LE PEUPLE
Cette action et ces paroles, quoiqu'elles n’eussent pas encore un sens précis pour les invités, attirèrent sur Prévot l’attention générale: les uns resardaient avec cffroi, les autres avec étonnement.
—Eh bien! monsieur, qu’avez-vous donc? demanda Malisset ; êtes-vous déjà ivre ? Pourquoi quitter la table sitôt ?
—Je quitte cette table, reprit Prévot avec une profonde expression de haine, et en sa rapprochant de la fenêtre, parce que dans ce vin délicieux il y a les larmes d’une nation entière, parce que ces rires, ces toasts, cette musique ne peuvent m'empêcher d'entendre les malédictions d’un million de fami' ss qui manquent de pain... parce que vous êtes des infâmes, et que l’heure de la vengeance est venue pour vous!
—Cet homme est fou, balbutia un des financiers. Il faut envoyer prigr Sartines.…
—Vous n’y avez done jamais songé? continua le secrétaire du clergé dchout près de la fenêtre, de laquelle il pouvait plonger son regard dans la plaine environnante; vous n’avez donc jariais craint, pendant que vous vons livriez à vos orvies nocturnes, prodiguant à vos maîtresses l'or ertorqué à la misère publique, qu’une nuit peut-être, au milieu d’une de vos fêtes de grands
- Seigneurs, ce pauvre misérable peuple, si honni, si fou aux pieds, viendrait tout à coup demander ga part votre table somptueuse, briser dans vos dents votre co! pe de cristal, faire taire vos rires et votre musique, « vous disant de sa voix menaçante : “Du pain! du pain
Ce cri se prolongea jusqu’à la campagne voisine; mi le voix s’élevèrent tout à coup au dehors, et répétèren semulables à un écho formidable : “ Du pain! du pain!
Aussitôt les portes de la maison furent enfoncées ; | foule se répandit d’abord dans la cour avec des vocifi rations et des menaces: puis des pas précipités reter tirent dans la maison même. Les femmes s’évanouiren les financiers, pâles et tremblants, se regardaient ave terreur.
—Fuyons! fuyons! s’écria Malisset en s’élançant ver une issue cachée; nous sommes trahis !
L’impitoyable de Beaumont avait prévu cette tenta tive; il tira son épée et vint se placer devant la port secrète.
—Par ici, mes amis! cria-t-il aux gens du dehors.
Maliset, éperdu, tomba à ses pieds :
—Sauvez-nous, dit-il rapidement; nous avons asse d’or pour en remplir cette salle du plancher au pla. fond... tout sera pour vous.
—Sauvez-nous, répétèrent les autres en entendant lc: cris de la foule qui se rapprochaient ; notre fortune.
—Cette fortune revient aux pauvres, à qui vous l’avez extorquée, dit Prévot avec un sourire insultant. d’ailleurs, insensés que vous êtes, aurais-je maintenan| le pouvoir d'arrêter le torrent donf j'ai brisé les digues ?
—Oh! je suis perdu! balbutia Malisset; c’est moi qu’ils haïssent surtout; je vais être massacré.…
—Tls ne toucheront Pas un eeul cheveu de votre tête. dit le secrétaire en étendant sur lui son épée nue; vous et les autres, vous appartenez à la justice !
nni, si foulé
r sa part à !
s votre cou- M musique, en À
! du pain!” oisine ; milrépétèrent, ! du pain!” foncées ; la des vocifépités retenvanouirent,
laient avec |
ançant vers
ette tentaat la port.
u dehors.
vons asse/ er au pla-
endant lc:
rtune....
i vous l’ainsultant.
intenan!
sé les di-
c’est moi
otre tête.
nue; vous
La foule se rua dans le salon avec des hurlements de joie. En dépit de 1a haine qui animait les envahisseurs, un embarras involontaire se mêla au désir de la vengeance, quand ils se virent, eux avec leurs vestes grossières, leurs haillons, leurs figures sauvages, dans cet asile somptueux de la mollesse et du plaisir. Ces cré-
À pines d’or, ces mille bougies, ce service éblouissant, ces À belles femmes évanouies, ces riches seigneurs pâles d’ef- & froi, tout les frappait d’une sorte de stupeur. Prévot de
Beaumont les rappela au sentiment de la réalité.
—Approchez, mes amis, s’écria-t-il avec un accent de triomphe; notre oeuvre est bien commencée!... Nous avons pris dans un même coup de filet ces hommes odieux qui depuis tant d’années font la ruine de la France... Tenez, ajouta-t-il en montrant un des prisonniers qui se couvrait les yeux avec la maïn pour ne pas voir les figures menaçantes qui l’entouraient, celuici est Perruchot, régisseur général des blés du roi... il a été chargé d’affamer le Berri, le Perche, la Picardie, l'Artois, la Normandie, la Bretagne, le Maine, la Touraine et l’Anjou. Cet autre, continua-t-il, c’est Rousseau, conseiller du roi; il a eu pour tâche de causer la famine dans la Brie, la Beauce, le pays chartrain, la Bourgogne, la Champagne. Cet autre, c’est Trudaine de Montigny, l’insolent qui se vante de savoir le mieux faire suer de l’argent au peuple... Cet autre encore, c’est Gromot, le premier commis du contrôleur général; voilà Goujet, le directeur-caissier de l’horrible entreprise... Enfin celui qui se roule à nos pieds avec tant de lâcheté, c’est Malisset, l’exécrable Malisset, le premier signataire, l'agent responsable, le provocateur du Pacte de famine... Je vous les ai tous promis... les voilà !
—À morti à mort! s’écrièrent quelques hommes exaspérés.
—Non, s’écria Prévot de Beaumont en faisant de
son corps un rempart aux financiers; souvenez-vous dé vos promesses Si j'avais pu arrêter le fléau qui désolc Paris et la France sans avoir recours à la force, j'aurais agi différemment. Quoiqu'on n'ait pas voulu prendre les mesures légales que je proposais, nous n’en devons pas moins nous rappeler que c’est à un tribunal régulier de juger ces coupables. Nous les garderons cette nuit; demain nous les conduirons à la barre du parlement.
—Allons donc! dit un des assistants d’un ton farou che: le roi Louis est du complot... 11 donnera l’ordre au parlement de relâcher ces coquins, et le parlemen obéira... Il vaut mieux nous venger nous-mêmes.
Cet avis parut sur le point de prévaloir. Les yeux, caves, les physionomies maigres et livides de ces gens souffrants, rongés par la misère, n'exprimaient aucune pitié. Le chef de la conspiration se hâta encore d’effacer l'impression produite par cette proposition.
—Vous vous trompez, dit-il d’une voix ferme à celui qui venait de parler. Le roi, au milieu de sa puissance, n’oserait avouer qu’il a donné l’ordre de vendre le pain du peuple au poids de l'or... Ces misérable: sont de ceux qu’on désavouc quand ils n’ont pas réussi. Le parlement contient des magistrats courageux ct justes qui, vous lc savez, ne reculeraient pas devant une lutte contre le roi lui-même... Demain, quand nous présenterons solennellement la preuve du crime, le parlement condamnera les coupables... Du moins on ne dira pas que le peuple s’est vengé de ses persécuteurs en les assassinant !
Un murmure approbateur accueillit ces paroles. Quelques-uns des accapareurs avaient repris un peu de Courage en voyant quel système de légalité suivaient les révoltés. L'un d’eux dit timidement à Prévot de Beau-
mont, peut-être afin de connaître toute l'étendue du danger:
ez-vous de qui désole 2, j’auraie u prendre en devons inal régurons cette du parle-
fon farou.
ra l’ordre parlemen’ mes,
Les yeux ces gens it aucune core d’efion.
‘me à ce- > sa puisle vendre nisérables as réussi.
IX cb jusvant une ind nous e, le parns on ne iteurs en
paroles.
1 peu de aient les de Beaundue du
—Ces preuves dont vous parlez, monsieur, n'existent pas. Ce pacte, qu’on nous reproche si amèrement, est une invention de nos ennemis; vous vous repentirez de votre précipitation.
Le chef des conjurés jeta un regard de dédain sur son interlocuteur.
—Insensé! reprit-il, aurais-je joué ma vie dans une pareille entreprise sans savoir ce que je faisais, sans m'être assuré de l’existence des preuves qui peuvent expliquer et excuser ma rébellion? Ce traité existe, M. Perruchot, ajoutat--il avec fermeté; il est daté du 28 . août 1765, il est signé de votre nom et du nom de quatre autres encore... Oh! depuis longtemps je travaille aussi, moi, pour la cause du peuple! J’ai eu ma police aussi; j’ai semé l’or, moi aussi, tout humble que je sois, et je possède des preuves claires, positives, dont j’aurais pu me servir pour vous écraser. Cependant elles ne me suffisaient pas encore; ce n’est pas seulement le
* déshonneur d’une suspicion que je demande contre vous, mais une flétrissure entière, une condamnation publique. Je veux présenter à vos juges ce pacte abominable signé de vous, exécuté par vous, et dont vous avez encore dépassé la lettre sacrilège. Au moment où je vous parle, messieurs, le peuple est en marche pour saisir tous les papiers relatifs à vos infernales epéculations. Une troupe s’est portée chez vous, M. Gromot; une autre chez vous, rue de la Jussienne M. Perruchot ; une autre chez vous, M. de Caumont, rue Notre-Damedes-Victoires; une autre chez vous, M. Malisset, dans la rue St-Laurent; chez vous tous, tant que vous êteg ici, qui avez pris part à cet agio parricide... Et dans vne heure, dans une heure, entendez-vous, ces preuves, que vous croyez enfouies dans les entrailles de la terre, seront entre mes mains, à moi, entre les mains du peuple que vous avez si honteusement dépouillé; et, de-
—u — main, elles passeront s0 Oh! toutes les mesures
—Nous sommes perd
us les yeux de vos juges...
ont été bien prises!
us! dit un des financiers.
seau, ce Beaumont
—Je l'avais prévu, murmura Rous «st pour nous Je génie du mal!
| juges...
iers.
Beaumont