‹ La nutrition dans ses rapports avec l'immunitéChapitre 37 sur 106 · TÉTANOS CÉRÉBRAL · texte numérisé non relu

TÉTANOS CÉRÉBRAL

Morax ont étudié le tétanos spécial que l’on crée chez le lapin, lorsqu’on injecte dans le cerveau de cet animal des traces de poison tétanigène. Ce tétanos est caractérisé par des phénomènes d’ordre psychique et par des troubles moteurs dans la sphère des centres encéphaliques {tétanos cérébral) (').Ces savants ont vu que la dose de tétanine capable de tuer l’animal par injection sous-arachnoidienne, est de beaucoup inférieure à celle qui amène un tétanos mortel en injection sous-cutanée au

lieu de 5), et que cela est vrai également pour d’autres poisons, tels que la toxine diphtérique et la morphine. Cette différence de toxicité est due au fait que, dans le cas de l’inoculation intra-cérébrale, toute la tétanospasmine est attirée par les groupes fonctionnels des cellules nerveuses et peut ainsi agir d’une façon très intense sur ces cellules, tandis que lorsqu’on introduit le poison sous la peau, « une grande quantité de ce poison n’arrive pas jusqu’aux cellules nerveuses et est détruit quelque part dans l’organisme ».

Quelle peut-être la nature intime de ce phénomène d’attraction qui apparaît lorsqu’on met en présence le tissu nerveux et le poison tétanique? Les recherches de Kempner et Schepi-

(>) L’étude de ce tétanos cérébral a été déjà ébauchée par lizzoNi et Cattani (Arcb. für experini. Patliolo"’. vol. 27, p. 439. Cités d’après Roux et Borrel).

G. Levaditi — La Nutrition ot l’Immunité T

lewslcy [(*), ainsi que les constatations de StoudensUy (“) ont montré que certains composés chimiques qui font partie intégrante du tissu nerveux, comme la lécithineet lacholestérine sont capables de neutraliser la toxine botulique (^) ; elles ont fait voir, en outre, que des produits pour ainsi dire inertes, tels que le carmin, peuvent fixer une certaine quantité de poison tétanique. Ces observations amènent à penser que les qualités neutralisantes de la substance grise pourraient bien être dues à l’intervention de quelque principe chimique, capable d’attirer la toxine tétanique et de s’en imprégner à la façon des corps colorables qui, placés dans un bain colorant, absorbent les pigments dissous dans ce bain. Les expériences entreprises dans le but de contrôler cette hypothèse, semblent la vérifier dans une certaine mesure. Knorr (^), Blumenthal (®), Roux et Borrel ont vu, en elfet, que, lorsqu’on met en contact le cerveau du co-

(t) Kempner et SciiEpiLEWSKY. — Ueber antitox. Substanzen gegeniiber den Botulismusgift. Zft fur Hyg., vol. 27, p. 2i3, 1898.

(-) Stoudensky. — Sur l'action antitoxique du carmin. Ann. Inst. Pasteur, vol. i3, p. 126, 1899.

(3) On sait que le cerveau neutralise également le poison sécrété par le bacille de van Ermengen.

('*) Knorr. — Einige exp. Sttid. vber Krankheit. U. Heilung. Münch. nied. Woch., 1898, p. 32i.

(5) Blumenthal. — TJeber die Veründerung des Tetanusgiftes im Tierhorper, etc. Deutscb. ined. Woch., 1898, n° X2, p. i85.

baye et la tétanoloxine et que l’on soumet ensuite le mélange à la force cenirifuge, on constate que le liquide surnageant, légèrement louche et dépourvm de particules solides, perd totalement sa toxicité. La toxine est, dans ces conditions, entièrement entraînée par la masse cérébrale. Plus encore, suivant llesredka ('), les cellules nerveuses peuvent fixer beaucoup plus de poison tétanique qu’elles ne sont en état de neutraliser, puisque le cerveau saturé de toxine et lavé jusqu’à ce que les eaux de lavage ne renferment plus de tétanospasmine, possède un pouvoir tétanigène parfois très accentué. Les expériences de Danysz ont d’ailleurs montré qu’il est possible, en employant l’eau distillée ou 1 eau salée à lo ®/q, d’extraire une partie do la toxine fixée par les cellules nerveuses.

Tout se passe donc comme si le tissu nerveux était pourvu de groupes fonctionnels doués d’une aflinité élective à l’égard du poison tétanique. Néanmoins cette affinité ne semble pas être trop forte. En effet, en ayant recours aux procédés d extraction dont nous avons parlé, il est jios— sible de défaire la combinaison d’entre ces groupes et la tétanospasmine. D’un autre côté, il faut admettre que cette affinité entre le corveau et la toxine est sensiblement moins accen-

(•) BhsuKDKA. De la fixation de la toxine tétanique par le cerveau. Ann. Inst. Pasteur vol. ip. i38, 1903. ’

tuée que celle qui existe entre le poison tétanique et l’antitoxine correspondante. Ce qui le prouve, c’est que si, avec Besredka, on ajoute un excès de cette anliloxine à un mélange neutre de substance nerveuse et de tétanine,on peut extraire entièrement la toxine fixée par cette substance. 11 semble donc que la masse cérébrale et le poison tétanigène contractent entre eux des combinaisons chimiques facilement dissociables, à la façon de celles que l’on constate lorsqu’on met en présence une base et un acide faibles (combinaisons réversibles). Les groupes fonctionnels des cellules nerveuses offrent, à ce point de vue, une analogie frappante avec les antitoxines.En effet, ces dernières, d’après les recherches de Madsen (^) et Arrhenius (‘),Danysz {f), Eisenberg(^), etc., se comportent, à l’égard des toxines, à la façon des acides faibles en présence des bases faibles, en ce sens qu’elles se combinent avec ces toxines suivant la loi de Guldberg et W âge (loi des masses) (^).

(1) Madsen et Arrhenius. — Festkrift red indvielsen of statens se^'um /astiVut. Copenliague, 1902; Madsen. — La constitution du poison diphtérique. Cbt l'ür Bakt., 1903, n® 7.

(2) Danysz. — Constit. des toxines. Ann. Inst. Pasteur, vol. i3, 1899.

(3) Eisenberg. — Cbt für Bakt., 1903.

(^) L’identité entre les groupes fonctionnels des cellules nerveuses et les antitoxines, a été soutenue par Marx (Ueber die Teianusgiftneulralisirende Eigensch. des Gehirns. ZftfiirHyg., vol. 4o< p. a3i, 1902) et com-*

FIXATION DES TOXALUUiMlNES

Quoi qu'il en soit, les faits exposés jusqu’ici inoiitrent suffisamment que les divers poisons microbiens n’exercent leur inOuence nocive sur les éléments cellulaires sensibles, qu’à la condition d’étre préalablement fixés électivement par les groupes fonctionnels des molécules protoplasmiques qui entrent dans la constitution de ces éléments. Cette fixation est, en grande partie, un acte chimique. Elle prouve l’existence d’une affinité spécifique et relativement faible, entre ces groupes fonctionnels et les poisons microbiens, affinité qui facilite au plus haut point l’intégration des principes assimilables dans la matière organisée.

2. Toxalbumines. — Le même phénomène de fixation spécifique se retrouve dans le domaine des toxalbumines végétales et animales. V'^oicl quelques faits qui le prouvent suffisamment. On sait que la ricine, Xahrine, la crotine, etc., albumines toxiques retirées du ricin, de l’Abrus præcatorius, du Croton tiglium, mises en présence d’hématies provenant des espèces animales les plus variées, provoquent l’agglutination plus ou moins prononcée de ces hématies, ü autres éléments cellulaires se laissent également agglomérer par ces toxalbumines, tels les

battue par Besredka. Voir à ce propos le travail de Marie et Morax. — Note sur les propr. fixatrices de la subst. cérébrale desséchée, G. R. de la Soc. de Biologie, déc. 1902.

FIXATION DES TOXALDUMlNES

spermatozoïdes, ou les leucocytes. De plus, les mêmes composés, en particulier la riciue, sont toxiques en injoclion sous-culnnée ; ils provoquent des lésions caractéristiques du tube digestif (Kobert ('), Slejianolf (-)), de la moelle osseuse (Millier (^), Levaditi (*)) et du système nerveux. L’expérience la plus simple qui consiste à meltre en contact des hématies lavées avec une quantité donnée de rlcine, à centrifuger, et à déterminer la teneur du liquide surnageant en poison actif, permet de constater que ce poison est énergiquement fixé par ces hématies. La môme expérience répétée avec les spermatozoïdes de cobaye, donne, d'après nos propres recherches, des résultats semblables.

Divers auteurs se sont demandé si les qualités toxiques de la ricine et de l’abrine sont dues au pouvoir agglutinant de ces toxalbumines, si, en d’autres mots, ces albumines végétales déterminent la mort des animaux, j)our le motif qu’elles agglutinent les érythrocytes dans la circulation générale de ces animaux. Elirlicb (“) ayant re-

(•) Kouert. — Arb. aus devi pharmak. Jnstilut, Dorpat.

(‘-) Stkpanoff. — Éludes sur la ricine et Vatitiricine. Ann. Inst. Pasleiu’, p. 66'|. Cet auteur démontre que la ricine s’climine par le tube digestif.

(•>) Müi.i.ek. — Ziegler's Beitr., vol. 27, p. 23i-3/j8.

(^) Levaditi. — Le leucocyte et ses granulations. Paris, Naud, 1902.

(»; Eiiri.icii. — Zur Kennt. der Antitoxinivirhxing. Fortschr. der Med., 1897, n° 12.

FIXATION DES TOXALlîL’MlNES

marqué qu’il faut employer la môme quantité d’antiricine pour entraver l’agglutination in vitro et pour neutraliser l’action toxique de la ricine m vivo, inclinait à identifier les propriétés toxique et agglulinative de cette toxalbumine. Il partageait ainsi l’opinion émise jiar Kobert et Slillrnark (*). Par contre, suivant Muller et Jacoby (^), il y a lieu d’établir une distinction tranchée entre ces deux propriétés. En elîet, si l'o7i salure une solutio)i de ricine avec du sa7ig défibriné, et si l’on débarrasse ainsi le liquide de toute V agglutinine qu'il renferme, on ne modifie guère le pouvoir toxique de celle solution. Celte expérience montre clairement que, d’une part, on ne saurait identifier les qualités toxiques et le pouvoir agglutinatif des toxalbumines végétales, et ([ue, d’autre part, les érythrocgles qui se laissent facilement agglomérer par ces toxalbumines, fixent d'une manière très inleoise l'agglutinine qu'elles renfer nient.

Parmi les albumines toxiques d’origine animale étudiées à ce point de vue, il y a lieu de citer V arachnobjsine de H. Sacbs f) et le venin de cobra, dont l’étude a été entreprise récem-

(ij Stiu.mahk. — Arb. ans dem pharniak. Inst. Dorj)at, vol 3, 1889.

('■^) Jaoohy. — Ueber Ricin-Immunilüt. Ilofineister- Beitr., vol. i, fasc. 1-2, 1901.

(3) II. Sachs. — Zur Kenntnis des Kreu:spinnen~ gites. Hofmeister-Beitr., vol. 2, f. i-3, p. i25.

FIXATION DE l’aRACHNOLYSINE

ment par Flexner et Nogucki (*), Calmelte ('^), Preslon Kyes et Sachs (^). L’arachnolysine a été préparée en épuisant VEpeïra diadematm moyen de l’eau salée à lo ®/q. C’est un corps albuminoïde thermolabile, doué d’un fort j)ouvoir hémolysant à l’égard des érylhrocyles du lapin. Ainsi, on a calculé qu’un seul arachnide renferme une quantité de poison suffisante pour dissoudre deux litres et demi de ce sang de lapin. Par contre, l’arachnolysine n’exerce aucune action nocive sur les hématies du cobaye et du chien. Il était intéressant de rechercher comment se comporte la loxalhumine de VE'peïra diadema, à l’égard de ces deux espèces globulaires dont l’une, celle du lapin, est excessivement sensible, et dont l’autre, celle du chien, résiste indéfiniment à l’action dissolvante de cette toxalbumine. En plaçant, pendant un certain temps, des érythrocytes de chien en contact

avec une dose donnée d’araclinolvsine et en

soumettant le mélange à la force centrifuge, Sachs constate que ces érythrocytes n’enlèvent

(>) Fi.exner et Nooucki. — Snake Venom in relat. to hœmolysis, bacte^nolysis and toxicily. Journ. of experim. inedicin., vol. G, n° 3, 1902.

(2) Calmette. — Sur Vaci. hcmolyt. du venin de cobra. G. R. de l’Acad. des Sciences, vol. i34, n° 24,

(■*) Kyes. — Ueber die Wirkungsweise des Cobragiftes. Berl. kl. Woch. 1902, 38-39 Kyes et

Sachs. — Zur Kenntnis des Cobragiftacliivierend, Subst. Berlin, kl. Wocli.. 1908, n°« 2-4.

FIXATION DES VENINS

pas, à celle loxalbuniine, la moindre trace de son hémolysine. Par contre, la même expérience répétée avec les stromas d’hématies de cobaye, montre que l’arachnolysine est retenue d’une façon intense par ces stromas. Ces constatations prouvent que la sensibilité ou l’insensibilité des hématies vis-à-vis de l’action hémolvsante de 1 arachnolysine, dépend réellement de la présence ou de l’absence dans le stroma de ces hématies, de groupes chimiques capables de fixer la toxalbumine de V Epeïra diadema.

Les découvertes faites dans le domaine des venins ]>ar Calmette, Flexner et Nogucki, Kyes,etc. ont abouti à des résultats semblables. On sait que le venin de cobra dissout, avec une extrême facilité, les hématies des diverses espèces animales, a la condition que ces hématies aient à leur disposition une trace de sérum frais. Le venin présente, à ce point de vue, une analogie frappante avec les hémolysines spécifiques que l’on obtient par voie d’immunisation, en ce sens qu’il renferme une substance Iherrnostabile, le fixateur, qui engendre Vhémohjse avec le concours d’un second principe, le complément contenu dans les sérums neufs. Les auteurs cités, eu particulier Kyes et Sachs, ont constaté que le stroma des globules rouges, mis en présence du venin de cobra, retient une quantité appréciable de fixateur, et que, d’autre part, les érythrocytes plongés à o'’ dans un mélange de complément et

IGG

PIXAT.ON DES FEKMENTS

de venin, n'absorbent que ce fixateur et laissent intact le complément.

Il en résulte donc que le venin se comporte, au point de vue de sa fixation sur les éléments cellulaires, à la façon des toxines microbiennes et des toxalbumines végétales. II est absorbé d’une façon élective par les groupes fonctionnels des molécules protoplasmiques qui entrent dans la constitution de ces éléments. D’ailleurs, les recherches de Decroly et Ronsse (') ont démontré, d’une manière plus directe, la réalité de cette fixation in anima vili. Ces savants ont vu, en effet, que le venin de cobra introduit dans la circulation généraledu lapin, disparaît déjà an bout de dix minutes de celte circulation, pour se réfugier dans les divers tissus et s’v fixer intime ment.

3. Ferments et albumines- — L’étude de l’immunité contre les divers ferments, l'émulsine, la trypsine, la pepsine, etc., n’a fourni que peu de données pouvant nous renseigner sur la façon dont ces ferments se comportent in vivo, envers les divers éléments cellulaires et leurs groupes fonctionnels. En revanche, les recherches entreprises dans le tube à essai, ont abouti à cette conclusion que chaque action enzymatique est conditionnée par la fixation du ferment (*)

(*) Decroly et Ronsse. — Arch. internat, de Pharmacodynamie, vol. 6, 1899.

FIXATION DES KEHMENTS

sur les molécules de substance fermentescible (Oppenheimer). De plus, les belles clécouverles de Fischer (*),ont montré que l’aclion du ferment sur celte substance fermentescible, nécessite un accord préétabli entre la constitution sléréoïsomérique des molécules en jeu.

Voici quelques fails qui prouvent la réalité de cette fixation du ferment sur le corps fermentescible :

Wuriz a remarqué, il y a déjà longtemps, que la papaïne, enzyme protéolytique extraite de la Carrica pnpaïa, se fixe solidement sur la fibrine qu’elle digère. D’autre part, les constatations de Chepowalnikoff (^), de Delezenne et de ses élèves (®), ont mis en évidence l’affinité énergique qui existe entre les divers constituants de l’enzyme pancréatique, et les principes protéiques qui se laissent influencer par cette enzyme. Les recherches de Delezenne ont été entreprises avec les sucs pancréatique et intestinal recueillis sur des chiens et avec l’albumine cuite, la fibrine et les globules rouges.

(') Fischer. — liinfluss der Konfir/uration auf die Wirkung der Enzyme. Ber. der deutsch. chein. Gesellsch., vol. 27, i8ç).'|.

CiiBPOWAi.NiKOKF — Phijsiologie du suc intestinal. Thèse de St-Pètersbour'r, 1899.

(3; Delezenne. — L’entcrokinase et l'action favorisante du suc intestinal sut' la trypsine dans la série des vertébrés. G. R. de la Soc. de Biolog., 1901 ; décembre et numéros suivants, p. 1161 et 1164.

Page 1