‹ La nutrition dans l'hysterieChapitre 1 sur 24 · CHAPITRE Ier · texte numérisé non relu

CHAPITRE Ier

I. — Il est une opinion qui paraît généralement admis,', à savoir que les hystériques ne s'alimentent que très insuffisamment et par con t re que leur nutrition générale semble ne pas souffrir, ou tout au moins ne souffrir que Ires peu de ce défaut d'alimentation. Les troubles digestifs, même les plus accentués qu'ils présentent si souvent, n'auraient eux aussi qu'une influence très îvstreinte, pour ne pas dire nulle, sur le bon état permanent de cette nutrition.

On pourrait donc, en prenant les termes extrêmes de la question, émettre la proposition suivante: les hystériques ne mangent pas, et cependant ils vivent sans maigrir, ce qui est un corollaire obligé de la proposition si elle est exacte.

Ces quelques considérations semblent en effet, nous le répétons, avoir cours dans la science; elles s'appuient du reste, ainsi qu'il est nécessaire, sur un certain nombre de travaux, restreints à la vérité mais dont l'importance n'échappera à personne après t'analyse que nous allons en donner.

Parmi ces travaux, nous devons faire un choix, car aujourd'hui, la science est en possession de méthodes

exacts» d'expérimentation et il nous est permis de devenir plus difficiles que par le passé sur la nature des observations. Nous pouvons et devons exiger des observateurs eux-mêmes l'emploi de méthodes capables de résister à un sérieux contrôle

Il est très bien de dire, en rapportant un fait, qu'un hystérique ne mange pas, vit et ne maigrit pas, mais il serait beaucoup mieux encore, sinon indispensable, de serrer de plus près la question : de nous donner, par exemple, des renseignements exacts sur son mode et sur la quantité de son alimentation si minime quelle soit; de rapporter son poids exact au commencement et à la fin de la période d'expérience, et surtout de nous indiquer, d'une façon suivie, comment se sont comportés les excréta, l'urée en particulier.

Ce sont là, il faut bien le dire, des conditions d'expérience qui semblent avoir bien peu préoccupé les observateurs et, à part d'excellents faits isolés dusà Gharcot (1 1 et à Bouchard (2) qui seront analysés ultérieurement, il nous faut arriver en 1870, à la thèse de M. Empereur : Essai sur ht nutrition dans V hystérie, pour voir se grouper un important faisceau d'observations dont les conclusions paraissent avoir acquis droit de cité dans la science. Hâtons-nous (rajouter d'ailleurs que jusqu'à maintenant, ce travail est resté isolé ce qui fait déjà pressentir que la bibliographie relative au sujet est extrêmement restreinte.

M. Empereur s'est posé la question suivante qu'il a

(1) lté Hschurie hystérique. Leçons sur les maladies du système nerveux, t. I, p. 275. — Les recherchas de M. Gharcot datent de 1871.

(2) Vomissements incoercibles dans l'hystérie : in Mouvemen médical, juillet 1873.

parfaitement formulée en ces termes (p. 5) : «Les fonctions de digestion, de sécrétion et d'excrétion urinaires, de circulation, de respiration, s'opèrent-elles chez les hystériques comme chez le type normal; en un mot Jes hystériques assimilent-elles et désassimilent-elles comme lui? » La réponse ne se t'ail pas attendre (pj 22) :

« Les hystériques ont les mouvements nutritifs très ralentis: nous établirons plus tard que l'assimilation chez dies ne se fait pas parce que la désassimilation n'a pas lieu ».

Ce qu'il paraphase, ainsi qu'il suit, un peu plus loin, (p. 38), en parlant, comme corollaire, de la conservation de l'embonpoint.

« 11 y a deux manières de conserver son embonpoint. L'unequi consiste à réparer par l'alimentation les pertes que nous subissons pur le travail, l'autre, qui est de beaucoup la plus économique et qui consiste ;'i n'éprouver aucune perte et à n'avoir par conséquent rien a réparer. La première condition ne peut être réalisée par les individus qui ont une désassimilation active en même temps qu'ils se trouvent dans l'impossibilité d'assimiler; puisqu'ils n'ingèrenl aucun aliment ils tombent dans la consomption: et, de cette catégorie, se trouvent un grand nombre de malades, mais surtout ceux qui sont affectés de quelques lésions graves de l'œsophage ou de l'estomac. La deuxième condition est, au contraire, admirablement observée par les hystériques, qui ne subissant pas ou peu de pertes matérielles, ne sont point dans la nécessité de subvenir, chaque jour, aux

dépenses de leur organisme. Elles ne maigrissent pas parce qu'elles ne déperdent rien, et, ne déperdant rien, il leur est inutile, sinon nuisible de manger; ee quelles ingèrent est du superflu qu'elles doivent rendre sous peine d'être indisposées, parce qu'elles en seraient surchargées ».

Voilà qui est net. Eh, bien, nous devons le dire immédiatement, nous nous élevons de toutes nos forces, après expériences, contre de semblables conclusions quiferaient des hystériques des êtres absolument à part dans la série naturelle, bien au-dessous encore des animaux hibernants, puisque M. Empereur a nettement constaté qu'il n'existait pas chez ces malades d'hypothermie « leur température étant même un peu au-dessus de la normale ».

Une première question se pose aussitôt : comment cet auteur fort consciencieux a-t-il expérimenté pour obtenir de semblables résultats: «En étudiant l'état du sang, niais surtout en comparant d'une part les matériaux qui sont introduits dans l'économie, et d'autre part ceux qui en sont rejetés soit par le tube digestif, soit par les voies respiratoires. »

Les procédés d'expérience sont excellents et fort complets, plus complets que les nôtres, puisque nous nous sommes bornés à la seule étude des matériaux ingérés et des excréta urinaires.

L'étude des excréta respiratoires nécessitait des connaissances et un outillage que nous ne possédions pas. mais il nous restait la ressource de comparer nos expériences sur les excréta urinaires avec celles instituées par M. Empereur. Or, comme les résultats obtenus par cet

auteur, en traitant les excréta respiratoires, sont corrélatifs de ceux obtenus par l'analyse des urines, nous possédions une hase fixe de comparaison.

Avons-nous maintenant toutes les données du problème à résoudre ? Pas encore, croyons-nous, el c'est justement là que va naître entre M. Empereur et nous une première divergence, divergence considérable el à propos de laquelle nous devons entrer dans quelques considérations.

M. Empereur, nous l'avons dit, s'est proposé d'étudier la nutrition dans l'hystérie. Pour cela, que fait-il ? il analyse les sécrétions chez les hystériques présentant des désordres digestifs que l'on sait si variés : troubles mécaniques el chimiques de la digestion — nous le suivons — hémoptysies et liémalémèses, vomissements bilieux ei glaireux, fécaloïdes, alimentaires ; puis, il passe aux troubles urinaires et respiratoires.

A ces perturbations, il consacre 158 pages sur les Kit que comporte son intéressant travail, et il arrive ainsi aux conclusions que nous avons précédemment fonn niées.

Ci' mode d'expérimentation nous semble tout à t'ait défectueux el pécher radicalement par la base. N'est-il pas nécessaire, en effet, de. connaître la nutrition de l'homme sain avanl d'étudier celle de l'homme malade ? Celui qui se livre aux recherches anatomo-pathologiques ne doit-il pas avoir préalablement acquis des notions très précises sur l'anatomie normale des tissus dont il cherche à connaître les altérations ?

On nous objectera certainement, etbien vite, que l'hystérie esl une maladie, ce que nous ne songeons guère a nier. Mais nous répondrons immédiatement que les manifestations de l'hystérie (don! beaucoup ont été laissées dans t'ombre par M. Empereur}, sont assez nombreuses

pour constituer nue véritable pathologie, la pathologie de l'hystérie, ainsi que le dit si bien M. le professeur Charcot. On présumera peut-être déjà qu'il pourrait être imprudent de généraliser, en présence de manifestations morbides bmles particulières, ( «'est du reste ce que M. Empereur a bien fini par comprendre puisqu'il se décide enfin, en terminant son travail, à consacrer deux pages, renfermant deux uniques observations, à la « nutrition normale riiez les hystériques. »

11 y a donc une nutrition normale à étudier dans l'hystérie et, suivant nous, [tour les raisons déjà données, c'esf parcelle-là qu'il faut commencer. (Test ce que mois ferons, en émettant, du reste, nos réserves les plus expresses sur les résultats obtenus par M. Empereur dans les manifestations pathologiques de l'hystérie, résultats que nous discuterons ultérieurement.

II. — Qu'entendons-nous par ce terme « d'hystérique normal » qui n'est pas nouveau, (Tailleurs, puisqu'il est employé par M. Empereur lui-même. L'hystérique normal est celui qui, au moment de l'observation, ne présente aucune autre manifestation de la névrose que l'ensemble des stigmates permanents qui permettent de reconnaître eu lui un hystérique continué.

L'hystérique normal sera par exemple celui chez lequel on constatera une hémianesthésie sensitivo-sensorielle avec rétrécissement du champ visuel et dyschromatopsie spéciale, anesthésie pharyngée, dia thèse de contracture, etc. Il demeure entendu qu'il n'est pas absolument nécessaire que tous les stigmates soient réunis chez le même sujet. Toutefois, pour nous mettre à l'abri de toute objection, les individus sur lesquels nous avons expérimenté, cl qui tous appartenaient au service de la

Clinique, v étaient entrés pour une manifestation pathologique de l'hystérie : attaques, mutisme, contracture, toux, etc. De plus, nous avons toujours eu soin d'instituer nos expériences à une époque où cette manifestation n'était plus susceptible d'influencer la nutrition, dans les intervalles des attaques éloignées les unes des autres, par exemple.

C'était en même temps, on en conviendra, employer un moyen de contrôle, car nous aurons soin de faire ressortir les différences que nous avons observées chez les mêmes malades, à l'état normal et lors d'une manifestation pathologique.

Disons-le, en passant, nous nous sommes trouvés dans des conditions d'expérimentation qu'il est donné à bien peu d'observateurs de réaliser. Appelés par M. Charcol à le seconder dans son service nous avions à notre entière disposition un matériel considérable que Ton ne rencontrerait peut-être dans aucun autre établissement hospitalier. Nous avions devant nous le temps presque illimité, ce travail n'ayant jamais dû paraître à heure fixe : enfin, el surtout, nous étions sans cesse encouragés par l'extrême bienveillance de notre éminent maître <'l guidé par "ses précieux conseils,. Nous n'avions qu'un choix à faire parmi les nombreux hystériques admis dans les salles de la Clinique.

A propos de cet te sélection, nous devons dès maintenant réfuter une objection. On pourrait nous reprocher, en effet, d'avoir trop bien choisi nos sujets, en supposant, par exemple, que nous avons éliminé tous ceux dont les premières analyses nous paraissaient peu probantes.

Les 1U malades normaux — chiffre que nous avons estimé suffisant — pourraient bien alors ne représenter que K) cas anormaux.

A cela, nous répondrons que les 10 cas dont nous rapportons plus loin les résultats analytiques ont été étudiés de suite, sans intromission ai élimination d'aucun antre ; on pourra même voir (tab. n° 9) que, chemin faisant, nous avons constaté une polyurie que Ton ne soupçonnait guère; la colonne des obso-r (liions est, d'ailleurs, faite pour répondre à cette objection.

Naturellement encore, nous avons éliminé les malades anorexiques, l'anorexie étant décrite par tous les auteurs comme une manifestation pathologique de l'hystérie.

Disons-le dn reste, on semble avoir considérablement abusé des troubles digestifs dans L'hystérie. Pendant les deux années qu'ont duré ces recherches, vivant, pour ainsi dire, continuellement au milieu de ces malades, nous avons tenu à connaître exactement comment vivaient, comment s'alimentaient les hystériques. Ce que nous avons noté, ce qu'avaienl parfaitement du reste constaté les surveillantes de nos salles chargées des distributions journalières, c'est que la quantité d'aliments ingérés par les hystériques normaux suffirait parfaitement à entretenir en parfait état de santé une personne saine axant le même train de vie. Qu'on consulte d'ailleurs les cahiers où sont inscrits leurs régimes alimentaires.

Ce qui est vrai, par contre, c'est que l'hystérique ne mange pas comme tout le monde; presque constamment il existe clie/ lui des perversions du goûtquilui font rechercher de préférence certains aliments. Son palais anesthésique Iota! on partiel délaisse les préparations culinaires habituelles pour des mets fortement épicés ; la salade, les citrons, même les oignons crus, sont ] (référés aux fruits savoureux. Les condiments de toutes sortes s'adjoignent aux matériaux azotés; mais ceux-ci n'en sont pas moins absorbés et en quantité très suffi-

sante. Les hystériques de dos salles de femmes, se préparent elles-mêmes, — on leur en donne la facilite en leur fournissant bien souvent, et sur leur demande, les aliments en nature, — une cuisine spéciale, de même qu'elles mettent à leur chapeau un ruban rouge que leur dyschromatopsie leur permet seul d'apprécier, à rencontre de tous les autres. Mais elles mangent très substantiellement, à de nombreuses reprises dans la journée; c'esl même, pour certaines d'entre elles, une véritable occupation.

Il faut ajouter encore que, sous ce rapport peut-être, elles ne sonl [tas à comparer avec les malades des autres hôpitaux. Dans cette ville de 5,000 âmes qu'on appelle la Salpêtrière elles ont toutes les facilités pour vivre de la vie ordinaire, non hospitalière, se promenant sans cesse dans les vastes cours et les grands jardins qu'envieraient bien des personnes du dehors pour leur usage personnel. Enfin, dans cet hospice, existe un marché où (dles peuvent se procurer tous les suppléments alimentaires qu'elles désirent. Elles vivent donc là d'une vie normale, ordinaire, telles qu'elles vivraient en dehors d'un hôpital, conditions, on en conviendra, extrêmement favorables pour la saine expérimentation.

Ge que nous disons pour les femmes, nous le répétons en ce qui renarde notre service d'hommes ; il demeure donc bien entendu que tout ce que renferme ce travail s'applique aux deux sexes, particularité, que personne, croyons - nous, n'avait envisagé avant les présentes recherches.

III. — Voici maintenant la technique que nous avons suivie. Au début de l'expérience, le malade ('lait pesé de façon cà pouvoir, — condition indispensable en pareil cas

— doser les excréta par kilogramme d'individu. La température riait prise tous 1rs deux jours atiu de constater si elle se maintenait au taux normal.

Les urines étaient recueillies de 10 heures à 10 heures du matin du jour suivanl et analysées immédiatement. Chaque hystérique avait un récipienl spécial: on l'engageait à uriner avant d'aller à. la garde-robe. Chez les femmes, nous avons toujours expérimenté dans l'intervalle des règles. Tous les malades qui, du reste, se sont très obligemment prêtés à l'expérience, étaient étroitement surveillés tant par nous que par les surveillantes de nos salles dont le zèle a été et est toujours au-dessus de tout éloge. Cette surveillance était rendue d'autant plus facile que nous n'avons jamais eu deux malades à surveiller en même temps dans la même salle. Nos recherches ont duré, en moyenne, huit jours pour chaque sujet. A été éliminée toute période d'expériences en cours d'exécution, lorsqu'il survenait pendant celle-ci une manifestation pathologique susceptible d'en vicier 1 es résultats. Il nous a paru suffisant de nous borner au chiffre de 11) malades, dont 7 femmes et 3 hommes.

Nos expériences sont résumées dans le tableau I. Elles ont porté, avons nous dit, sur la sécrétion urinaire dans laquelle ont été notés, le volume, le résidu fixe, l'urée et l'acide phosphorique . Les moyennes théoriques que nous avons placées au-dessous des moyennes que nous avons obtenues pour 10 analyses ont été empruntées aux ailleurs qui, pour fout le monde, tout foi, sans conteste, en pareil matière : MM. Armand Gautier, Méhu, Yvon; Lépine el Jacquin ; Mairet, spécialement pour l'acide phosphorique (1).

ih Le travail de M. Mairet, professeur à La Faculté de Montpellier, est intitulé: Recherches sur l'élimination de V acide phosphorique

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