terre, — aux épaules le faix du barda : paquets difformes, godasses crayeuses, gourdes, gobelets, bâtons, torchons de linge et de drap; leurs jambes enroulées comme dans un pansement, leur buste strié de courroies et de sangles, où brimbalaient parfois une croix de guerre, une médaille militaire, des décorations d'Afrique ou d'Orient, — la face barbue, les yeux éteints ou bien luisants de fièvre, le pas balancé, lent; criant peu, car la nécessité de la tranchée les avait dressés au silence, — fumant, mastiquant, accolant des litres, occupant les salles, les quais, les voies, entrant où ils voulaient, stationnant où il leur plaisait, grimpant dans les trains selon leur idée, obstinés, patients, massifs, — ces prodigieux voyageurs promenaient à travers la France de l'arrière l'image formidable du front. Et déjà, autour de cette image héroïque, reçue par les yeux dos enfants, des femmes, des hommes trop vieux ou trop mal bâtis pour la guerre, s'édifiait la légende des Poilus.

l6o LA NUIT FINIRA

Tandis que sous le vitrage fumeux du hall le « direct y> de Toulouse attendait, haletant sur place, que les voies fussent dégagées vers Agen, des soldats s'y étaient infiltrés peu à peu, parles mêmes moyens de sang-froid, de coup d'œil, de ruse placide, d'entêtement inflexible qu'ils utilisaient en Flandre, en Artois, en Champagne ou en Lorraine, pour cheminer dans les bois tronçonnés, dans les labours d'obus, dans les chicots de village. Les débrouillards savaient que, par ce changement, ils gagnaient quelques heures : leurs convois de permissionnaires s'immobilisaient en des stationnements interminables; le train des « civ'lots » finissait toujours par leur passer devant.

Quand celui de Toulouse démarra enfin de Saint-Sulpice, il emportait une centaine de capotes bleues. Il y en avait dans les couloirs, sur les plates-formes articulées, dans les fourgons, dans les toilettes, dans les cabinets. Il y en avait d'affalés tranquillement, avec leur barda, sur une place de première classe, et quij déjà, ronflaient. De rares voyageurs se renfrognaient; quelques

LA NUIT FINIRA l6l

gnncncux grognaient, pas bien fort, contre le désordre des transports et la faiblesse des agents du chemin de fer; mais presque tout le monde se gênait avec plaisir pour ces intrus magnifiques. On pensait : « Pauvres bougres, c'est bien leur tour. Est-ce qu'il y aurait des trains pour nous, sans eux?... »

Et la cargaison bleue, mêlée aux civils résignés, roulait vers la Garonne. La nuit venue, les couloirs des wagons prirent un aspect de tranchées, avec le poilu qui dort allongé, roulé dans sa capote, celui qui ronfle acagnardé entre les parois, le menton sur la poitrine, celui qui fume lentement sa pipe, assis, méditatif, celui qui essaie de déchiffrer une lettre ou un mrnal.

Les contrôleurs passaient, piétinaient dedans sans vouloir les voir. A quoi bon les questionner, leur demander compte? Chacun d'eux savait très bien où il allait, à quelle halte il lui faudrait descendre, subir en faisant la bête l'interrogatoire du chef de station qui finirait par dire : f Ma foi ! fous le camp, ça ne me regarde pas... »,

l62 LA NUIT FINIRA

et s'en aller, par des chemins familiers, jusqu'au village, jusqu'à la maison, jusqu'à la petite métairie endormie dans la campagne — où leur femme, leurs enfants et leur soupe les attendaient.

Maximin Labarthe, le métayer de Pélougat, s'était des premiers infiltré dans le « direct » à l'arrêt de Saint-Sulpice, en homme qui a soigneusement préparé son itinéraire et d'avance arrêté la meilleure combinaison.

Il occupait à présent un coin dajis un compartiment de seconde, seul poilu contre sept civils des deux sexes. Ceux-ci lui avaient d'abord adressé la parole, empressés à le soustraire au contrôle, à lui offrir de la mangeaille et du tabac, à le questionner, aussi. Il avait répondu, poliment, sans chaleur, n'acceptant qu'une cigarette, arrêtant les entretiens par la brièveté précise des^ répliques. Les interlocuteurs s'étaient découragés. On avait chuchoté : € En voilà un qui n'est pas rigolo ! 2> Mais cela tout bas, car non seulement le pèlerin

bleu n'était pas rigolo, mais il n'avait pas l'air commode.

Peu à peu les conversations, dans le compartiment, s'étaient éteintes. Une voyageuse avait tiré le store bleu sous le plafonnier : tout le monde avait fini par dormir, sauf le poilu... iMaximin Labarthe ne dormait pas. Son long corps ployé en trois, comme un grand pantin articulé, il méditait sans bouger, ses petits yeux noirs, perçants, toujours ouverts. Il appartenait à la variété des Gascons calmes, lesquels sont presque toujours de descendance pyrénéenne.

Et de fait, la mère de Maximin était une Béarnaise, jadis servante à Nérac, puis retournée à la terre par son mariage avec un Landais. Il restait du Béarn dans sa démarche élastique, dans sa haute stature sèche à ventre plat, à mollets et à biceps maigres mais solides, dans la finesse des attaches, dans le masque si aigu que, l'ayant vu, on ne se le rappelait que de profil. Le visage était entièrement rasé; le poil du crâne, naguère d'un noir absolu, d'un noir de trou, grisonnait depuis les premiers mois de la guerre. Le front

bas avait de grandes rides en long. La bouche était pâle et triste, fléchissant aux commissures des lèvres.

En vérité, comme l'avaient jugé les civils du compartiment, il n'avait pas l'air d'un rigolo, d'un loustic d'escouade. Je ne sais quoi de grave et de borné apparaissait en même temps sur son visage et dans son allure : l'homme aux sentiments profonds et à l'intelligence courte, capable d'héroïsme et rechignant aux corvées insignifiantes, changeant d'humeur aussi vite qu'un enfant et susceptible de longs desseins obstinés. C'était un soldat difficile, boudeur, mal discipliné; pourtant deux étoiles de bronze marquaient sa croix de guerre. Les jours de cafard, — par exemple quand la lettre de Rosa se faisait attendre, — il tenait dans l'escouade des propos si dangereux que, nommé sergent en 19 14, on l'avait cassé de son grade en 1 9 1 5 . Mais il avait retiré des fils de fer un camarade à demi asphyxié, entre l'éclatement de deux marmites... Une dispute avec son sous-lieutenant avait failli l'amener devant le conseil de guerre. Mais trois

LA NUIT FINIRA l6f

semaines plus tard, il avait abattu d'un coup de revolver opportun un prisonnier boche qui terrassait ce même lieutenant.

Furieux contre la guerre, il était un guerrier redoutable. En lui vivait le fonds d'endurance, de fierté, d'audace placide du paysan français.

A quoi rêvait-il, maintenant, plié en trois comme un grand pantin sur sa banquette, les yeux ouverts, immobile?

Des images successives et qui ne s'enchaînaient pas nécessairement l'une à l'autre, défilaient dans son esprit, mêlées à peu de pensée, presque à point dépensée... Pélougat; la grange (c'est le nom qu'en Albret on donne à l'étable) avec ses deux paires de vaches mollement accroupies dans la litière de fougère. Est-ce qu'on a réquisitionné la paire des deux garonnaises, comme on le craignait?... Il va voir tout cela. Le désir de mettre le joug sur les garrots renflés, de tenir le mancheron et la tocadère, agite brusquement son cœur...

Puis, voilà Rosa devant lui... En mariée comme

l66 LA NUIT FINIRA

il y a trois ans, si jolie, si amoureuse. Il respire l'air d'un grand trait, bouleversé par le souvenir. Leur chambre, à côté de la grande cuisine... Leur lit de noyer, aux couches si hautes sur la coite de plumes...

Il ne peut se tenir de murmurer : a Qu'elle m'aime... et qu'elle ait du plaisir avec moi, ça, j'en suis sûr, la garce... y> Et il sourit pour lui seul, d'un bref sourire tout de suite écoulé aux tombantes commissures des lèvres. Le revoilà sombre, sombre comme la nuit.

Il tâte à travers sa capote son portefeuille : il le sent, large et bourré, contre son cœur. Là reposent toutes les lettres de Rosa. Il y a aussi deux mauvaises lettres pas signées, deux, sur trois qu'il a reçues en moins d'un mois : la première des trois, il l'a envoyée à Rosa, celle qui disait : « On ne s'ennuie pas à la métairie de Pélougat... )) celle que Rosa a montrée à Claire... Les deux autres, plus récentes, disent à peu près la même chose, mais elles laissent mieux deviner avec qui la métayère de Pélougat se divertit. Celles-là, Maximin ne les a pas envoyées à sa

femme. Il ne lui en a même rien dit dans ses lettres. Il n'a pas besoin de les chercher dans le portefeuille gonflé pour s'en rappeler les termes : ils dansent devant ses yeux... « un joli monsieur qui n'est pas un paysan comme toi, un sale lanusquet... » et encore « un voisin qui sait en conter en français, au lieu du patois... d

Ah! certes, Maximin a compris. Et le voilà, les prunelles fixes, qui regarde une image surgie d'un coin de sa mémoire : Roland de Ribière dansant avec Rosa, un soir de « despélouquère ». C'était la despélouquère de 19 13, la dernière que lui, Maximin, ait faite au pays. Alors, Roland était un collégien, encore, et jamais il n'aurait pensé à en être jaloux.

Les stations, cependant, à longs intervalles, immobilisent le train dans des gares silencieuses, éclairées d'un morne quinquet au pétrole : des noms en ac sont jetés le long du convoi, par le conducteur indifférent. A chacune d'elles, une, deux, trois capotes bleues s'évadent dans la nuit... On repart. Maximin calcule :

l68 LA NUIT FINIRA

« A Agen, nous n'y serons pas avant huit heures, pour sûr... Le train sur le Port ne repart qu'à neuf heures... A Gabarret, ce sera déjà le soir. De Gabarret à Pélougat, par le raccourci de Fréchou, il y a une heure et demie de pied ... »

Pas plus à rOrme qu'à Pélougat, le pèlerin bleu qui calcule ainsi ses étapes n'est attendu. Il avait bien annoncé sa permission pour cette fin de semaine : le vendredi, peut-être, mais pas plus tard que le samedi.

Rosa, aussitôt travaillée d'angoisse, avait obtenu de Roland qu'il s'absentât du pays tant que Maximin y demeurerait. Le prétexte plausible s'offrit naturellement : régler avec le notaire d'Agen les affaires de la succession. Depuis la mort de son père, Roland différait cette démarche indispensable, justement pour ne pas quitter Rosa.

D'autre part, il était trop ardent et trop cassecou pour redouter Maximin : mais son cœur était sincère et tendre malgré les allures de roué qu'il affichait. Le retour du mari affamé auprès

LANUITFINIRA 169

de l'épouse ardente le bouleversait; il ne se sentait pas capable de voir, allant et venant ensemble, Rosa et Maximin. Il obéit donc à Rosa. Il partit pour Agen le vendredi, au train de dix heures, ayant passé la nuit à la métairie, qu'il quitta avant les premières lueurs du matin.

Rosa demeura seule à Pélougat, lasse et attendrie, mais rassurée : résolue d'ailleurs à jouer le soir même son rôle d'épouse soumise et fidèle, si le mari remplaçait l'amant. Il fallait, à tout prix, désarmer les soupçons de Maximin, le griser, le reconquérir. Sûre d'y réussir, elle pensait :

(c C'est pour mon Roland que je le ferai, pour qu'il ne lui arrive point de mal, le pauvrot! Moi, qu'importe? Est-ce que je compte? Est-ce que je ne suis pas une...? »

Et elle se disait le mot, rudement, comme une pénitente se fustige...

Or, ce même vendredi, quelques heures après le départ de Roland, le piéton remit à la jeune femme une nouvelle lettre de Maximin, datée du front : quelques lignes seulement où il lui

lyO LA NUIT FINIRA

mandait que sa permission était supprimée, ainsi que celle de tous ses camarades, « parce qu'on préparait quelque chose )>.

Il ne vint pas à l'idée de Rosa que ce pût être un piège. Ce ce quelque chose y> qu'on préparait était depuis plusieurs jours vaguement annoncé dans les journaux. Claire Teyssèdre et d'autres femmes de mobilisés avaient reçu de leurs maris une indication semblable. Enfin, comme toutes les épouses qui savent leur époux borné, Rosa croyait le sien plus borné qu'il n'était. Elle n'imagina pas ce drame intérieur, si simple : la troisième lettre anonyme dépliée dans la tranchée, quatre jours avant le départ en permission, et la soudaine décision jaillie de la cervelle obscure du poilu :

« Je vais écrire que je ne viens pas... et je les prendrai... »

Non. Elle ne conçut aucune méfiance. Sa seule pensée fut : <c Roland est parti, et il pouvait rester... » Tout se concentra pour elle dans ce regret : la nuit prochaine perdue, la nuit solitaire dans la chambre oii, depuis des semaines.

LA NUIT FINIRA IJl

l'amanc la rejoignait, sans que ni elle ni lui fussent jamais rassasiés l'un de Fautre, la nuit nuptiale chaque fois renouvelée, et qui donnait à son corps toujours brûlant, mais jusque-là toujours meurtri et sali par l'homme, la sensation délicieuse de se purifier dans la volupté.

Elle n'eut plus qu'une idée, rappeler Roland.

Elle savait où il descendait à Agen : Hôtel Moderne, sur le Gravier. Un télégramme pouvait l'y joindre encore avant le soir; il s'arrangerait de manière à rentrer pour la nuit : au cheflieu, on trouve des automobiles à louer. Sitôt cette idée survenue, rien ne l'eût détournée de la mettre à exécution : telles sont ces possédées de l'amour.

Pourtant elle n'osa pas lancer sa dépêche à Lascos. Elle planta là tous lés travaux, enfourcha sa bicyclette, pédala jusqu'à Gabarret. Jeanty, qui assista de loin à toute cette scène brève, pensa : r Son monsieur Roland n'est pas à Agen, comme il l'a dit. Il est quelque part dans les environs et il l'appelle. La garce! y> A Gabarret, Rosa, impudemment, télégraphia : « Ter-

lyi î-A NUIT FINIRA

mission retardée^ on vous attend ce soir. Rosa. )) Après quoi elle regagna Pélougat, remisa sa bicyclette, reprit la houe et s'en alla bêcher la vign,e, côte à côte avec Jeanty et Cyprien. Jamais elle ne dépensa plus de fougue au travail. Elle vibrait de désir et d'espoir. Jeanty lui demanda avec un mauvais coup d'oeil :

— Il arrive ce soir, le Maximin?

— V attendis dit-elle.

Elle craignait d'avouer que peut-être, ce soir, elle serait seule à la métairie : Jeanty, depuis quelque temps, la laissait tranquille, par peur de Roland.

Mais sa voix manqua d'assurance et le boiteux, qui avait assisté à la remise de la lettre, qui avait guetté le départ vers Gabarret, comprit que du nouveau intervenait. Il pensa :

(n Si le Maximin arrive, le dernier train l'amène à six heures. S'il n'est pas à Pélougat à la nuit, c'est qu'il n'arrive plus. Je le veillerai. ))

Ainsi l'amour de Rosa, qui avait sorti Roland du péril, l'y rejetait. Un piège était tendu : et sa maîtresse l'y attirait, aussi inconsciente que

les palombes aveugles qui attirent les passantes sous le filet.

Le soir descendit lentement, allongeant sur les glèbes mauves les ombres immobiles des rangs de vigne, les ombres mouvantes des bêcheurs. Une fumée de brouillard monta des replis vallonnés, d'abord comme accrochée à leurs flancs, puis débordant les plateaux, interposant entre les bâtiments de Pélougat et les prochaines forêts un voile léger, qui ne les rendait pas invisibles, mais en faisait une masse étrange et confuse, dont l'œil ne mesurait plus la distance.

Jeanty, le premier, quitta le travail, et, clopinant, s'en alla vers la grange pour panser le bétail. Cyprien regagna l'Orme. Rosa continua de bêcher, façonnant sans répit la gondole d'un pied de cep à l'autre pied. Il lui fallait user ses nerfs dans l'efTort des muscles : elle était toute fervente, toute palpitante. Elle pensait, creusant le sol : <c Pourvu qu'iZ ait ma dépêche à temps. Pourvu qu'il vienne ! »

Enfin, elle duc quitter la vigne : l'ombre s'épaississait, aggravée par cette brume de printemps. La houe sur l'épaule, droite comme une canéphore, la démarche cadencée malgré la gêne des guérets, elle rejoignit la métairie.

Près de la meule de paille, elle rencontra Jeanty qui partait, emportant sa bouteille de piquette vide et un paquet de sarments pour préparer sa soupe : il vivait seul à Lascos, dans un chai abandonné qu'on lui louait dix francs par an. Il s'arrêta, parut hésiter à lui parler, puis dit seulement, presque dans les mêmes termes que tantôt :

— Alors le Maximin ne viendra pas ?

— Je n'en sais rien, répliqua-t-elle. Le train n'est pas arrivé encore. Il ne pourra pas être ici avant sept heures.

— Hé bien... adieu.

Elle vit la silhouette torse s'éloigner, décroître à la pente; on eût dit que la terre brumeuse l'engloutissait. Elle fut seule. Un coup d'œil à retable où les deux landaises couleur de sable et les deux garonnaises couleur de rouille ma-

chaient sagement le foin sec mêlé au seigle frais... Pour elle-même, un chiffon de pain et un coup de piquette : elle n'avait pas le cœur à se faire la soupe; de l'eau chauffée à la flambée d'une javelle, pour se laver tout à l'heure, et la voilà dans sa chambre, qui d'un côté est attenante à la cuisine, de l'autre à l'étabîe. Ne faut-il pas que le métayer puisse entendre, la nuit, ce qui se passe chez ses voisins les ruminants? Si quelque bête s'entrave ou se blesse, si quelqu'une se détache, s'il éclate une querelle? Depuis le départ de Maximin, Rosa pourvoyait à cette garde aussi sûrement que le meilleur bouvier.

La voilà dans sa chambre. La chambre est presque bourgeoise : les murs blancs d'un lait de chaux, le plafond à solives apparentes, mais meublée d'un grand lit de noyer, d'un vieux bahut à pointes de diamant, d'une toilette en acajou, cadeau de Claire, de quelques bonnes vieilles chaises de paille dont le haut dossier porte deux traverses, d'un grand fauteuil bizarre, à dos cintré et orné de crosses.

iy6 LA NUIT FINIRA

Malgré qu'elle professe avec Roland un désintéressement ombrageux, elle a dû accepter, pour ne pas le fâcher, quelques cadeaux : le peignoir de laine mauve qu'elle passe chaque soir pour l'attendre, quelques objets de toilette, quelques flacons de parfums...

Défendue par deux forts verrous du côté de l'étable comme du côté de la cuisine, la petite fenêtre à croisillons masquée de son contrevent rougé vermoulu, puis d'un rideau de calicot (Rosa a surpris Jeanty, un soir, qui l'espionnait par là), elle s'est dévêtue, elle a purifié son corps de la saine souillure de la terre.

Elle se lave pudiquement, sans jamais se mettre entièrement nue : cette chèvre ardente rougirait d'apercevoir sa nudité dans un miroir. Mais elle se lave minutieusement. Même au temps où elle était la proie de paysans grossiers, cette petite Arabe héréditaire gardait le goût et la coutume des ablutions. Maintenant que le maître de sa chair est un jeune seigneur, elle veut que nulle ne s'offre à lui plus nette et mieux lustrée.

Neuf heures. Elle a fini : elle est prête et parée; vêtue seulement par-dessus sa chemise du peignoir de laine mauve. La chambre rustique est tout enivrée de son jeune parfum féminin : elle entr'ouvre la fenêtre pour Taérer. Dehors, dans la nuit singulièrement opaque, l'air est tiède, un peu mouillé de brouillard. Point de vent, nul bruit... Si... Un cri de chouette au lointain; l'aboiement bref d'un chien dans la vallée, vers Lascos ; un charreton qui brimbale un instant sur la route, et s'enfonce dans le silence.

« Viendra-t-il? y> se demande-t-elle.

Elle doute, elle espère... Quand il vient, il frappe discrètement au contrevent rouge. Ah! qu'il vienne et qu'il la saisisse. Elle est défaillante de tendresse et de désir. A regret elle rabat le contrevent qu'assujettit une tige horizontale de fer rond, engagée dans un trou de l'encadrement de pierre.

Elle ferme la fenêtre, tire le rideau. Les vaches remuent sourdement de l'autre côté de la porte. Elle éteint la lampe, mais elle allume une bou-

re neuve dans le chandelier posé sur la toilette.

lyS LA NUIT FINIRA

Elle ne veut pas perdre un instant avant d'aller ouvrir, quand le bien-aimé frappera. Et puis, ce soir, elle a peur de l'obscurité. Sans ôter son peignoir, sans ouvrir les couches du lit, elle s'étend dessus.

Et tout de suite le sommeil engourdit sa tête et ses membres, et la bonne fatigue du jour de travail a raison de son anxiété, de sa vague angoisse, de son désir même.

Les heures, l'une après l'autre, tombent dans la paix nocturne. Déjà la bougie est aux trois quarts consumée. Comme les deux garonnaises et les deux landaises, ses voisines, Rosa ne remue pas, engourdie comme elles par le philtre endormeur qui s'exhale des herbes, des forêts, des glèbes, et que l'atmosphère des villes n'insuffle pas aux veines du citadin. Rosa dort abattue sur le flanc, le lourd paquet de ses cheveux noirs bourrant un creux du traversin : ses bras alanguis débordent dans la ruelle. Sauf la palpitation régulière du souffle, son corps est immobile comme un corps de morte : quelque chose

de sa pensée survit pourtant, veilleuse qui vacille, qui semble parfois engloutie dans une vague d'ombre, comme la flamme de la bougie dans le chandelier de cuivre, mais qui ne s'éteint point : au moindre bruit suspect venu de l'étable, au moindre frôlement sur le contrevent, alerte et lucide, elle surgira de sa torpeur.

Et de fait, la voilà sur son séant, ses yeux noirs grands ouverts, puis à demi glissée vers le sol, les poings encore appuyés sur le lit, le buste et la tête en avant, alertée, guettant.

D'où venait ce bruit vague qui, d'un coup, lui a arraché le sommeil comme on arrache un masque?

De l'étable ou du dehors? Cela, elle ne le sait pas encore.

Elle écoute. Rien.

La voilà sur pied; un pas, deux pas, sans bruit; le battement de son cœur fait pointer ses seins coup sur coup à travers l'étoffe de la robe...

L'étable?... Rien n'y remue. Il est onze heures et quart à la montre pendue au clou de la toi-

Itte : entre onze heures et minuit, c'est le som-

l8o LA NUIT FINIRA

meil le plus profond du bétail. Ah!... la course éperdue d'un rat au-dessus des solives du plafond. Est-ce cela qui l'a réveillée? Non. Elle a conscience que c'était un pas, un pas d'homme plutôt que de bête. « C'est Roland, penset-elle. Pauvrot? Il a dû en avoir du mal pour n'arriver qu'à cette heure. Je n'aurais pas dû... y>

Mais, cette fois, plus de doute. On a marché dehors; du gravier s'est écrasé sous un pas précautionneux. Pourquoi Roland n'approche-t-il pas plus vite? L'habitude, entre eux deux, a eu tôt fait de détendre, puis d'abolir les précautions, et toutes ces dernières nuits il s'en venait, comme on se promène, jusqu'au contrevent rouge, veillant seulement à n'être pas suivi.

Les pas se sont arrêtés : ils hésitent. Rosa a peur. A travers l'opacité du mur qui la sépare de ce visiteur inconnu, elle sent, elle voir que ce n'est pas Roland. La peur décompose le bistre de son visage qui devient cendreux, comme le jour oii elle se jetait aux pieds de Claire Teyssèdre pour l'implorer.

L'intrus est maintenant derrière le contre-

LA NUIT FI N'IRA l8l

vent; elle s'en approche, toute convulsée; elle entend le souffle dur, qui halète. Non, ce n'est pas Roland.

Ses tempes se mouillent; elle vient de se rappeler qu'en glissant les doigts entre le contrevent et le chambranle ce n'est guère difficile de libérer la tige de son logement de pierre. « Depuis si longtemps que je voulais la réparer! y> se dit-elle, comme dans un cauchemar. Mais son nom est prononcé à demi-voix :

— Hé!... Rosa!...

Elle a reconnu la voix. « Jeanty, pense-t-elle. Ah! le lâche... Parce qu'il sait que Roland n'est pas là. )) Comment n'a-t-elle pas su pressentir ce danger? Elle affermit sa voix.

— Qu'est-ce que tu veux?

Il est tout près, la bouche contre le bois vermoulu.

— Ouvre la cuisine, dit-il. Je viens te voir.

— Veux-tu partir! Je n'ouvrirai pas.

— Ouvre, je te dis.

— Non. Va-t'en.

Ces mots s'échangent à voix basse, et le

l82 LA NUIT FINIRA

silence est si profond alentour qu'ils s'entendent l'un l'autre, malgré le double obstacle de la fenêtre et du volet. Voilà qu'il ne parle plus : mais aussitôt elle l'entend qui tracasse la tige ronde du verrou.

Elle ouvre la vitre : à la lueur mourante de la bougie elle voit un doigt maigre, terreux,, et l'ongle noir d'un pouce qui tenaillent le fer : la tige remue, elle va glisser.

Elle approche son visage tout contre la tige et d'un coup de dent brusque, entaille le doigt. Un cri, un jurement : la main lâche prise.

— Bougre de garce ! je t'aurai tout de même. Tu vas voir !

Il n'assourdit même plus sa voix; il est fou. Il s'éloigne un moment : Rosa devine... <l Le pic de carrier qui est dans le chai... » Elle entend le bruit du métal soulevé de la pierre ou il est posé. L'homme est de nouveau derrière le volet.

— Ouvre, ou je casse tout.

Elle hésite un moment : par peur du scandale, elle va céder, tirer le verrou. Mais aussitôt elle songe : « Roland, que j'ai appelé, et qui peut-

être arrive... i> S'il la surprenait avec cette brute, jamais plus il ne la toucherait. Elle a eu assez de mal à lui faire croire qu'elle s'était toujours défendue contre lui!..,

— Demain tantôt, lui dit-elle... je te promets... Pas à présent. Si Maximin rentrait.

— Tu me badines. Maximin ne rentrera pas ce soir. Allons, ouvre.

— Non.

— Attends.

Un coHp de pic dans le volet, et l'un des ais se disjoint. Han! un autre; l'ais démoli tombe sur le plancher. Han ! C'est la panture d'en haut qui lâche...

Rosa s'est reculée jusqu'au lit... Un autre soir, elle aurait cherché à s'enfuir, lutté, saisi un couteau : mais l'idée que peut-être Roland s'approche, qu'il les surprendra, lui casse les membres.

— Han!

Tout ce qui reste du volet s'abat, fracassant au passage les vitres de la fenêtre. La face de Jeanty s'encadre dans le carré vide et noir, éclai-

184 LANUITFINIRA

rée par le reflet de la bougie mourante. Il laisse tomber dehors le pic de carrier, qui tinte en touchant le sol. Gauche, lourd, mais pourtant leste et redoutable, il enjambe l'appui de pierre, avec le geste habituel qu'il a fait tant de fois pour glisser son corps tortu dans l'étroit pertuis d'un foudre à vin. Rosa regarde, crispée.

Mais soudain, dans ses yeux, l'épouvante s'accroît. Il y a une autre figure d'homme, surgie du noir dans le carré de la fenêtre; des mains ont saisi le boiteux au col, par derrière, l'ont arraché, comme un blaireau étranglé qu'on sort du terrier...

— Maximinl...

Les deux corps d'hommes, agrippés ensemble, roulent maintenant dehors, par terre... Rosa a couru à la fenêtre : par-dessus les éclats de verre et de bois, elle regarde... Dans le puits de la nuit, elle ne distingue rien : elle entend Maximin qui grince :

— Ah!... C'était toi!

L'autre ne dit rien : l'étau qui lui serre le col ne permet pas à une parole, ni même à un cri,

LA NUIT FINIRA l8f

de passer par sa gorge. Il râle horriblement, puis plus doucement... presque plus. Puis c'est le silence.

Maximin s'est remis debout. Il regarde sa femme. Leurs yeux se rencontrent, de tout près, de part et d'autre de la fenêtre.

— Ouvre la porte, dit-il.

Elle a compris. Les yeux du mari ne contiennent pour elle aucune menace. Elle obéit. Elle court ouvrir la maison au grand justicier bleu.

l86 LA NUIT FINIRA

-5SÎ H VEILLER madame Claire à une heure et demie de la nuit (regarde la pendule, pauvre, c'est l'heure de la gare) pour lui montrer ta figure de poilu, qui n'est pas trop belle, encore?... Car tu m'as l'air tout sens dessus dessous... Sans doute que tu as bu trop de pinard, comme ils appellent le vin, à présent... Tu es fou, Maximini C'est bien assez que tu m'as réveillée, moi... que j'ai cru la maison à feu, bou Viou ! en entendant cette voix qui m'appelait en pleine nuit : Alidaî Alidal...

« Allons I Retourne-t'en à Pélougat et repose-

toi près de ta femme jusqu'à l'heure ou on peut faire la conversation avec une dame. Moi qui ne suis qu'une servante, j'ai de la honte à me montrer comme cela à un homme, un mauvais mouchoir sur la tête, et rien sur le corps que ma chemise et ce caraco, la sainte Vierge m'excuse... Alida! Alida! que tu criais. Je n'ai pas seulement pris le temps de passer un jupon. Va I Elle veut le pousser hors de la grande cuisine. Mais Maximin, debout, les joues et les yeux incendiés, répète une fois de plus, campé sur ses hautes jambes.

— Je veux voir madame Claire. Allez la chercher.

— Oh I quel mulet, cet homme ! Veux-tu partir, ou je te chasse ûv^' le balai.

— Tenez, Alida : si vous n'allez pas prévenir Madame, j'irai moi-même.

Il avance d'un pas. La vieille sent qu'il va faire comme il dit. Elle le regarde de tout près. Non, il n'est pas saoul. Il a plutôt l'air d'avoir la fièvre.

— Et qu'est-ce que je lui dirai, à Madame?

l88 LA NUIT FINIRA

— Dites-lui... Dites-lui qu'il y a du mal, à la métairie...

Et plus bas, il ajoute :

— Quelqu'un de mort...

— Rosa? s'écrie la vieille en se signant.

— Non, pas elle... Enfin, allez, je dirai la chose à madame Claire.

Alida commence à comprendre. Un moment, elle s'appuie contre le piliec de la cheminée, comprimant à deux mains sa poitrine débridée.

— Dieu ait pitié de toi, tiens, mon garçon, murmure-t-elle. Assieds-toi, pauvre ! Je vais réveiller Madame... Mais d'abord je monte dans ma chambre, passer une jupe et me mettre le foulard sur la tête, que je n'oserais pas me montrer comme ça.

Dans sa chambre, qui est au-dessus de la remise, tout en se faisant présentable, elle se parle à demi-voix.

« Un mauvais coup, bien sûr... Tous ces garçons sont devenus terribles, là-bas aux tranchées, à force de tuer des chrétiens... Elle ne

finira donc pas, cette guerre?... Qui a-t-il frappé, le Maximin? Rosa, peut-être, bien qu'il dise qu'elle est en vie, mais qui sait s'il dit vrai? Ou quelque galant de sa femme; il n'en manque pas, bien sûr... S'il voulait les tuer tous! Le meurtre d'un homme, à Pélougat... 'Bou Viouf Que va-t-on dire dans la contrée? Et Madame! c'est ça qui va lui faire un mauvais réveil, sur sa digestion ! Ce n'est pas pour ce qu'elle a mangé hier à souper, elle n'a même pas touché au ragoût de pois; pourtant ils étaient bien tendres et bien cuisants, et je les avais bien préparés. Mais voilà quatre jours qu'elle ne mange autant dire rien. Sûr que c'est à cause que M. Charles n'a pas écrit, et qu'elle est inquiète, ma perlote!... y>

Tout en dévidant son chapelet de mots, sans points ni virgules, sans changement de ton ni de vitesse, elle est redescendue dans la cuisine. Elle voit Maximin toujours immobile, assis à la place où elle l'a laissé. Alors» elle gagne, par le grand corridor, la chambre où repose sa maîtresse.

Avant de frapper, honteuse de ce qu'elle va faire, elle écoute ; si par hasard Claire était éveillée, elle aurait moins de gêne... Mais nul bruit, nul frôlement ne se perçoit de l'intérieur, pas même une respiration. Alida s'en étonne.

,« C'est que je deviens dure d'oreille, ditelle. Je n'ai plus que les yeux de bien bons, tenez ! y>

Elle se décide à frapper, d'abord tout doucement, avec l'intention naïve de moins troubler la dormeuse, puis plus fort. Rien ne répond.

« Comme elle dort, la pauvrote !... Quel dommage... »

Ma foi, mieux vaut encore entrer franchement, sans frapper, comme le matin quand elle apporte le thé. Dans le petit vestibule où sont accrochés les vêtements, elle hésite. Elle appelle :

— Madame!...

Puis, troublée par le silence qui persiste, et la voix déjà fêlée :

— Claire... Ma perlotel...

Pour le coup, elle a peur tout à fait : Claire n*a jamais eu le sommeil aussi lourd. La vieille main tâtonne autour du commutateur. La lumière... La chambre...

La chambre est déserte. Le lit est ouvert, mais vide, à peine creusé par la marque du corps. Tout de suite, Alida se rend compte que les mules de Claire et sa robe de chambre sont absentes...

Il lui faut s'asseoir un instant pour rassembler ses idées en déroute. Elle est si chavirée qu'elle pense, cette fois, sans parler... Maximin... Claire... Un mort à Pélougat... Elle se met à sangloter.

« Claire... Claire... ma perlote... Où es-tu? »

Mais elle s'arrête de pleurer. Il s'est fait du bruit au-dessus de sa tête, au premier étage. Ravagée de peur, mais épouvantée surtout par a solitude dans cette chambre vide, elle se précipite dehors, elle gagne l'escalier, elle crie de toute sa force... (c Monsieur Alain! Monsieur Main... » Ses jambes la trahissent, elle bute avec iracas sur une des marches, se ramasse, achève

de grimper, criant toujours dans des larmes : « Monsieur Alain ! Monsieur Alain ! »

Au moment où elle arrive devant la chambre d'Alain, elle y perçoit des chuchotements, des pas précipités... La porte s'ouvre, et sur le seuil paraît Claire, en robe de chambre si qaal ajustée que la moitié d'une épaule est découverte. Les cheveux s'éparpillent sur le dos.

Les voilà face à face, la maîtresse et la servante. Claire, tournant le dos à la lumière, barre l'entrée et la vue de la chambre. Ses yeux disent la suprême angoisse de la honte ; ceux d'Alida avouent d'abord l'incompréhension, l'impossibilité de relier ce qu'elle voit avec l'ordre des choses, avec la réalité croyable.

Puis, soudain, si bornée qu'elle soit, femme pourtant et femme qui jadis a aimé, elle comprend.

Et aussitôt s'accomplit en elle ce miracle de la tendresse absolue, de la sujétion totale d'une âme à une autre âme : la honte de cette coupable bien-aimée qui a surgi devant elle dans la nudité de sa faute devient sa honte à elle; elle

l'adopte, la fait sienne. Et pour jeter dessus un voile, comme les enfants du patriarche sur le désordre de leur père, cette humble tête aux idées primitives trouve les mots nécessaires, les mots uniques qui permettront à Claire et à elle de continuer à vivre l'une auprès de l'autre, de continuer à se regarder et à se parler, le long de la vie... Ils jaillissent naturellement de ses lèvres, ces mots pieux, ces mots sauveurs, noyés dans le flux du bavardage accoutumé :

— Ah! ma perlote, que j'ai eu peur. Figuretoi que je te cherche dans ta chambre pour Maximin qui est revenu en pleine nuit et qui veut à toute force te parler ; il est revenu de la guerre, et il a fait quelque mauvais coup à Pélougat, je te conterai tout à l'heure... Et voilà que je ne te trouve pas dans ta chambre, et qu'au-dessus j'entends des pas dans celle de monsieur Alain. Tout de suite je me dis : € Monsieur Alain s'est trouvé malade ; Madame a entendu qu'il se plaignait, et elle est montée pour le soigner... » Va! j'ai compris... comme si j'avais été là...

Sa voix n'a pas hésité, n'a pas tremblé pour mentir. Mais pourtant il lui faut reprendre haleine, oh! un instant très court, et tout de suite elle repart sans laisser à Claire le temps de placer un mot.

— Alors, comment est-il, le cher homme? xMieux, n'est-ce pas? Bon! Ce n'était rien. Il n'avait pas trop bonne mine hier soir après souper, et je me pensais : « Voilà monsieur Alain avec sa ligure pâle d'autrefois, comme lorsqu'il est arrivé à l'Orme, au commencement de cette maudite guerre. i> Dis -moi, madame? Tu peux venir en bas « avé » moi? 11 y a le Maximin, comme je te le disais, qui est rentré cette nuit à Pélougat sans avertir, et sans doute qu'il aura rencontré quelque galant à sa femme, sans doute qu'ils se sont battus ; enfin il dit, il dit (et les larmes, dociles, noient la voix de la vieille servante), il dit qu'il y a quelqu^un de mort, Dieu ait pitié de son âme ! mais j'espère bien que c'est seulement une blessure... Allons, viens, descends, appuie-toi sur moi, ma pcrlote...

LA NUIT FINIRA IÇf

Et passe un moment dans ta chambre, hé ? pour t'arranger un peu... Cela t'a tellement troublée, je comprends, cette maladie du cher monsieur Alain en pleine nuit, et moi qui arrive par là-dessus avec mon histoire de mort d'homme!... Appuie-toi bien en descendant l'escalier ; on n'y voit pas trop clair, et tu trembles toute, pauvrote!... Là... C'est la dernière marche... Maintenant, allons dans ta chambre. J'y ai laissé l'électricité allumée... Tu n'as pas besoin de moi? Non, tu préfères être seule un petit moment?... Bon... Je reste à la porte. Prends ton loisir. Le Maximin peut bien attendre...

Plus tard, quand des jours, des semaines, des mois auront passé sur le souvenir de cette nuit, Claire s'étonnera de trouver dans sa mémoire si peu de détails précis, et dans son cœur si peu de traces d'émotion au rappel de l'entretien qu'elle

tut alors avec Maximin, et de ce qui s'ensuivit : dain conduisant le justicier chez le maire en

l<^6 LA NUIT FINIRA

qu'on réveille pour qu'il constate la mort; l'interrogatoire de Rosa, — puis, dans la journée qui. suivit, le retour de Roland, confiant à sa cousine le hasard qui Ta sauvé :

— Un ami rencontré m'a invité à dîner; je suis rentré à mon hôtel après minuit, trop tard pour obéir à l'appel de Rosa.

Dans les souvenirs de Claire, la succession de tous ces événements défilera, estompée, presque irréelle, comme des bribes d^un roman lu jadis, à demi oublié, indifférent...

Ce qui restera, pour elle, l'inoubliable et toujours présente réalité, avec la netteté de lignes, de couleurs, d'accent de la chose non seulement vécue, mais qu'on est en train de vivre, — c'est le face à face subit de son désordre d'adultère avec la candeur d'Alida, la honte du secret de sa chair et de son cœur dévoilée, les yeux de la servante s'éclairant soudain, d'avoir compris, la minute où la maîtresse s'est sentie à la merci de la servante, et s'est dit : « Va-t-elle me renier?... » puis le flux bienfaisant des vaines et pieuses paroles, la descente marche à marche.

appuyée sur celle qui refusait de la juger, et qui jamais, jamais, au cours de leur vie commune, ne voudrait plus se souvenir, ne voudrait même plus avoir compris.

Secteur 146, 2 mai iÇfi^.

u dois être inquiète de mon silence, ma chère femme, et Alain aussi.

Cependant, à l'heure où je t'écris ceci, je me porte à merveille. Seulement j'ai changé de secteur, comme tu le vois et comme je te l'avais fait pressentir. J'ai aussi changé de fonctions. Au lieu de réparer des ponts et des routes, ma compagnie est affectée au travail des minçs. D'autre parc, toute correspondance est supprimée depuis huit jours dans notre nouveau secteur. Tu devines pourquoi. U

LANUITFINIRA I99

y a grand branle-bas ; on craint les indiscrétions. Un hasard me permet de t'envoyer ce mot : le sous-lieutenant Bigou, de la même compagnie que moi, veut bien l'emporter, et s'efforcera^ de te le faire parvenir. Il part en permission pour Nérac, où sa femme vient d'accoucher. Je profite volontiers de sa complaisance, car j'ai à te confier cœur à cœur certaines choses sérieuses.

« Je t'ai dit qu'on prépare quelque chose dans notre secteur. Eh bien, ma chérie, je suis de ce quelque chose; c'est-à-dire que j'y ai mon rôle. Oh ! je n'aurai pas à sortir des parallèles à l'heure H, en levant ma canne et en criant : « Allons, les enfants, du cranî... y> Je l'aurais fait, il me semble, comme un autre; mais les territoriaux de mon âge ne sont plus assez lestes pour cette gymnastique. J'ai simplement à préparer et à faire éclater une mine.

« En quoi cela consiste? Voilà. On creuse un chemin de taupe jusqu'aux lignes ennemies; on bourre le fond d'explosifs; on allume le tas, à distance bien entendu. Tout saute, tranchées.

fils de fer, Boches, tout; l'infanterie occupe vivement le cratère et on part de là pour prendre la tranchée voisine. Cette dernière opération n'est pas confiée, je te le répète, à de respectables sapeurs territoriaux. La mine une fois préparée et le cordon Bickford allumé, notre tâche est accomplie.

« C'est moins glorieux ; ce n'est pas sans danger. Tandis que nous, les taupes françaises, nous cheminons sous terre aussi silencieusement que possible, des taupes boches nous guettent, et, si elles nous ont repérés, un autre tunnel chemine à côté du nôtre, ou même sous le nôtre, dans l'intention de faire sauter le nôtre et nous avec : c'est à qui sera le plus malin, à qui saura mieux écouter le grattement du voisin et dissimuler le sien.

(c A vrai dire, tous ces travaux et contre-travaux n'aboutissent souvent à rien : quelque chose rate au dernier moment, ou bien, s'apercevant qu'on est repéré, on abandonne... N'importe : c'est moins « pépère », comme disent les poilus, que mon service précédent : tasser

des pierres sur les chaussées défoncées ou rapiécer des arches et des culées. Voilà pourquoi je suis bien aise de t'écrire avant le grand jour : trente-six heures avant, si je suis bien renseigné. a Ma Claire chérie, je te l'avoue sans vergogne : cela m'embêterait beaucoup d'être tué. J'aime la vie, où j'ai eu de cruels moments, mais qui m'a donné ma large part de bonheur en m'entourant d'affections fraternelles comme celles de l'abbé Bacqué et d'Alain, d'affections conjugales comme celles de Marie-Rose et comme la tienne. Tu ne m'en voudras pas, j'en suis sûr, d'écrire le nom de Marie-Rose à côté du tien. Quand on est obligé, comme je le suis en ce moment, de compter avec la mort pour ses projets immédiats, on dit ce qu'on pense, à fond, sans précautions mesquines. Avec la même sincérité et certain que Marie-Rose, là où elle est, ne m'en voudra pas, j'ajoute que je t'aime autrement que je ne l'aimais, et probablement davantage : car je n'avais pas, pour elle, plus de tendresse, et j'ai pour toi plus de passion.

(C Ma femme chérie, tu ne peux même pas imaginer le besoin que j'ai de toi, mon désespoir à être éloigné de toi, le bouleversement à la fois délicieux et affreux où me mettent les souvenirs de mon récent séjour à l'Orme... Où en suis-je?... Si je pense à tout cela, je n'aurai plus le courage de continuer...

ce Résumons : j'aime la vie parce que tu existes, parce que tu es dans nia vie, et je ne voudrais pas mourir parce que j'ai à peine entrevu le bonheur de t'avoir à moi; c'a été comme un de ces rêves du matin, l'été, lorsqu'on se rendort au petit jour et que, presque aussitôt après, il faut secouer le sommeil et se lever.

(( J'aime la vie parce que tu es ma vie. Quand je cause avec le bon Dieu dans mes prières, j'essaie de le convaincre qu'il m'en doit encore un peu, afin que je te revoie, que je te possède au moins un bout de temps à loisir; que je revoie aussi Alain, que je guide et que je protège sa jeunesse; afin que je vous serve à quelque chose, à tous les deux, que vous usiez de ma tendresse, de mon expérience, de mon dé-

vouement. Parfois il me semble que le divin Maître me répond en souriant, qu'il me dit : € Entendu. Ne t'en fais pas! Tu retourneras à (( rOrme avec tous tes membres, et tu vieilliras c entre ta femme et ton beau-frère... » Alors je suis heureux. Mais est-ce bien le divin Maître qui me répond? N'est-ce pas moi-même qui lui prête la réponse désirée? Comme on se sent seul, faible, incertain, déshérité, par moments! Comme on sent vaciller en soi les piliers mêmes de sa foi, de son espérance, tout ce qu'on croyait inébranlable !

(T Malgré tout, si je dois ne plus revenir, je mourrai en bon chrétien résigné et confiant. Mais si je ne reviens pas, que deviendras-tu, toi? Que deviendra Alain, qu'après toi j'aime pardessus tout? Voilà mon grand souci, lorsque j'arrive à prendre assez sur moi pour ne plus penser seulement à moi, et à ne plus m'apitoyer sur moi seul. Je me dis alors : « Elle est « jeune. Elle est charmante. Elle aura, après « moi, tout ce que je possède. Il ne manquera <r pas de prétendants à remplacer le pauvre

« Charles ! » Cette idée me cause un mauvais chagrin jaloux, hargneux. Pourtant je sais bien que je n'ai pas le droit de te dire : « Reste (( veuve toujours si je disparais. )) J'aurais le droit de te le dire que je ne te le dirais pas.

(( Depuis que je suis au front, et surtout depuis mon retour de permission, j'ai bien réfléchi à tout cela. Je me suis pris la tête dans les mains. J'ai tâché de faire abstraction de moimême, de ne penser qu'à ton bonheur. J'ai prié : j'ai demandé à Dieu de m'éclairer. En t'écrivant ce que je vais t'écrire à présent, j'ai la conviction de traduire l'injonction de ma conscience et te conseiller ce qui vaut le mieux pour toi. Si j'étais sûr que tu suivras mon conseil, je ressentirais un grand apaisement : il me semble que l'arrachement de la vie me ferait moins de mal.

a: Tu vas éprouver d'abord une certaine surprise : ne te rebelle pas d'avance. C'est moi qui ai raison : ceux qui savent imminente la possibilité de mourir regardent les choses de la vie avec une lucidité extraordinaire.

LA NUIT FINIRA 20f

« Un homme est auprès de toi, que j'aime le plus au monde, après toi. Il était encore une sorte d'enfant malade et boudeur quand tu l'as connu; il te redoutait et te détestait à l'avance. Non seulement ta sollicitude lui a rendu la santé, mais tu l'as conquis par ta bonté, par ta grâce : on ne te résiste pas, ma femme chérie.

« Si je disparais, et si tu te remaries, que deviendra-t-il?

(c Comprends-tu que mon angoisse est double, à songer qu'un inconnu vivrait auprès de toi, et que mon frère Alain, exclu de ta vie par ton remariage, serait de nouveau seul au monde?

(( Je ne veux rien ajouter; et tu comprends que je ne veuille rien préciser. Moi disparu, mon vœu serait que les deux êtres qui occupent tout mon cœur ne se séparent jamais. Leur serait-il possible de continuer à vivre à l'Orme comme à présent, sans que le monde les condamne? Je crains que non, et je veux qu'ils sachent l'un et l'autre que j'ai, plein de vie, de sérénité, de sang-froid, envisagé cet avenir, et que toute résolution qu'ils prendraient alors

2o6 LA NUIT FINIRA

pour rendre possible et régulière la continuation de leur vie commune est d'avance approuvée par moi.

(( Là... ce que j'avais tant à cœur de te dire est dit tant bien que mal...

« Ce n'était pas commode. C'était même si malaisé que, pour y parvenir, j'ai dû ruser avec moi-même, et commencer ma lettre comme si c'était celle d'un homme vivant : et pourtant, mon cher amour, tu comprends bien, au point où te voilà arrivée de cette lettre, qu'un mari vivant ne peut pas faire lire à sa femme les lignes que je viens d'écrire. Pour qu'il puisse les écrire, il lui faut être assuré qu'elles seront lues comme un testament.

« Et cette lettre est bien un testament.

« Je ne t'ai pas menti en te disant que je la remets au lieutenant Bigou : mais c'est lui que j'ai désigné comme la personne qui doit être avisée si je succombe : il télégraphiera la nouvelle à l'abbé Bacqué, et en même temps te fera parvenir ma lettre.

« En l'écrivant, j'espère encore qu'elle ne

sera pas remise; si elle t'est remise, ne va pas croire que mes dernières heures ont été tourmentées par le désespoir. Je ne suis pas, en ce moment, désespéré. Je ne ressens pas en moi cette affreuse certitude de la mort dont m'ont fait part divers combattants, à la veille de la mort. Je ne sais pas si je mourrai. Je crois même avoir plus de chances d'en revenir que d'y rester. Mais j'ai tout de même trop de chances d'y rester pour ne pas te léguer, avec tout ce que je possède, ma volonté dernière.

« Ma Claire bien-aimée, je te dis adieu. Le sacrifice que je fais de ma vie, assez d'autres en donnent l'exemple autour de moi pour que je ne le juge pas extraordinaire ou héroïque : je le fais en bon officier et en bon chrétien, sans enthousiasme, mais fermement. De ce que la mort peut m'enlever, je ne regrette presque rien : situation, argent, agréments de la vie, à la minute où me voilà, on s'aperçoit qu'on donnerait tout cela pour être sûr de vivre, n'importe comment. Mais j'ai un regret infini d'Alain et de toi, et de toi, comme c'est naturel, beaucoup plus

que d'Alain... Si je ne t'avais jamais connue, si tu n'étais pas mienne, je ne ressentirais pas cette sombre rancune qui trouble mon sacrifice quand je dis au Maître de nos destinées : « Que votre (c volonté soit faite. » Mon cœur le dit avec mes lèvres pour tout ce qui me concerne et m'appartient... sauf pour toi.

« C'est que, vois-tu, ma chérie, tu ne pourras jamais imaginer ce que tu es pour moi : je fus toujours si gauche, si timide, lorsque j'ai tâché de te le faire entendre ! Je te sentais au-dessus de moi, non seulement par la race, — trop belle, trop élégante, — mais aussi par le caractère, l'esprit... enfin d'une autre espèce physique et morale que moi. Quand je te regarde, quand je t'ai dans mes bras, il m'arrive de penser (comme on pense parfois en rêve) : « Mais (( non... ce n'est pas vrai... ce n'est pas raisonce nable... je vais m'éveiller. > Et mon tourment, parmi ce grand bonheur, ce fut que sans doute tu évaluais aussi ces différences, que peut-être tu en concevais de l'humeur ou du regret, et qu'il y avait en toi un peu d'impatience contre moi.

ce Oh! tu ne me l'as jamais laissé voir : tu es trop tendre, trop fidèle, trop bonne pour cela... Mais^si tu savais quelle anxiété, quelle inquiétude comporte un amour comme le mien. J'ai beau avoir l'air d'un bon papa tranquille, positif, gourmand et soucieux de ses aises, je ne crois pas que même un nerveux comme Alain puisse ressentir les subtiles petites peines qui de temps en temps angoissaient mon bonheur.

« Oui, Claire : j'ai connu par toi le meilleur de la joie humaine, mais j'ai aussi souffert par toi, — sans qu'il y eût rien de ta faute, — souffert, moi, Charles Teyssèdre, équilibré et bon vivant, tout comme souffrent les .héros des romans et des pièces : souffert pour des idées, des nuances, des imaginations, des riens, souffert de ma joie même. Il me semblait que tu ne la partageais pas entièrement (hélas! j'en suis sûr) et je n'en accusais que moi. Tu peux bien te figurer quelle confusion, quelle amertume il en résultait pour moi. Encore une chose que je ne peux te dire que par testament.

«Allons! même par testament, j'en ai

presque trop dit. Je veux que tu gardes l'image dernière de ton mari tel qu'il était, ni meilleur ni pire, avec toutes ses petitesses et toutes ses faiblesses, mais aussi avec sa seule grandeur, qui est la grandeur même de son amour'pour toi !

(( Et maintenant, un peu de feriHeté! Je vais te dire adieu d'aplomb, sans pleurnicheries : on a son amour-propre. Adieu, ma Claire, ma petite chérie, ma petite femme. J'embrasse tes cheveux qui sentent bon comme la sève des jeunes arbres; j'embrasse tes beaux yeux, ton cou, ta bouche... Au moment où je suis, c'est étrange, on se sent enchaîné par une pudeur : on n'ose pas dire à sa femme tout ce qu'on lui disait de près, tout ce qu'on a le droit de lui dire : c'est comme si l'on était dans une église ou dans un tombeau... Mais mon souvenir re possède toute, chère épouse si douce, si émouvante; elle revit notre union absolue que tu as consentie, la fusion de nos corps et de nos âmes. Ma femme! ma femme I Je me répète ce mot-là tout haut, et chaque fois je m'émc-^"--!-^ que cela ait été, que tu aies été ma femnu .

lanuitfinira 21

<i Adieu, ma femme, ma femme! Aucune autre image que la tienne ne vivra dans ma pensée à l'instant où la vie me quittera. Garde, sans y enchaîner ta vie — je ne le veux pas! — garde mon souvenir comme celui de l'être humain qui t'a le plus aimée, qui ne regrette de la vioi que toi seule, et dont le seul réconfort, s'il doit ne plus te revoir, est d'avoir osé, dans cette heure d'agonie morale, te dire comment il t'aimait.

(( Charles. »

^^^^^^'^ouR les habitants et les voisins de l'Orme, c'était une tradition que la feuillaison de l'arbre géant, selon qu'elle était prématurée ou tardive, annonçait l'été sec ou pluvieux. Au 7 mai de cette deuxième année de guerre, — trois jours avaient coulé depuis l'arrestation de Maximin, — l'arbre ombrageait déjà puissamment, de ses rameaux surchargés de larges feuilles vert tendre, le versant de toiture et la façade de la vieille maison qui regardent le levant.

Tarie, qui pour la première fois depuis son deuil avait déjeuné à l'Orme avec Alain et Claire, et qui, le déjeuner fini, sirotait un petit verre d'armagnac sous la voûte déjà impénétrable aux rayons du soleil, ne manqua pas d'évoquer cette croyance proverbiale.

— Mon pauvre Arnaud se réglait dessus chaque année pour ses sulfatages. Si l'arbre était précoce, il prévoyait une année sèche ; trois sulfatages suffisaient. Il s'approvisionnait en conséquence.

Elle parlait volontiers du défunt, en faisant toujours, selon l'usage méridional, précéder son nom de l'adjectif « pauvre ». Elle en parlait, non plus comme de son vivant pour railler ou condamner ses défaillances, mais seulement pour rappeler ses qualités de douceur, sa charité, son intelligence des choses rurales, l'affection que lui vouaient tous les gens de service. Evidemment elle l'aimait davantage, depuis qu'il ne pouvait plus la tromper. Sa mort la peinait, mais lui assurait l'apaisement. Maigre et Alerte dans ses vêtements de crépon noir, elle

ne perdait pas un instant pour mettre en ordre la succession, prendre en main le gouvernement des terres, que Roland, bientôt mobilisé, ne lui disputait pas : elle s'était d'ailleurs empressée d'envoyer Roland chez sa tante du Médoc, pour le soustraire à toute envie de revoir Rosa. Enfin, elle s'installait dans son veuvage — comme on s'installe dans sa cabine pour un long voyage — le plus confortablement possible.

Claire, elle aussi, se rappelait le dicton de l'arbre :

— Chaque printemps, le métayer de Pélougat me le citait, — dit-elle, — qu'il fût ou non le même que l'année d'avant. La tradition fait partie du cheptel, et se transmet avec les charrues et les herses.

Alain se taisait. Il regardait parler Claire sans entendre ce qu'elle disait. Son départ pour le dépôt était fixé pour le début de la semaine suivante; il lui restait quatre fois vingt-quatre heures à passer à l'Orme. Dans son cœur bouleversé, l'angoisse du lendemain se heurtait avec le remords du présent. Il pensait : c Quatre

jours, et tout sera fini; et nous ne pourrons plus être coupables. y> Une hâte impatiente du déchirement final le possédait, comme il arrive de souhaiter la fin d'un être cher, parce qu'on ne peut plus soutenir la vue de son agonie. M""* de Ribière reprit :

— Toujours rien de ton époux, petite?

— Rien, Tatie.

— Tu n'es pas inquiète?

Non, Claire n'était pas inquiète. Le silence de Charles s'expliquait doublement : il changeait de secteur, et Ton préparait une offensive partielle sur le front de Lorraine.

— Il n'en sera pas, de cette offensive?

— Il y contribuera, m'écrivait-il tout récemment, en entretenant les routes d'accès pour le ravitaillement. Il m'a même donné là-dessus des détails très intéressants.

Elle chercha dans son réticule la dernière lettre du front, vieille d'une douzaine de jours, et en lut deux pages. Parler de Charles à Tatie en présence d'Alain lui causait un malaise intolérable : cette lecture l'en dispensait et lui four-

2l6 LA NUIT FINIRA

nissait une contenance. Charles contait les routes sillonnées d'une double file de camions, et les bataillons de territoriaux ne cessant pas d'empierrer la chaussée sous le roulement même des lourds châssis.

Avec son habituelle impertinence, Tatie coupa la lecture.

— J'ai lu tout cela, à peu près, dans VExpress du éAîidi... un article très bien écrit, signé par un général : général Z..., je crois, ou général M... enfin, une initiale, seulement... Autre chose. Je voulais te demander : as-tu causé avec Rosa avant son départ pour Agen?

Claire ne se fit pas prier pour changer d'entretien. Réintégrant dans son petit sac la lettre de Charles, elle répondit :

— Oui, Tatie, j'ai vu Rosa ce matin même.

— C'est sérieux, son projet de rester à Agen tant que son mari sera à la prison du dépôt?

— Mais oui. Elle s'installe chez une sœur de Maximin, qui est couturière au faubourg du Pin. En sorte que me voilà sans personne à la métairie, en pleins labours de vigne.

— Elle l'aime donc, son Maximin?

— Sans doute.

— Il n'y paraissait guère : tu peux le demander à Roland!

Pour son fils unique, la veuve d'Arnaud n'avait aucune des sévérités qu'elle réservait naguère à son mari. Au contraire, elle citait volontiers ses bonnes fortunes.

Alain suggéra :

— Rosa a une âme de captive... Elle suit le mâle qui a terrassé l'autre mâle.

Claire fut sur le point de parler. Elle avait en effet reçu le matin même des confidences de Rosa avant son départ, mais elle n'avait pas eu le temps de les raconter à Alain. Elle entendait encore la voix brisée de la jeune femme :

— Je voudrais que monsieur Roland sache lue je l'aime toujours plus que tout... Mais de

penser qu'il aurait pu mourir, lui, à la place de l'autre, et que c'était moi qui l'avais appelé!... Ah! madame Claire... maintenant que j'ai vu faire ce Maximin, qui est si terrible, je ne veux plus. Je ne pourrai plus, jamais, jamais...

2l8 LA NUIT FINIRA

Ainsi avait parlé Rosa, toute tremblante à l'idée, naïvement exprimée, que « c'aurait pu aussi bien être monsieur Roland, et que c'aurait été bien pire, parce que monsieur Roland, elle l'aurait laissé entrer tout de suite... » Comment rétablir l'équilibre moral, le sens du permis et du défendu dans ce cerveau de femme désorienté? Claire ne l'avait pas tenté. « Je ne vaux pas mieux qu'elle, avait-elle pensé; je vaux moins qu'elle puisqu'elle retourne à son mari. » Et elle avait promis de transmettre à son cousin cet adieu tendre et inflexible.

— Une chèvre est une chèvre, déclara Tatie en se levant, et on n'en fera jamais une brebis. Mes enfants, je vous laisse ; le meunier de Saint- Avit m'attend au château pour le renouvellement de sa « baillette ». Au revoir, petite (elle embrassa Claire). Au revoir, mon garçon (elle tendit deux doigts de la main droite à Alain). Votre armagnac est fameux : si vous voulez m*en donner une bouteille pour ma fête, je ne la refuserai pas. Allons ! à bientôt.

Elle partit vivement, ses crêpes flottant à

droite et à gauche de sa ferme silhouette noire. A vingt pas elle se retourna :

— La messe pour mon pauvre Arnaud... Samedi... à huit heures !

Vingt pas encore, nouvelle volte :

— Si tu as un mot de ton mari, préviens-moi tout de suite.

Et cette fois, reprenant sa vive allure, elle s'éloigna sans plus se retourner.

Claire et Alain pensèrent en même temps : <L Comme elle insiste surlesilencede Charles !...)) Mais ils laissèrent couler quelques minutes sans oser se communiquer leur remarque. C'est que, désormais, une gêne extrême paralysait leurs tête-à-tête.

Les amants ordinaires, établis dans la possession comme dans un bénéfice paisible, peuventils imaginer de quelle ardeur éperdue les révoltes de la conscience activent, enflamment la passion victorieuse? Ce n'est pas la satisfaction d'un attrait furtif, ce n'est pas un frisson de la chair ou une joie de l'amour-propre que cher-

chent ceux-ci : c'est proprement la raison de vivre qui leur paraît, à certains instants, enclose dans un certain visage, dans l'étreinte d'une main, dans le suprême abandon d'un corps. Ils savent que c'est leur perdition, et pourtant ils s'y précipitent, comme un passager se jette dans la mer pour échapper au navire en feu.

Puis, le cycle douloureux recommence.

De mornes instants suivent le tragique oubli de tout : ils se considèrent et se condamnent. Infatigablement, Claire et Alain, dans les minutes qui suivaient leurs défaillances, reconstruisaient l'espoir de vaincre l'invincible. Leur mépris d'eux-mêmes, ils le prenaient pour une résurrection de leur conscience...

De nouveau, et d'un cœur sincère, ils appelaient cette séparation qui, d'heure en heure, s'avançait vers eux.

Ils l'auraient alors voulue immédiate : Ah ! se désenchaîner l'un de l'autre, heurter leur désir réciproque à de l'impossible, ne plus pécher parce qu'on ne peur plus pécher... Point de mots assez durs pour flétrir leur amour, ni de ser-

ments assez solennels pour cabaler contre lui... Mais déjà- tandis qu'ils blasphémaient ainsi, une force subtile, d'abord insensible, puis grandissante, commençait de les inquiéter, ralentissait la vigueur de leurs révoltes, les faisait renaître au besoin de se regarder sans colère, de s'approcher l'un de l'autre. De nouveau ils sentaient le péril tout proche : ardents et désespérés, ils souhaitaient et détestaient la chute prochaine dont ils ne doutaient déjà plus.

Cette fois pourtant — quand la noire silhouette aux crêpes flottants eut disparu de l'autre côté de la route, — ils s'étonnèrent de moins ressentir l'angoisse de leur solitude à deux : une autre angoisse, toute nouvelle et de plus en plus intense, pointait au fond d'eux-mêmes ; le -vthme de leurs deux sensibilités était si parfai- - ment accordé qu'ils pensèrent la même chose, : connurent qu'ils le pensaient... Quelques miutes ils demeurèrent immobiles à la place où Tatie les avait laissés. Claire osa la première formuler ce qui les inquiétait.

— Comme Tatie a insisté sur le silence de Charles !

Qu'elle eût prononcé ces simples mots, Alain en éprouva du soulagement. Il les avait dans l'esprit et n'osait les dire.

— Oui, fit-il. Elle y est revenue à deux reprises. Est-ce qu'elle saurait quelque chose que nous ignorons ?

Claire secoua la tête. Elle connaissait sa tante à fond : ce qu'elle aurait su de particulier, elle l'aurait conté tout de suite, avec mille détails. Puis, sous le ton de sa double allusion à Charles, un réel souci transparaissait, un souci qu'elle aurait plutôt voulu cacher, qui lui échappait malgré elle.

— Pourtant, remarqua Alain, ce n'est pas la première période de silence... En décembre dernier, nous avons eu quinze jours sans lettre.

— Et cette fois, il nous a avertis.

Elle reprit la lettre dans son réticule. Debout l'un près de l'autre, ils la parcoururent ensemble; leur anxiété grandissait à ce point qu'ils se touchaient sans le moindre émoi. Charles disait

xpressément : « Mon unité change de secteur, et peut-être d'affectation; d'autre part une suspension provisoire des correspondances est à prévoir, pour des motifs que tu devines et que les journaux (je l'ai constaté) laissent déjà pressentir... Ne sois donc ni étonnée ni inquiète d'un silence même prolongé; écris-moi tous les trois jours un petit résumé de votre vie. Peut-être le recevrai-je. »

— Vous voyez, dit Alain... Il prévoyait que... Il n'acheva pas. A quoi bon la leurrer, er se

leurrer? Tandis qu'ils lisaient, une même phrase s'était comme détachée en relief du contexte, une phrase qu'ils n'avaient aucunement remarquée aux lectures précédentes :

<f xMon unité change de secteur, et peut-être d'affectation... y>

— Qu'est-ce que cela veut dire? murmura Claire, pointant sur cette ligne l'ongle de son index.

— Qu'il va faire autre chose... un chemin de fer... des fortifications de campagne. Et encore... non... puisque tout de suite après il raconte

rempierrement des routes, ce qu'il faisait déjà. Claire se dit à elle-même, tout haut :

— Cette lettre est du 26 avril. Aujourd'hui, c'est le 7 mai. Oui, Tatie a raison, c'est trop...

Ils se regardèrent, et lurent mutuellement dans leurs yeux l'étonnement, la confusion de s'aviser si tard que ce silence était anormal. Quelle criminelle inertie avait donc engourdi leur sollicitude !

— Allons relire les derniers communiqués, die Alain.

Tous deux rentrèrent dans la maison et regagnèrent le cabinet de Charles. Pour la première fois depuis la nuit du péché, ils se sentaient redevenus frère et sœur. L'amour s'arrachait d'eux comme un manteau enlevé par le vent.

Les numéros de V Express du zMidi étaient soigneusement empilés par ordre dans les bas rayons de la bibliothèque. Us prirent les quinze derniers, ceux qui contenaient le mémorandum de la guerre depuis la dernière lettre de Charles.

— Lisez, Alain.

LA NUIT FINIRA 22f

Il lut les deux communiqués quotidiens lentement, méditativement. Elle écoutait avec avidité. L'histoire jour à jour de la formidable catastrophe s'émietta, deux parcelles par jour, et si menues, si indistinctes! « Une tentative des Allemands pour prendre pied dans nos ouvrages avancés a été aisément repoussée... Duel d'artillerie sur le front de Champagne et en Lorraine... — Le sergent Ponsin a abattu son quatrième avion... — Rien à signaler... — Nous tvons évacué de nuit, sans être inquiétés ni même aperçus par l'ennemi, le saillant de Prunellières, dont la possession ne présentait aucun avantage... — Rien à signaler sur l'ensemble du ironc... ))

Tout était de ce ton, et c'était tout. Du brasier , ui consumait le monde, les peuples ne devaient percevoir que cette petite flamme vacillante, à peine la lueur d'une bougie.

— Il n'est pas question d'offensive en Lorraine là dedans? demanda Alain, posant le dernier numéro.

Claire avait remarqué la phrase : (c Duel

d'artillerie en Lorraine... d Mais qu'en pouvaiton conclure ? Elle demanda :

— Qu'est-ce que c'est que ce saillant de Prunellières, qu'on a évacué?

Ils cherchèrent fiévreusement le nom dans le dictionnaire, puis sur les cartes de tourisme. Ils finirent par découvrir un Prunellières dans la Somme, non loin de Doullens. Cette constatation les soulagea, comme s'ils avaient échappé à un danger. Ce fut une courte trêve, un faible apaisement. Puis le sentiment de leur ignorance et de leur impuissance les accable de nouveau.

— Ce serait trop horrible! osa murmurer Claire, toujours la plus courageuse des deux pour regarder et nommer les réalités.

Il se rapprocha d'elle sans rien dire, et, d'un mouvement soudain, ils s'écreignirent, mais non plus comme deux amants ; comme deux naufragés sur un récif, que l'assaut des vagues menace... Les pleurs de Claire jaillirent et mouillèrent le visage d'Alain. Elle sanglota :

— Que Dieu... Que Dieu nous frappe, nous

deux... mais pas lui, pas lui... Oh! mon Dieu! je vous en prie, pas lui!

Alain essaya de se ressaisir :

— Voyons... voyons... nous nous égarons... Il n'y a rien de nouveau... Ce n'est pas parce que Tatie...

Mais Claire hocha la tête :

— Je sens, dit-elle très bas, — et cessant de pleurer, — je sens une telle anxiété qu'il n'est pas possible que rien ne soit arrivé... Ce n'est peut-être qu'un accident, qu'une blessure, mais certainement il est arrivé quelque chose à Charles. N'est-ce pas, Alain?

— Peut-être, dit-il...

Comme elle, par cette communication mystérieuse que tous les êtres vraiment sensibles connaissent, qu'ils subissent sans se l'expliquer mais qu'ils ne peuvent pas plus nier que les symptômes d'un malaise physique, il sentait la nouvelle en chemin vers eux, à travers l'espace. D'où était-elle partie? Qui l'avait envoyée? Qui la portait? A qui, d'elle ou de lui, était-elle destinée? Était-elle proche ou lointaine? Quelle

quantité de douleur contenait-elle? Tout cela c'était encore le mystère : mais que la nouvelle cheminât vers eux, c'était déjà leur certitude.

Ainsi, dans un abri, des soldats qui écoutent le sifflement grandissant d'un certain obus entre cent autres savenr déjà que celui-là est pour eux.

Claire murmura une phrase, expression confuse d'une pensée confuse, mais qu'Alain n'eut pas besoin de se faire expliquer.

— Qu'est-ce que nous allons devenir?...

Alain comprenait : ce n'était pas de catastrophe matérielle que s'inquiétait sa compagne. Pour eux deux en ce moment rien d'humain ne comptait plus, sinon la vie ou la mort de Charles. Mais, derrière ce péril humain, la menace d'une catastTophe surhumaine les terrifiait. Si cela était, comment continuer d'exister euxmêmes, ayant fait ce qu'ils avaient fait? Ces deux consciences à vif connurent l'épouvante du jour, comme le roi de Thèbes arrachant ses yeux. Ohl mourir soi-même, disparaître avant. S'évader de la vie! Ils sentirent monter à leur cerveau cette tentation, étonnés que le visage de

la Mort leur semblât soudain désirable, attrayant, maternel. S'évader ensemble, la main dans la main, pour n'entendre jamais les mots irréparables. Ne pas savoir. Ne jamais savoir!... Si son complice avait proféré la suggestion, Claire eût dit : d Allons ! »

Lui, un sursaut de christianisme le retint. Pour lui, l'autre vie qui commence au moment où le dernier souffle expire sur nos lèvres était une certitude, une réalité aussi indubitable que sa vie actuelle, où participait son corps. La tentation de tuer ce corps ne pouvait durer qu'un instant, puisque, pour lui, tuer ce corps ne supprimait pas la vie vraie, c'est-à-dire la conscience et la responsabilité...

Il entrevit alors la seule chose qu'ils pussent faire pour empêcher qu'une attente comme celle-ci, même si elle se prolongeait sans aboutir à un événement, ne les conduisît à la folie ou au désespoir.

— L'abbé, murmura-t-il. L'abbé Bacqué. Allons le trouver et disons-lui tout.

— Oh oui! répondit Claire. Allons!

Sa foi chrétienne, mise à cette épreuve, n'en sortait pas intacte et victorieuse comme celle d'Alain : elle n'était plus qu'une femme désespérée, mais soudée, malgré le remords, à la volonté de l'homme qui lui avait révélé l'amour. De quelle ardeur elle reçut, venant de lui, l'idée de confesser sa faute! Elle n'aurait pas su discerner si le désir qu'elle en éprouvait était le retour à la loi divine prescrite ou seulement cet inexorable besoin de l'aveu qui finit toujours par posséder le criminel.

Elle fut la première à saisir le bouton de la porte. Alain l'arrêta :

— Allons-nous le trouver au presbytère?

C'était l'heure où, d'habitude, le prêtre faisait sa tournée chez les malades, chez les affligés; la vive imagination d'Alain venait de lui représenter la vaine course possible, Claire et lui errant dans le village ou dans les environs, à sa recherche. Il hésitait à quitter l'abri provisoire de la maison, de cette chambre où le péril s'était révélé.

— Mieux vaudrait l'envoyer chercher, dit-il.

Il s'assit à la table, et écrivit, sous les yeux de Claire qui suivaient tous les mouvements de sa main :

f Mon cher abbé, venez jusqu'à l'Orme le plus vite possible, Claire et moi vous en prions... »

Sa plume quitta le papier. Ayant jeté cet appel, il ne savait plus comment le justifier. Il aurait fallu dire : « Laissez tout et venez, comme pour un mourant... d Tandis qu'il cherchait, ses yeux se tournèrent du côté de Claire, et il aperçut que les traits de son visage se décomposaient. Elle reculait vers le mur :

— Claire?... dit-il, posant la plume.

Elle le fit taire de la main. Sa voix dit, dans un souffle :

— On vient!...

Oui. Des pas vers la maison. Des pas assez lourds, qui s'activaient, puis s'arrêtaient, comme si le visiteur eût hésité. Les pas se décidèrent tout d'un coup; le gravier craqua de plus près; une poule effrayée détala, en gloussant, de l'allée vers la prairie; par les contrevents entre-

bâilles, les deux complices distinguèrent la silhouette qui passait.

— L'abbé, fit Claire.

Alain parut soulagé. Mais Claire demeurait debout contre un fauteuil adossé au mur; on eût dit qu'elle voulait s'asseoir et que ses jambes raidies refusaient de ployer; sa figure se dévastait.

Ils entendirent un colloque de l'abbé avec Alida, rencontrée au seuil du chai.

— Je ne les ai pas vus sortir, disait la voix de crécelle de la vieille servante; sans doute monsieur le curé les trouvera à la bibliothèque.

— C'est lui qui va nous dire... murmura Claire.

Alain partagea aussitôt sa certitude. Les secondes durant lesquelles ils perçurent, au bruit des pas, le retour de l'abbé vers eux, son hésitation, avant d'entrer, devant le seuil de la bibliothèque, turent les plus atroces : l'apparition de la soutane noire dans la porte ouverte avec précaution leur fut presque un soulagement; leurs nerfs ne pouvaient plus attendre. Mais leur attitude et leurs visages étaient si désespérés que

l'abbé en reçut un choc. Il s'attendait à surprendre : c'est lui qui fut surpris et bouleversé. Tout le plan charitable qu'il avait combiné d'avance en fut renversé. Il balbutia :

^- Alors? vous savez...

Et ne contenant plus son propre chagrin, puisque eux aussi savaient, il s'abattit sur le canapé de cuir et fondit en larmes. Son tricorne fané, qu'il n'avait pas ôté, oscillait sur sa tête au rythme de ses sanglots; il répétait, les yeux cachés par le creux de sa main droite :

— Mon pauvre Charles! Mon pauvre Charles. Claire ne bougeait toujours pas, figée contre

le même fauteuil, les paupières sèches. Les choses visibles, cette pièce familière, la fenêtre aux contrevents entre-bâillés, la table, le tricorne secoué, Alain, tout commençait pour elle à descendre doucement, comme un ascenseur qui démarre pour le retour. Elle entendit, de très loin, semblait-il, et mêlée à un sifflement qui naissait et croissait dans ses oreilles, la voix d'Alain demandant :

— C'est... c'est fini?

De plus loin encore elle perçut la réponse de l'abbé :

— Oui... Le 5 au matin, un peu après six heures... La mine qui devait...

Elle n'entendit rien de plus. Elle sentit qu'elle coulait assise sur le fauteuil, elle ne tombait pas, elle s'asseyait, mais comme si elle n'avait plus de pesanteur, et comme si le siège n'avait pas de résistance. Puis elle plongea dans un éther vitreux, privée de toute sensation, de toute pensée, sachant pourtant qu'elle existait toujours... Cela dura un temps inappréciable, pendant lequel elle ne souffrit pas; ensuite, elle remonta à la conscience et à la perception avec la même lenteur, la même douceur... Les voix se firent entendre confuses, puis plus distinctes, plus compréhensibles. Assise sur le fauteuil, les yeux ouverts de nouveau, elle voyait Alain et Tabbé se parler. Elle entendit l'abbé dire :

— Ce lieutenant Bigou a reçu la dépêche étant à Nérac, chez sa femme qui vient d'accoucher. C'est moi qu'il devait prévenir en cas d'accident, d'après les instructions de Charles.

LA NUIT FINIRA 2']if

Comme il était également porteur d'une lettre pour Claire, il a eu la générosité de tout laisser, dès la dépêche reçue, et de m'apporter la dépêche et la lettre.

— Que dit la lettre? demanda Alain.

— Je ne l'ai pas ouverte, répondit l'abbé. Elle est adressée à Claire. Je sais seulement qu'elle a été écrite la veille de la mort, plus exactement trente-six heures avant, le 2 mai au soir, environ huit jours après la lettre que vous avez reçue et dont elle est le post-scriprum.

Claire pensa : « Comme ils parlent tranquillement. Alain n'a pas pleuré. L'abbé ne pleure plus. Combien de temps ai-je donc perdu connaissance? 3)

Elle-même, était-ce étrange ! se sentait maintenant infiniment plus calme que tout à l'heure, quand, seule avec Alain, elle se courbait sous la menace de la mystérieuse catastrophe. Maintenant, elle était comme endolorie toute, corps et tête, d'un violent choc qui l'aurait assommée : mais ce n'était plus l'anxiété de l'inconnu, la peur dans le noir... Il s'agissait de choses pré-

cises : un lieutenant, une dépêche, une date, une lettre...

— Oh! fit Alain... Claire se trouve mal.

Us s'empressèrent, l'abbé et lui, à la porter sur le canapé, ce II faut que je me sois évanouie bien peu de temps, se dit-elle, tandis qu'on l'étendait, pour qu'ils s'en aperçoivent seulement maintenant... y> Elle se laissait faire. Nonchalamment elle voulut essuyer le froid humide de son front. On eût dit que son passage dans l'inconscience avait atténué sa sensibilité. Ni son corps, ni son cœur ne souffraient. Elle était une chose.

— xMa petite, questionnait l'abbé, penché sur elle, ma pauvre petite fille. Tu souffres?

— Non, dit-elle, je vais mieux.

Instinctivement, elle se détourna de l'abbé.

Ses mains s'agrippèrent au bras d'Alain, avec cecte force étrange qu'ont les mains des femmes en gésine, à chaque reprise des douleurs. Leurs yeux se rencontrèrent. Elle balbutia :

— Il faut dire à l'abbé... Il faut.

Claire redevenait un être vivant. Son visage

se colorait.

N'UJT fJ N'IRA 237

L'abbé, dégrafant deux des boutons de crin de sa soutane, atteignit une lettre :

— Voici, dit-il, les dernières pensées de votre mari.

fclle la prit et lut sur l'enveloppe :

zAfadame Claire Teyssèdre, à FOrme,

Lascos (Lot-et-Garonne).

Il y avait une seconde enveloppe, à l'intérieur, sur laquelle étaient écrits ces mots, qu'elle lut à haute voix.

Je prie Claire de lire cette lettre sans témoins. Aussitôt elle se leva et se dirigea vers la porte. L'abbé s'en inquiéta :

— Où vas-tu, mon enfant?

— Dans ma chambre, lire la lettre, toute seule, comme il l'a voulu. N'ayez pas peur, ajouta-t-elle. Je ne suis pas m.alade. Ma vie s'est engourdie un instant tout à l'heure : mais c'est fini, voyez, je ne me sens même pas faible... Et cela me fera du bien d'être seule. Attendez-moi ici, voulez-vous?

Elle avait l'air si résolu que les deux hommes

ne résistèrent pas. Avant de tirer la porte après elle, elle répéta pour Alain :

— Il faut dire à Tabbé... Tout lui dire, n'estce pas? Tout!

Elle gagna sa chambre; elle s'y enferma, et s'assit à son petit bureau dans un état de lucidité extraordinaire. îl lui semblait qu'elle pensait plusieurs choses à la fois, des choses futiles et des choses graves, et toutes clairement. Elle pensait : <j: Heureusement Alida ne sait pas... Comme elle me fatiguerait! )) Elle pensait : « De ne plus avoir Alain devant les yeux cela m'est un soulagement. y> Elle pensait : <ir L'abbé, une âme si forte et un caractère si solide, était cette fois comme un homme ordinaire. Il a pleuré. Il n'a pas cherché des mots de consolation... Mais le Christ aussi a verse des larmes sur Lazare, comme un homme ordinaire, et les assistants se disaient entre eux : « Voyez comme il l'ai- « mait!... » L'abbé aimait vraiment Charles. Et puis, il ne sait pas tout. Il croit que je suis une veuve comme toutes les veuves de guerre. .

Enfin elle pensa : « Il y a des couples criminels comme Alain et moi que ce coup affranchirait. Et nous c'est notre châtiment, et il nous rend insupportable même la vue l'un de l'autre... i>

Enviait-elle donc ces moindres âmes, ces consciences atrophiées qui goûtaient les jouissances humaines, sans souci d'autrui, ni du devoir?...

« Non, se dit-elle avec une trace d'orgueil dans son humiliation, Alain et moi ne sommes pas ainsi... »

Elle lut. Son calme, sa frigidité lucide persistèrent d'abord : elle lut, comme s'il s'agissait d'un autre officier, tout le début, tout ce qui concernait les circonstances où la lettre fut écrite, le passage touchant la mine, l'expression naïve de l'attachement de Charles à la vie. Sa faculté de s'émouvoir se réveilla faiblement aux lignes oii Charles confessait son souci de ne l'avoir pas rendue aussi heureuse que lui-même avait été heureux par elle.

<x Pauvre ami chéri, pensa- 1- elle ! Triste épouse que j'ai été pour lui! » Elle eut le dégoût

de sa chair, qui n'avait connu de joie que par le péché...

Puis, dans son esprit devenu étonnamment actif et imaginatif, les passages suivants de la lettre s'insinuèrent, réchauffant peu à peu sa sensibilité. Elle fut auprès de ce mourant, épris de la vie et pourtant stoïque, dont le sacrifice était plus touchant justement parce qu'il aimait la vie. Elle le vit écrivant. Elle suivit le fil de sa pensée. Elle entendit sa voix. Les pleurs commencèrent à couler de ses yeux : trois larges gouttes étoilcrent la page ; la dernière noya l'encre des mots : « Si je disparais... »

La surprise, mêlée à une sorte d'effroi mystique, lui sécha les yeux lorsqu'elle lut : « Mon vœu serait que les deux êtres qui occupent tout mon cœur ne se séparent jamais... d

Elle aurait voulu s'arrêter là, ne pas lire plus avant. Mais les lignes suivantes forçaient son rea^ard. Aux mots « et cette lettre est bien un testament » elle eut un cri étoufl'é. Le flot des larmes bienfaisantes rejaillit, accru par toutes les tendresses que le condamné avait encloses

dans son adieu... La lettre finie, Claire se mit à genoux, comme si Charles était présent, pour lui demander grâce, puis, trouvant qu'elle n'était pas assez abaissée devant lui, elle toucha le tapis de sa face, elle demeura prostrée, balbutiant : « Pardon! pardon... » aspirant ses larmes avec la poussière endormie dans les mailles de laine.

a: Pardon!... pardon!... »

Elle s'adressait à lui, elle était sûre de lui parler comme elle parlait naguère à son père, à sa mère, comme elle avait parlé à Marie-Rose, dans cette communion mystérieuse avec certains morts qui étaient ses morts.

A celui-ci qu'elle avait offensé, qu'elle avait trahi, parlerait-elle en vain? « Pardon, » redisait-elle, tendue vers ce lointain d'elle-même par où elle communiquait avec la région des âmes...

Et, dans le paroxysme de son abaissement, de son remords et de son espoir, elle ne s'étonna pas d'entendre la réponse :

« Mais oui... je te pardonne!... »

Elle en fut pourtant toute saisie ; redressée sur

ses genoux, elle dit tout haut : « Oh! Charles... est-ce vrai... Est-ce bien toi?... Est-ce que tu me pardonnes... » La voix intérieure ne répondait plus, mais son écho vibrait encore... Toujours à genoux, elle pria, s'adressant au mort :

(( Je suis misérable et tu es bon. Ne m'abandonne pas... Dis-moi ce que je dois faire de ma vie... Conduis-moi, oh! conduis-moi... »

Lorsqu'elle regagna la bibliothèque, elle appelait, elle désirait, comme un faible commencement de rachat, l'humiliation qui l'y attendait : Alain avait parlé et, maintenant, le ministre humain de la divine pénitence allait la juger.

Elle entra : Alain était assis devant la table, la tête dans ses mains. Il ne leva pas les yeux pour la voir. Elle en ressentit une brève angoisse qui l'étonna et l'irrita. Le prêtre allait et venait dans la pièce; il ne parlait pas, mais Claire comprit aussitôt que ce n'était plus l'ami faible, désolé, pleurant comme le Christ sur le corps de Lazare.

Il avait reçu, par la bouche d'Alain, la double

confession des coupables. Il était un juge. Il regarda Claire et lui dit seulement ces mots, qui la transpercèrent :

— Je n'aurais pas cru cela de toi.

Sans autre commentaire, comme un juge qui prononce un arrêt médité, il ajouta, mettant des silences entre ses phrases pour être sûr de bien exprimer toute sa pensée :

— Vous ne pouvez pas demeurer ici cette nuit... Toi, Claire, tu vas t'installer au château : ta tante trouvera cel^naturel, je pense. Et puis, il le faut. J'emmène Alain au presbytère... Cette nuit en priant, et demain en offrant le saint sacrifice, je demanderai à Dieu de m'éclairer. Tu viendras, Claire, nous rejoindre au presbytère après la messe de six heures.

Tremblante et soumise, elle fit cr oui y> de la tête, et tendit la lettre.

— Tu n'es nullement obligée de me la donner, fit observer l'abbé.

— Si, fit-elle... Je vous en prie, lisez-la... Et que lui la lise aussi, ajouta-t-elle en montrant Alain.

— Bien, dît l'abbé en prenant l'enveloppe et la glissant dans sa soutane. Maintenant, partons.

Ils obéirent. Comme elle quittait la vieille maison, Claire entendit de nouveau, au fond d'elle-même, la même voix que tout à l'heure, une voix qui n'était point chargée de reproche et de sévérité comme celle de l'abbé, — une voix qui disait :

« Moi, je t'ai pardonné... )>

LA NUIT FINIRA 24f

I Claire et Alain, au lieu d'être séparés par la volonté de leur directeur, avaient passé cette nuit-là sous le toit de rOrme, l'idée seule de se rejoindre comme les nuits précédentes, les aurait crispés de dégoût.

Sans s'être concertés, ils considéraient que la mort de Charles, survenue au plein de leur crime, les séparait pour toujours : conviction si profonde que le testament du mort ne l'ébranla pas. Claire, quand elle le lut à l'Orme, Alain, quand l'abbé le lui fit lire au presbytère, pen-

sèrent la même chose : « Charles a écrit cela pour nous, tels qu'il nous croyait.,. S'il avait connu notre ignominie, il ne l'aurait pas écrit. Donc, pour nous, ce n'est qu'une condamnation de plus... ))

Ils demeurèrent convaincus qu'entre eux tout était brisé. Mais, séparés matériellement, sûrs que désormais le péché était impossible, ils connurent qu'ils s'aimaient toujours et que cela non plus, rien ne le changerait. Force de la mort, force de l'amour : une fois de plus elles s'équilibraient et s'affrontaient sans se vaincre. La mort frappait l'amour d'impuissance et de stérilité ; stérile et réduit à l'impuissance, l'amour défiait la mort, et survivait.

Pour Alain, campé dans la chambre même de l'abbé, cette nuit ne fut qu'une longue et haletante confession, qu'un acte de contrition désespérée : mais, prompt à cette illusion du rachat qui guette le pénitent, son aveu formulé, il ne se défendit pas de penser : « Maintenant la chair est vaincue, j'ai le droit d'aimer Claire comme avant. »

Claire, réinstallée au château dans sa chambre de jeune fille, quand elle y fut seule, enfin délivrée des doléances bavardes, ne chassa pas davantage le souvenir d'Alain ; elle pensa à lui fraternellement, maternellement :

« Comme il doit souffrir... L'abbé parle si durement... Si je pouvais le consoler, et le soigner. Comme il doit souffrir. Et c'est aprèsdemain qu'il part. On va le tuer!... »

Elle s'endormit enfin, recrue de fatigue. Elle rêva sa vie de l'Orme, telle que la guerre l'avait faite : Charles en était absent, ni vivant ni mort... absent.

Au presbytère, quand sonna la demie après cinq heures du matin, l'abbé réveilla Alain, qui sommeillait :

— Viens servir ma messe, lui dit-il.

Et tandis qu'ils s'habillaient, tandis qu'ils se rendaient à la sacristie, puis à l'église, il ne lui adressa plus la parole. Alain comprit qu'il priait. La messe fut dite en ornements noirs dans l'église déserte : c'était la saison des grands tra-

vaux, même les vieilles du village étaienr aux champs ou aux vignes.

Cette solitude en face de Dieu fut douce au cœur croyant du coupable. Ici, rien n'évoquait la rigueur des châtiments célestes. Rien ne parlait de damnation dans cette enceinte aux pierres vénérables, aux modestes vitraux glorifiés par le soleil, pleine de cet étrange parfum des églises de campagne où se mélangent, avec la cire et le benjoin, les émanations des feuilles, des fleurs, de l'herbe, de la terre, des troupeaux et des êtres humains trempés de sueur...

Alain observait l'abbé, tout en s'acquittant de son ministère de clergeon. L'abbé disait sa messe avec une lenteur inusitée : quelle ardente et pressante invocation cette lenteur signifiait ! Alain s'y associa de toute sa ferveur : le sort de Claire et le sien n'étaient-ils pas confiés à cet humble ministre des volontés divines? Ah! que l'Esprit créateur daignât le visiter! Au moment de la communion, quand le prêtre, penché sur l'autel, tient entre ses doigts unis l'hostie brisée qu'il va consommer, l'oraison de l'abbi Bacqué

se prolongea si longtemps et dans une immobilité si absolue que le servant en conçut quelque inquiétude. Un malaise?... Un vertige?... Mais non, le voici qui consommait l'hostie et se retournait en murmurant :

— Dominus vohiscum.

En prononçant ces mots de bénédiction, il regardait Alain. Alain comprit l'intention dont ils étaient chargés : il observa aussi un apaisement sur le visage du prêtre, dont les traits, assombris depuis la veille, semblaient s'être calmés, détendus pendant la communion. La fin de la messe fut dite à l'allure ordinaire. De retour dans la sacristie, tandis qu'Alain rangeait les ornements noirs, l'abbé reprit la lettre de Charles, la déplia, la relut, la médita un long moment. Quand il l'eut renfoncée dans sa soutane, il dit simplement à Alain :

— Rentrons chez moi. Claire doit y être déjà.

Cette fois encore, tout le long du chemin, ils ne se parlèrent pas. On les arrêta plusieurs fois en route, pour leur demander confirmation de la

nouvelle, pour leur exprimer des condoléances. On leur dit qu'on avait vu passer madame Teyssèdre, « toute seule dans le coupé du château, et tout en crêpes, la pauvre dame! », et qu'elle était descendue au presbytère sans parler à personne. Escortés des vaines réflexions qui se répétaient à chaque deuil pareil : « Et c'est un bien grand malheur... Et cette guerre fait bien du mal... Et il ne reviendra personne, tenez... », ils atteignirent le presbytère. Le coupé du château, conduit pgir Joseph, stationnait effectivement devant la porte.

Ils trouvèrent Claire dans le salon du presbytère. Le regard qu'elle échangea avec Alain n'échappa pas à l'abbé; chacun d'eux guettait anxieusement, sur les traits du visage, la douleur, la misère de l'autre. L'abbé tint un moment la jeune femme dans ses bras, en lui disant :

— Ma pauvre petite...

Elle sentit, comme Alain au sortir de la messe, qu'il relâchait sa rigueur de la veille. Pourtant ni Alain ni elle n'osèrent une parole. Ils étaient deux pénitents sincères, charges du poids de

LA NUIT FINIRA ifl

leur péché; ils s'en remettaient au juge, et, quelle que fût la sentence, ils l'acceptaient, incapables de décider eux-mêmes.

— Asseyons-nous, dit Fabbé.

Il posa son tricorne sur l'harmonium et s'assit sur le tabouret voisin. Claire retomba dans le fauteuil proche de la cheminée; Alain s'assit plus à l'écart, près d'une des fenêtres. Ainsi nul appareil à cette scène décisive : ce fut le cadre de la vie quotidienne. L'abbé parla face au grand jour : tout en l'écoutant, Claire et Alain regardaient, avec cette extraordinaire netteté que les grandes émotions donnent à la vision humaine, le crâne nu et rose, ses touffes de cheveux couleur de rouille sur les tempes, la laideur intelligente des traits, la fermeté du dessin de la bouche et du menton, les yeux d'apôtre, pleins de feu et de pitié...

— Nous sommes seuls, dit-il : j'ai expédié ma domestique au château. La maison est vide; je peux vous parler librement, et je vous parlerai... comme votre confesseur à tous deux. Vous avez, l'un et l'autre, lourdement péché. Tout

devait vous défendre d'une pareille chute : la bonté parfaite de Charles, son absence, sa confiance en vous, la fraternité de votre vie, enfin votre éducation de chrétiens et votre foi sincère... Oui, tout... Qu'entre des êtres tels que vous cette complicité dans l'ignominie ait été possible, c'est ce qui montre le peu que nous sommes, et l'abjection de ce que saint Paul appelle : notre corps de mort. Ne pleurez pas : je vous parle durement; il le faut; mais je ne veux pas votre désespoir; Dieu lui-même ne le veut pas, et je sais, je sais qu'il est plein de miséricorde pour vous. J'en ai eu l'intuition ce matin, en consommant le saint sacrifice.

Il s'interrompit un moment, comme s'il évoquait cette minute décisive.

— Oui, reprit-il... à ce moment-là, il m'a été donné de comprendre ce que je cherchais vainement à comprendre depuis la veille. Rendonsen grâce à Dieu, toute lumière vient de lui... A ce moment-là, j'ai vécu « en esprit », comme dit l'apôtre. Des choses confuses dans ma tête se sont éclaircies. Les temps terribles que nous

LA NUIT FINIRA 2f3

Vivons se sont comme ramassés devant moi. Quels temps !... Les chefs de famille sont absents. Les femmes s'endorment sans leurs maris. Les jeunes hommes partent, ou sont à la veille de partir pour une destinée presque toujours mortelle...

Un sanglot de Claire l'interrompit. Honteuse d'avoir trahi son cœur, elle se cacha dans ses voiles noirs.

— A ceux qui marchent dans la nuit, reprit l'abbé comme s'il n'avait pas entendu, on doit plus de pitié, s'ils butent ou s'ils tombent, qu'à ceux qui cheminent dans la lumière.

Encore un silence, puis, presque tout bas, il reprit :

— En reparcourant tout à l'heure, à la sacristie, la lettre de Charles, j'y ai admiré une absolue compréhension de ces temps nouveaux. Ce n'est pas la première fois, au cours de mon ministère, que j'ai remarqué cette lucidité aiguë des mourants. Il n'a pas suspecté votre fidélité. Mais il a deviné que vous alliez l'un vers l'autre... Quand la mort esc imminente, les fumées de

régoïsme humain cessent d'obscurcir la conscience : on voit !

— Ah! mon père, implora la veuve, ne me dites pas qu'il a pu concevoir un soupçon!...

— Non, répliqua le prêtre; il est mort plein de confiance en vous deux : j'en suis sûr.

Tous deux sanglotaient. L'abbé les laissa pleurer quelque temps. Quand leurs visages se relevèrent, il continua :

— Et il avait raison d'avoir confiance en vous, car à l'heure où il écrivait, vous méritiez encore cette confiance. Sa lettre date de douze jours : vous luttiez encore contre vous-mêmes. Et quand il est mort enseveli, sa femme était encore fidèle.

Ceci fut dit très simplement, sans nulle recherche d'effet : et nul effet, d'ailleurs, n'en résulta. Claire s'étonna, il est vrai, de n'avoir pas fait cette remarque : mais son sentiment fut exprimé exactement par Alain, qui dit tristement :

— Un jour ou un autre, qu'importe? je ne me sens ni plus ni moins indigne...

LA NUIT FINIRA Iff

Mais Tabbé se redressa, et Tapostrophant :

— Pécheur misérable, où prends-tu le droit de décider qu'un arrêt de la Providence n'importe pas? Où est ta foi, malheureux? Un cheveu ne tombe pas de nos têtes sans la décision divine, et quand Dieu fixe la date de la mort de ton frère pour que tu ne roflfenses pas vivant, tu ne te jettes pas à genoux pour lui rendre grâce.

— Mon père, dit Claire, pardonnez-moi. Mais je suis comme Alain : je ne me sens pas moins coupable.

— Laisse couler le temps, répliqua le prêtre, et tu verras! L'apôtre Paul a dit : « L'épouse est liée, tant que vit son mari; si son mari meurt, elle est libre... y> Il n'y a pas de finesse, ni d'interprétation à chercher là dedans. Laisse couler le temps : un jour tu n'auras pas assez de remerciements pour la Providence clémente qui a retardé ton péché, en sorte que tu puisses évoquer le souvenir de ton mari mourant en te disant : « Je n'avais appartenu qu'à lui... y>

Ni Claire ni Alain n'étaient convaincus encore. Pourtant ils osèrent se regarder, et leurs regards, s'étant rencontrés, ne se fuirent plus... Une aube incertaine pointait en eux.

— Approchez-vous de moi, mes enfants, dit l'abbé.

Ils s'approchèrent sans oser se frôler l'un l'autre.

— Prenez garde que votre humilité apparente ne soit une forme de l'orgueil... Frappez-vous le cœur et soumettez-vous. Charles vous a légués l'un à l'autre : quand il signait ce testament, vous étiez tels qu'il le croyait. L'épouse était fidèle; l'ami n'avait point prévariqué.

Alain murmura :

— Vous, mon père, vous !... Vous croyez qu'il faut... Malgré ce que nous avons fait...

Ils étaient côte à côte devant leur juge, mais un peu à distance. L'abbé, qui jusque-là avait parlé assis, se leva; ses mains se joignirent, et les mots qu'il prononça s'adressaient à lui-même autant qu'aux deux coupables.

— Je ne suis qu'un humble curé... Si Dieu

ne m'éclaire pas, comment guiderai-je ces âmes déroutées? J'ai conscience qu'aujourd'hui, elles doivent obéir à la volonté du mort. Mais alors, leur péché tournera donc à la satisfaction de leur péché? N'expieront-ils pas?

Il fut un moment silencieux, puis, leur parlant cette fois face à face :

— Le Seigneur dit : « A moi appartient le châtiment... » Avant de pouvoir être unis, vous passerez tous deux des mois redoutables. C'est lui, le maître de la vie et de la mort, qui décidera si le vœu de Charles doit s'accomplir.

Claire défaillait. Alain la soutint dans ses bras. Le juge, ému de pitié, redevint un homme :

— Ma fille, nous prierons!

Alain, très pâle, gardait Claire contre son cœur et se taisait. L'idée de l'expiation, du jugement de Dieu, ne déplaisait pas à sa conscience scrupuleuse.

« Soit!... y> pensait-il.

Claire revenait à elle peu à peu. Dans la demi-lucidité de ce retour, elle écoutait une voix lointaine au fond d'elle-même, la voix qui lui

IfS LA NUIT FINIRA

avait parlé la veille, dans la bibliothèque de rOrme. Cette voix murmurait :

(( Courage! Tu sais bien que, moi, je t'ai pardonné. »

tC E R s la fin des vendanges — cinq mois après la mort de Charles — Alain, ayant achevé sa période de préparation au camp d'aviation de Cazeau, dans les Landes, fut affecté au centre d'Avord, dans le Cher : il devait y demeurer trois mois avant d'être envoyé en escadrille.

Entre ces deux étapes de sa vie d'aviateur, il passa à Lascos trois jours de permission, chez l'abbé Bacqué. Parti le lendemain même de la scène du presbytère, c'était la première fois qu'il revenait au pays. Outre Claire et lui, nul autre que l'abbé ne connaissait le testament de Charles. La réalisation de sa volonté dernière

26o LA NUIT FINIRA

était forcément lointaine : à quoi bon la divulguer?

Durant ces trois jours de permission, Claire et Alain se virent librement : ils n'avaient pas cessé de s'écrire au cours de l'absence. Leurs cœurs meurtris par l'épreuve étaient désormais confirmés ; ils étaient résolus à n'être qu'époux, mais non plus amants. Le mariage aurait lieu quand serait accompli le temps légal ^u veuvage, — si toutefois la guerre épargnait Alain jusque-là.

Le dernier soir de la permission, Claire vint dîner au presbytère avec sa tante. A table, on parla de la guerre. La nuit affreuse couvrait toujours la France et le monde. Quand finirait-elle? Nul ne le savait. Dans le village, dans la région, les deuils isolés se succédaient; puis, soudain, après chaque action importante, c'était par dizaines qu'on les comptait. Sous la nuit affreuse, d'autres causes de mal et de désordre que la mort travaillaient aussi : des liens se dénouaient, d'autres se nouaient, une vie de l'arrière s'établissait avec ses mœurs et ses lois différentes.

avec ses rouages faussés. Qu'adviendrait-il de tout cela quand tout, de nouveau, se verrait au grand jour?

Le repas fini, Claire et Alain gagnèrent ensemble le jardin du presbytère. Cette soirée de septembre était lumineuse, mais fraîche. Tatie préféra rester dans la salle à manger, ouverte sur le jardin, tête à tête avec l'abbé. Elle déplora les ennuis récents que Roland lui donnait : du centre d'instruction où il était affecté, s'étant échappé la nuit pour courir une aventure, il avait failli passer en conseil de guerre... Les noms de Rosa et de Maximin furent évoqués. Maximin, acquitté, se battait dans la Somme.

— J'ai des nouvelles de Rosa, fit l'abbé. Elle vit toujours chez sa belle-sœur d'Agen. On la dit sage.

— Hum! grommela M""® de Ribière. Qui a bu boira. Voyez Roland... Voyez mon pauvre Arnaud, toute sa vie.

Après un silence, elle ajouta :

— Savez-vous ce que j'ai remarqué?

L'abbé questionna, du visage.

— Alain et Claire s'entendent très bien... Ne dites pas non, je les observe... En somme, elle a vécu avec lui, la première année de la guerre, bien plus qu'avec son mari. Ah ! le pauvre Charles est bien oublié. Qu'en dites-vous?

— Je dis, madame, que la volonté divine a séparé nettement les domaines respectifs de la mort et de la vie : ce n'est pas à nous de les confondre. Vous aimiez M. de Ribière : il est mort, et vous vivez. J'aimais infiniment Charles Teyssèdre : il n'y a pas de jour où je ne pense longuement à lui; il est mort, et je peux vivre. Croyez-moi, c'est l'ordre des choses. Il faut honorer et chérir les morts, comme des morts et non comme des vivants : la vie des vivants serait affreuse, si le peuple des morts s'y mêlait, réclamant les droits qu'ils avaient pendant la vie...

La tante, qui ne l'écoutait plus, l'interrompit :

— Regardez-les, mon cher abbé... Mais regardez-les donc !

Au jour encore doré, on voyait Alain et

Claire proches l'un de l'autre, elle adossée à un magnolia, lui debout deVant elle, elle un peu maigrie, mais éclatante de jeunesse et de vie, lui, dont l'uniforme étoffait la forme adolescente et virilisait l'allure. Ils se parlaient par courtes phrases, et entre leurs paroles ils se regardaient longuement.

— Avouez, insista M'"^ de Ribière, qu'on n'a pas besoin de les entendre pour deviner ce qu'ils se disent.

L'abbé les observait aussi. Il avait voulu cela, il savait que c'était bien ainsi. Pourtant il songea : « Mon brave Charles... » et une tristesse alourdit son cœur. Il murmura :

— Le Christ a dit : Dimitte morruos sepelire mortuos suos.

— Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Tatie.

L'abbé répondit :

— Laisse^ les moris enterrer leurs morts !

59 î8. — Impr. A. Lemerre, 6, rue des Bergers. — Paris.

sT^v

Prévost, -îarcel La nuit finira

Page 1