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Le 15 novembre 1768, au plus fort de la famine qui désola Paris et la France à cette épot , une foule nombreuse se pressait dans la halle aux blés, que l'architecte Camus de Muzières venait d'achever, On s’agitait, on
sæ questionnait i'un l’autre, et sans doute les nou: les qu’on échangeait à voix basse n’étaient pas satisfa : ntes, car la consternation était peinte sur tous les visages. Il y avait là, contre l'usage, de pauvres femmes couvertes de haillons, au teint pâle, traînant par la main des enfants demi-nus. Elles s’approchaient timidement des groupes pour saisir quelques mots au passage, puis elles s’éloignaient en donnant des signes de désespoir, La colère et la menace brillaient dans les regards de quelques hommes du peuple; mais ils n’0saient élever la voix, et se serraient la main avec une sombre énergie. Une troupe de saldats gardait, le fusil sur l’épaule, les avenues du marché; des individus rébarbatifs parcouraient les groupes, épiant les gestes et l'attitude des mécontents. Ce déploiement de forces comprimait également les cris de rage et les plaintes douloureuses ; il ne sortait de cette foule mobile qu’un murmure sourd, étouffé par la terreur.
Au milieu de ces gens en guenilles, ou du moins modestement vêtus, qui remplissaient la halle, deux hommes, dont l’extérieur annonçait l’opulence et dont Pair tranquille semblait insulter à la tristesse commune, se promenaient en causant et attiraient particulièrement l'attention. L'un, âgé d'environ trente ans, était en habit noir, et le reste de son costume, complètement noir aussi, l’eût fait prendre pour un membre du clergé, si l'épée, dont ia poignée d’acier ciselé se jouait sur les poches de sa veste de velours, n’eût désigné un. laïque attaché à la haute administration cléricale. Ses cheveux légèrement poudrés, seulement pour se conformer à la mode, encadraient un visage noble, régulier, plein de caractère et d’exprssion. Son compagnon, au contraire, gros financier d’une quarantaine d’annés, à la tournure commune, avait une de ces figures fraîches, rondes, fleuries, faites pour refléter une béatitude toute matérielle ou pour recevoir l’empreinte d‘un éternel sourire. Son costume annonçait plus de recherches et de richesse que celui du personnage vêtu de noir. Ses manchettes et son jabot étaient de la plus fine dentelle de Malines; son habit de couleur changeante, les diamants qui brillaient à ses doigts, l’ampleur de sa perruque à la conseillère, son air fier et dédaigneux, trahissaient un heureux du siècle, au milieu des pauvres plébiens assemblés dans le marché public.
C'était donc sur ces deux hommes que se portait la curiosité passablement hostile de la foule. Quand ils s’approchaient de quelque groupe, on s’avertissait par un signe, on se taisait, on baissait la tête, et on ne reprenait la converçation à voix bass que lorsqu'ils étaient passés.
L’intimité qui semblait exister entre eux était en effet de nature à exciter l’attention de ceux qui les connaïssaient l’un et l’autre, et à justifier des suppositions étranges. Le personnage si bouffi de graisse et d’im-
Te
portance s’appelait Pierre Malisset: c'était un ancien boulanger de la rue Baudrier, qui, après avoir fait banqueroute, avait acquis une funeste célébrité dans les marchés à blés, où il achetait d’immenses quantités de grains pour le compte du roi. Or, on se disait à l’oreille que cette entreprise des blés du roi, présentée comme un acte de prévoyance de la part du gouvernement, n’était en réalité qu’un vaste système d’accaparement au profit de quelques financiers dont, Malisset était l'agent resyonsable. On racontait qu’un pacte secret, flétri du nom de pacte de famine, avait été conelu par les. membres de cette société; au moyen d’une ferme énorme qu’ils payaient aux ministres et à la cour, ils avaient acquis le droit de vendre au poids de Por le pain dont se nourrissait le peuple. Mélisset et ses complices passaient donc pour être les auteurs de la misère publique; on assurait qu’il dépendait d’eux de ramener l’abondance dans Paris et dans la France entière, alors en proie âux horreurs de la disette. Aussi l'indignation publique ne trouvait-elle pas de termes assez énergiques pour maudire tout bas cet audacieux qui, couvert de bijoux, venait ainsi la braver ouvertement. s
Une chose plus étonnante encore que l’audace de Malisset, c'était de voir à ses côtés, et sur le pied d’una familiarité amicale, un homme qui avait toujours été l'ennemi des accaparateurs, qui les avait attaqués, soit clandestinment dans les pamphlets, soit ouvertement devant les parlements, dans des mémoires d’économie sociale. Prévot de Beaumont, ainsi s’appelait le compagnon de Malisset, était secrétaire du clergé, et avait passé jusque-là pour un chaud partisan des idées philanthropiques du docteur Quesnay, dont plus tard Turgot devint le continuateur. Les habitués de la halle avaient eu souvent occasion de le voir au milieu d'eux, lorsqu’il venait les questionner avec intérêt sur les cau-
ses de la rareté des grains et sur les moyens d’y remédier ; ils le connaissaient bon, généreux, ami du pauvre ; ils ne pouvaient done comprendre cette subite et bizarre liaison entre deux hommes si peu faits pour s’entendre.
—Parbleu! disait l’un avec une rage concentrée, ne voyez-vous pas que votre M. de Beaumont a fait comme les autres écrivassiers ? Ces gens ont l'air de défenâre le peuple, mais c’est pour qu’on achète leur silence. Les accapareurs sont riches, ils ont encore fermé la bouche à celui-là, et se sont fait de lui un trophée, afin de nous apprendre que nous ne devons compt&r que sur mous-mêmes.
—Silence donc! silence! reprit son voisin d’un air mystérieux; je connais M. le secrétaire du clergé, moi, et je sais qu’il s’occupe activement des intérêts du peuple... Si l’on osait parler, on vous en dirait plus long, mais soyez convaincu, si M. de Beaumont paraît être lVintimé de ce scélérat de Malisset, qu’il a de bonnes raisons pour cela.
—Peutêtre Malisset l’a-t-il pris pour sauve-garde, dit un autre; on a parlé d’émeute, et ce poltron d’accapareur n’est pas fâché d’avoir près de lui quelqu'un dont l'influence pourrait le tirer d‘un mauvais pas.
—Croyez-vous qu’il en ait besoin? fit le premier avec ironie, en désignant les soldats postés aux entrées du marché.
Pendant que cette conversation avait lieu dans un coin obseur de la halle, Malisset et Prévot de Beaumont, après une assez longue promenade à travers la foule, s'étaient approchés de la porte qui donne dans la rue de Grenelle; là ils s’arrêtèrent et échangèrent quelques paroles dernières avant de se séparer. Or, les soup çons exprimés par un des précédents interlocuteurs au sujet du secrétaire du clergé étaient bien fondés, si on en juge par le dialogue des deux nouveaux amis.
Eh bien! mon cher, disait le financier en haussant les épaules, vous le voyez, le peuple est très sage, et ce serait folie de se porter son avocat quand il ne songe pas lui-même à protester... Je vous félicite done d’avoir renoncé enfin à vos projets de réforme, d’être venu franchement à nous... Vous avez des talents administratifs très précieux, nous saurons les employer... Votre charge de secrétaire du clergé, je crois, ne conduit pas à grand'chose. Vous avez, ma-t-on dit, un père, une femme, un enfant, une famille enfin, et vous n’êtes pas riche... Il faut songer à votre fortune !
Le jeune homme répondit par un signe équivoque.
—Depuis notre dernière entrevue, continua Malisset d’un ton de bonhomie, j'ai vue nos messieurs, je leur ai fait vos conditions. Venez ce soir souper à ma petite maison; ils y seront tous, et vous les trouverez, j’espère, fort bien disposés. Plusieurs d’entre eux ont cependant encore sur le coeur une certaine proposition adressée par vous à M. d’Invau, et qui avait pour but de nous faire tous pendre. Mais je compte annoncer votre conversion franche, complète, définitive; je me porterai garant de votre bonne foi, et toutes les difficultés seront levées ; nous ne voulons pas la mort du pêcheur... Eh bien! mon cher, sur ma parble, ajouta-t-il en riant, aux termes où nous en sommes, je puis convenir avec vous que vous commenciez à nous faire peur!... N’abusez pas de mon aveu.
Vraiment! demanda Beaumont de même; je vous faisais peur, et pourquoi ?
—Non pas, reprit Malisset en éludant la question, que nous ayons aucun danger à craindre de votre part ou de la part de tout autre... et si l’on osait... Mais brisons là, interrompit-il en lui tendant la main avec une apparence de cordialité; merci de n’avoir pas craint vous homme populaire, de vous compromettre publiquement avee moi, moi la bête noire de cette canaille...
Car je vous ai beaucoup compromis, ajouta-t-il d’un air qui voulait donner une grande opinion de son adresse ; les badauds, tout à l’heure, jetaient sur vous des regards encore plus furibonds que sur moi... Je viens de vous faire brûler vos vaisseaux.
—Que m'importe, tépondit le secrétaire du clergé en souriant, si vous et vos amis devez remettre ma barque à flot!
Pas mal, jeune homme, dit le gros financier d’un ton protecteur, en frappant sur l'épaule de Prévot; j’aime à vous voir cette bonne humeur... Mais, vraiment, ajouta-t-il en baissant la voix, toute réflexion faite, il me semble possible d’augmenter encore le prix du grain d’une livre tournois au moins-par quintal... Ces bonnes créatures-là ne bougeront pas davantage.
—Haussez, haussez toujours! répondit Prévot de Beaumont avec une vivacité trop énergique pour être naturelle.
Il ajouta aussitôt d’un ton moqueur:
__Plus le mulet est chargé, mieux il marche.
Tous les deux poussèrent des éclats de rire.
—Altons! nous nous entendrons, dit Malisset en se dirigeant vers sa voiture, qui l’attendait à la porte de la halle. Venez ce soir à ma petite maison du Roule; vous la connaissez déjà... nous causerons gaiement, l verre à la main.
__A ce soir, dit Beaumont en ginclinant.
Ils allaient se séparer; une rumeur, qui séleva à quelques pas d'eux, attira leur attention. Un homme, misérablement vêtu, parlait avec chaieur au milieu d’un groupe; la hardiesse et la véhémence de son langage devaient faire trembler pour lui, quand on connaissait la brutale et inévitble police qui gouvernait alors la capitale de la France.
__N’est-c pas une infamie? gécria-t-il; cinquante livres le sac de blé! Comment vivront les pauvres
gens? Il faudra done que nous allions paître l’herbe dans les champs comme les troupeaux ? J'avais deux enfants, moi qui vous parle: l’un est mort de faim dans la famine de 1752; certainement l'autre mourra de la même manière pendant celle-ci... Ah! si le roi savait ce que l’on fait en son nom pour réduire au désespoir le pauvre monde!... S’il savait à quel prix ses agents.accaparent le blé et à quel prix ils le revendent !
Un murmure d'approbation accueillit ces plaintes. Malisset, qui allait monter dans son carrosse en fre- Jonnant un air d'opéra, revint sur ses pas. Sûr d’être soutenu, il marcha droit à l’homme qui venait d'élever la voix.
—Que parles-tu d’accaparements, drôle? demandatil avec mépris: sais-tu devant qui tu oses prononcer de telles paroles? Sais-tu qui je suis ?
__Vous êtes monsteur le contrôleur général de la manutention des blés du roi, dit l’homme du peuple en baissant les yeux.
Eh bien! maraud, qu’as-tu voulu faire entendre au sujet de l'administration philanthropique “dont je suis le chef?... Ignores-tu, toi qui te plains, que cette administration, aux temmes de ses statuts, doit donner douze cents livres par an aux pauvres, et que cettlà somme est prise sur des bénéfices déjà presque nuls? Va, si, au lieu de crier à l’accaparement, toi et tant d’autres fainéants, vous travailliez à la terre, où si vous payiez exactement Vos impôts au trésor de Sa Majesté, il n’y aurait pas de famine.
Ces paroles, prononcées d’un ton sévère, ne reçurent pas de réponse. À la vérité, quelques svnts se plissèrent, quelques poings se fermèrent convulsivement, mais personne ne souffla.
Tiens, dit Malisset en paraissent se radoueir et en présentant au plaignant un écu de six livres, si vraiment tu es père de famille, voilà de quoi acheter du,
pain pour aujourd’hui... Mais va-t’en bien vite, sinon je vais donner l’ordre de te mettre dans un lieu où tu ne pourras plus clabauder contre personne.
Et il s’éloigna avec le secrétaire du clergé, auquel il dit en souriant:
—Tout ceci ne-prouve rien. Nous allons préparer la hausse... A ce soir donc, Prévot ; à ce soir, chez moi et tout ira bien.
Il monta dans sa voiture, en présence de la foule consternée, fit encore un signe d’adieu à Prévot, et disparut.
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