CHAPITRE III
La petite ville d'Anibatondrazaka, chef-lieu de la province Sihanaka, est située à Lest des marais qui prolongent, au sud, le lac Alaotra.
Le lac proprement dit a une longueur de 35 kilomètres sur une largeur moyenne de G kilomètres, mais de vastes marccages rendent ses rives occidentale et méridionale difficilement pratical)les sur une grande étendue. Le déversoir du bassin lacustre est formé par la rivière Amdromba ou Maningory, qui sort du lac non loin de sa pointe nord, et va se jeter dans l'océan Indien au nord de Fénérive.
Il est alimenté par de nond^reux cours d'eau, qui roulent une énorme quantité de limon provenant des montagnes qu'ils ravinent profondément. Le lac se condjle ainsi peu à peu.
Les alluvions littorales sont des plus fertiles ; c'est ce (pii explique ([ue la majeure partie de la population de la province est groupée sur les rives du lac et sur les bords des marécages.
Avant l'insurrection, de nondjrcnx troupeaux y paissaient.
Les Siliaimkas habitent principalement la rive orientale ; leurs centres les plus populeux sont Ambatondrazaka et
Imerimaiidroso (au nord-est du lac, sur la route de Fénérive) .
Ils sont paisibles, indifférents et apathiques ; ils avaient accepté avec résignation la domination hova, bien qu'ils en sentissent durement le poids.
La rive occidentale est peuplée de Marofofsi/, turbulents et pillards.
Le gouvernement hova tolérait les razzias qu'ils faisaient chez les Sihanakas, parce qu'ils étaient traditionnellement gardiens des troupeaux de la reine.
Dans le sud de la province, la population, très peu dense, est en contact avec les Bezanozanos du haut Mangoro.
Quand les Sihanakas virent, au mois de mars 1896, un résident français s'installer à Ambatondrazaka, ils caressèrent un moment l'espoir que cette réforme politique allait mettre un terme aussi bien aux exactions des g'ouverneurs hovas (|u'aux incursions périodiques des Marofotsy : ils adressèrent au résident la supplique suivante :
Monsieur le Résident,
Tous les Sihanakas sont heureux de Yotre arrivée parmi eux. Nous sommes très malheureux depuis que nous sommes gouvernés par les Hovas.
Les Sihanakas étaient autrefois très riches en bœufs. Ils ont été dépouillés, petit à petit, de la plus grande partie de leurs troupeaux de la façon suivante : chaque fois que le gouverneur a besoin de soldats, il convoque tous les gens riches du pays et leur fait verser un certain nombre de piastres (1), soi-disant pour se racheter ; ce rachat s'élève quelquefois jusqu'à deux cents piastres ; pour payer tout cet argent, il faut forcément vendre des bœufs. Une fois que ce chef a encaissé le plus grand nombre de piastres possible, il prend cent individus parmi ceux qui n'ont rien pu payer et en fait des soldats. En cas de procès, c'est toujours celui qui paye le plus les juges qui a gain de cause.
Veut-on extorquer de l'argent à un Sihanaka ? On le met en prison et on ne le relâche que lorsqu'il a donné en argent le poids de ses fers.
Un Sihanaka a-t-il une jolie femme ? On l'envoie en expédition et on tâche
(i) Pièce de 3 francs.
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PACIFICATION DU CERCLE d'aMBATONDRAZAKA. 69
de l'y faire tuer pour pouvoir s'emparer de son épouse sans être sujet k l;i moindre réclamation ni au moindre danger.
Environ 10,000 francs ont été perçus pour la construction de la maison du gouverneur ; celui-ci s'est appropi'ié la somme et a fait faire ensuite la maison par corvées.
Beaucoup d'autres moyens qu'il seiait trop long d'énumérer sont employés pour nous extorquer de l'argent.
Si nous devons conserver un gouverneur malgache, délivrez-nous de Rabeony et de ses gens. Ces individus ont fait et feraient encore notre malheur.
Pour vous convaincre que nous disons la vérité, vous n'avez qu'.à parcourir les villages des environs et vous les verrez, sinon complètement dépeuplés, du moins abandonnés en grande partie.
Si vous ne faites pas droit à notre demande, nous nous verrons obligés, bien malgré nous, de quitter tous nos villages et d'être contre vous. Si, au contraire, vous faites droit à notre réclamation, nous ferons tout ce que vou> voudrez.
A la lin de mars, éclate l'insurrection du nord, à l'instigation de Rabezavana et de Rabozaka ; ceu.x-ci essayent de gagner à leur cause les populations sihanakas et marofotsy, ils menacent Ambatondrazaka.
Le colonel Combes, commandant la colonne du Xord, se porte rapidement au secours de la ville ; il y arrive le 10 avril, y laisse une compagnie de tirailleurs nialgacbes et rentre à Tananarive.
Les Silianakas, d'abord rassurés par l'arrivée d'une troupe française, ne tardent pas à prêter l'oreille aux conseils des émissaires envoyés par les insurgés. Il ne semble pas, en efiet, qu'ils aient intérêt à nous rester fidèles; nous avons laissé subsister l'ancien état de cboses, le gouverneur hova Rabeony et ses -adjoints sont encore en fonctions, et le faible effectif de la compagnie malgache ne nous permet d'occuper qu'Ambatondrazaka.
Tout le reste du pays est en proie auv iiuiirsions des insurgés et des Marofotsy; ces derniers ont loul de suite vu. dans l'insurrection, un moyen commode pour piller leurs voisins sans èlre iii([uiétés; ils niclleiil à leur lèle Mauienamaso.
Dès lors, (oui le pays se soulè\e ; seules les [lopulations
(les villages entourant Anibatondrazaka viennent se réfugier dans la place ; tout le reste passe à rinsurrection.
Les coniniunications d'Ambatondrazaka avec l'extérieur sont interceptées l'une après l'autre.
Iinerimandroso est occupé au mois de juillet par les rebelles, qui y font prisonnier un commerçant anglais, M. Murchison.
iiit ANTOM, de rinfaiitcric de Marine.
Comme ils ont à ce moment-là pour mot d'ordre de massacrer les seuls Français et de laisser la vie sauve aux Anglais, ils se contentent de garder à vue M. Murchison.
A la^fin de juillet, les insurgés avaient deux camps principaux, d'où ils surveillaient les environs d'Ambatondrazaka:
L'un, à quelques kilomètres au sud de la ville, sur la route de Tananarive ;
PACIFICATION DU CERCLE d'aMBATONDRAZAKA. 71
L'autre, au nord, sur la route criuierimandroso, qui est la voie la plus suivie pour aller à la côte.
Cependant la garnison multipliait les sorties pour essayer de se dégager.
Le 2 août, le lieutenant xVntoni était blessé niortellenient en tentant l'assaut des retranchements occupés par les re])elles.
Entin, le 27 août, le capitaine Lironcourt réussissait à enlever les retranchements du nord, pendant que le lieutenant Trousselle s'emparait du camp du sud.
Havi/ail/piiiPnl du poste par le sergent Saxdamiaxi. — Entre temps, le poste avait pu recevoir des approvisionnements de Tamatave, grâce à l'énergie et à l'intelligence du sergent Sandamiani, du régiment de tirailleurs malgaches.
Ce sous-officier était parti de Tamatave le 7 août avec 13i ])oui'jaiies portant des vivres et des fonds, escortés par 10 tirailleurs à peine instruits.
Les principaux sentiers conduisant de Tamatave à Aiid)atondrazaka sont :
Le chemin Tamatave — Fénérive — Sahatavy — Imérimandroso — Ambatondrazaka. C'est le plus long, mais aussi le moins impraticable ;
Le chemin quittant la côte à Tamatave et suivant les vallées de l'Ivolina et de TOnibé ; il est très mauvais ;
Le chemin de la vallée de l'Ivondro, qui part de la côte, à 10 kilomètres au sud (k» Tamatave; il (>st un [)eu moins dil'licilc que le précédent.
Le sergent Sandamiani prit le deuxième sentier, il dut surmonter des dilliculfés inouïes, provenant des obstacles naturels de la i'orèl et aussi des abatis el petits pi(|u«>ls cpn' les insurgés avaient accumulés à travers le clieniin. Vav mèmi; temps, il lui fallait déployer une vigilance de tous les instants
n PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE III.
pour empocher ses boiirjanes de déserter. Enfin, les rebelles essayèrent de l'arrêter à la sortie de la forêt, mais il les repoussa par les feux de sa petite troupe.
Le 24 août, dix-sept jours après son départ de Tamatave, il arrivait avec tout son convoi, n'ayant laissé en route ni un honnne ni un colis. Il repartit le 2 septembre par le même chemin, et arriva à Tamatave sans incident.
Colonne du lieutenant-colonel Le Camus.
En raison de la gravité de la situation dans laquelle se trouvait Ambatondrazaka, le général Voyron avait prescrit au lieutenant-colonel Le Camus, commandant supérieur à Tamatave, de débloquer le poste en partant de Fénérive, port où aboutit le meilleur des sentiers conduisant du lac Alaotra à la mer.
Une petite colonne formée de 100 hommes d'infanterie de marine, de la 9" compagnie de tirailleurs malgaches (capitaine Chieusse) et d'une pièce d'artillerie, débarqua à Fénérive le 22 août avec des approvisionnements.
Le lieutenant-colonel Le Camus la mit en route pour Sahatavy (60 kilomètres de la côte) où elle arriva le 30 août.
Mais là, il se trouva aux prises avec de grandes difficultés résultant de la désertion de ses bonrjanes, qui ne se souciaient pas de s'engager dans un pays infesté de Fahavalos.
Avec quelques porteurs qui lui restaient, il constitua à Sahatavy, au moyen de navettes elTectuées entre ce poste et la côte, un dépôt de vivres et de munitions, mais il désespéra un moment de pouvoir pousser ce dépôt plus à l'ouest, ([uand, enfin, étant parvenu à recruter de nouveaux porteurs, il se remit en marche et atteignit Imérimandroso le 1*^'" octobre, après avoir eu quelques engagements sans importance dans la forêt. Le 3, il était à Amljatondrazaka, y laissait des
vivres et quelques tirailleurs de renfort et rentrait à Taniatave.
La marche du lieutenant-colonel Le Camus est un exemple des difficultés auxquelles nos troupes se heurtent à Madagascar, par suite de la pénurie des moyens de transport et du manque de voies de communication.
Dans les mauvais sentiers qui relient la région centrale à la côte orientale, il est impossible d'employer autre chose que le portage à dos d'homme. Or, si Lien escortés que soient les bourjanes employés pour les transports, ils n'ont pas de peine, quand ils ont réellement le désir de s'évader, à trouver un moment propice pour le faire ; le commandant de la colonne se trouve alors subitement privé de ses moyens d'action pour continuer la marche en avant, et il est à peu près réduit à l'impuissance jusqu'au moment où il recrutera de nouveaux porteurs.
11 faut donc n'employer dans les pays déserts, où les communications sont difficiles, (^ue des colonnes très légères, ne pas s'embarrasser d'mtpedimenla, et n'emmener qu'un petit noyau d'Européens. L'Européen, (/iti ne parle pas; le sac, doit être suivi d'un l)ourjane, alors (pie l'indigène se suffit à luimême.
Le nombre des Européens doit, par suite, être réduit au minimum indispensal)le.
C'est un pruu'ipe à ne jamais perdre (\c vue.
Colonne du colonel Combes.
Le général Callieiii igiioi-ail le irsultal ohl<-iiu par l.> eolonc^I Le Camus; le long temps d'arrêt ((ue cet officier sii[)érieur avait été obligé de nuu'<pier à Sahatavy avait même donné à penser au généial (juil ne par\ iendrail pas à déblocpitM- Ambatondrazaka.
D'autre |)art, l'inlenlion du général elail d'envoyer le plus
tôt possible le conimandaiit Roulaiid prendre le commandement du cercle militaire récemment créé, en lui donnant les moyens d'action suffisants pour pacifier la région sihanaka.
Aussi 2>rescri vit-il, dès le 25 septembre, au colonel Combes, de se porter sur Ambatondrazaka par la vallée du Mangoro, d'y installer le commandant Ronland et de rentrer ensuite à Tananarive de sa personne.
Le colonel Combes emmenait avec lui, outre les renforts destinés au cercle, une force suffisante pour s'ouvrir le passage à travers les bandes rebelles.