‹ La pacte de famine [microforme]Chapitre 7 sur 38 · LA PETITE MAISON · texte numérisé non relu

LA PETITE MAISON

La petite maison du financier Malisset tenait à l’intérieur ce que promettait son apparence coquette et somptueuse, Les escaliers en bois de citronnier, chefsd'oeuvre de menuiserie et de sculpture, étaient couverts de tapis moelleux qui étouffaient le bruit des pas. Des portières de damas s’abaissaient ct s° soulevaient en silence devant les habitants de cette opuler'e deineure; des domestiques alertes et muets, comprenant à deminot, obéissant à un signe, allaient et venaient pour satisfaire les plus frivoles caprices de leurs maîtres. :es fleurs, qu’on ne voyait pas, embaumaient l’air tiède de eu séjour féerique; une musique, invisible comme les fleurs et douce comme leur parfum, se faisait entendre par intrvalles. Une prodigieuse quantité de bougies ét‘ncelait dans des candélabres d’argent #+ de cristal, répandant des flots de lumière.

C’était surtout dans le salon, où se tenaient en ce moment les hôtes de Malisset, que le luxe avait épuisé ses raffinements. L'oeil ne rencontrait que des tentures de soie, des coussins de velours, des bronzes, des marbres, des broderies, de l'or. Les consoles étaient chargées de ces bagatelles sans nom, dont chacune vaut la fortune

d’une honnête famille. Des fresques, peintes par les

meilleurs maîtres, offraient partout des images gracieu $#s. Au plafond, une Vénus, enlevée dans un char d saphir par deux colombes blanehes, semblait laisse tomber sur les assistants un sourire et une pluie de ro ses. Sur les lambris, Boucher avait représenté des scè nes d’amour, dans le goût de l’époque. Des bergers pou drés, ornés de rubans, étaient à genoux devant des pas tourelles en paniers et en talons rouges; celles-ci. ap Puyées sur leurs houlettes, les regardaient sans colère tandis que des amours, aux traits malins, voltigeaient

autour d'eux, en laissant flotter une bande de gaze sur

laquelle un vers de Gentil-Bernard servait de devise. De grandes glaces reflét tipliaient à l'infini.

La ‘société réunie dans ce boudoir en ét sorte le complément indispensable, Couverts de bijoux et de dentelles, ri ïe, en secouant leurs breloques de perles sur leurs ventres arrondis, Un petit abbé, frisé, musqué et insolent, disait tout haut des impertinences ne faisaient Tougir personne ct dont pas. Deux ou trois femmes, en tuni laille élancée, assises languis dans des fauteuils dorés, min opéra et toilettes.

Dans un coin du salon, Malisset s’entretenait avec Rousseau, l’un de ses associés les plus importants. Rousseau, qui portait le titre de conseiller du roi, était un homme d’une cinquantaine d’annécs, aux manières sèches et hautaines. Il fronçait le sourcil d'un air opiniâtre en écoutant Je maître du logis.

—Malisset, dit-il enfin en se levant, vor j'y consens: mais certainement vous nous faites faire une sottise. Cet homme, à qui vous allez livrer nos secrets, s’est toujours montré notre ennemi...

—Mon cher Rousseau, s’écria Malisset avec

aient ces merveilles et Îs mulait en quelque D'épais financiers, aient d'un gros ri-

graveieuses, qui il ne rougissait ques de satin, à la sSamment autour du feu audaient en causant modes,

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—Bon! bon! repri. e financier mn hochant la tête; cependant votre proté :6 ñous a atlaqués devant les parlements de Rouen et ce Urerchle: il a écrit contre nous plusieurs de ces pamphlets qui nous feraient égorger par la populace quelque beau jour, si Sartines n’y prenait garde. Il y a là de quoi nous mettre fort en défiance.

—Ces pamphlets ne sont pas de lui!

—Oui, vous pouvez le nier:.. On ne signe pas ces choses-là... Mais nie avec Turgot ce

Maintenant tS; sa converic; on le croidans ses atta-

ques... Qu'en dites-vous, messieurs ? ajouta-t-il en se tournant vers les autres invités qui jouient au trictrac en attendant le souper.

—Vraiment, dit l’un d'eux, ce Beaumont est un aigrefin qui a manoeuvré très adroitement pour en venir à compter sur nous... Ma foi! puisque Malisset s’est tant avancé, le plus court est de nous soumettre... Il fant jeter un gâteau à Cerbère quand on ne peut l’enchaîner,

—Qui, reprit Rousseau d’un ton d'humeur, et ce sera un gâteau de moins dans la part des autres...

—Voilà ce qui le blesse, ce cher ami, dit Malisset en frappant sur l’épaule de son associé; la plus minime fraction en moins, dans ses dividendes mensuels, lui donne la fièvre. Songez donc, ajouta-t-il en baïssant la voix, que les recettes du mois se sont élevées à trois Millions, et que pour une bagatelle..,

—Trois millions! trois millions! grommela Rous-

seau. C’est, pardieu un beau denier, avec un ministr des finances qui nous Pressure, et une cour gourmand qui avalerait tout si nous la laissions faire! Trois mil lions!...

—À l’amende, messieurs! dit gaiement une femm qui partageait avec Malisset le soin de faire les hon neurs du logis. M. le surintendant, pour avoir parlé d, millions avant le souper, malgré vos promesses, vou: me donnerez cet attelage gris pommelé dont vous mc jeurrez depuis si longtemps!

—Vous l'aurez, Fanny! s’écria Malisset en riant; jc suis pris en flagrant délit, je l’avoue.

—Et vous, monsieur le conseiller du roi, dit une autre femme d’un ton mignard en s'adressant à Rousseau. vous me donnerez enfin les boucles de diamants que je veux porter dans mon rôle nouveau... Vous êtes coupable aussi, vous devez être puni!

—Vous demandez toujours, Cydalise! gronda l’avare financier.

—Un bon mouvement, Rousseau! reprit Malisset : faites comme moi. D'ailleurs, la canattle payera tout ; nous haussons demain le prix du blé,

—Vive la canaille! dit l'abbé.

—Vive la canaille! répétèrent les assistants.

—M. Prévot de Beaumont! annonça un valet.

Ce nom produisit un effet magique sur l’assemblée, Les femmes relevèrent vivement la tête: les financiers se turent tout à coup; au milieu de cette attention générale, entra le secrétaire du clergé. -

Il salua sans forfanterie comme sans humilité. Son maintien ne décelait aucun embarras. Un sourire poli errait sur ses lèvres; ses manières indiquaient l’intention d’être convenable avec ces gens qu’il avait tant de raisons de ne pas considérer comme des amis.

Le brusque sans façon de Malisset ne contribua pas peu à faire disparaître la froideur causée par la présen-

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ce de Prévot de Beaumont dans cette rénnion intime. Le surintendant s’approcha de lui, le prit par la main ct le présenta en s’écriant d’un ton jovial:

—Le voilà, messieurs, ce’ philosophe farouche qui nous à fait si longtemps la guerre! Il a heureusement fini par comprendre.qu’une bonne paix avec nous serait plus lucrative... Félicitez-moi de cette excellentte conquête, messieurs, car c’est à moi que vous la devez!

Prévot de Beaumont salua de nouveau, et cette fois avec une effronterie marquée, comme s’il voulait justifier par sa contenance les paroles peu mesurées de son introducteur. Les autres financiers, habitués à ce langage du monde avec lequel on pallie si bien les infamies, semblaient déconcertés par cette présentation passablement cynique. L’un d'eux pourtant adressa au nouvel arrivé quelques mots de politesse,

—Allons, allons, laissons les compliments ! reprit Ma-

lisset avec sa bonhomie de bas lieu; si j'ai engagé M.

de Beaumont à venir nous joindre ici préférablement à tout autre endroit, c’est qu'ici nous pourrons nous entendre sans phrases, sans détours, en petit comité... Après souper, nous dirons deux mots d’affaires sérieuses, en attendant, mon cher de Beaumont, permettez-moi de vous présenter à ces dames.

Il J’entraîna vers le canapé, où les femmes chuchotaient entre elles, sans doute au sujet du nouveau venu. Le premier mouvement de Prévot fut de se détourner avec dégoût; mais il regarda la magnifique pendule en rocaille qui ornait la cheminée: elle ne marquait encore que neuf heures.

Il adressa à ces coquettes fardées, au regard faux, à la contenance hardie, des compliments ampoulés, comme C’était la mode alors, sur la fraîcheur de leur teint, la douceur de leurs yeux et la candeur de leur main-tien.

Le souper fut annoncé, et on passa dans une salle à

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inanger resplendissante d’argenterie, de cristaux et d Porcelaines. Les hommes avaient repris toute leur con fiance, les femmes toute ieur gaieté, Au moment oi lon se mettait à table, une demi-heure sonnait à L: pendule.

—Ils n’achèveront Pas ce souper! pensa Beaumont en offrant la main à Cydalise.

Le repas était délicieux: les mets les plus rares, les plus exquis, fumaient dans les plats de vermeil. Le: vins les plus généreux Pétillaient dans les verres artistement taillés. La musique cachée se faisait entendre toujours, lévère et sautillante. La joie se montrait sur les visages: les propos égrillards ct les épigrarumes s’échangeaient d’un bout à l’autre de la table.

—Buvons à nos amours! dit un des convives en élevant son verre au-dessus de sa tête.

—À nos amours! répétèrent les autres en choeur.

Prévot de Beaumont écouta si le timbre de la pendule résonnait de nouveau. Les modulations de la musique, les rires argentins des femmes, vinrent seuls frap- Per son oreille. Il prit tranquillement son verre et but aux amours de ses compagnons de table,

Un moment après, ce fut le tour de Malisset de porter un toast.

—À la santé du peuple de Paris, s’écria-t-il, ce bon peuple que nous nourrissons si mal et qui nous nourrit si bien!

—AÀ la santé du Peuple de Paris! répéta-t-on avec de grands éclats de rire.

Lrévot de Beaumont écouta encore: dix heures sonnèrent.

Il lança son verre à l’autre extrémité de la salle, et se leva en s’écriant d’une voix tonnante:

—Le peuple de Paris portera sa santé lui-même, avec votre vin et dans vos verres, messieurs!

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