‹ La nuitChapitre 118 sur 119 · HYMNE A SATAN · texte numérisé non relu

HYMNE A SATAN

Dieu du temps, de Tespace et du nombre, enfanté

Dans le mystère par Téternelle unité.

Pour vivre et pour souffrir cçntre elle révolté ;

Toi, la double énergie en sa lutte profonde.

Flamme exterminatrice et Lumière féconde, Ame de TUnivers, sperme brûlant du monde;

Père du mouvement, maître du devenir.

Sombre Seigneur de la douleur et du plaisir, Mourant pour engendrer, engendrant pour mourir ;

Toi, l'antique ennemi, toi, Téclair centrifuge. Multiforme apparence, ubiquité transfuge.

Toi, le feu du soleil et le flot du déluge,

Contempteur, Destructeur, Novateur, triple Roi, Toi, notre unique loi, toi, notre unique foi, Satan, nous élevons nos cœurs brûlants vers toi!

Ton esprit inventif ne se peut satisfaire De la banalité des cieux et de la terre Et ton ricanement accuse Dieu le Père.

Mais tu sais allumer comme un divin flambeau Dans les cerveaux humains le désir du nouveau. Le mépris du réel et le culte du beau.

Sous ton aile de feu, qui frissonne sans trêve. Le saint temple de l'art vers Tidéal s'élève ; Et tu refais le monde et Dieu selon ton rêve.

Tu nous apprends les sons, les formes, les couleurs. Le charme languissant des parfums séducteurs Et le goût dépravant des perverses saveurs.

Le cri de ton orgueil fut la première rime

Et ton souffle a mêlé, pour embaumer Tabîme,

Les extases de Fart aux voluptés du crime.

Tu jettes des héros à la face des cieux

En faisant miroiter aux feux noirs de tes yeux

L'éloquence, l'histoire et les mythes des dieux.

Pour transplanter Tamour, piteux frisson physique, Aux jardins merveilleux de la Rose mystique, Aux filles de Gain tu donnas la musique.

Dieu, père du bourgeois et du pharisien, Regarde son ouvrage et dit que tout est bien ; Ton cœur d'artiste n'est jamais heureux de rien.

Mais rongé de pitié pour la maigre Nature, Tu créas les beaux-arts, le luxe, la parure Et les rites savants de la grande luxure.

Tu sais, pour pimenter nos ébats sensuels, Y mêler des plaisirs ténébreux et cruels Et la perversité des feux spirituels.

Infâmes baisers bus dans des coupes infâmes, Guirlandes de Lesbos, lèvres jointes des fenmies, Douxlysdela mer Morte, ô chairs aux fraîcheurs d'âmes.

Incestes parfumés dans les palais royaux.

Dans les champs endormis sombres viols d'animaux,

Funèbres passions au fond des hôpitaux.

Et sur tous ces péchés, l'affreuse conscience

Qui hurle sans repos : « Pécheur, fais pénitence! »

Voilà qui donne un peu de vie à l'existence !

Non moins que des plaisirs, tu nous fais des devoirs,

Pour soûler les soldats de généreux espoirs,

Tu leur verses, ô Dieu du sang, tes poisons noirs.

Ton aile rouge passe à travers les tueries

Et sur les fronts martyrs flotte en palmes fleuries

Dans les temples de Dieu changés en boucheries.

Pour stimuler Tardeur des esprits curieux.

Ta main de flamme écrit des mots mystérieux Qu*épèle en bégayant le savant anxieux.

Tu caches si bien Dieu sous les décors du culte, Qu'échangeant à Tenvi la torture ou Tinsulte, Les clergés ennemis te servent en tumulte.

De toi, dieu de l'argent, vient la prospérité; Tu fais puissant l'État et riche la Cité; Tu dispenses la gloire et l'immortalité.

O civilisateur, ta suprême malice

Inventa la morale et l'humaine justice

Qui vers le ciel sanglant font fumer le supplice.

Tu rives tour à tour et tu brises nos fers, Martelant sans relâche aux forges des enfers La contradiction, pivot de l'univers.

Sans ta rébellion Dieu n'aurait pu rien faire. Tous les êtres sont nés du feu de ta colère.

Nous te glorifions, Satan, notre vrai père !

Ne te devons-nous pas notre rédemption.

Toi, qui crucifias Thomme-dieu de Sion Grâce à Judas, ton fils de prédilection ?

Satan ! Satan ! Satan ! Toi seul es charitable ! Toi seul es généreux ! Toi seul es redoutable ! Il faut connaître Dieu pour adorer le diable!

Satan, écoute-nous! Satan, exauce-nous!

Satan, étends ton bras sur ton peuple à genoux ! Et donne-nous la paix des sages et des fous !

L UCIFER

Il cria d'une voix qui brisa mes vertèbres :

— En ton sommeil, dans la vaste paix des ténèbres Où ton repos attend les fleurs du lendemain, Me voici, le bras haut, une flamme à la main : Je viens toucher ton cœur de ma main lucifère ; Regarde maintenant, comprends et désespère !

Ah ! ton futile esprit se plaisant à l'erreur, Tu t*osais supporter toi-même sans horreur !

Tu ne voyais ni tes lâches supercheries, Ni tes vils appétits de voluptés flétries.

Ni tes dois, ni tes vols, ni tes faux dévoûments Singeant le sacrifice et la soif des tourments. Ni les paons vaniteux et fous faisant la roue Dans la nuit noire de ton âme et dans sa boue. Ni tes songes cruels, sensuels et jaloux, Traîtreusement couverts d'un sourire si doux

Qu'il a fait longtemps croire à ta bonté mauvaise.

Ignorant de ton cœur, tu laissais croître à Taise

Ta force et tes instincts de naïf animal.

Mais je suis TÉclaireur formidable du Mal :

Je t'apporte le don fatal de la Science ;

Tâche de supporter désormais l'existence,

Misérable ! Le vieux dogme n'avait pas tort :

« Le crime de savoir sera puni de mort! »

Ah ! quand je songe à la grimace si cocasse

Que va faire, en crevant, ta sordide carcasse,

Mes dents bavent de joie et je danse et je ris

Et mes ailes aux doigts mous de chauve-souris

Allongent les rubis de leurs ongles phalliques,

Et j'exulte et m'exalte en hymnes catholiques :

« Te Deum l Te Deum ! Le ciel a fait la Loi ;

Mais l'Œuvre et son angoisse et sa chute, c'est moi ! »

— Seigneur, que répondrai- je au démon de phosphore? J'ai soufflé sur sa flamme et vous attends encore.

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