Fonctionnement de la Société des Nations
Ces trois ordres de problèmes, une fois résolus dans l'ordre et d'après les principes ci-dessus, les deux résultats à atteindre seront solidairement obtenus :
a. Le règlement de la guerre sera accompli.
b. Les bases principales de la Société des Nations seront établies.
Il restera :
10 A en assurer le fonctionnement.
2° A codifier celles des mesures résultant des principes directeurs énoncés au paragraphe premier, qui n'auront pas trouvé leur application dans le règlement des problèmes territoriaux, financiers et économiques (par exemple publicité des traités, organisation arbitrale, internationale, etc.).
6. — Ordre proposé pour l'examen des problèmes territoriaux et politiques. •;
Parmi les problèmes territoriaux et politiques, il y à lieu de distinguer :
Ceux qui doivent être résolus les premiers.
Ceux dont la solution ne vient qu'en second lieu, parce qu'elle doit être facilitée par le règlement préalable des premiers.
Ceux pour la solution desquels un délai est, au contraire, préférable.
En tenaixt compte de ces vues, l'examen pourrait être poursuivi dans l'ordre suivant :
10 Règlement territorial avec l'Allemagne,
C'est lé problème essentiel, qui domine tous les autres, et
dont les solutions réagiront sur Tensemble des règlements de la paix.
Le gouvernement français a préparé un premier projet à cet égard, qui pose les principes et peut servir de base et de point de départ aux discussions des puissances.
Une clause générale contiendra Tacceptation préalable par TAUemagne des règlements qui seront arrêtés ultérieurement par les Alliés avec tous les autres Etats.
2° Organisation de l'Europe centrale.
(Questions poséespar la disparition deTAutriche-Hongrieet la constitution des différents États issus de l'ancienne double monarchie.)
a. Etats reconnus.
Pologne.
Bohême.
b. Etats en formation :
Yougo-Slavie.
Magyarie.
Autriche allemande.
30 Questions orientales,
a. Libération des nationalités opprimées par i'ancicu Empire ottoman.
Arménie.
Syrie et Cilicie.
États arabes.
Palestine.
b. Le régime de Constant] nople est une question à part.
c. FixatioB des frontières de l'État ottoman.
Le maintien d'un État turc répond à l'existence d'une population en majorité turque dans la partie occidentale et centrale de la péninsule d'Asie Mineure ; cette population veut être gouvernée par un gouvernement national et les principes des Alliés les obligent à tenir compte du vœu des peuples.
40 Statut des peuples balkaniques.
(Frontières de Bulgarie, Roumanie, Grèce, et Serbie). C'est une des questions les plus compliquées et sujettes aux plus vives discussions ; il paraît préférable de la traiter après avoir réglé les grands problèmes allemands, autrichiens, orientaux, qui dégagent le terrain d'un certain nombre de difficultés et laissent une plus grande liberté d'action aux puissances.
l'organisation de la conférence 101
5° Problème russe.
En le traitant en dernier lieu, on laissera aux nationalités le temps de s'organiser, au moins partiellement, de formuler leurs vœux dans des conditions plus régulières, et de procéder aux ententes nécessaires entre les divers groupements ethniques.
La diversité des préoccupations qui animaient les chefs des principales délégations, comme aussi l'instinctive répugnance des Anglo-Saxons pour les constructions systématisées de l'esprit latin, empêchèrent l'adoption de notre proposition, qui n'inspira que partiellement l'ordre des travaux. La Conférence constitua ses organes les uns après les autres, au lieu de les créer une fois pour toutes. Ce fut peut-être une erreur. Il ne dépendit pas de la France qu'elle ne fût évitée. Au bout de très peu de semaines, d'ailleurs, l'organisation était en mouvement : je me borne à en indiquer les grandes lignes :
10 Organes généraux :
Secrétariat général.
Comité de vérification des pouvoirs.
Comité de rédaction.
2« Commissions :
Société des Nations.
Responsabilités de la guerre et sanctions (avec trois souscommissions) :
Faits criminels.
Responsabilité de la guerre.
Responsabilités des violations des lois et coutumes de la guerre.
Réparation des dommages (avec trois sous-commîssîons) : Évaluation des dommages.
Capacité et moyens de paiement.
Mesures de contrôle et garanties.
Législation internationale du travail.
Régime international des ports, voies d'eau et voies ferrées (avec deux sous-commissions) :
Questions relatives au transit.
Régime des fleuves, ports et voies ferrées.
Questions financières (avec six sous-commissions) :
Problèmes urgents.
Questions monétaires.
Dettes ennemies.
Problèmes interalliés et projet de section française de la Société financière des Nations.
Payement des coupons austro-hongrois.
Questions économiques (avec neuf sous-commissions) :
Relations commerciales permanentes.
Réglementations, taxes et restrictions douanières.
Traitement de la navigation.
Méthodes déloyales de concurrence.
Propriété industrielle.
Contrats d'avant guerre.
Liquidation des biens ennemis.
Étrangers ex-ennemis.
Abrogation et remise en vigueur des traités.
Aéronautique (avec trois sous-commissions) :
Sous-commission militaire.
Sous-commission technique.
Sous-commission légale, commerciale et financière.
Comité central des questions territoriales. Comité d'Alsace-Lorraine.
Comité de la Sarre.
Commission des affaires tchéco-slovaques.
Commission des affaires polonaises (avec deux sous-commissions) :
Mission interalliée en Pologne.
Commission de Teschen.
Commission des affaires roumaines et yougo-slaves.
Commission des affaires grecques et albanaises.
Commission des affaires belges et danoises.
Commission des affaires coloniales.
Commission des câbles sous-marins.
Comité des clauses militaires, navales et aériennes.
Comité militaire et naval interallié.
Conseil suprême économique (avec six sections) :
Blocus.
Finances.
Matières premières.
Transports maritimes.
- l'organisation de la conférence 103
RavitaUlement.
Voies de communication.
Ces cinquante-huit groupements comprenaient, outre les plénipotentiaires et les chefs des départements ministériels, des hommes venus de tous les points de l'activité humaine : juristes, financiers, historiens, industriels, commerçants, administrateurs, professeurs, soldats, marins, qui apportaient, sur chaque problème, avec les conclusions des études préparatoires auxquelles presque tous avaient participé, une large expérience personnelle. Pour avoir été formées au jour le jour, les Commissions ainsi constituées n'en répondaient pas moins aux exigences d'une bonne méthode. Un travail considérable, sous forme de discussions et de rapports, a été fourni par elles. En chaque question, tous les intéressés ont été loyalement entendus, aussi souvent qu'ils en ont exprimé le désir. Plus de 1 500 séances ont été tenues, complétées, au besoin, par des enquêtes sur place. C'est l'effort consciencieux de ces hommes que M. John Maynard Keynes a tourné en dérision dans son pamphlet sur la Conférence. Le « marécage empoisonné de Paris », pour ne citer qu'une de ses épithètes les moins violentes, n'a rien à redouter de ses invectives. Rarement œuvre politique fut plus honnêtement, plus scrupuleusement préparée. J'ajoute que, malgré la vivacité de certains débats, tous ceux qui y ont pris part ont gardé, les uns pour les autres, un souvenir d'estime mutuelle, — le souvenir d'hommes de bonne foi et de bonne volonté, qui « dans une grande aventure», comme disait M. House, ont mis au service de la plus lourde des tâches leur intelligence et leur cœur (1).
(1) Je ne m'arrêterai pas, au cours de ce livre, aux imputations dirigées par M. Keynes contre la France, ses représentants et sa politique. Je me borne ici à noter, une fois pour toutes, que cet écrivain, dont les thèses ne résistent pas à l'exposé des faits, se condamne à la fois par la violence de ses propos et la contradiction de ses actes. La violence de ses propos? En voici quelques exemples : « Cauchemars ; vide et aride Intrigue; guignol; paix carthaginoise; l'atmosphère brûlante et empoi-
On s'est plaint, il est vrai que, sur certains points, et non des moindres, les conclusio-ns des Commissions n'aient pas été adoptées par les chefs des gouvernements. C'est exact. Mais était-il possible qu'il en fût autrement? La paix était une œuvre politique, faite par ces corps politiques qu'on appelle les nations. En outre, elle était la paix, c'est-à-dire une œuvre d'harmonie succédant à une période de luttes. Deux conséquences en résultaient, qu'il est trop aisé d'oublier, quand le temps est passé du danger. La première,* c'est que les motifs techniques devaient, à l'heure des solutions, être parfois primés par des raisons d'ordre général, dont les experts n'étaient point juges. Le seconde, c'est que, pour aboutir, il fallait l'unanimité. La Conférence de la Paix n'était pas une assemblée délibérante, dont une majorité pouvait trancher les désaccords. Ses conclusions, quelles qu'elles fussent, requéraient l'agrément de tous. Cet agrément ne pouvait résulter que de sacrifices librement consentis par chacun. A-t-on réfléchi à l'immense difficulté de cet accord indispensable? Dans ma circonscrip-
sonnée de Paris ; le marécage de Paris : insincérité ; destruction systématique ; mise hors la loi de l'Allemagne ; spoliation ; agrandissements Impérialistes; dispositions ridicules et injustes; asservissement de l'Allemagne pour une génération; volonté de dégrader l'existence de millions d'êtres humains et de priver toute une nation de son droit au bonheur; une atteinte destructive à la soi-disant loi internationale; un joli sermon au nom de la justice; une caverne; une exégèse de sophistes et de jésuites ; le déshonneur des Alliés à la lumière de leurs propres déclarations ; une malhonnêteté ; le plus grossier spectacle ; une pâture pour l'avidité cynique, imbécile et stupide; odieuse duplicité; une politique de torture et de faux semblants; une négociation infirme et misérable; une honte ; des chiffres falsifiés ; une violation des engagements et de la moralité internationale comparable à l'invasion de la Belgique; l'un des actes les plus outrageants commis par un vainqueur cruel dans l'histoire de la civilisation. » Lorsqu'on a raison, on écrit d'un autre ton. Quant aux actes de M. Keynes, je n'en dirai que ceci : M. Keynes a été attaché comme expert à la délégation britannique jusqu'au 9 juin 1919, c'est-à-dire pendant six mois. Bien avant cette date, le traité, élaboré avec sa collaboration, avait tous les caractères qu'il lui a, depuis, reprochés avec tant de véhémence. Il eût donc été mieux inspiré de démissionner quelques mois plus tôt au lieu d'abuser jusqu'au dernier jour de la confiance de ceux qu'il se préparait à outrager. Une réponse détaillée au livre de M. Keynes a été publiée par M. Raphaël-Georges Lévy sous le titre La Juste Paix.
l'organisation de la conférence 105
tien, près de Paris, il y a un pont bâti autrefois, sous le régime du péage. Pour supprimer cette dîme importune, il suffirait de l'entente des deux communes intéressées dans le trafic : depuis vingt ans, on recherche cette entente ; on n'a pas réussi à l'obtenir. Pour qu'un résultat sortît des travaux de la Conférence, il fallait que, sur chaque question, les plus grands pays du monde arrivassent à une vue solidaire. Énoncer cette condition, c'est mesurer la hauteur de l'obstacle.
Ces hommes, dont la situation exigeait l'unanimité, représentaient des nations que des siècles d'histoire séparaient. La Grande-Bretagne et la France, pour n'en citer que deux, avaient été en état de guerre, de 1688 à 1815, soixante et un ans sur cent vingt-sept. Tous les autres avaient, chacun chez soi, chacun pour soi, vécu des vies différentes, créatrices d'intérêts opposés. Oppositions directes, traduites en chiffres dans les problèmes financiers ou économiques, l'un ne pouvant avoir plus que si l'autre avait moins ; oppositions moins aiguës, mais plus profondes encore, dans l'ordre moral, où la diversité des traditions fondait la diversité des conceptions et l'inconciliable antinomie des façons de sentir et de penser. C'étaient « les morts qui parlaient » et qui ne parlaient pas la même langue. M. Clemenceau, comme tous ceux qui, à ses côtés, ont mené, pour la France, cette négociation, a vécu cette redoutable divergence des tempéraments nationaux. Il l'a caractérisée dans des termes que je veux rappeler :
L'état d'esprit de nos alliés n'est pas nécessairement le nôtre, et lorsque nous ne sommes pas d'accord avec eux, il est injuste de s'en prendre soit à ceux qui n'arrivent pas à les convaincre, soit à eux en leur attribuant des pensées mauvaises, qui ne sont pas dans leur cœur.
Qu'est-ce que vous voulez? Chacun de nous vit dans le cadre de son histoire. Auguste Comte a dit que nous vivions des morts : c'est vrai.
Nous sommes environnés d'une histoire qui nous tient, qui nous pousse, qui nous jette en avant à des efforts nouveaux.
Ni un Anglais, ni moi, ni personne au monde ne se déprendra, parce qu'il a contracté une alliance temporaire avec un pays étranger, de sa manière historique de voir et de penser.
... J'avais connu ces difficultés au cours de la guerre. On a parlé de l'unité de commandement. L'unité de commandement s'est faite en plusieurs étapes. Tout le monde y a mis du sien. Mais la difficulté a été beaucoup moins de la faire que de la faire vivre, et cela à cause de l'état d'esprit divers que je vous signalais tout à l'heure.
La Conférence de la Paix n'a fait qu'hériter des états d'esprit qui lui ont été légués par les Conférences de Versailles et par les Comités qui les ont précédées.
Comment voulez-vous qu'un homme renonce à son histoire au moment où il sacrifie tout le sang de ses concitoyens pour maintenir cette histoire? C'est impossible.
Les hommes conservent d'ensemble leurs qualités et leurs défauts. Il faut les prendre comme ils sont. Ils sont ce qu'ils sont. Ils ont une histoire comme nous en avons une. Quant à moi, parce qu'ils diffèrent avec moi, même sur des questions très graves, je ne me crois pas obligé de faire comme on l'a proposé et de rompre.
Voilà la difficulté maîtresse. C'est qu'il ne fallait pas rompre... ou rompre dans des conditions telles que l'opinion donnât immédiatement tort d'une seule voix à celui qui aurait été cause de la rupture...
... On répond que, quand on s'appelle la France on vient et on dit : « J'exige », et si les autres refusent, on rompt et, disait-on aussi : « On revient devant le Parlement ».
J'aurais été bien reçu, et comme on aurait eu raison de me mal recevoir I
Il ne faut donc pas s'étonner des résistances que nous avons rencontrées. L'un disait ou pensait : « Je suis Anglais », et l'autre pensait : « Je suis Américain ». Ils avaient autant de droit de se dire tels que nous de nous dire Français. Il en résultait bien, quelquefois, qu'ils me faisaient cruellement souffrir. Mais il faut aborder de telles discussions non pas avec l'idée de rompre et de casser les guéridons ou des services de porcelaine, comme faisait Napoléon, mais avec l'idée de faire comprendre.
C'est pourquoi, sur des questions importantes, ceux qui, ayant la responsabilité, devaient avoir l'autorité, ont consenti tour à tour les concessions qu'exigeait l'accord final. C'est pourquoi les conclusions des Com-
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missions — dont certaines, au surplus, n'avaient pas réussi à se rendre unanimes — ont été parfois sacrifiées. Préparation technique ; unanimité politique, les deux pôles entre lesquels s'est développée l'activité de la Conférence. De l'un à l'autre, des flottements se sont produits. La ligne droite n'a pas été constamment suivie : que ceux-là jettent la pierre, qui eussent été sûrs de faire mieux I La vérité, c'est d'une part que les éléments des décisions ont été étudiés avec un soin dont les grands Congrès de l'Histoire n'offrent pas l'équivalent ; c'est, d'autre part, que ces décisions, lorsqu'elles ont donné lieu à débat, ont été dominées par un esprit d'accord légué par la guerre à la paix, sacrifice honorable entre tous à la solidarité maintenue. D'un côté, les Commissions, chantiers de travail, où s'alignaient, à pied d'œuvre, les matériaux; de l'autre, les « Quatre », mystérieux pouvoir, dont on a épouvanté la crédulité populaire et qui n'ont exercé cependant que l'autorité légale dont les peuples les avaient investis, voilà la Conférence de Paris.
Les commodités de la polémique ont propagé, dans le public, la légende du plus formidable traité qu'enregistre l'histoire du monde, improvisé, bâclé, par quatre hommes faillibles et mal informés, reclus dans une chambre noire, dictant au monde la loi de leur fantaisie. A cette légende, il est temps d'opposer les faits. Le traité a été étudié, préparé et discuté, six mois durant, par plus de cinquante Commissions techniques, où chaque pays avait délégué ses spécialistes les mieux qualifiés et qui ont tenu 1 646 séances. Les conclusions des Commissions, vérifiées par 26 enquêtes sur place, ont été discutées, du 10 janvier au 28 juin, par trois organes : Conseil des ministres des Affaires étrangères, qui a tenu 39 séances; Conseil des Dix, qui en a tenu 72; Conseil des Quatre, qui en a tenu 145. Ces trois Conseils ont entendu, outre les présidents des Commissions techniques et un grand nombre d'experts, tous les représen-
tants des pays alliés ou neutres intéressés. Enfin, lorsqu'au début de mai, les textes ont été arrêtés, les Conseils des ministres de chacune des grandes puissances ont été appelés à en délibérer (1).
(1) J'indique ci-dessous la répartition du travail entre les représentants de la France. M. Clemenceau a dirigé l'ensemble des débats. Les principaux collaborateurs — plénipotentiaires, ministres et experts — qui l'ont assisté pour les diverses questions, ont été les suivants :
Société des Nations. — MM. Léon Bourgeois et Larnaude.
Alsace-Lorraine. — MM. Tardieu, Kammerer, Louis Aubert et R. Masson.
Sarre. — MM. Tardieu, Louis Aubert, Deflinne.
Rive gauche du Rhin. — MM. Tardieu, Pichon, Loucheur et maréchal Foch, MM. Louis Aubert, lieutenant-colonel Requin et Robert Masson.
Belgique et Luxembourg. — MM. Tardieu et Laroche, lieutenant-colonel Requin.
Danemark. — MM. Tardieu et Laroche.
Indépendance de l'Autriche allemande. — MM. Tardieu et Berthelot.
Tchécoslovaquie. — MM. Jules Cambon et Laroche; général Le Rond
Pologne. — MM. Jules Cambon et Laroche; général Le Rond.
Grèce. — MM. Jules Cambon et Laroche.
Roumanie. — MM. Tardieu et Laroche; général Le Rond.
Yougoslavie. — MM. Tardieu et Laroche; général Le Rond.
Russie. — MM. Pichon et Berthelot.
Revision des clauses territoriales. — MM. Tardieu, Laroche, Aubert.
Clauses militaires. — Maréchal Foch, MM. Pichon, Loucheur et Tardieu.
Clauses aériennes. — Maréchal Foch, général Duval.
Clauses navales. — MM. Georges Leygues, amiral de Bon.
Statut des nouveaux Étais. — M. Berthelot.
Question des coupables. ~~ MM. Tardieu, Larnaude, Robert Masson, de Lapradelle.
Réparations et clauses financières. — MM. Loucheur, Klotz, Sergent Celier, Luquet, Jouasset, Cheysson, de Lasteyrie.
Clauses économiques et transports. ~ MM. Clémentel, Claveille, Loucheur, Serruys Seydoux, Weiss.
Travail. — MM. Golliard et Loucheur.
Prisonniers de guerre. — M. Ignace.
Colonies. -^ MM. Henry Simon, Pichon et de Peretti.
Garanties d'exécution. — MM. Pichon, Tardieu et Loucheur, maréchal Foch.
Réponse aux contre-propositions allemandes. — M. Tardieu.
Je viens de citer les organes principaux du travail de la Conférence : Conseil des Dix, Conseil des Cinq, Conseil des Quatre. Pourquoi si nombreux? Pourquoi ce resserrement successif? Question de forme avant la question de fond : Tune et l'autre comportent une réponse.
Et d'abord pourquoi toutes les puissances convoquées à Paris n'ont-elles pas participé sur le même pied à l'élaboration de la paix? Il y avait vingt-sept puissances alliées ; quatre puissances ennemies. Admettre ces dernières à la discussion préparatoire? Nul ne Ta proposé. Restaient les Alliés. Pouvait-on les faire siéger tous? Evidemment non. D'abord parce que c'eût été un véritable Parlement, dont les débats eussent été interminables ; ensuite parce que les situations n'étaient pas égales. On a reproché aux « gros » d'avoir trop écarté les « petits » ; pourtant, sans parier de ceux qui, à l'exclusion de tout acte de guerre, s'étaient contentés de rompre avec l'Allemagne les relations diplomatiques, ni de ceux qui, ayant déclaré la guerre, n'avaient fourni aucun effort militaire, pouvait-on prétendre que, dans la difficile entreprise d'aménagement de la victoire, le droit d'initiative ne fût pas, en quelque mesure, subordonné aux sacrifices? Parmi les vainqueurs, certains avaient tout donné, leur sol, leurs hommes, leur argent, non seulement pour défendre leur propre liberté, mais pour conquérir celle des autres. Ces autres, au contraire, même au prix de longues souffrances, n'avaient dû qu'aux premiers leur résurrection. Un classement s'imposait donc et comment contester la justice de celui qui a distingué, sous une formule de protocole chargée
de réalité, les puissances à intérêts généraux et celles à intérêt limité? La clarté des débats et leur modération y ont gagné. Plus encore l'équité Texigeait : à ceux qui avaient porté le poids effrayant de la guerre, le privilège de déterminer, conformément aux buts acceptés de tous et dans l'intérêt de tous, les directions de la paix. M. Clemenceau, à la deuxième séance plénière de la Conférence, le 25 janvier 1919, a franchement traité la question à l'occasion d'un débat sur la composition des Commissions :
— Sir Robert Borden, premier délégué du Canada, a, disait-il, très amicalement reproché aux grandes puissances d'avoir décidé. Oui, nous avons décidé, en ce qui concerne les Commissions, comme nous avons décidé de convoquer la Conférence actuelle; comme nous avons décidé d'y convoquer les représentants des pays intéressés.
» Je n'en fais pas mystère : il y a une Conférence des grandes puissances qui délibère dans une salle voisine. Les cinq grandes puissances, dont on désire que l'action soit aujourd'hui justifiée devant vous, sont en mesure de fournir cette justification.
» Tout à l'heure, le premier ministre de la Grande- Bretagne me rappelait qu'au jour où la guerre a cessé, les principaux Alliés avaient douze millions de soldats combattant sur les champs de bataille : c'est un titre.
» Nous avons perdu des morts et des blessés, qui se comptent par millions et, si nous n'avions pas eu devant les yeux la grande question de la Société des Nations, peut-être aurions-nous été égoïstement conduits à ne consulter que nous-mêmes. Qui peut prétendre que ce n'eût pas été notre droit?
» Nous n'avons pas voulu le faire. Nous avons convoqué l'universalité des nations intéressées. Nous les avons convoquées, non pas pour leur imposer nos volontés, non pas pour leur faire faire ce qu'elles ne veulent pas faire, mais pour leur demander leur concours. Voilà pour-
quoi nous les avons invitées à venir ici. Encore faut-il savoir comment nous organiserons ce concours.
» L'expérience m'a appris que, plus les comités sont nombreux, moins il y a de chances d'aboutir. Or, derrière nous, il y a une chose très grande, très auguste, très impérieuse à de certaines heures, qui s'appelle l'opinion publique. Elle ne nous demandera pas si tel ou tel État a été représenté dans telle ou telle Commission: cela n'intéresse personne. Elle nous demandera si nous avons abouti... Mon devoir est de conduire les travaux pour les faire aboutir à une fin.
Ainsi ordonnée, la Conférence n'a privé personne du droit de se faire entendre. Tous les pays représentés, si petits fussent-ils, ont participé aux travaux des Commissions, soit comme membres, soit comme témoins. Tous ont été entendus par les grandes puissances et le total de ces auditions dépasse trois cents. Mais la direction des travaux est restée aux mains de ceux qui avaient gagné la guerre. S'il en eût été autrement, la longueur des débats eût interdit toute solution. C'est dans ces conditions que s'est réunie, le 12 janvier 1919, l'assemblée connue sous le nom de Conseil des Dix et composée, pour l'Amérique, l'Empire britannique, la France, l'Italie et le Japon, des chefs de gouvernement et des ministres des Affaires étrangères. Ce Conseil siégea deux fois par jour du 12 janvier au 24 mars, traitant à la fois de la paix et des questions urgentes que posait la politique mondiale : application et renouvellement des armistices ; ravitaillement de l'Europe; affaires de Russie. Il écouta les petites puissances dans l'exposé de leurs revendications. Il arrêta les clauses du désarmement de l'Allemagne. Cela fait, il constata que six semaines avaient passé, qu'on était encore loin du but et qu'avec ses dix membres, assistés de quelques douzaines d'experts, il n'avançait point. Chacun, insensiblement, était entraîné à prononcer des discours. L'ajournement devenait la règle. La pleine franchise, indispensable pour
conclure, était difficile devant une si nombreuse audience. Quand il y avait une indiscrétion, chaque délégation la reprochait aux autres. De là vint — et de rien d'autre — la décision de rétrécir le cercle. Ce fut le Conseil des Quatre, porté parfois à Cinq par la présence du délégué japonais et qu'assistait parallèlement, pour les questions de moindre importance, le Conseil des Cinq (ministres des Affaires étrangères). Par quelles manœuvres obscures n'a-t-on point expliqué la formation de ces deux comités? J'ai fourni la vraie raison. Elle se suffit.
Ce fut la période héroïque de la Conférences en rîdsou d'abord de la gravité des problèmes débattus, à cause aussi de l'extraordinaire intensité de l'effort. Du 24 mars au 7 mai, on a mis debout le traité, tout le traité : questions territoriales, questions financières, questions économiques, questions coloniales. Chaque matin et chaque après-midi, les quatre hommes se retrouvaient, d'ordinaire au rez-de-chaussée de l'hôtel Bischoffsheim. Dans le jardin, un boy américain, le bras cerclé de l'insigne de la Conférence, bleu avec des balances brodées en blanc, faisait les cent pas. D'autres fois, les réunions se tenaient au ministère de la Guerre, dans le bureau sombre et inconfortable de M. Clemenceau. L'habitude avait créé ses lois. Chacun reprenait, le soir, le siège qu'il avait occupé le matin. Sir Maurice Hankey, secrétaire du cabinet de guerre britannique, et le professeur Mantoux, premier interprète de la délégation française, assistaient seuls à l'ensemble des réunions. Les plénipotentiaires et les experts n'y prenaient séance que de façon intermittente. Le ton était celui de la conversation : nul apparat, nulle pose. M. Orlando parlait peu ; l'activité de l'Italie, à la Conférence, a été, jusqu'à l'excès, absorbée par la question de Fiume et sa part dans les débats a été, de ce fait, trop réduite. Restait un dialogue à trois : Wilson, Clemenceau, Lloyd George, étonnant contraste des trois natures les plus opposées qu'on pût rencontrer et concevoir. Dialogue tragique,
à de certaines heures, dans sa grave simplicité ; presque gai, à d'autres, dans la détente des accords entrevus ; toujours sincère et direct. L'histoire retiendra cet éloge que, parmi les « Quatre », aux heures les plus difficiles, personne n'a menti.
J'ai trop vécu de leur vie pour les juger. Qui, mieux que moi, connaît leurs défauts? Les blâmer n'est pas de mon goût : car je les ai vus, avec de magnifiques ressources d'intelligence, faire de leur mieux et cela suffit. Les louer n'est pas mon rôle. J'essayerai seulement de rectifier, en traits brefs, l'outrageant pamphlet tracé par un collaborateur secondaire et mécontent. J'écarte d'abord la légende que l'un de ces trois hommes ait été le dupeur des autres. En France, on a dit que Clemenceau avait été la dupe de Wilson et de Lloyd George ; en Amérique, que Wilson avait été le jouet de Lloyd George; en Angleterre, par la plume de M. Keynes, que Clemenceau seul avait mené le jeu. Il faut renoncer à cette explication puérile et contradictoire, commode aux seuls politiciens, et récuser, pour chacun des trois chefs, soit cet excès d'honneur, soit cette indignité. La vérité? C'est que du premier jour au dernier, avec le profond désir de s'accorder, ils ont discuté pied à pied. Ils ont discuté, — avec des tempéraments nationaux et individuels contraires, c'est-à-dire avec le maximum d'intensité. Le président Wilson discutait en universitaire qui critique une thèse, droit assis dans ^on fauteuil, se penchant d'un tour de tête vers ses conseillers, développant ses idées avec une clarté abondante de logicien didactique. M. Lloyd George discutait en tirailleur, avec de soudaines cordialités et de non moins soudaines colères, des effluves d'imagination ou de réminiscences historiques, le genou dans les mains, près de la cheminée, armé d'une prodigieuse indifférence pour les arguments techniques, attiré d'impulsion aux transactions inattendues, éblouissant de verve et d'invention, sensible seulement aux grandes raisons permanentes de
solidarité et de justice, constamment épouvanté des répercussions parlementaires. Dirai-je que M. Clemenceau discutait? Oui, certes, puisque, dans tant de débats, il a fait prévaloir sa thèse. Mais sa dialectique, au lieu d'être construite en syllogismes comme celle de M. Wilson, ou d'exploser en incidentes comme celle de M. Lloyd George, procédait par affirmations massives, drues, pressantes, qu'enveloppait une sagesse d'expression imprégnée de philosophie ; que souvent aussi animait une fascinante émotion. M. Keynes a osé lui reprocher d'avoir voulu, d'abord, mettre la France à l'abri de l'Allemagne : ce reproche est d'un homme qui n'a rien compris à l'histoire de l'Europe depuis cinquante années et dont régoïsme insulaire ignore ce que c'est que l'invasion (1).
Cette période de l'histoire est close. La plupart des hommes qui l'ont dominée sont dans la retraite. Je n'en ai que plu^ de liberté pour dire ce que, malgré leurs désaccords, ils ont, sous la leçon de la guerre, dépensé de volonté solidaire et d'esprit d'entente : « Nous sommes entrés ici unis, disait M. Clemenceau. Il faut que nous en sortions frères. » La France et son représentant n'ont, pour cela, rien négligé. Ils ont eu la vie dure. Pour consacrer, dans l'accord de tous, les trois bases nécessaires de paix, restitutions, réparations, garanties, que de peines, que d'efforts ! Le succès est venu, néanmoins, dans un achèvement d'harmonie. Il est aisé de prétendre que la politique française fut une politique « punique » : qu'on aille voir dans les régions dévastées l'œuvre de l'envahisseur ; on dira où sont les Carthaginois. Il est aisé de railler le président Wilson pour avoir adapté des principes, — qui, d'ailleurs, étaient ceux de tous, non pas seulement les siens, et dont aucun n'a été violé — aux exigences mouvantes du réel : ces sarcasmes sont le fait
(1) Dans tous les grands débats, M. Clemenceau a exposé en français la thèse française. L'anglais, qu'il parlait parfaitement, ne lui servait qu'à ressaisir ses interlocuteurs dans de rapides apartés.
de solitaires qui, dans la sérénité orgueilleuse du cabinet, conçoivent un ordre abstrait de choses, dont l'humanité agissante et vibrante est arbitrairement bannie. Il est aisé de triompher des contradictions de M. Lloyd George ; nul n'en a souffert plus que la France. Encore faut-il ajouter, si l'on veut être juste, qu'aux heures graves, ceux qui savaient parler au premier ministre britannique le ramenaient aux principes. L'infinie sensibilité de son intelligence, son amour passionné du succès l'entraînaient à des thèses improvisées et fragiles ou trop exclusivement britanniques. Mais lorsqu'un homme, qu'il respectait, opposait aux témérités de son imagination mobile les vérités permanentes, qu'il venait de déserter, il s'y ralliait pour la décision finale. Ces trois hommes qui — ai-je besoin de le dire ? — n'ont pas laissé en moi des sentiments pareils, ont imposé à ma raison une conclusion commune : c'est que, dans leur œuvre inouïe, ils ont su maintenir et resserrer l'union des trois pays, dont le désaccord, s'il se produit jamais, sera le désastre de la civilisation. Ils n'y ont réussi que péniblement. Dans leur laboratoire d'unanimité nécessaire, il arrivait trop souvent qu'on se connût mal, qu'on se comprît peu. Tout de même, ils y ont réussi et ils y ont réussi par des voies franches et droites. Je l'affirme, parce que j'y étais et que, d'autres, qui n'y étaient pas, ont prétendu le contraire (1).
Que dire des griefs secondaires? On s'est plaint que le Conseil des Quatre n'ait pas eu de secrétariat officiel.
(1) Je me plais à citer ici l'appréciation d'un adversaire du traité de Versailles, M. Gabriel Hanotaux, ancien ministre des Affaires étrangères : « Les rédacteurs du traité avaient un monde à soulever et ils rencontraient, dès le début, des obstacles tels qu'aucune assemblée diplomatique et politique n'en a jamais connus... Si l'humanité n'avait pas eu la chance extraordinaire de voir réunis à son chevet des hommes, des chefs d'État, des ministres, l'honneur des démocraties victorieuses, vraiment grands par le cœur et par l'esprit, supérieurs par l'intelligence et par la volonté, elle ne se serait peut-être jamais tirée d'une telle tâche. Les négociations et les délibérations se seraient prolongées indéfiniment. Six mois pour refaire un monde, c'est un délai étonnamment court. »
D'abord, toutes ses décisions ont été minutieusement enregistrées. Ensuite, les hommes à dossiers ont failli nous faire perdre la guerre. Ils ont, plus tard, en 1920, risqué de saboter la paix. Gardons notre gratitude à ceux qui ont discuté librement, sans songer à se couvrir pour et par le procès-verbal. On s'est plaint de la lenteur des débats. La Conférence de Paris a commencé le 12 janvier 1919. Le traité a été remis aux Allemands le 7 mai suivant. Il a été signé le 28 juin. Il n'y a pas d'exemple, pour une œuvre de cette ampleur, d'une telle rapidité. Le Congrès de Vienne a duré neuf mois ; le Congrès de Westphalie, cinq ans — et la tâche était moindre. Si mon expérience directe des négociations me suggère un regret, c'est qu'à de certains moments on se soit trop pressé.
On s'est plaint que, contrairement aux usages, on ait rédigé un traité de paix, sans construire, auparavant, les classiques propylées des préliminaires. Peut-être eût-il mieux valu qu'un traité sommaire suivît de près l'armistice. C'est cela que les plénipotentiaires français avaient d'abord proposé. Les circonstances ne l'ont point permis. On n'aurait pu signer ces préliminaires ni avant le 15 février, date du départ de M. Wilson pour Washington et de M. Lloyd George pour Londres, ni pendant leur absence et en l'absence également de M. Clemenceau, blessé le 21 par un assassin. Quand, le 15 mars, tout le monde se retrouva réuni, le progrès des travaux des Commissions autorisait l'espoir d'aboutir vite — espoir légitime, puisque, six semaines plus tard; le traité était prêt — et on renonça à l'idée des préliminaires. On y renonça aussi pour deux autres raisons. La première, c'est que des préliminaires — c'est-à-dire une paix provisoire et incomplète — eussent précipité la campagne, déjà si ardente, en faveur d'une démobilisation accélérée, dont chacun sentait à la fois la nécessité et le péril. La seconde, c'est que le président Wilson, désireux d'une part de n'avoir qu'un texte, et non deux.
à soumettre au Sénat ; désireux, d'autre part, de ne pas séparer la ratification de la paix de celle de la Société des Nations, demandait instamment qu'on ne fît pas de préliminaires et qu'on préparât directement la paix définitive. La ratification du traité par le Sénat américain inspirait aux puissances européennes trop et de trop vives appréhensions pour qu'il pût être question de passer outre, sur cette question de méthode, à l'avis formel du président des Etats-Unis. C'est dans ces conditions qu'on renonça à rédiger des préliminaires de paix et qu'on mit sur pied le traité lui-même.
On a formulé, à l'adresse des quatre chefs de gouvernement, un dernier reproche : celui de s'être chargés d'une tâche qui n'était point la leur et d'avoir ainsi retardé la conclusion. On a dit : « L'armistice est du
11 novembre : la conférence n'a commencé que le
12 janvier, c'est-à-dire deux mois plus tard. Si l'on avait désigné des plénipotentiaires qui ne fussent ni chefs d'Etat ni premiers ministres ; si l'on n'avait pas été forcé d'attendre d'abord l'arrivée de M. Wilson, obligé de préparer son départ, ensuite l'arrivée de M. Lloyd George, retardé par les élections, on aurait gagné deux mois. » Croit-on, en vérité, que les entretiens privés du mois de décembre aient été des entretiens inutiles (1) ?
(1) A roccasion de ces entretiens préliminaires de décembre 1918, il convient de faire justice d'une légende, qui a trouvé presque autant de crédit que celle de la paix possible dès 1917. Je veux parler du soi-disant marché conclu à Londres entre MM. Wilson et Lloyd George, le premier renonçant aux engagements relatifs à la liberté des mers, en échange de l'adhésion du second à la Société des Nations. C'est là une fable pure et simple, « du roman », disait M. Clemenceau. Il n'y a eu à Londres, en décemlDre 1918, ni marché, ni négociation au sujet de la liberté des mers. M. Wilson considérait que, dès lors qu'existait la Société des Nations, il n'y avait plus de neutres et que, par suite, le problème de neutralité, débattu au cours des siècles au sujet de la liberté des mers, ne se posait plus, ni ne pouvait se poser. Le président des Etats-Unis a du reste fait, à ce propos, une déclaration publique au printemps de 1919. Par ailleurs, l'accord était entier entre les trois chefs de gouvernement des Etats-Unis, de France et de Grande-Bretagne, au sujet des services décisifs rendus par la puissance navale britannique. M. Clemenceau s'en est expliqué le 26 septembre 1919 à la Chambre des députés dans les termes suivants : «M. Lloyd George m'avait dit : «Reconnaissez- vous que sans
Croit-on qu'ils n'aient pas représenté, dans l'ordre psychologique, une nécessité absolue? Croit-on que, sans eux, certaines des revendications françaises, combattues par la délégation britannique, eussent trouvé, du côté américain, la compréhension qui en a facilité le succès (1)? Mais, surtout, croit-on que la besogne qu'il s'agissait de mener à bien pût être conduite par d'autres que par ceux à qui appartenait, avec l'entière responsabilité, la souveraineté de décision? Des fonctionnaires, si distingués fussent-ils, y auraient-ils suffi? A cette question, l'expérience répond : la moitié des Commissions, arrivées au cœur des problèmes qu'elles étaient chargées de résoudre, ont reculé devant les solutions de principe que, seuls, de toute évidence, les chefs de gouvernement étaient en mesure de fixer. Sans doute — et ce grief encore a été âprement formulé — parce qu'ils étaient les chefs de leur gouvernement, les négociateurs de la paix ont dû consacrer une part de leur temps à l'administration courante de l'Europe et du monde. Qu'y faire et laquelle, d'ailleurs, pourrait-on citer des affaires ainsi traitées qui, étant avec la paix en relations étroites, ne gagnât à être traitée par ceux qui avaient charge de la paix? L'Europe vivait. Elle vivait d'une vie difficile, matériellement et moralement. Ces difficultés n'attendaient point. Il y avait des mesures de ravitaillement à prendre sans délai; des conflits politiques et nationaux, qui exigeaient des décisions ; des organisations spéciales, qui suivaient ces questions :
« la flotte anglaise vous n'auriez pas pu continuer la guerre? » Et j'avais répondu : « Oui ». M. Lloyd George avait ajouté : « Êtes-vous disposé « à nous empêcher, le cas échéant, de recommencer? » et j'ai répondu : « Non. » Eh bien I j'ai rapporté cette conversation à M. le président Wilson : elle ne l'a pas du tout gêné. M. le président Wilson m'a répondu : « Je n'ai rien à vous demander qui puisse vous déplaire ni vous mettre « dans l'embarras ni l'un ni l'autre ». Dès cette époque, M. Wilson considérait que la Société des Nations suffisait à résoudre le problème. M. House, dans une lettre du mois d'octobre 1920, a bien voulu me confirmer qu'aucune négociation n'avait eu lieu, à ce sujet, à Londres, en décembre 1918.
(1) Voir ci-dessous, Chapitre V, page 205 et Chapitre IX, page 330.
Commission d'armistice de Spa, Conseil suprême économique. Il fallait les airiger et leur donner des instructions. Les chefs de gouvernement les ont dirigées. Cela a pris du temps, mais cela aussi en a gagné. Que fût-il arrivé, s'ils ne l'eussent point fait? Que fût-il advenu, si l'on eût laissé la famine décimer la Pologne ou l'Allemagne; si l'on n'avait pas suivi de près les menaces diverses de révolution en Hongrie, en Bavière, ailleurs encore? Aussi bien, on n'avait pas le choix. A s'abstraire de ces réalités dans l'exclusive préparation de la paix, on eût retardé et compromis celle-ci. Laissons les théoriciens déplorer le « super-gouvernement », qui a fonctionné à Paris en 1919 ; il était une nécessité.
Telle fut l'œuvre des Quatre. La France peut être fière de la part qu'elle y a prise, toute de fermeté et de conciliation. Que la méthode suivie ait été parfaite, nul ne l'a prétendu. Qu'elle ait suffi à une formidable tâche, le résultat le prouve. On a pu se tailler des succès faciles en traçant de cet immense effort une caricature haineuse. La vérité est plus simple. J'ai, dans ce livre, tenté de la dire.
Je la dis trop tard peut-être. Mieux eût valu parler plus tôt. C'est un des griefs contre la Conférence de Paris que le mystère dont elle s'est entourée. Je suis porté à penser qu'effectivement elle s'est affaiblie en s'isolant. Encore la loyauté m'oblige-t-elle, fût-ce contre mes préférences, à dire comment les faits se sont développés.
Les représentants des puissances, grandes et petites, arrivèrent à Paris au mois de décembre 1918. Une puissante armée de journalistes leur faisait cortège : plus de trois cents pour l'Amérique seule. Les espérances de la presse ainsi mobilisée étaient immenses : importance
sans précédent des événements de la veille et de ceux du lendemain ; promesse d'une large publicité. Ne lisait-on pas, dans le premier des « Quatorze points », explicitement acceptés par toutes les puissances, comme base de la paix : « Des conventions au grand jour, préparées au grand jour ; plus d'entente secrète d'aucune sorte entre nations ; la diplomatie procédant franchement et aux vues de tous »? Avant même le début des conversations, on déchanta. Le Président des Etats-Unis — il le déclara lui-même — n'avait pas voulu dire négociations publiques, mais seulement débats publics sur tous les engagements pris, avant que ceux-ci devinssent définitifs. De publicité totale des négociations, il n'était pas question. Le premier soin de la Conférence allait être précisément, en fixant la règle de ses rapports avec la presse, d'arrêter un compromis entre les nécessités du silence et celles de l'information.
Tout de suite, dès le 12 janvier, M. Clemenceau — qui avait activement favorisé la création du Cercle de la presse des Champs-Elysées, destiné à faciliter le travail des journalistes — prit position.
— Il y a, disait-il, une attente générale de la part du public ; il désire que tout ce qui fera l'objet de nos délibérations soit connu. Nous avons le plus grand intérêt à lui montrer le résultat de nos travaux.
Tout de suite, et avant même qu'on se fût mis d'accord sur un texte réglementaire, les difficultés commencèrent qui, six mois durant, allaient, d'incident en incident, renaître et se multiplier. La Conférence se tenait à Paris. Si elle ne s'y fût pas tenue, le gouvernement français aurait été accusé de mal défendre nos droits. Parce qu'elle s'y tenait, la position de la France était singulièrement compliquée. Un membre distingué de la presse alhée me disait à ce sujet :
— Nous sommes chez vous : toutes les fois que la presse ne sera pas contente, c'est à vous qu'elle s'en prendra.
C'était vrai de la presse. Ce l'était aussi des négociateurs. Ils estimaient que l'hospitalité reçue de la France imposait à la France un devoir spécial de protection à leur bénéfice. Cent fois, jusqu'à la signature, les plus grands, comme les plus petits, manifestèrent cet état d'esprit. Aggravation : la censure. M. Clemenceau, en arrivant au pouvoir en novembre 1917, avait dit : « Pas de censure pour les articles : on m'attaquera comme on voudra (et de ce droit on a largement usé). Par contre, suppression des informations dangereuses pour la sûreté extérieure et intérieure de la France. » Jamais nos alliés n'ont compris cette distinction. Ai-je besoin d'ajouter que, généralement indifférents aux informations inexactes, sur lesquelles nous pouvions agir, ils étaient, au contraire, sensibles aux articles désobligeants, contre quoi nous étions désarmés?
Le 15 janvier, première friction : M. Lloyd George se plaint de notes tendancieuses parues dans certains journaux français. M. Wilson va plus loin, et, représentant, lui aussi, d'un pays où la censure a été supprimée au lendemain de l'armistice, demande que la censure française exerce son action non seulement sur la presse française, mais encore sur la presse étrangère au départ des télégrammes. M. Clemenceau s'y refuse amicalement et — en manière de riposte conseillant la patience — met sur la table, le lendemain, une citation du New York Tribune, encore plus inadmissible du point de vue de l'exactitude et de celui de la courtoisie. Cet incident a eu de nombreux lendemains. A la fm de mars, notamment, à la suite d'articles parus dans VEclio de Paris, le Journal et le Temps, M. Lloyd George dénonçait ces « fuites )) avec indignation et réclamait des sanctions. Il ajoutait :
— Si cela devait continuer, je cesserais de participer aux travaux de la Conférence.
M. Clemenceau, a-t-on répondu, n'avait qu'à le prendre au mot. Qu'eût-on dit, si, devant l'Allemagne atten-
tive, le chef du gouvernement français — témoignant d'une impulsivité qu'on ne manquait pas de lui reprocher dès qu'on cessait de dénoncer sa faiblesse — n'avait pas réglé à l'amiable des incidents de ce genre?
Les motifs qui, dans la discussion de janvier 1919, ont fait étroitement limiter les informations communiquées à la presse, méritent d'être connus : ceux-là mêmes — je veux dire le gouvernement français — qui ont eu le plus à souffrir d'une presse mal informée, multipHant de bonne foi les méfaits d'une presse de mauvaise foi, n'en sauraient méconnaître la force. D'abord, les membres de la Conférence avaient à accomplir, sous les yeux de l'ennemi — car l'armistice n'est pas la paix — une tâche sans précédent. Élaborer un traité, après une guerre qui avait mis face à face 70 millions de mobilisés et coûté 1 200 milliards ; élaborer ce traité entre vingt-sept pays d'un côté, quatre de l'autre, c'était moins simple qu'il n'est, l'œuvre finie, d'usage de le professer. Tout faux pas pouvait provoquer un glissement désastreux ; augmenter soit entre Alliés, soit en face de l'Allemagne, les difficultés d'aboutir. Toute indiscrétion pouvait être exploitée, tant à Beriin qu'à Paris; prolonger une œuvre dont chacun était prêt à stigmatiser la lenteur ; compromettre, sinon le résultat, du moins sa rapidité.
En outre — et M. Lloyd George a prononcé, à ce sujet, des paroles irréfutables — on négociait pour se mettre d'accord. Connues des journaux et commentées par eux, les différences initiales risquaient de devenir plus difficiles à résoudre. « Si la presse, disait M. Lloyd George, intervient dans les premiers stades de la conversation, elle cristallisera le^ positions et l'accord en sera plus malaisé. » Or, cet accord — j'y reviens — ne pouvait pas résulter de votes de majorité : il fallait l'unanimité. Il fallait l'unanimité, comme dans ces Conseils de guerre interalliés, où la décision finale sortait d'ajustements successifs et fût devenue impossible, si l'échange des
idées se fût, tout à coup, arrêté à l'une des périodes, rendue publique, de la discussion. Il fallait l'unanimité, c'est-à-dire, jusqu'au dernier moment, la liberté pour chacun d'évoluer et de se mouvoir, sans fermer la voie aux réciproques concessions, dont seules pouvait sortir la conclusion. Par conséquent, il fallait le secret.
Enfin, mêler la presse au développement des débats, c'était y mêler aussi les partis politiques ; c'était nourrir, de semaine en semaine, des interpellations sur l'œuvre en gestation des négociateurs ; c'était doubler d'une controverse parlementaire la controverse de la Conférence. M. Lloyd George, bien que sa majorité de décembre eût été triomphale, avait signalé ce danger. M. Clemenceau, fort de plusieurs votes de confiance, savait cependant de quelle façon les problèmes nationaux seraient, par certains, utilisés pour des fins politiques. M. Wilson, depuis le 5 novembre, était en minorité au Congrès, — et en minorité devant un parti hostile, non seulement à sa personne, mais aussi à toute participation des États-Unis dans les affaires européennes. Ici encorC; l'intérêt supérieur de la négociation conseillait la discrétion. C'est ainsi qu'en jugèrent les chefs de gouvernement.
L'orientation, en quelques séances, fut, en conséquence, définie. Le 16 janvier, on décidait de consulter les journalistes eux-mêmes qui, très naturellement, demandèrent à être partout présents. Mais, le 17, on décidait de ne les admettre qu'aux séances plénières, étant entendu que les débats des grandes puissances n'étaient que de simples conversations et que les séances, où participaient les petites puissances, étaient des séances privées. Le même jour, on faisait appel à la résignation de la presse par un document éloquent, où l'on ramassait avec force les arguments ci-dessus résumés. On conviait, d'autre part, les membres des délégations à ne pas fournir aux journalistes de renseignements personnels. Seul ferait foi le communiqué préparé par le secrétariat.
Le sort en était jeté, La Conférence allait poursuivre sa tâche parmi l'indifférence ou l'hostilité de la presse. M. Balfour, M. Pichon et moi-même, essayâmes de corriger l'effet produit, en recevant, à date fixe, les représentants des journaux. Quand, en mars, le débat fut noué et que, sur des points capitaux, la tension se manifesta, nous fûmes priés par le Conseil suprême de renoncer à ces réceptions : lorsqu'on saura, d'une part, comment certains de nos propos avaient été dénaturés ; d'autre part, quel était l'état des négociations, on s'expliquera cette décision.
Quoi qu'il en soit, les semaines du 15 mars au 30 avril furent, dans les cercles de la presse, singulièrement agitées. M. Lloyd George essaya de l'interview : aucun résultat; car, sur le fond des choses, la crainte de compromettre l'accord scellait les lèvres. Les journaux mécontents compensaient, par la prodigalité de leurs critiques, l'insuffisance de leurs renseignements. Le public, mal informé, doutait, se détachait, s'inquiétait. Il en a été de même jusqu'à la fm de la Conférence. En avril, c'est la question de savoir si on publiera les conditions de paix, avant ou au moment de les remettre aux Allemands. M. Clemenceau insiste pour la publication.
— Il est, dit-il, inadmissible que nos compatriotes soient obligés de lire le traité dans le Berliner Tageblatt.
M. Clemenceau, seul de son avis, est obligé, pour aboutir, de se rallier à l'opinion dominante et on ne publie qu'un résumé. En mai et juin, même question : le Sénat américain d'abord, ensuite un journal français ont publié le texte complet : on décide néanmoins d'attendre jusqu'à la signature. En juillet, c'est le débat parlementaire qui commence au Palais-Bourbon. M. Clemenceau demande l'autorisation de communiquer à la Commission, que préside M. Viviani, les procès verbaux du Comité de la Société des Nations. Unanimité, de nou-
veau, pour la négative. Les traités sont publics, mais la préparation des traités doit rester secrète. Telle demeurera, pour l'histoire, la doctrine de la Conférence de Paris.
J'ai dit les faits. Peut-on conclure, et, de ce récit, dégager une leçon? J'écarte d'abord du débat l'objection souvent produite : « Si l'on avait informé le public, la France n'aurait pas été obligée de toujours céder à ses Alliés ». J'écarte cette objection, parce qu'il est faux que la France ait toujours cédé et qu'en général, au contraire, elle a obtenu satisfaction (1). Il est certain, par contre, que le silence a nui au traité dans l'esprit public. Il lui a nui en France plus qu'ailleurs, encore qu'en Amérique l'effet n'ait guère été moins net. Les discussions parlementaires n'ont pas suffi à éclairer le peuple. Et du reste, pour expliquer l'énorme effort de six mois, ce n'était pas assez de quelques discours : il eût fallu une action continue. Ainsi le champ a été ouvert à toutes les inexactitudes, à toutes les falsifications. La longue et pénible nécessité — vitale pour tous et d'abord pour la France — de maintenir, dans la paix, la solidarité de la guerre ; les sacrifices consentis par tous à cette nécessité n'ont pas été compris. Les campagnes politiques ont profité de cette ignorance.
Le remède se fût-il trouvé — le silence restant le même à l'égard de la presse — dans la pleine confiance accordée aux Commissions du Parlement? C'est douteux, d'abord parce que, de deux choses l'une : ou le pubhc n'aurait rien su ; ou il aurait tout su par les indiscrétions, qui sont de règle en la matière ; ensuite parce qu'il eût fallu, comme M. Clemenceau l'a fait observer au Sénat, introduire dans la confidence huit Commissions des deux Chambres, c'est-à-dire 352 parlementaires; enfin parce que, parmi ces parlementaires, plusieurs ne dissimulaient pas contre le gouvernement une hosti-
(1) Voir ci-dessous. Chapitre XII, pages 468 et suivantes.
lité de parti pris. Le président de la Commission la plus importante n'avait-il pas déclaré, dès juin 1918, que M. Clemenceau perdrait la guerre ; dès décembre 1918, qu'il perdrait la paix? Pour la confiance, il faut être deux. M. Clemenceau n'a d'ailleurs rien caché de ce qui lui appartenait en propre. Le rapporteur général de la Chambre a déclaré que, non content de communiquer toutes les pièces qu'on lui demandait, le Président du Conseil avait spontanément versé aux débats des documents de haute importance», « dont la Commission ignorait jusqu'à l'existence ».
Pouvait-on faire plus? Non, parce qu'il y avait les Alliés. Ni les propos échangés, ni les textes discutés à la Conférence n'étaient la propriété de la France. Publier, divulguer, répéter sans le consentement de tous eût été incorrect et dangereux. Aucun Parlement étranger n'y a prétendu. La Chambre des Communes n'a rien demandé. Le Sénat américain, malgré l'ardeur de ses luttes politiques, n'a pas usé de son droit d'envoyer à Paris une délégation. Et quand le gouvernement a suggéré, en juillet, la communication de certains procès-verbaux aux Commissions parlementaires, les Alliés, unanimement, aimablement, mais formellement, l'ont rappelé au respect de la règle commune. Fallait-il passer outre? M. Clemenceau ne l'a pas cru. Et on continue à nele point penser. Car, depuis qu'il est parti, il n'y a, à cet égard, rien de changé. M. Louis Barthou, en prenant, en janvier 1920, la présidence de la Commission des Affaires extérieures, avait joyeusement salué la fm du « secret du roi » et célébré l'âge naissant de la publicité intégrale. Quinze jours plus tard, à Londres, se renouvelait le serment des lèvres closes. A la tribune, le 18 mars 1920, c'est M. Louis Barthou qui concluait à l'ajournement d'une interpellation présentée par luimême. Le 26 mars, c'est M. Millerand qui déclarait que, pendant qu'on négocie, on ne peut rien publier sur les négociations. M. Leygties a été renversé pour avoir
soutenu la même thèse — que M. Briand, en prenant la place de M. Leygues, s'est immédiatement appropriée.
On peut le regretter. M. Clemenceau a déclaré à la Chambre qu'il le regrettait. Je le regrette autant que lui. Nous sommes des démocraties et les démocraties ont besoin de savoir pour vouloir. Il est certain que la démocratie française, pour n'avoir pas su assez, a été la proie sans défense des défaitistes de la paix. Il n'est pas moins certain que, lorsque je m'interroge sur chaque cas, en appliquant à chacun la question : « Pouvait-on parler? », je suis tenté de répondre non. Le traité, plus vite et plus complètement expliqué, eût été mieux compris. Mais, en multipliant l'écho des désaccords, on se fût exposé au danger qu'il n'y eût pas de traité : c'est toute la question.
On a vécu ainsi, de la fm de décembre 1918 au début de juillet 1919, vie complexe, malaisée, écrasante de labeur et de responsabilité, passionnante par l'effort et par le résultat, souvent dramatique. J'ai démonté les rouages de la machine. Je voudrais tracer maintenant la courbe de son rendement.
Quelque chose de l'allégresse de l'armistice, allégresse apaisée et muée en tranquille optimisme, marqua la première rencontre. Optimisme excessif, quant à l'unité des vues sur l'application des principes ; excessif aussi quant au pouvoir d'action immédiate de cet éclatant groupement de vainqueurs. J'ai dit que la France avait proposé un programme de travaux, qui avait paru trop systématique. Les Anglo-Saxons préférèrent « courir au plus pressé ». On s'occupa donc de la
Russie, avec quelle naïveté d'espérance, l'événement l'a prouvé. Et ce fut la lamentable faillite de Prinkipo, vainement annoncée, dès le premier jour, par M, Clemenceau. On aborda alors, tout en essayant de désarmer l'Allemagne et en rédigeant le pacte de la Société des Nations, les séances d'information. On écouta, sans discuter, d'interminables exposés, dont beaucoup témoignaient, chez les plus récents bénéficiaires de la victoire, d'un inquiétant impérialisme. L'Amérique et la Grande- Bretagne requérant, sur ces entrefaites, la présence des chefs de leurs gouvernements respectifs, M. Wilson dut partir et aussi M. Lloyd George. Cinq jours plus tard, M. Clemenceau était immobilisé, avec une balle dans le poumon. Ce fut un temps d'arrêt et de découragement, de vaines controverses sur les méthodes : armistice modifié, préliminaires ou traité. Cependant, à l'échelon inférieur, on se hâtait. Les Commissions, les unes après les autres, déposaient leurs rapports. A la fin de mars, leur tâche était à peu près terminée. C'est à ce moment que le Conseil des Quatre, réuni pour la première fois, le 24 mars, s'en saisit. En six semaines, d'un mouvement continu, il allait débroussailler le maquis, jeter les fondations, dresser l'édifice.
Alors le débat s'est noué. Débat facile et calme sur la plupart des questions ; âpre et tendu sur trois d'entre elles : rive gauche du Rhin, Sarre, réparations. Ces trois questions provoquèrent de longues séances et des prises directes. En outre, à l'occasion des unes et des autres, deux tendances commencèrent à se dessiner, révélatrices des difficultés du lendemain. La France, en général appuyée par les États-Unis, entendait qu'on appliquât, sans faiblesse, les principes acceptés de la paix : restitutions, réparations, garanties.
— Nous avons été attaqués, disait M. Clemenceau. Nous sommes vainqueurs. Nous représentons le droit, et nous tenons la force. Que cette force soit au service du droit.
M. Lloyd George ne disait pas non. Même il réclamait parfois, pour le châtiment du Kaiser et de ses complices ou pour le paiement des frais de guerre, une rigueur exemplaire. Mais, parfois aussi, l'obsession parlementaire le ressaisissait.
Sous l'influence de certains de ses collaborateurs, tel le général Smuts, ou encore après un breakfast avec un travailliste de marque, il arrivait aux séances, l'œil assombri, en annonçant :
— Ils ne signeront pas.
C'était sa grande anxiété. Elle lui suggérait de longs mémoires, où il se dictait à lui-même et recommandait à ses alliés une extrême modération (1).
— Il nous faut, répétait-il, un gouvernement allemand qui signe. Celui qui est au pouvoir est une ombre. Si nos conditions sont trop dures, il va tomber et, alors, gare au bolchevisme I
A la fin de mars, cette idée fixe devenait si menaçante pour les clauses les plus nécessaires de la paix, que M. Clemenceau crut devoir prononcer l'une de ces réactions directes, que les Anglo- Saxons acceptent, parce qu'elles sont « fair » mieux que les résistances obliques. Je rédigeai, sur ses instructions, une note, où la nouvelle conception présentée par M. Lloyd George était, point par point, réfutée. On y lisait :
I. Le gouvernement français est en complet accord avec le but général de la note de M. Lloyd George : faire une paix durable et, pour cela, faire une paix juste.
Il ne croit pas, en revanche, que ce principe, qui est le sien, conduise réellement aux conclusions qu'en tire la note en question.
II. La note suggère de faire à l'Allemagne en Europe des conditions territoriales modérées, afin de ne pas laisser, en elle, après la paix, un ressentiment profond.
La méthode serait valable, si la dernière guerre n'avait été pour TAllemagne qu'une guerre européenne ; mais ce, n'est pas le cas.
(1) Voir notamment son mémoife du 26 mars,
L'Allemagne était, avant la guerre, une grande puissance mondiale, dont a l'avenir était sur l'eau ». C'est de cette puissance mondiale qu'elle s'enorgueillissait. C'est cette puissance mondiale qu'elle ne se consolera pas d'avoir perdue.
Or on lui a enlevé — ou on va lui enlever — sans être arrêté par la crainte de son ressentiment, toutes ses colonies, tu le sa flotte de guerre, une grande partie de sa flotte commerciale (au titre des réparations), les marchés extérieurs, sur lesquels elle régnait.
On lui porte ainsi le coup qui lui sera le plus sensible et on croit l'apaiser par quelques améliorations des conditions territoriales. C'est pure illusion et le remède n'est pas à l'échelle du mal.
Si l'on veut, pour des raisons d'ordre général, donner des satisfactions à l'Allemagne, ce n'est pas en Europe qu'il faut les chercher. Ce genre d'apaisement sera vain, dès lors qu'on retranche l'Allemagne de la politique mondiale.
Pour l'apaiser (si on tient à le faire), ce sont des satisfactions coloniales, des satisfactions navales, des sa' isfactions d'expansion commerciale qu'il lui faut offrir. Or la note du 26 mars n'envisage que des satisfactions territoriales européennes.
III. La note de M. Lloyd George redoute que les conditions territoriales trop dures imposées à l'Allemagne ne fassent le jeu du boichevisme. Ne peut-on redouter que la méthode suggérée par lui ait précisément ce résultat?
La Conférence a décidé d'appeler à la vie un certain nombre d'Etats nouveaux. Peut-elle, sans commettre une mjustice, les sacrifier en leur imposant, par égard pour l'Allemagne, d'macceptables frontières? Si ces peuples, — Pologne, Bohême, notamment, — ont résisté jusqu'ici au boichevisme, c'est par le sentiment national. Si on fait violence à ce sentiment, le bol- (dievisme trouvera en eux des proies et la seule barrière,^u!existe présentement entre le boichevisme russe et le boichevisme allemand, sera brisée.
Le résultat sera soit une Confédération de l'Europe orientale et centrale sous la direction de l'Allemagne bolcheviste ; soît l'asservissement de ces mêmes pays à une Allemagne revenue à la réaction, grâce à l'anarchie générale. Dans les deux cas, ce sont les Alliés qui auront perdu la guerre.
La politique du gouvernement français est, au contrant, d'aider résolument ces peuples Jeunes, avec l'appui de tou^t ce qu'Uy a de libéral en Europe et de ne pas chercher à leurs dépens des atténuations, d'ailleurs inopérantes, au désastre colonial, naval et commercial que la paix inflige à l'Allemagne.
Si, en donnant à ces peuples jeunes les frontières sans les» quelles ils ne peuvent pas vivre, on est obligé de transférer sous leur souveraineté des Allemands, fils de ceux qui les ont asservis, on peut le regretter et on doit ne le faire qu'avec mesure ; mais on ne peut pas l'éviter.
Au surplus, alors qu'on prend à l'Allemagne totalement et définitivement ses colonies, parce qu'elle y a maltraité les indigènes, de quel droit refuserait-on à la Pologne ou à la Bohême l'attribution de frontières normales, parce que des Allemands se sont installés sur leur sol en fourriers du pangermanisme oppresseur?
IV. La note du 26 mars insiste — et le gouvernement français est d'accord — sur la nécessité de faire une paix qui apparaisse à l'Allemagne comme une paix juste.
On peut remarquer toutefois que, vu la mentalité allemande, il n'est pas sûr que la justice soit conçue par les Allemands comme elle est conçue parles Alliés.
Ensuite il faut retenir que cette impression de justice doit être perçue, non seulement par les ennemis, mais aussi et d'abord par les Alliés. Les Alliés, qui ont combattu ensemble, doivent conclure la guerre par une paix égale pour tous.
Or, en suivant la méthode que suggère la note du 26 mars, quel serait le résultat?
Un certain nombre de garanties totales et définitives seraient acquises aux peuples maritimes, qui n'ont pas connu l'inv^ion.
Totale et définitive, la cession des colonies allemandes.
Totale et définitive, la livraison de la flotte de guerre allemande.
Totale et définitive, Ja livraison d'une grande partie de la flotte commerciale allemande.
Totale et durable, sinon définitive, l'exclusion de TAllemagne des march>^s extérieurs.
Aux pays continentaux, au contraire, c'est-à-dire à ceux qui ont le plus souffert de la guerre, seraient réservées des solutions partielles et des solutions à terme :
Solution partielle, les frontières réduites suggérées pour la Pologne et la Bohême.
Solution à terme, l'engagement défensif offert à la France pour la protection de son territoire (X).
Solution à terme, le régime proposé pour le charbon de la Sarre (2).
n y a là une inégalité qui risquerait d'avoir une mauvaise
(1) Voir ci-dessous. Chapitre YI, page 231.
(2) Voh- ci-dessous, Chapitre VIIT, page 291.
influence sur les relations d'après guerre des Alliés entre eux, plus importantes encore que les relations d'après guerre de l'Allemagne avec eux.
On a montré au paragraphe I que ce serait une illusion d'espérer trouver dans des satisfactions territoriales offertes à l'Allemagne des compensations suffisantes au désastre mondial qu'elle a subi. Il est permis d'ajouter que ce serait une injustice d'imposer la charge de ces compensations à ceux des pays alliés qui ont le plus lourdement porté le poids de la guerre.
Ces pays ne peuvent pas subir, après les frais de la guerre, les frais de la paix. Il est essentiel qu'eux ausssi aient le sentiment que la paix est juste et égale pour tous.
Faute de quoi, ce n'est pas seulement dans l'Europe centrale que le bolchevisme pourrait être à craindre ; car nul terrain ne lui est plus favorable, on l'a bien vu, que celui des déceptions nationales.
V. Le gouvernement français désire se borner, pour le moment, à ces observations d'ordre général.
Il rend pleinement hommage aux intentions qui ont inspiré le mémoire de M.Lloyd George. Mais il croit que les conséquences qu'en tire la présente note sont conformes à la justice et à l'intérêt général.
C'est de ces considérations que le gouvernement français s'inspirera dans les prochains échahges de vues, pour la discussion des termes suggérés par le premier ministre de la Grande- Bretagne.
M. Lloyd George est chaud. Mais il a du cœur et le sens de la justice. Après quelques paroles vives, face à face, la distance des deux points de vue diminua et celui de la France gagna du terrain. Le problème de la Sarre fut résolu le premier, au début d'avril, avec l'aide cordiale du premier ministre britannique. Celui de la rive gauche du Rhin le fut malgré ses objections répétées, le 22 avril. L'accord sur les réparations s'établit à la même époque et, le 6 mai au soir, le texte du traité sortit des presses de l'imprimerie. Grâce aux mesures prises par la France, le nom de l'Italie put y figurer, bien que la nouvelle du retour de ses plénipotentiaires datât de la veille seulement. Le 7, dans l'après-midi, remise fut faite solennellement des conditions de la paix
au comte de Brockdorlï-Rantzau. L'Allemand prononça un discours d'une froide et rêche insolence. A la sortie, M. Lloyd George exaspéré me dit :
— C'est dur d'être vainqueur et d'entendre cela. Quelques jours passèrent et les contre-propositions
allemandes commencèrent à nous être remises. Les premières arrivées firent, presque sans débat, l'objet de réponses négatives, d'un ton ferme et résolu. Déjà, on s'occupait du traité autrichien. Il semblait qu'avec l'Allemagne tout fût, une fois pour toutes, réglé.
En réalité, la seconde crise, et la plus aiguë, de la Conférence s'ouvrait. Elle dura du 25 mai au 16 juin Le Cabinet britannique, deux fois réuni dans la dernière semaine de mai, réveilla, chez le premier ministre, toutes les alarmes de mars, encore aggravées. Ces alarmes, à vrai dire, ne lui étaient point personnelles. En France même, beaucoup des intransigeants du lendemain inclinaient alors aux concessions. On répétait : « Signerontils? )) et certains recommandaient, pour les décider, un « forfait )) général. Ce furent d'atroces journées. M. Lloyd George était épouvanté des conséquences soit d'un refus de signer, soit d'une crise en Allemagne. Sur toutes les questions (1) : désarmement, occupation, réparations, Dantzig, Haute- Silésie, il proposait d'inadmissibles concessions ; s'excusait de le faire si tard ; parlait de saisir les Communes. Il disait :
— Nous allons, par nos exigences, faire tomber le gouvernement allemand et alors nous n'aurons plus, pour conclure, personne en face de nous.
» Après tout, il faut signer la paix. Nous ne pouvons pas rester deux ou trois ans dans un état qui ne serait ni la paix, ni la guerre. C'est à quoi l'Angleterre ne se résignerait pas. Si la France préfère un tel état de choses, libre à elle.
L'œuvre de deux mois menaçait de crouler. M. Cle-
(1) Voir ci-dessous, Chapitre IV, page 159 ; Chapitre V, page 215 ; chapitre IX, page 328.
menceau tint tête. Si rupture il y avait, il irait devant les Chambres et démissionnerait.
— Nous connaissons mieux que vous les Allemands, déclarait- il. Nos concessions ne feront qu'encourager leur résistance, tout en frustrant nos peuples de leur droit. Nous n'avons pas à nous faire pardonner notre victoire.
» Je suis convaincu que nous avons fait ce qu'il était raisonnable de faire. Mais si nous reculons d'un pas, ce sera un soulèvement général. L'opinion britannique ne s'inquiète pas que l'Allemagne ait à donner toutes ses colonies, toute sa flotte. C'est naturel. Chaque peuple voit les questions de son propre point de vue. Mais un sentiment non moins naturel en France sera que les critiques britanniques se concentrent sur les questions continentales.
» On nous demande d'amadouer les Allemands : c'est le monde renversé. Si les Allemands sentent que la paix est une paix imposée par le plus fort qui a la justice de son côté au plus faible qui a été l'agresseur, ils se résigneront. Sinon, ils se serviront de vos concessions pour en demander d'autres. La confiance des peuples tombera et ce sera un malheur public.
Le président Wilson ne demandait aucun changement aux clauses politiques de la paix et n'insistait pas sur ceux qu'en matière financière proposaient ses experts. La décision n'en restait pas moins suspendue. Lourdes heures ; épuisantes séances, dont on sortait brisé. Le 10 juin, pour brusquer l'issue, j'adressais à M. House, ce parfait ami de la France, la lettre suivante, qu'il montrait, le soir même, au président Wilson :
10 juin 1919,
Mon bien cher Ami,
De gtandes erreurs ont été commises depuis huit jours : il est tout juste temps de réagir.
Pendant près de cinq mois, les chefs de gouvernement et
leurs experts ont étudié les conditions de paix à imposer à l'Allemagne. Ils se sont mis d'accord et ils ont communiqué aux Allemands un texte qui, s'il ne lie pas encore M. de Brockdorfî-Rantzau, lie, en tout cas et de toute évidence, les Alliés.
Ont-ils supposé que ce texte satisferait l'Allemagne? Certainement non. Cependant ils l'ont adopté. L'Allemagne proteste, ce qui était sûr. Aussitôt on entreprend de modifier le texte. Je dis que c'est là un aveu de faiblesse et un aveu de légèreté que tous les gouvernements alliés paieront cher, devant leur opinion publique.
Le texte est-il inexécutable? Est-il injuste? M. de Brockdorff le pense. Si on le modifie c'est qu'on pense comme lui. Quelle condamnation pour notre travail de seize semaines I
M. Lloyd George a dit : « Mais ils ne signeront pas et nous aurons mille difficultés. » C'est le raisonnement que nous avons connu pendant toute la guerre : après la Marne, après Verdun, après l'offensive allemande du printemps 1918, des gens ont dit, dans tous nos pays : « Faisons la paix pour éviter des difficultés. » On n'a pas écouté ces gens. On a bien fait. On a continué la guerre et on l'a gagnée. Aura-t-on moins de courage à la paix qu'à la guerre ?
J'ajoute que ces discussions publiques entre Alliés, sur un traité adopté entre Alliés, nous affaiblissent chaque jour davantage devant un adversaire qui ne respecte que la fermeté.
Donc, sur le principe général, mon opinion est celle-ci : on aurait dû, il y a huit jours répondre aux Allemands : « Nous ne changerons rien ». Si on avait répondu cela, le traité serait signé aujourd'hui. On ne l'a pas fait. Que faut-il faire maintenant? Sur les principaux points particuliers, au sujet desquels on étudie des modifications, quelle est la situation?
Réparations? Les Anglais, auteurs de la proposition première de modification, sont aujourd'hui avec nous contre toute modification et ce sont vos experts qui proposent (avec d'autres changements inadmissibles pour la France) un chiffre de 125 milliards qui couvrirait à peine, en ce qui concerne la France, les deux tiers des catégories de dommages dont la réparation est imposée à l'Allemagne par le texte du 7 mai. Nous ne l'accepterons pas.
Ligue des Nations? Nous avons précisé, après quatre mois d'étude, les conditions dans lesquelles l'Allemagne pourra y entrer. Allons-nous les changer? Allons-nous avouer que notre décision ne résiste pas aux observations de Brockdorfï? Comment, après cela, défendrons-nous le traité devant nos Parlements respectifs?
Je pourrais citer d'autres exemples. Tous ces flottements sont la conséquence de l'erreur initiale. Mais laissez-moi vous dire un mot de plus.
On n'a pas le droit de demander à la France d'accepter de tels changements. La France a, de l'Allemagne, une expérience unique. Nul n'en a souffert comme elle. Il ne faut pas songer à la décider à cette cohabitation prochaine avec l'Allemagne, contraire au texte du Govenant, — d'abord parce qu'elle ne l'acceptera pas, ensuite parce que ce n'est pas juste.
Quand la question a été posée d'écouter les Irlandais, on s'est rangé aux objections anglaises. Quand il s'est agi de la situation des Japonais dans la Ligue des Nations, on s'est rangé aux objections américaines. Quand il s'agit de l'Allemagne, la France doit être écoutée.
Mais, par-dessus tout, je voudrais qu'on ne sacrifiât pas au mémoire Brockdorff la situation morale commune des Alliés. Je veux qu'on ne leur inflige pas l'humiliation injustifiée de reconnaître que la paix élaborée par eux, après plus de quatre mois de travail incessant, est, comme le soutient l'Allemagne, une paix injuste et inexécutable, — ce qui est contraire à la vérité.
Affectueusement vôtre.
André Tardieu.
Vers le 12 juin, l'atmosphère s'éclaircit. La raison, que nous représentons, reprend ses droits. Les amendements, proposés quinze jours plus tôt, s'évanouissent les uns après les autres. Le 16, la réponse des Alliés aux notes allemandes est remise au comte Brockdorff. Rédigée par le principal secrétaire de M. Lloyd George, M. Philippe Kerr, elle était, sur chaque chapitre, l'éloquente expression des idées que, depuis cinq mois, la France défendait. Je me borne à citer ici les passages qui en donnent le ton :
Dans l'opinion des puissances alliées et associées, la guerre qui a éclaté le ler août 1914 a été le plus grand crime contre l'humanité et la liberté des peuples qu'ait jamais commis consciemment une nation se prétendant civilisée.
Cependant, la responsabilité de l'Allemagne n'est pas limitée au fait d'avoir voulu et déchaîné la guerre. L'Allemagne est également responsable pour la manière sauvage et inhumaine dont elle l'a conduite.
La conduite de l'Allemagne est à peu près sans exemple dans l'histoire de l'humanité. La terrible responsabilité qui pèse sur elle se résume dans le fait qu'au moins sept millions de morts gisent enterrés en Europe, tandis que plus de vingt millions de vivants témoignent, par leurs blessures et leurs souffrances, du fait que l'Allemagne a voulu, par la guerre, satisfaire sa passion pour la tyrannie.
Les puissances alliées et associées pensent qu'elles manqueraient à ceux qui ont tout donné pour sauver la liberté du monde si elles consentaient à ne pas voir dans cette guerre un crime contre l'humanité et contre le droit.
Donc la justice est la seule base possible pour le règlement des comptes de cette terrible guerre. La justice est ce que la délégation allemande demande et ce que cette délégation déclare qu'on a promis à l'Allemagne. La justice, l'Allemagne l'aura. Mais il faut que ce soit la justice pour tous. Il faut que ce soit la justice pour les morts, pour les blessés, pour les orphelins, pour tous ceux qui sont en deuil, afin que l'Europe soit affranchie du despotisme prussien. Il faut que justice soit rendue aux peuples qui chancellent aujourd'hui sous un fardeau de dettes de guerre s' élevant à plus de 30 milliards de livres sterling, et qu'ils ont accepté pour sauver la liberté. Il faut que justice soit rendue aux millions d'êtres humains dont la sauvagerie allemande a pillé et détruit les foyers, la terre, les vaisseaux, les biens...
Ne pas rendre justice à tous ceux qui ont droit à la justice, ce serait laisser le monde exposé à de nouveaux désastres.
Assurément, le traité n'est pas basé sur une absolution générale des événements survenus de 1914 à 1918. S'il en était ainsi, la paix ne serait pas une paix de justice.
Comme tel, le traité doit être accepté ou rejeté, dans les termes où il se présente aujourd'hui.
Le 28 juin, à Versailles, dans la Galerie des Glaces, au lieu même où Bismarck avait proclamé l'Empire en 1871, MM. Hermann Muller et Bell, remplaçant le comte Brockdorfï démissionnaire, signaient le traité, identique, dans toutes ses bases, au texte du 7 mai. La partie était gagnée.
Je montrerai, dans les chapitres prochains, ce que ces bases représentent pour l'avenir de la France et de l'Europe. De ce qui précède ressort déjà l'un des traits
qui en caractérisent la portée : c'est que, fruit d'un long et pénible débat, le traité ne pouvait pas apporter à ses signataires tout ce que chacun d'eux désirait. La guerre avait été l'œuvre d'une coalition. La paix, conclusion de la guerre, était, comme la guerre, l'œuvre d'une coalition, c'est-à-dire une transaction, où chacun, consentant des sacrifices, n'obtenait qu'un minimum, — un minimum, d'abord parce que la faculté de reconstruire est moindre que la capacité de détruire; un minimum aussi, parce que l'origine même du conflit et les engagements pris, au cours de la guerre, en vue de la paix excluaient certaines solutions traditionnelles d'annexion et de brutalité, qu'une expérience séculaire avait rendues familières aux peuples en armes ; un minimum enfin, parce que, entre tant d'alliés pouvant à juste titre revendiquer une part dans la victoire, il était inévitable que, dans la paix comme dans la guerre, fussent toujours différentes et souvent contradictoires les idées et les tendances, les traditions et les espérances, parfois même les ambitions. Ainsi, à l'heure où chaque force nationale, exaltée par la souffrance et par la victoire, aspirait à l'absolu des satisfactions escomptées, le traité ne pouvait être qu'un compromis dans le relatif, — compromis non seulement entre des revendications contraires, mais compromis aussi entre les principes, qui sont simples, et les faits, qui sont complexes ; compromis entre des gloires et des misères, entre des souvenirs et des espérances, entre des forces et des faiblesses; moyenne de sécurité, de justice et de solidarité, qui, sans doute, ne léalisait et ne pouvait réaliser ni la sécurité complète, ni la justice totale, ni la solidarité intégrale, mais qui contenait cependant assez de sécurité, assez de justice, assez de solidarité, pour que, depuis sa conclusion, aux heures troubles de la vie de l'Europe, ce soit vers lui que se tournent, pour en réclamer la « stricte exécution », ceux-là mêmes qui l'ont le plus âprement combattu ou le plus faiblement appliqué.